Jour 532

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La preuve que je connais mal la Capitale nationale que j’ai habitée pendant neuf ans : je me demande quel est le personnage qui surplombe le quartier Petit Champlain, à proximité des canons, visible sur son socle à travers les branches des arbres dénudés ? La preuve que mon mari connait bien la ville, même s’il ne l’a jamais habitée : c’est Louis Hébert, m’a-t-il dit, en réponse à ma question, très approximativement formulée, au demeurant.

J’ai fait la route avec mon mari pour me rendre à Québec. Nous aurions pu faire la route chacun dans nos véhicules car nous partions pour la même destination le même jour, mais Denauzier devait revenir à la maison un jour avant moi. Il se déplaçait pour affaires, et moi pour l’amitié. Comme il neigeait et que les routes étaient incertaines, nous avons fait le voyage ensemble, finalement, et convenu que je reviendrais en autobus. Une fois à Québec, Denauzier est allé dîner avec un client pendant que j’ai flâné et lunché dans le quartier du Petit Champlain. Ensuite, nous nous sommes retrouvés et avons marché sur les Plaines jusqu’à ce qu’il soit l’heure d’arriver chez mon amie. La section marche sur les Plaines de notre court périple n’a pas été une réussite parce qu’il y a des travaux de préparation d’un anneau de glace à proximité du musée, de la circulation bruyante comme c’est pas possible sur le boulevard Laurier, et du bruit aussi en provenance du port sur le côté des Plaines opposé à celui du boulevard Laurier.
En cours de route, nous rendant chez mon amie, j’ai voulu arrêter à la SAQ pour acheter du vin. Or, à chaque fois que nous en voyions une, il était trop tard pour tourner, pour changer de voie, ou encore il y avait trop de circulation, alors nous avons fini par nous rendre à la SAQ de la rue Notre-Dame, non loin du boulevard Chauveau Ouest. Mon mari a profité de mon absence pour lire ses courriels en m’attendant et organiser ses autres déplacements. J’ai hésité entre un blanc, ou un rouge, ou du porto, et comme, en vieillissant, je suis de plus en plus incapable de décider quoi que ce soit, de trancher, j’ai acheté une bouteille de chaque : Sablette, Antu, Cabral Tawny. Je suis arrivée à la caisse, j’ai payé. Pendant que je fouillais dans mon portefeuille à la recherche de ma carte de débit, je sentais que le caissier me fixait du regard.
– Il me semble que je vous connais, m’a-t-il dit.
– Ah bon ?, ai-je répondu, convaincue que c’était impossible puisque c’était la première fois de ma vie de sexagénaire que je mettais les pieds dans les environs du boulevard Chauveau.
– Vous ne vous appelez pas Lynda ?, m’a-t-il demandé.
– Oui, ai-je répondu, en étant certaine qu’il ne s’agissait pas de la bonne.
Il va me demander si je ne suis pas Lynda Lefebvre, ai-je pensé, et il sera déçu que je lui dise que ce n’est pas moi.
– Je ne me rappelle pas de votre nom de famille, a-t-il ajouté, contredisant en cela ma supposition, mais nous avons étudié ensemble au Conservatoire. Je suis pas mal certain de ne pas me tromper.
– Incroyable !, me suis-je exclamée, tout en ne sachant pas à qui je m’adressais parce que je ne reconnaissais pas, en l’homme qui me faisait face, l’étudiant en fin d’adolescence que j’avais côtoyé.
– François, a-t-il dit, percussionniste.
– Incroyable !, ai-je répété. Bien sûr ! Je me rappelle très bien !
J’avais les bras chargés de mes bouteilles, des clients attendaient leur tour de payer, alors nous n’avons échangé que quelques mots. Je me suis dit que je proposerais à Estelle d’aller acheter avec elle d’autres bouteilles de vin pour piquer une petite jasette avec le caissier percussionniste, mais le temps nous a manqué.

