Jour 214

oeufs

De gauche à droite : oeuf de dinde, de poule, de caille

Je n’ai pas la patience d’apprendre à utiliser le nouvel éditeur de texte de la plateforme WordPress, alors je suis revenue à l’ancienne version. J’ai trouvé la manière d’intégrer une photo-vedette, mais celle-ci refuse de se laisser habiller de texte. J’ai aussi voulu profiter de l’ajout Lettrine qui aurait enjolivé le début de mon texte, mais lorsque j’active cette fonction, le deuxième paragraphe de mon texte disparaît automatiquement. Je sais que l’ancienne version de l’éditeur de texte ne sera pas disponible encore longtemps. Je diffère néanmoins l’apprentissage par paresse, bien sûr, et peut-être par crainte de ne pas comprendre, et probablement pour ne pas m’exposer au constat de la distance toujours croissante entre mes capacités d’adaptation aux nouveautés et la complexité de ces dernières.
En attendant, j’ai mangé des œufs de dinde ce midi. Ils nous sont livrés chaque semaine depuis plus d’un an par notre voisin qui se rend les chercher chez le producteur. Ça fait deux maillons possibles –le voisin et le producteur– dans la chaîne de transmission du virus que tout le monde craint. Je m’y suis prise, dans les circonstances, de la façon suivante. Les œufs avaient été déposés dans le frigo du garage par l’ami voisin. Je les ai pris un à un en portant des gants pour les déposer dans un contenant que j’ai amené dans la cuisine. J’ai mis le contenant dans l’évier et j’ai fait couler de l’eau chaude dans laquelle j’ai versé du savon à vaisselle, plus que pas assez. J’ai laissé tremper un peu les œufs dans la mousse obtenue avant de les frotter avec une petite brosse. Or, des gouttelettes d’eau savonneuse se sont répandues sur ma veste sous le mouvement de la brosse. Je me suis empressée de mettre les œufs dans l’eau afin de les cuire à la coque, dans une casserole, et je me suis rendue me déshabiller dans ma chambre afin de mettre ma veste en quarantaine dans le fond d’un sac dans mon garde-robe. Un coup partie, je me suis douchée. J’ai utilisé le savon Irish Spring de mon mari pour un maximum d’efficacité, même s’il est irritant pour ma peau. En m’habillant après la douche, je me suis rendu compte que j’avais déposé par inadvertance, pendant quelques secondes, ma veste sur le lit, ou plus précisément sur les couvertures.
– Ça suffit, me suis-je dit, je n’en fais pas plus.
J’ai l’impression, cela étant écrit, et la nourriture étant à se digérer dans mon broyeur, que je ne mangerai plus d’œufs de dinde avant la fin de la crise.
Je me demande si l’affirmation « je ne mangerai plus d’œufs de dinde avant la fin de la crise », et sa version écourtée « je ne mangerai plus d’œufs de dinde », ne sont pas deux manières de décrire une même réalité. La manière optimiste et la manière réaliste. À suivre.

