Jour 258

Installation

Stabile de Lynda avec photo polaroïd de la Basilique avant le feu, et photo polaroïd des escaliers menant à Montmartre by night.

Ça y est. J’ai commencé mon récit de vie. J’y ai travaillé ce matin pendant que j’étais seule, Denauzier étant absent pour une partie de la journée. Quand j’ai eu publié mes cinq textes, hier soir, je me suis dit, à l’exact moment où je me relevais, en fermant le couvercle de mon ordinateur, que j’étais prête à m’y mettre.
– Par quoi est-ce que je vais bien commencer ?, me suis-je demandé ce matin, en arrosant mes plantes d’une main et en buvant mon café de l’autre.
Finalement, j’ai commencé par ce qui est venu, par les premiers mots que j’ai entendus dans ma tête. J’ai noirci trois pages de format 8½ X 11 avec marges normales. Rendue à la quatrième page, j’étais fatiguée, j’ai arrêté.
En guise de réchauffement, j’ai d’abord tapé une page du livre de Blandine, paru chez Stock, pour faire un test. J’ai obtenu deux tiers de page au format américain 8½ X 11 à double interligne. Ça veut dire qu’une page de mon manuscrit équivaut à une page et un tiers du format Stock. Ça veut dire que mon manuscrit de disons 150 pages produirait au final un livre de quelque 200 pages chez Stock. Bon, je sais, je vais vite, je projette en titi, mais je suis faite comme ça.
J’essaie d’être en accord avec chaque mot que je tape. Si je sens qu’il y en a un qui suggère un sentiment qui m’est désagréable, je l’efface. De la sorte, j’obtiens un texte, mais je n’ai que trois pages d’écrites, un peu de style Nouveau roman, où prévaut le regard d’un observateur neutre. J’ai peut-être beaucoup de pratique en neutralité parce que ça fait presque neuf ans que j’écris sur mon blogue public à propos de tout et de rien, en faisant entrer dans mes histoires des gens qui me sont proches et d’autres qui le sont moins, et j’essaie en tout temps de ne heurter personne, de ne pas juger, d’accueillir sans sous-entendre. J’imagine que j’ai dû ne pas respecter en tout temps cet énoncé gros comme une montage de ma phrase précédente, mais c’est quand même une espèce de règle que je garde présente à mon esprit le plus souvent possible.
Dans mon rêve de la nuit dernière, il se produisait quelque chose d’inimaginable. Compte tenu de la pénurie de main-d’oeuvre qui prévaut partout, je voulais retourner travailler, j’envisageais de me porter volontaire pour rejoindre mon ancienne équipe. En fait, je voulais profiter de la présence de Ludwika. Nous aurions été elle et moi et d’autres collègues ensemble dans notre salle à aire ouverte et cela m’aurait comblée. J’interprète qu’il s’agit d’un bon rêve car derrière l’idée de profiter de Ludwika se profilait aussi l’idée d’être occupée par une tâche à long terme, au fil des jours. Or, cette tâche me semble être celle que je viens d’entamer, dans ma vie éveillée, avec ce récit de ma vie.

Publié dans 2 200 textes en 10 ans | Laisser un commentaire

Jour 259

mains

Avant les taches brunes sur les mains, et après.  Elles ne paraissent pas tellement sur cette photo prise à Strasbourg, lors d’une séance de manucure avec chouchou. Photo qui me fait un peu penser à Benoite, à son journal à quatre mains, écrit avec sa soeur Flora, bien qu’ici il n’y ait que trois mains. Le vernis semble noir mais il est vert foncé. Chouchou tente de gratter le vernis qui a débordé. À son âge, ses mains sont encore blanches comme le lait. Quand je lui conseille de protéger sa peau du visage et des mains avec de la crème, je pense que mes mots entrent par une oreille et ressortent aussi vite par l’autre.