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Jour 533

mettreSesBottes

« Que fais-tu Lynda » ?, m’a demandé le mari de mon amie. « Bien, je mets mes bottes ! », ai-je répondu.

J’étais chez mon amie Estelle à Québec ces deux derniers jours. C’est la raison pour laquelle je n’ai pas écrit, je n’avais pas apporté mon ordinateur. Elle habite la ville de Québec depuis qu’il y a eu des fusions municipales. Avant, elle habitait, à la même adresse et dans la même maison, la municipalité de l’Ancienne-Lorette, non loin du boulevard Chauveau Ouest, pour ceux qui connaissent le coin.
Dès qu’on quitte son quartier domiciliaire, on est frappé par le nombre de tours d’habitation qui sont en construction.
– Wow !, ai-je dit à mon amie, ça va faire du monde à messe quand les tours seront habitées !
– Et tout ce beau monde risque de s’abonner à mon gym qui est juste à côté, a-t-elle déploré.
C’est à cet endroit, le gym, que nous nous rendions, et effectivement il est situé juste en face des futurs condos, de l’autre côté de la rue.
Quand je vais chez mes amies, j’aime vivre comme elles. Chez Thrissa à McKellar, je fais du yoga car elle est prof de yoga. Chez Estelle à Québec, je fais de l’exercice sur des machines car elle fait de l’exercice sur des machines trois fois par semaine. Pour perdre du poids et se maintenir en forme.
Comme le dit Michel Drucker, se maintenir en forme, ça requiert du temps. Ainsi, nous avons fait du tapis exerciseur, de la bicyclette stationnaire, de l’elliptique et des escaliers dans un premier temps. Des longueurs de piscine dans un deuxième temps. Du jacuzzi, du sauna et du bain vapeur dans un troisième temps, ça c’est la partie détente. En tout, entre le moment où nous avons quitté la maison et celui où nous sommes revenues, il s’est écoulé trois heures et demie.
Pendant la partie détente, j’avais mon amie pour moi toute seule, en ce sens que nous avons placoté. On ne se raconte guère nos vies quand on marche comme des bonnes sur un tapis, d’autant que mon amie avait des écouteurs dans les oreilles. À la maison, bien sûr, nous avons placoté en masse, mais différemment car nous étions trois avec son mari.
Je détonnais un peu, au gym, sur le plan de mon habillement. Je portais un pantalon court et un t-shirt en coton blanc, alors que toutes les femmes autour de moi portaient des leggings de sport et des hauts stretch plutôt sexy, incluant mon amie. Je me suis fait penser à l’adolescente que j’étais lorsque je skiais au Mont d’Ailleboust à Ste-Béatrix et que j’étais la seule à porter un pantalon de ski en nylon de couleur unie, quand la mode était au motif à carreaux tous plus colorés les uns que les autres.
Les temps changent, autrement dit, et se ressemblent tous !

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Jour 534

avecBlanc

Version 2 : avec taches blanches.