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Jour 215

undefinedMon mari porte depuis hier au petit doigt de la main droite une grosse chevalière en or de 18 carats. Ça lui donne un style un peu gino. Un aigle en vol, tenant une proie entre les serres de ses puissantes pattes, est gravé sur le chaton. Autrement dit, ce n’est pas la nouvelle chevalière de mon mari qui apparaît ci-contre, mais l’aspect du bijou est très semblable. Je découvre qu’en tant que figure héraldique, le mot s’emploie au féminin. On dira que l’aigle est représentée, avec un e, de face, de profil, etc. Je découvre aussi que l’aigle est un symbole de beauté, de force et de prestige. Plusieurs nations l’utilisent sur leurs blasons, leurs armoiries, leurs sceaux. 
La bague a été offerte à Denauzier par un individu qui se tenait depuis un moment debout à côté de son véhicule dans la cour d’un commerce qui vend de l’essence. D’un commerce situé à côté de nulle part sur la route de l’Abitibi. La voiture de l’homme était immatriculée en Ontario. Ne faisant pas attention plus qu’il faut à cet homme, Denauzier a pris de l’essence, est entré payer, a fait part à la caissière que l’essence n’avait jamais coûté si peu cher, et de fil en aiguille ils ont échangé quelques mots.
La caissière, remarquant alors que l’Ontarien n’avait toujours pas quitté les lieux, s’est impatientée :
– Qu’est-ce qu’il fait encore ici ? a-t-elle dit comme si l’homme avait non pas la peste, mais était porteur du virus de la Covid-19.
Denauzier n’a pas répondu, il est sorti, et malgré lui, ou alors peut-être par curiosité, il s’est dirigé vers l’homme.
– Quelque chose ne va pas ?, a-t-il demandé.
On ne peut imaginer meilleur samaritain qui se rend de lui-même se faire demander quelque chose.
– Ma carte de crédit ne fonctionne plus, a répondu l’homme.
Constatant qu’il s’approchait en ne respectant pas la distanciation physique qui est recommandée depuis que nous vivons autrement, Denauzier s’est mis à marcher en direction de son véhicule.
– Essayez de ne pas vous approcher, a-t-il demandé.
– Je suis vraiment mal pris, a poursuivi l’homme en se dirigeant vers le côté passager du véhicule, tandis que Denauzier se tenait déjà devant la portière du côté conducteur. 
Denauzier a pris le temps de s’asseoir derrière le volant. Il a ensuite baissé la vitre du côté opposé afin de poursuivre la conversation.
– Je dois me rendre à Toronto, a dit l’homme en se baissant légèrement pour voir mon mari. Vous n’avez pas idée à quel point je suis malheureux d’avoir à quêter…
– Un billet de vingt, ça pourrait t’aider ?, a demandé mon mari qui tutoie tout le monde.
– Ce ne sera pas assez, a répondu l’homme, mais je vous serais déjà tellement reconnaissant.
Denauzier a alors mis des gants avant de tendre deux billets de vingt à l’Ontarien.
– Il faut absolument que je vous remercie, a commencé celui-ci.
– Pas nécessaire, a répondu mon mari. En ces temps difficiles, s’il fallait qu’on ne s’aide pas, ce serait catastrophique…
– Non, non, je tiens absolument à vous remercier, a dit l’homme, en lançant sur la banquette sa belle chevalière en or.
– Êtes-vous fou ?, a rétorqué mon mari, mais l’homme était déjà reparti.
Sans plus penser au bijou et sans surtout y toucher, et pensant en outre qu’il s’agissait d’un bijou de toc, mon mari a poursuivi sa route jusqu’à la maison. Il a nettoyé le bijou bien comme il faut avant de l’amener dans la maison, pour découvrir que l’anneau est gravé d’un poinçon de 18K. 
– Porte-la, ai-je suggéré à mon mari, pour honorer la générosité désespérée de cet homme.

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Jour 216

Au début je pensais comme Trump. Je calculais que le coût à payer pour sauver un nombre relativement peu élevé de vies était beaucoup trop élevé. Après tout, nous sommes des milliards sur la planète et nous abusons sans scrupule de ses ressources insuffisantes. Quelque cent, voire deux cent mille vies de moins, ça ne pèse pas lourd dans la balance. Je ne jugeais donc pas nécessaire d’arrêter autant d’activités économiques.

Maintenant, je ne sais plus ce que je pense. Je vis agréablement le fait que la planète profite de nos pauses humaines. Je suis convaincue par ailleurs que seul un confinement total, comme celui qui a été en vigueur en Chine, pourra enrayer la pandémie. Comme d’habitude, je n’ai pas d’opinion. D’une part, j’aime que la planète se repose; d’autre part, je serais bien surprise que tous les hommes mettent l’épaule à la roue pour aider à enrayer l’épidémie. À ce compte-là, est-ce que ça vaut la peine de nous acheminer vers une grave récession, voire une dépression, sachant que la bataille est perdue d’avance ?

Qu’est-ce qui risque d’arriver ? Un vaccin sera mis sur le marché, ou un médicament qui nous guérira, et dès lors la ruée vers l’or va recommencer. Je suis éteignoir, je pense, aujourd’hui.

Mon frère m’a téléphoné tout à l’heure et j’ai testé sur lui les quelques bribes de réflexion que je viens d’écrire ci-dessus.
– As-tu vu le même reportage que moi ?, s’est-il exclamé m’entendant faire référence à la méthode chinoise.
– Je ne sais pas, de quoi s’agit-il ?, ai-je répondu.
– Bien, quand un complexe d’habitation semblait sur la voie de devenir un épicentre de l’épidémie, les autorités chinoises se rendaient souder les portes du complexe pour s’assurer qu’il n’y aurait aucun contrevenant !