Je veux couvrir la période de mon adolescence, dans mon nouveau projet d’écriture. J’imagine que je vais néanmoins survoler des pans antérieurs de ma vie, du temps de l’école primaire, notamment, au pensionnat Les Mélèzes en sixième et en septième années, et à l’école Marie-Charlotte pour les cinq premières années.
Je me demandais hier, encore une fois au lit avant de m’endormir, après avoir lu L’aube à Birkenau que j’espérais finir mais que je n’ai pas fini, jusqu’à quel moment de ma vie je veux me rendre dans ce récit. Il me semble que le moment naturel serait le début de ma trentaine, quand j’ai entamé une psychanalyse. Je couvrirais ainsi le récit de ma première moitié de vie. À maintenant soixante ans, je considère en effet que ma vie se divise assez bien en deux parties égales. Avant la thérapie, et après. Avant une relation passionnée avec Jacques-Yvan, et après. Avant Emmanuelle, et après. Ah mon Dieu, il y a tellement d’avant et d’après. Avant d’assumer le rôle de belle-maman, et après. Avant le monde du travail, et après. J’ai commencé tard à travailler, surtout aux yeux des gens de mon nouveau milieu de vie, ici, qui ont pour la plupart commencé tôt, dès le D.E.P. ou le D.E.C. en poche. Quand Emmanuelle me demande, à cet égard, ce que je pense de son désir d’entamer des études supérieures, je lui réponds que ce n’est pas pressant d’accéder au milieu du travail. Je vais essayer de lui répondre plus positivement à partir de maintenant !
Avant mon certificat en arts plastiques, qui a eu une importance considérable sur ma manière de penser, et après. C’est un domaine que je néglige, il n’y a pas de doute, à tant écrire ces temps-ci je ne peins guère.
Avant les cheveux gris, et après. Mais en réalité, ils sont apparus dans les dernières années de ma vingtaine. Ç’a commencé par une mèche à l’avant, qui taquinait ma frange, quand j’habitais en résidence universitaire à Aix-en-Provence. Avant la teinture, tant qu’à y être, et après. J’ai commencé la teinture en entrant sur le marché du travail, comme ça, par hasard. Je m’étais fait moi-même des mèches blondes à partir d’un kit qu’on achète dans une boîte.
– Ça te va bien, le blond, avait commenté Jacques-Yvan, qui n’était à ce moment-là qu’un ancien collègue dans ma vie puisque je venais de quitter l’UQÀM, où il était, pour l’UdeM, où j’arrivais.

Publié dans 2 200 textes en 10 ans | Laisser un commentaire

Jours 261 et 260

FKKURACK Seacutechoir agrave Linge reacuteglable en Hauteur pour Portevecirctements Mobile B07P5C2RH5-500x500_0

Notre séchoir ressemble un peu à ça, avec non pas une seule barre, à mi-hauteur, mais plusieurs.