Lorsque j’ai découvert hier que Bibi me suivait sur le trottoir, je sortais du magasin Cadrimage où j’ai mes habitudes. Ces derniers temps, j’y vais presque à chaque semaine. Je m’y suis acheté deux crayons gel dans le but de couvrir de blanc, ici et là, les espaces fermés qui se sont formés au hasard des croisements de mes lignes spaghettis.
J’y ai travaillé cet après-midi, tout en étant au téléphone avec mon frère Les pattes. Pour une fois, je l’ai laissé me parler de tout son soûl, sans l’interrompre au bout de cinq minutes comme je le fais tout le temps pour mettre fin à notre conversation. Je couvrais les petites masses de la main droite, pendant qu’il me parlait. Et je tenais mon cellulaire de la main gauche. Constatant, au bout d’une heure, que mon frère ne semblait pas même s’approcher d’un sensation de satiété, je lui ai suggéré qu’on se rappelle plus tard, un autre jour. Je commençais à avoir la main gauche engourdie à force de tenir mon avant-bras à la verticale.
M’être écoutée, je me serais inventé un système : toutes les masses contenues dans les boucles auraient été disons rouges; les masses à la forme carrée ou rectangulaire auraient été jaunes; les masses de moins d’un centimètre carré auraient été orangées; et j’aurais été capable, avec mon crayon blanc, d’aller jusqu’à tracer une ligne au centre de chacune de ces petites surfaces pour leur donner un air de parenté. M’être écoutée, en outre, j’aurais appliqué le blanc consciencieusement, alors que pour me secouer, je me suis obligée à l’appliquer de manière négligée, hachurée, vite fait.
En ce sens, mon frère m’a rendu service car le fait d’entretenir une conversation n’était pas propice à la concentration, au classement et à la sélection des formes.
J’ai l’impression que cette toile est masculine, peut-être est-ce à cause des couleurs foncées et des traits relativement larges de mes spaghettis ?
Je ne sais pas ce qu’elle gagne en contenant dorénavant du blanc.
Pour l’instant, elle est suspendue au mur dans la salle de bains du rez-de-chaussée, un endroit mal éclairé. Elle nous observe lorsque nous soulageons notre corps des besoins ultimes qu’il nous impose.

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Jour 535

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Les spaghettis bleus, noirs et bruns.

Fiou ! Je suis fatiguée. J’ai cuisiné toute la matinée. Un rôti de bœuf en croûte. Un filet de truite à la thaïlandaise façon Lynda. Un pudding au chocolat sans sucre ni édulcorant. Un potage aux épinards, asperges et brocolis. Un beurre de noix. À travers ça, j’ai démarré deux machines pour laver du blanc, puis du foncé. Et tout étendu à l’étage, à proximité du feu de foyer sur un support à cet effet.
Pour la croûte du rôti, j’ai utilisé du fromage parmesan râpé qui commençait à avoir son voyage, c’est le cas de le dire, pour avoir été transporté une dizaine de fois dans une glacière entre la maison et le chalet. J’y ai mélangé de la poudre de graines de lin. Ça, c’est pour la partie sèche. Pour la partie humide, j’ai utilisé deux restants de moutarde, une en grains et une de Dijon. Comme ce n’était pas assez mou au final, j’ai ajouté de l’huile d’olive. J’avais piqué d’ail le rôti, je l’ai couvert de mon mélange, j’ai fait cuire, et malheureusement j’ai trop laissé cuire. C’était quand même bon.
Pour la sauce façon Lynda qui a couvert le filet de truite, j’ai mélangé du sriracha à du cari jaune en pâte et à mon beurre de noix.
Pour le beurre de noix, on mélange normalement de la noix de coco, des amandes émondées et des noix de macadam. On met au four sur une plaque ces trois ingrédients pour les faire dorer juste un peu. On les passe ensuite au Magic Bullet pour obtenir une pâte qui se conserve une semaine au réfrigérateur. C’est tellement bon que j’en mange à la cuiller. Comme j’avais les ingrédients requis à la maison, mais pas en assez grande quantité pour les amandes et les noix de macadam, j’ai complété avec des noix de Grenoble pour obtenir la quantité requise d’amandes, et avec des graines de sésame et des grains de quinoa pas cuits pour la quantité requise de noix de macadam.
Tout, le rôti, la truite, le potage, le beurre, était excellent.
– Je suis pas mal bonne et pas mal gentille de cuisiner si bien pour mon mari, ai-je dit à mon mari.
Plus tard en après-midi, j’avais rendez-vous avec ma sœur Bibi. Je marchais vite sur le trottoir pour ne pas être en retard. Nous avions convenu de prendre un café (finalement nous avons pris un verre de vin) à la Brûlerie du Roy, à Joliette. J’ai pensé, tout en marchant, qu’elle était peut-être partie à la dernière minute elle aussi pour se rendre à notre rendez-vous et qu’elle était peut-être en train de marcher, juste derrière moi. Je me tourne, et qui est-ce que je vois, à moins de cinquante pieds ? Bibi ! Elle ne m’avait pas reconnue parce que je portais un manteau qu’elle n’avait encore jamais vu qui m’a été donné par ma belle-fille lors de notre récent séjour en Abitibi.
– Je suis bonne en titi !, me suis-je exclamée, d’avoir pensé que tu pouvais être juste derrière moi !
Encore plus tard en début de soirée, je me suis rendue à la pharmacie pour faire tester la vitesse de coagulation de mon sang. J’ai obtenu un résultat parfait.
– Je suis vraiment bonne !, me suis-je exclamée à la pharmacienne.
Je ne me suis jamais exclamée que j’étais bonne, en peinture et en écriture.