De toute façon j’en ai marre de penser à la Covid-19, pour m’exprimer comme les Français puisque je viens de parler par Facetime avec ma fille. Je ne sais pas si elle se rend compte qu’elle adopte les expressions des gens de son nouvel environnement. Elle a fait référence pendant notre conversation à une étudiante qui s’appelle Mathilde et elle a prononcé le mot sans faire nos fameux tsss, Matssssilde. Elle a dit Mathilde, comme une personne française. Débordante d’énergie, elle venait de terminer une séance de work-out avec les étudiants de sa classe. D’après ce que j’ai compris, tout le monde se branche en même temps à un site de work-out et l’écran de l’ordinateur de chacun se scinde en autant de parties qu’il y a de participants, de telle manière que tout le monde se voit.

– Attends, maman !, s’est exclamée ma fille en plein milieu d’une de mes phrases. Raccroche, on va faire une conversation à trois !
Mon neveu, en effet, donc son cousin, tentait de la joindre.
– Est-ce que je vais être capable de répondre ?, lui ai-je demandé.
– Bien sûr, c’est facile, tu vas voir.
J’ai été capable de me joindre aux deux jeunes en fermant et ouvrant des fenêtres sur mon écran, puis, en dernier recours, en cliquant sur l’icône de la caméra dans Messenger.
– Ah ! Maman ! Te voilà, s’est exclamée chouchou.
– YES ! ai-je lancé dans ma fierté d’avoir réussi cet énorme défi.
Je pense, même, que je me suis applaudie.

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Jour 217

– Qu’est-ce que j’écrirais ?, m’a demandé Emmanuelle dans la perspective où elle se créerait un blogue.
– Tu sais, la plupart du temps, je ne sais pas ce que je m’apprête à écrire sur le mien, je laisse s’exprimer les mots que j’entends dans ma tête.
– C’est trop ésotérique, maman, a-t-elle conclu. J’ai l’habitude des sciences exactes, des résultats probants. J’aime buter sur un problème de programmation, essayer de le résoudre quitte à y passer des heures, mais pas attraper au vol des mots qui échappent à mon entendement !
– Mon problème, ai-je poursuivi comme si elle n’avait rien répondu, c’est que je ne me sens pas habitée par des sentiments qui me semblent justifier l’effort de structurer une histoire. J’écris dans une sorte de zone neutre, dans un état intérieur tranquille qui ne fait pas de vagues… J’écris sans être habitée par la moindre tension, le moindre désir. Sans me compliquer la vie. J’ai trouvé difficile, à cet égard, dans mon récit de vie, d’essayer de classer les événements. Tel événement est-il compréhensible s’il apparaît avant cet autre ? Par moments, quand j’étais fatiguée, je me bornais à me dire que l’éditeur allait m’arranger ça, la chronologie des événements.

À propos de mon nouveau logiciel d’édition : j’ai trouvé comment insérer une photo, mais pas encore trouvé comment la placer à l’endroit de mon choix ! Légende de la photo : environnement propice à la distanciation sociale !

L’important, quoi qu’il en soit, c’est que ma fille se porte bien, qu’elle soit capable de poursuivre son projet de recherche, que je sois capable, un jour peut-être, d’aller l’embêter en France à nouveau. Qu’elle n’attrape pas le virus, ou que, si elle l’attrape, elle se rétablisse sans complication.

Je voulais lui envoyer des crayons de couleur, j’en ai des tas, mais il n’y a plus de service postal par avion. Je me suis acheté un mandala géant, de 2′ X 2′, pour seulement 2$. Quand je lui ai annoncé que j’avais fait cette acquisition, elle m’a montré le cahier qu’elle venait d’acquérir quant à elle à la FNAC. Un cahier de mandalas dont les lignes sont blanches sur papier noir. J’adore colorier les petites masses en ne pensant à rien, en écoutant les nouvelles à la télévision, qui alternent avec de nombreux appels à la solidarité. J’ai toujours aimé ça, les appels à la solidarité.

C’est drôle à dire, mais j’aime cet arrêt dans le temps, si je ne tiens pas compte de la raison pour laquelle il nous est imposé. Je le préfère à l’exploitation toujours plus excessive des ressources de notre planète, au déséquilibre vertigineux entre les pauvres et les riches. Je souhaite que ce temps d’arrêt nous donne envie de vivre autrement par la suite. Je souhaite, mais mon mari me dit que je ne devrais pas trop miser là-dessus, et je crains qu’il ait raison, qu’on ne se remette pas, dès que le piton Go sera au vert, car actuellement il est au Stop rouge, à courir en effleurant tout, faute de temps, de disponibilité, de concentration.