Puisque je consacre un texte à ma technique de séchage de vêtements et à mes recettes de cuisine, j’en conclus que l’inspiration européenne qui donne des ailes m’a déjà quittée. Je retombe dans mon quotidien, dans les descriptions difficiles avec barres de métal supérieure et inférieures. Je ne suis pas plus avancée qu’avant mon départ pour la France, quand la rencontre avec mon écran blanc s’accompagnait de la sempiternelle question Qu’est-ce que je vais écrire aujourd’hui ? En même temps, il n’est pas question que j’envisage, pour le moment du moins, de réduire ma cadence. Un risque vient avec cet entêtement, celui d’être à sec mentalement quand j’aurai enfin écrit les quarante textes encore manquants à ma neuvième année de blogue. D’être à sec, donc, pour entreprendre mon nouveau projet. Je me suis demandé d’ailleurs si ma petite faiblesse de fin d’après-midi, hier, n’était pas causée par un effort de concentration trop grand, dans une période qui voit mon corps animé d’une énergie très moyenne. En même temps, j’arrange ça à ma manière, je me dis qu’écrire est une activité assise qui ne requiert pas d’effort. Je me dis aussi que plus j’écris, plus je me pratique à produire, à soutenir un rythme.
Les prochaines fois que je me rends en France, je n’opterai pas pour des vols moins chers moyennant des escales. Pour l’aller, j’ai fait escale à Genève. Pour le retour, à Washington. À Genève, je n’ai eu qu’un déplacement en navette et qu’un peu de marche pour me rendre au quai d’embarquement du deuxième avion me menant à Paris. À Washington, j’ai eu, il me semble, à traverser l’aéroport au complet pour me rendre à l’embarquement du deuxième avion me menant à Montréal. Je pourrais en outre avoir raison car cet embarquement se faisait à la porte Z. Or, j’ai démarré mon périple à la porte A. J’ai traversé de longs corridors dont le plancher est curieusement couvert de moquette gris et bleu. C’est rare, il me semble, de la moquette dans un aéroport ?
J’ai fini par aboutir à la porte Z et par embarquer, pour découvrir que mon siège était situé à la dernière rangée. Quand j’ai raconté ça à Denauzier, il a tout de suite compris. Il faut dire qu’il a beaucoup voyagé :
– Tu t’es donc délectée de l’odeur des toilettes !?
– C’était affreux, ai-je répondu, et c’est vrai que ce le fut, dès le premier tiers du trajet.
Il n’y avait que deux sièges de part et d’autre de l’allée, autrement dit, quatre sièges par rangée. Comme je l’ai écrit dans le texte précédent, deux jeunes Françaises étaient assises à ma hauteur, une verbomotrice blonde et une silencieuse brun foncé. L’hôtesse était grande et portait des talons, de telle sorte que ses cheveux bouclés frôlaient le plafond de l’habitacle.
Presque tous les sièges étaient occupés, bien qu’à côté de moi il n’y ait eu personne. Un autre siège semblait ne pas être occupé, jusqu’à ce qu’une jeune femme arrive à la dernière minute. Un homme, à peu près de son âge, occupait son siège. Il a donc dû se déplacer et utiliser le siège qu’on lui avait initialement attribué. Très vite, la retardataire a rangé sa valise dans le compartiment à cet effet, au-dessus de nos têtes, elle s’est attaché les cheveux avec une pince, pour aussitôt s’asseoir et boucler sa ceinture car on allait décoller. Elle s’est ensuite tournée vers l’homme qui avait regagné sa place, juste à côté de la sienne, mais de l’autre côté de l’allée. Un espace de deux pieds, je dirais, les séparait. J’ai pensé que c’était son compagnon qui, pour une raison ou pour une autre, s’était assis à sa place comme pour la réserver. Je la voyais de profil qui affichait un beau sourire. J’ai pensé, à ce moment-là, qu’elle était contente de retrouver son compagnon, comme je peux sourire à Denauzier dans un contexte semblable qui me voit m’absenter quelques instants. Le sourire, à ce moment-là, devient un peu la manière d’exprimer que je suis revenue, que tout va bien, qu’il n’y a rien à signaler.
Dans le même sourire, elle a engagé la conversation. D’où j’étais placée, je pouvais observer qu’ils étaient fort différents. Lui, cheveux châtain pâle et yeux bleus, un peu exorbités, cils blonds. Taille moyenne. Elle, cheveux et yeux noirs, une beauté naturelle, une féline particulièrement mince. Parle parle, je commençais à trouver que pour un couple qui se côtoie depuis déjà un moment, ils en avaient long à se raconter. Je les admirais un peu, car dans l’odeur qui régnait autour de moi et dans l’inconfort de la grippe qui s’installait de plus en plus, je n’aurais pas eu la force de prononcer dix phrases.
J’avais conservé mon manteau et ma veste en-dessous, et pour rien au monde je ne les aurais enlevés. J’ai même choisi un café, pour me réchauffer, quand l’hôtesse nous a offert un sachet de bretzels avec la boisson de notre choix. La féline, elle, avait chaud, peut-être à force de tant parler, parce qu’entre deux phrases elle a enlevé son chandail de laine pour se retrouver bras nus en camisole à bretelles spaghetti !
– Elle va le remettre dans cinq minutes, ai-je pensé.
Pas du tout. Elle a eu chaud tout le long du vol.
Moi aussi j’ai eu chaud, je dois dire, quand les roues de l’avion sont sorties de leur compartiment sous les ailes, peu avant l’atterrissage, et qu’il m’a semblé, au son, qu’une partie de l’avion frôlait l’explosion. Les jeunes Françaises et moi nous sommes regardées, vaguement inquiètes. L’homme et la femme, pour autant, n’ont pas arrêté de parler.
Je me suis dit après coup que j’avais peut-être assisté à la formation d’un couple. Mais je me suis aussi demandé si la femme n’allait pas quitter l’avion en se contentant de remercier son voisin de siège pour le bon temps qu’ils avaient passé ensemble. Je n’ai pas pensé une seconde, c’est seulement maintenant que j’y pense, que le jeune homme aurait pu faire de même, la quitter en se contentant de la remercier.

Publié dans 2 200 textes en 10 ans | Laisser un commentaire

Jours 263 et 262

avionPET

Retour à la maison dans un petit avion, entre Washington où je faisais escale et Montréal. À mon arrivée à l’aéroport Pierre-Elliot-Trudeau, les édifices de la ville étaient du côté opposé à celui où j’avais mon siège. Ce sont deux jeunes Françaises qui ont eu droit aux édifices. J’ai déduit, à leur conversation, que celle qui parlait tout le temps avait déjà séjourné à Montréal, et que la silencieuse y venait pour la première fois. – Tu vas voir, disait la verbomotrice à la silencieuse, les gens ici ne disent pas qu’il neige, ils disent qu’il y a de la sloche… 