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Jour 536

Denauzier est parti au chalet du lac Miroir et je suis restée à la maison parce que je n’avais pas envie, après l’expédition d’une semaine en Abitibi, puis celle de trois jours à Montréal pour la réfection du toit, de faire encore de la route dans des conditions en outre plus difficiles en hiver. Je suis restée ici, caressant le projet d’écrire au moins trois textes dans la journée, et de travailler sur une toile que j’ai entreprise il y a déjà quelques semaines. Elle est couverte de lignes spaghettis qui se rencontrent, se courbent, se nouent. Je suis rendue à l’étape d’appliquer une deuxième couche d’acrylique sur les spaghettis bleus.
J’ai commencé par m’atteler à la rédaction du premier texte, histoire d’avoir l’esprit tranquille. Il était déjà midi.
Ding dong. Ça sonne à la porte. C’était notre ami voisin qui venait emprunter un outil.
– J’arrive d’une longue marche de deux heures et demie, quel temps magnifique !, s’est-il exclamé.
– Il faut aussi, me suis-je dit, que j’ajoute à ma liste d’aller marcher pour prendre de l’air avant que le soleil se couche. 
L’ami repart, sans l’outil car nous ne l’avons pas trouvé. Je reviens à ma chaise, à mon bureau, à mon ordinateur.
Ding dong. Ça sonne à l’autre porte. Je me relève et je vais ouvrir.
– Bonjour madame, me dit un jeune homme de peut-être onze ans, accompagné de sa sœur, maximum six ans.
Ils viennent demander des denrées pour les paniers de Noël, ai-je pensé, me demandant déjà si j’avais des conserves à leur donner.
– Votre mari nous a donné l’autorisation de glisser juste à côté, a commencé le jeune homme, en pointant du bras le terrain en pente assez raide situé à droite de la maison.
– C’est bien, ai-je répondu. J’espère que vous en profitez ? Bonjour mademoiselle, ai-je ajouté du même souffle, en souriant à la fillette.
– On se demande si on peut faire des bosses avec de la neige pour pouvoir jumper ?
– Pourquoi vous ne pourriez pas ?
– Parce que votre mari fait de la motoneige et ça pourrait abîmer ses pistes.
– Oh ! Il n’y a aucun problème, ai-je répondu avec ravissement, tellement la question était suave. Vous pouvez faire autant de bosses que vous voulez, on adore ça quand vous venez glisser.
Je retourne à mon texte non entamé, je finis par l’écrire, en ayant de plus en plus hâte de le finir pour aller dehors. J’entendais les enfants qui glissaient, ils étaient une petite bande, et le soleil m’attirait. Quand j’ai eu enfin fini, je suis allée marcher assez longuement. Ce fut très essoufflant parce que j’ai escaladé la montagne à même la paroi abrupte –pour ne pas déranger les enfants qui s’amusaient là où se trouve le sentier que nous empruntons habituellement ! Je suis revenue, trempée, je me suis changée.
Les lignes bleues ne me disaient rien. Ni rien d’autre. Rien ne me disait quelque chose, en fait. Je me sentais seule dans notre immense maison. Il était seize heures trente. 
– C’est bien que je me sente seule, me suis-je dit, ça veut dire que je suis habituée à vivre presque en permanence avec mon mari –car il travaille de la maison.
– Est-ce que je ne devrais pas en profiter pour aller tenir compagnie à tantine ?, me suis-je alors demandé. Quelle heure est-il ? Est-ce qu’elle aura soupé ? Ça veut dire que je n’écrirai pas deux autres textes et que je laisse faire les lignes bleues… Bof, les lignes et les textes, pour ce qu’ils valent, etc.
J’ai été accueillie comme on accueille, je dirais, l’être le plus extraordinaire de la terre. Certaines choses ici doivent être exprimées : tantine a adoré ma soupe thaï; nous avons passé une soirée encore plus exquise que ma soupe; il n’y a rien de plus facile que de faire plaisir à tantine; finalement, et bien que cela ne me plaise pas nécessairement, c’est ce que je sais faire de mieux, du bien. Je ne fais rien de vraiment bien, à part le bien que je fais très bien. 