Je n’ai même pas commencé à lire La montagne magique de Thomas Mann. Il suffirait que je lise 10 pages par jour, pendant 80 jours, et je serais passée à travers. Plus le mandala géant que je vais vouloir encadrer, une fois tout colorié, en souvenir du confinement, s’il se termine un jour, pouvant alors appartenir à l’univers du souvenir. Plus un projet de sculpture déjà entamé qui nécessite plusieurs tubes de laine façonnés au tricotin. Plus le blogue. Plus le recueil de 26 textes. Plus le jardinage dans deux mois. Plus le bilan de François Legault tous les jours à 13 heures. Plus des conversations par Facetime avec ma fille. Je suis occupée à temps plein.

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Jour 218

Mon manuscrit est déjà derrière moi. Je me demande maintenant ce que je pourrais écrire d’autre. Ce que je pourrais écrire d’autre quand je vais en avoir le temps, car depuis le début du confinement nous nous occupons de notre petite-fille qui sollicite à peu près toutes les minutes de nos journées. J’aimerais concrétiser un projet caressé depuis longtemps, celui de constituer un recueil de 26 nouvelles dont chacune aurait pour titre un prénom féminin qui se termine par la lettre A. Amanda, Bertha, Catarina, etc. J’ai essayé à quelques reprises et malheureusement abandonné en cours de route. Pour avoir écrit avec facilité mon récit de vie, je pense que si je m’inspire de 26 personnes qui existent, je pourrais en faire 26 descriptions. Cela risque cependant d’être bien statique. J’ai de la difficulté à me mettre dans la peau d’un autre individu, à faire vivre des émotions à mes personnages dans des situations fictives. Je ne suis capable que de décrire ce que je vois, ou ai vu.

Sur un autre registre, j’ai proposé hier à ma fille qui a fait le choix de demeurer en France malgré le confinement et qui est seule dans son appartement à Strasbourg, de se créer un blogue qui nous tiendrait informés, parents et amis, de ses activités dans son contexte de vie pour le moins inusité. On commenterait ses textes et il y aurait des échanges qui la feraient se sentir moins seule. Eh bien, ça ne lui tente pas !
– Qu’est-ce que j’écrirais ?, m’a-t-elle répondu.
– Rien de spécial. Tu pourrais décider de faire une petite chose différente par jour et tu en rendrais compte…
Je reçois son refus avec un certain soulagement, ça veut dire qu’elle ne se sent pas si seule que ça. Elle fait plusieurs Facetime par jour avec ses proches et cela lui suffit. Elle aura peut-être envie de se lancer dans un tel projet au bout d’un moment, dans un mois ou deux. Il commence à être question que les universités ne reprennent même pas selon un fonctionnement normal en septembre.
– Que ferais-tu en septembre ?, lui ai-je demandé ce matin.
– Je verrai rendue là, a-t-elle répondu avec sa toujours grande sagesse.

Sur un encore autre registre, j’essaie de m’adapter au nouveau logiciel d’édition de ma plateforme WordPress. J’ai accès à une belle lettrine, c’est un plus, mais je ne trouve plus le moyen d’accéder aux caractères spéciaux, les ligatures des voyelles oe et ae par exemple. Ça m’énerve, me familiariser avec un nouveau logiciel, c’est comme si j’avais à couper des légumes avec un couteau mal aiguisé. Ça coupe, mais ça coupe mal, ça coupe en nécessitant que je sois attentive au maniement du couteau quand, avec un couteau bien aiguisé, ça coupe comme on passe une lettre à la poste.

J’ai rêvé que je marchais dans un quartier urbain, j’étais peut-être avec ma soeur. Des animaux arrivaient qui marchaient paisiblement autour de nous. Toutes sortes d’animaux, des animaux qui existent comme des chèvres, des chiens, et d’autres inventés. Je n’avais pas peur, c’est un aspect positif car souvent dans mes rêves les animaux me font peur, je me sens menacée par leur présence, sur le point d’être attaquée. Comme je suis d’un naturel narcissique, un énorme gorille arrivait tout d’un coup et me soulevait d’une seule main, ébloui par mon illustre personne. Encore là, et parce que je savais l’animal subjugué par mon charme irrésistible, je n’avais pas peur.

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