J’ai quand même fait des choses autres, depuis mon retour à la maison, qu’écrire, lire, dormir et écouter la télévision. J’ai fait des choses banales –écrire et lire n’étant pas, à mes yeux, banal. Par exemple, j’ai lavé les vêtements que je rapportais dans mes valises. Ou plutôt, la machine les a lavés. J’ai fait ça à ma manière, c’est-à-dire le blanc avec le blanc –en ajoutant un bouchon d’eau de Javel–, les couleurs vives ensemble, le noir et le marine ensemble. Emmanuelle et mon mari envoient tout dans une même machine, sans se poser de question. Le blanc ressort grisâtre.
J’ai ensuite fait sécher les vêtements sur un séchoir métallique que nous installons pour l’occasion devant le feu de foyer. À chaque fois, je me dis que cette manière de sécher les vêtements va créer de l’humidité dans la pièce. Ce n’est pas le cas, l’hygromètre indique le même pourcentage, un maigre 20%, séchage ou pas. Le séchoir comporte une barre horizontale supérieure à laquelle on suspend les vêtements qui vont sur les cintres, et une série de barres assez proches les unes des autres, posées à la mi-hauteur, sur lesquelles on fait pendre les autres vêtements. Je commence habituellement par les chemises. Je les dépose sur les cintres, puis je les boutonne chacune de haut en bas. Je tiens ensuite le premier bouton, à la hauteur du col, entre mon pouce et l’index, et je tire sur la partie inférieure de la chemise de la même manière, entre mon pouce et l’index de l’autre main, pour défriper la patente. Ça fonctionne assez bien. Un ami m’avait montré cette technique, il y a fort longtemps, j’avais l’âge d’Emmanuelle, et je trouvais qu’il était trop méticuleux !
Quand on a fini de laver et surtout de faire sécher, on range le séchoir dans la salle de bains du rez-de-chaussée. Quand je me lasse de l’avoir à la vue dans la salle de bains du rez-de-chaussée, qui me voit la visiter une bonne dizaine de fois dans une même journée, je le descends dans la salle de lavage, au sous-sol. L’engin est léger et je ne risque pas de me blesser, mais plus souvent qu’autrement j’accroche les photos dans leurs cadres qui décorent les murs de part et d’autre de l’escalier.
Au bout de quelques jours, et ce tout l’hiver, on recommence la séquence. Lavage, séchage, rez-de-chaussée, cadres déplacés, sous-sol.
J’ai aussi fait cuire un filet de porc dans la mijoteuse. Je me suis inspirée d’une recette cétogène selon laquelle on ajoute un peu de stévia aux épices pour obtenir un effet sucré. Sachant que mon mari déteste le goût de cette plante, et que je ne l’aime pas trop non plus, j’y suis allée mollo, mais ce fut encore trop. Je n’ai donc pas aimé la saveur de la viande, mais heureusement mon mari s’est laissé séduire.
– C’est délicieux chérie !
Pour ne pas dire que j’avais eu recours à de la stévia, j’ai répondu à mon mari que le petit goût de cannelle, effectivement utilisée parmi les épices requises, ne me plaisait pas tellement.
Comme nous avions beaucoup de viande pour un seul repas, j’ai réutilisé les filets le lendemain. J’ai eu l’idée de les napper d’une sauce à la crème. J’ai fait sauter des oignons, des champignons, j’ai déglacé avec un peu de vin blanc, puis j’ai ajouté la crème, le sel, le poivre. C’est tout. Pour ne pas avoir en bouche le goût de la stévia, j’ai rincé la viande à grande eau, comme si je débarrassais de leur goût de sel des aubergines que j’aurais fait dégorger pendant six heures ! Ç’a très bien marché. Ce fut cent fois meilleur que la veille.
Nous avons aussi préparé une soupe, Denauzier et moi. Nous avons tout mis en place dans la cuisine, les légumes sur le comptoir, la planche à découper, les restants de dinde congelés à verser dans la casserole déjà pleine d’eau, etc. Au moment de nous y mettre, le téléphone a sonné, c’était pour mon mari, et de fil en aiguille je me suis occupée de presque tout. J’avais ouvert une barquette de tofu, dont la date de péremption était atteinte, afin de le verser dans la soupe avant de la servir. Mais j’ai oublié de l’y mettre, alors on a mangé la soupe sans tofu et je ne l’ai ajouté qu’après.
Le lendemain midi, je nous ai servi une salade d’inspiration grecque, avec tomates, origan, olives et fromage feta.
– Tu trouves le moyen de nous faire manger ton tofu !, s’est exclamé mon mari –qui était pourtant en train de mastiquer le feta.
Je l’adore.
Hier, pour poursuivre sur le plan alimentaire, les amis voisins, me sachant malade, sont venus nous offrir des nokedli faits maison. Le voisin, anciennement traiteur, qui a ses origines hongroises, est un excellent cuisinier. Les nokedli sont, sans surprise, d’origine hongroise. Ils ressemblent étrangement aux spaetzle que j’ai découverts en Alsace. Ou encore aux gnocchis que j’ai déjà cuisinés chez mon amie Nicoletta. Je ne suis pas certaine de ce que j’avance, mais je pense que nokedli et spaetzle comptent des œufs au nombre des ingrédients –essentiellement de la farine–, tandis que les gnocchis ne seraient qu’un mélange de purée de pommes de terre roulée dans de la farine ? Un ragoût de bœuf à la tomate et aux carottes venait avec les pâtes. J’ai ajouté un peu de parmesan dans le fond de nos bols. Ce fut un délice.