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Jour 537

46428276_327957637999198_7162929577600221184_nMon abonnement d’un an au magazine Paris Match est terminé. Je n’en ai pas vraiment profité, d’autant que l’abonnement n’était pas donné, presque 275$. J’ai feuilleté plusieurs numéros sans prendre la peine d’en lire les articles. Il y en a pourtant d’intéressants, notamment sur l’état de la planète, accompagnés de bonnes photos. J’ai retrouvé ici et là dans la maison, et d’ailleurs ce matin, des numéros encore couverts de leur pellicule plastique dans laquelle ils me sont expédiés. Plus souvent qu’autrement, j’ai feuilleté la revue en m’en voulant de n’avoir pas exploité davantage ce luxe que je m’étais payé. J’en ai apporté plusieurs numéros à la salle d’attente du CLSC de mon village, ainsi qu’au salon de ma coiffeuse à Rawdon, probablement parce que l’idée de « passer au suivant » me faisait mieux digérer le coût de mon investissement et amenuisait ma culpabilité.
Quelques numéros ont pris le bord du bac de recyclage, j’avoue, je pense en particulier à ceux qui montraient Johnny Halliday en page couverture, lors de son décès et lors de la chicane qui s’en est bien entendu suivi à propos de son héritage. J’avais déposé les numéros sur un banc, non loin de la cuvette dans la salle de bains. Je ne connais pas les chansons de Johnny, ni son parcours, et je ne désire pas le critiquer, mais je le trouve laid, sur les photos de ses dernières années. Il me donne l’impression d’avoir été un homme malheureux. Dans un petit moment d’exaspération, et probablement de nettoyage de la salle de bains, je m’en suis débarrassé.
La dernière fois que je suis allée au salon de coiffure, je n’y ai pas trouvé un seul de mes Paris Match. Est-ce que ça veut dire que les coiffeuses les ont jetés parce qu’ils ne correspondent pas aux goûts de leurs clients ? Ou est-ce que ça veut dire que les clients sont partis avec tellement un article ou un autre les intéressaient ? J’ai tendance à penser que la première option est la bonne.
Il y a plein de choses comme ça que j’aimerais faire mais que je ne fais pas. Le yoga, par exemple. Je me suis acheté un tapis récemment, d’une jolie couleur lilas. Je n’en fais pas pour autant. L’idée d’en faire éventuellement m’accompagne certains jours, mais ce n’est tellement pas une priorité que je peux compter sur les doigts d’une seule main le nombre de fois que j’en ai fait en 2018. Idem avec notre tapis exerciseur. Il me prend d’y monter, à l’occasion, quand ça fait vraiment trop de jours que je n’ai pour ainsi dire pas bougé. Il prend beaucoup de place et encombre notre entrée, mais ni Denauzier ni moi ne commentons cette présence un peu dérangeante.
Il y a au moins une chose que j’aime et que je fais. Je continue d’écrire sur mon blogue, beau temps mauvais temps, malgré le fait que ce ne soit pas facile. Que vais-je écrire aujourd’hui qui va m’intéresser tout en ne déprimant pas ma grappillette de lecteurs ? Cette question m’accompagne presque systématiquement le matin quand je descends l’escalier qui me mène au rez-de-chaussée. Ce plaisir d’écrire, pourtant, vient lui aussi avec une forme de frein, une zone d’ombre, une perspective de difficulté : il faudrait que je relise mon Grévisse pour me rappeler comment accorder les participes passés. Soupçonnant que je n’y comprendrai rien, je remets ce projet à plus tard…

