Jour 538

Quand je suis arrivée au CHSLD, papa avait la bouche tremblante de qui essaie de retenir ses larmes. 
– Qu’est-ce qu’il y a papa ?, lui ai-je demandé avec un peu d’inquiétude.
Ça fait partie de sa maladie de se plonger dans le passé et d’être nostalgique de ses beautés perdues, alors je me suis refrénée dans mon élan d’inquiétude, tout en ayant envie, bien sûr, de m’y délecter.
Papa a prononcé quelques mots, difficilement, que je n’ai pas entendus parce qu’il parle d’une voix très faible et qu’il y avait du bruit autour de nous. Comme j’étais en avance sur mon horaire habituel, je suis allée nous promener au premier étage en attendant l’heure du repas. C’est notre destination en hiver à défaut de pouvoir aller dehors. Je me rends à l’ancienne cafétéria. J’aime cette pièce éclairée aux murs très hauts, couverts dans leur partie inférieure d’une couleur orange, et d’un blanc cassé dans la partie supérieure. Des couleurs démodées, des couleurs d’autrefois. J’ai immobilisé le fauteuil roulant à la première table, je me suis assise juste à côté, j’ai pris la main de papa et je l’ai regardé.
– C’est moi, ai-je dit, Lynda.
Je ne savais pas quoi dire, alors je me suis contentée de dire que c’était moi qui lui tenais compagnie, même si je pense qu’à chaque fois qu’il est en présence d’un de ses enfants il s’en rend compte.
Papa a recommencé à avoir les lèvres tremblantes et les yeux pleins d’eau. Je n’ai rien ajouté. J’ai préféré attendre que les prochains mots soient les siens.
– Belle comme sa mère, a-t-il alors prononcé.
Pour ne pas penser qu’il parlait de moi, parce que ça fait narcissique de penser que je suis belle –ou que j’ai pu l’avoir été un jour–, je me suis lancée dans une enfilade de questions. Je ne ressemble pas à mère, mais à mon père, de toute façon. Papa parlait-il en ce sens de Bibi, qui ressemble à maman ? Maman était-elle belle étant jeune ? Papa était-il amoureux d’elle dans les premières années de leur vie commune ? Était-elle aimable ? La déception de vivre auprès d’une personne absente, qui n’est pas vivante, a-t-elle pris toute la place au bout d’un moment ? Papa s’inventait-il une autre épouse ? Confondait-il la première et la deuxième, qui est arrivée dans ma vie quand j’avais dix ans ? Papa voulait-il, sans bien entendu s’en rendre compte, me faire réaliser que je ne suis pas aussi moche que je le pense ? A-t-il été, le temps de cette brève énonciation de quatre mots, l’homme aimant, fondamental dans ma vie, qui m’encourage à essayer de m’aimer un peu plus, voire à me pardonner ?
– On y va !, a-t-il alors décrété d’une voix affirmée.
Fidèle à moi-même, c’est-à-dire docile, hyper naïve et enthousiaste, je me suis levée comme un petit soldat et j’ai adhéré à sa suggestion en répétant ses mots :
– On y  va !

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
Cette entrée, publiée dans 2 200 textes en 10 ans, est marquée , , , , , , , , , , , , . Mettre ce permalien en signet.

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s