Publié dans 2 200 textes en 10 ans | Laisser un commentaire

Jour 264

Mia

Apercevez-vous le dessus de sa tête, entre la fenêtre et les hoyas ? Elle vient s’installer là pour me tenir compagnie. 

J’ai eu une petite faiblesse en fin d’après-midi, alors plutôt que de m’installer pour lire L’aube à Birkenau, à côté de mon mari, je me suis étendue, la tête à une extrémité du canapé, sur un oreiller, et les pieds à l’autre extrémité, déposés sur les cuisses de Denauzier. J’ai presque dormi, une couverture me tenant au chaud, même si le foyer dégageait de belles flammes. La chatonne allait et venait. Depuis quelques jours, elle emprunte une nouvelle manière de se joindre à nous. Une manière très originale qui fait montre du plus grand sans-gêne. Elle saute sur le dossier du canapé, à un ou deux pouces de la tête de mon mari. De là, elle descend sur lui allègrement, en déposant une première patte sur son épaule, et en enfonçant ses autres pattes dans l’épaisseur douillette de son abdomen. Elle reste là quelques secondes, en tournant la tête à droite, à gauche, en se demandant qu’est-ce qu’elle pourrait bien faire. Elle semble ne trouver rien de mieux que de s’installer sur la cuisse de Denauzier, en ronronnant. Quand je me suis assoupie, elle est venue se recroqueviller en boule tout près de mon visage. En d’autres mots, et en tenant compte d’un de mes textes d’hier, il ne manquait, pour que la famille soit complète, que le papa mi-esprit mi-fantôme de mon mari !
Mia la chatonne me connaît bien puisque nous avons vécu ensemble à Montréal. Quand j’arrivais du travail, elle venait occuper toute la place sur le tapis devant la porte et me forçait à la contourner si je voulais entrer. Bien entendu elle voulait des caresses, mais j’étais tellement fatiguée que je ne faisais pas l’effort de me pencher, et de la caresser en prononçant quelques mots. Je la contournais et j’allais déposer mes sacs d’épicerie, parce que j’en traînais toujours un ou deux, sur le comptoir de la cuisine. Je commençais à préparer le repas sans prendre la peine de respirer, parce que mon désir le plus cher était de prendre le temps de respirer une fois que je n’aurais plus rien à faire.
Elle était souvent seule à l’appartement, Emma étant à l’école, n’habitant avec moi qu’une semaine sur deux, à cette époque-là, et moi travaillant tout le temps. En somme, c’est la première fois de sa vie qu’elle est si bien entourée, d’une part de son maître Denauzier qui passe le plus clair de son temps à la maison, et d’autre part de sa maîtresse Lynda qui s’absente en France mais sur une base exceptionnelle.
Lorsque je vais me sentir un peu mieux, je projette de déneiger la grande galerie, devant la maison, pour qu’elle puisse aller respirer l’air frais sans sentir la neige sous ses pattes. En hiver, elle ne va jamais loin. Elle vient s’installer sur le bord de ma fenêtre, devant les mêmes hoyas mais cette fois du côté extérieur de la fenêtre, ou alors sur le bord de l’autre fenêtre, qui donne sur la salle de séjour où se tient mon mari. Dans un cas comme dans l’autre elle nous observe, puis, quand elle en a assez, elle nous dit avec ses mots à elle qu’il est temps d’aller lui ouvrir, et nous y allons.

Publié dans 2 200 textes en 10 ans | Laisser un commentaire