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Jour 538

Quand je suis arrivée au CHSLD, papa avait la bouche tremblante de qui essaie de retenir ses larmes. 
– Qu’est-ce qu’il y a papa ?, lui ai-je demandé avec un peu d’inquiétude.
Ça fait partie de sa maladie de se plonger dans le passé et d’être nostalgique de ses beautés perdues, alors je me suis refrénée dans mon élan d’inquiétude, tout en ayant envie, bien sûr, de m’y délecter.
Papa a prononcé quelques mots, difficilement, que je n’ai pas entendus parce qu’il parle d’une voix très faible et qu’il y avait du bruit autour de nous. Comme j’étais en avance sur mon horaire habituel, je suis allée nous promener au premier étage en attendant l’heure du repas. C’est notre destination en hiver à défaut de pouvoir aller dehors. Je me rends à l’ancienne cafétéria. J’aime cette pièce éclairée aux murs très hauts, couverts dans leur partie inférieure d’une couleur orange, et d’un blanc cassé dans la partie supérieure. Des couleurs démodées, des couleurs d’autrefois. J’ai immobilisé le fauteuil roulant à la première table, je me suis assise juste à côté, j’ai pris la main de papa et je l’ai regardé.
– C’est moi, ai-je dit, Lynda.
Je ne savais pas quoi dire, alors je me suis contentée de dire que c’était moi qui lui tenais compagnie, même si je pense qu’à chaque fois qu’il est en présence d’un de ses enfants il s’en rend compte.
Papa a recommencé à avoir les lèvres tremblantes et les yeux pleins d’eau. Je n’ai rien ajouté. J’ai préféré attendre que les prochains mots soient les siens.
– Belle comme sa mère, a-t-il alors prononcé.
Pour ne pas penser qu’il parlait de moi, parce que ça fait narcissique de penser que je suis belle –ou que j’ai pu l’avoir été un jour–, je me suis lancée dans une enfilade de questions. Je ne ressemble pas à mère, mais à mon père, de toute façon. Papa parlait-il en ce sens de Bibi, qui ressemble à maman ? Maman était-elle belle étant jeune ? Papa était-il amoureux d’elle dans les premières années de leur vie commune ? Était-elle aimable ? La déception de vivre auprès d’une personne absente, qui n’est pas vivante, a-t-elle pris toute la place au bout d’un moment ? Papa s’inventait-il une autre épouse ? Confondait-il la première et la deuxième, qui est arrivée dans ma vie quand j’avais dix ans ? Papa voulait-il, sans bien entendu s’en rendre compte, me faire réaliser que je ne suis pas aussi moche que je le pense ? A-t-il été, le temps de cette brève énonciation de quatre mots, l’homme aimant, fondamental dans ma vie, qui m’encourage à essayer de m’aimer un peu plus, voire à me pardonner ?
– On y va !, a-t-il alors décrété d’une voix affirmée.
Fidèle à moi-même, c’est-à-dire docile, hyper naïve et enthousiaste, je me suis levée comme un petit soldat et j’ai adhéré à sa suggestion en répétant ses mots :
– On y  va !

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