Jour 76

À l’école, on appelait ça des intersections, dans la théorie des ensembles. On commence par tracer deux cercles qui se chevauchent. La zone de chevauchement constitue l’espace commun aux deux cercles, dans lequel on écrit le nom de l’entité qui appartient à l’un et à l’autre cercles.

Si je crée par exemple un cercle Technicienne et un cercle Lynda, le nom de Mitterrand apparaît dans la zone commune aux deux protagonistes. Un cercle Mitterrand et un cercle Technicienne verront le nom d’Albert Cohen dans leur zone d’intersection.

On peut faire ce genre d’exercice avec plusieurs cercles. Ainsi, tel que je le concluais dans mon texte d’hier, les trois cercles Mitterrand, Cohen et Technicienne recevront mon nom, Lynda Longpré, en tant qu’autrice dont l’imagination sans limite aura réuni les trois protagonistes ci-nommés.

Mes recherches sur Wikipédia m’informent que ces cercles se chevauchant forment ce qu’on appelle un Diagramme de Venn.

En ce moment, mon mari déneige la cour avec son tracteur. Il s’est inventé une manière de se protéger des jets de neige soufflée au moyen d’une grande plaque de plexiglas qui traînait dans son garage. Il a lui aussi, comme je dirais d’ailleurs presque tous les humains sur la planète, une imagination débordante.

La différence entre la sienne et la mienne réside dans leurs champs d’application respectifs. Je vais imaginer mille folies qui ne servent absolument à rien mais qui me sont précieuses, quand mon mari imagine des choses pratiques qui servent à le protéger de la neige, particulièrement autour du cou.

L’autre soir, je pensais à mon blogue alors que je rangeais la vaisselle dans les armoires de la cuisine. Tout d’un coup et sans raison, mon plexus, ou mon âme, ou mon être se sont sentis apaisés, heureux, enveloppés d’un voile de protection (mentale), voile qui est tissé de toutes ces folies qui naissent du mouvement de mes neurones.

Mon mari, de la même manière, est-il heureux quand il pense à son plexiglas et satisfait d’y avoir eu recours ? Je dirais que oui, pour au moins deux raisons : se protéger le cou, d’une part, et donner une seconde vie, d’autre part, aux nombreux objets qui traînent dans son garage et qui attendent, certains depuis cent ans, d’être aussi récupérés pour connaître une deuxième vie.

Dans un Diagramme de Venn qui réunirait le cercle Denauzier et le cercle Lynda, le mot Imagination serait donc inscrit dans la zone de chevauchement, autrement appelée l’intersection. J’ai oublié de préciser qu’il arrive souvent, pour mieux la représenter, que cette zone de chevauchement soit hachurée, couverte de traits de crayon.

La différence ici, entre mon mari et moi, une différence qui s’écrirait dans le reste du cercle qui nous représente respectivement, à l’extérieur, donc, de l’intersection, la différence est que les inventions pratiques de mon mari ne constituent pas forcément une manière de maintenir son équilibre (mental), alors que c’est le cas, je pense, en ce qui me concerne.

Est-ce à dire que je n’ai pas réussi à me créer une vie d’écrivaine par paresse, me contentant d’accumuler des folies sans chercher à les organiser, à les structurer, à leur donner une forme qui se vend en librairie ? Je n’ose pas répondre un oui monolithique, d’autant que le « par paresse » est excessif. Ce pourrait être un ensemble de raisons qui m’aura tenue à l’écart des palmarès des libraires, parmi lesquelles le manque de confiance, ou de foi en moi. D’où il ressort, dans un Diagramme de Venn qui regrouperait vingt librairies, admettons, que mon nom n’apparaît pas dans la zone d’intersection commune aux vingt cercles !

Publié dans 2 200 textes en 10 ans | Laisser un commentaire

Jour 77

« S’adresse à des lecteurs de 7 à 77 ans », est-il écrit sur les albums de Tintin.
Demain, Jour 76, rendra hommage à la tenue des Jeux olympiques à Montréal.
Quand il a eu 75 ans, nous avons organisé une belle fête surprise pour papa. Il tremblait alors déjà, en permanence, de la main droite, et j’avais remarqué, à son entrée dans la pièce où nous l’attendions tous, que sa main s’était mise à trembler davantage sous le coup de la surprise et de l’émotion.

Je n’ai déjà plus d’inspiration pour le chiffre 74 et non plus 73. Avoir une idée pour 73, je forcerais la note et j’en trouverais une pour 74, mais je préfère abandonner.

De toute façon j’ai quelque chose à écrire, mais je crains que ce soit difficile à exprimer de manière fluide. Je vais néanmoins essayer.

J’ai passé les sept jours précédents au chalet, sans eau ni électricité. J’en profite toujours pour me dire que je vais faire décroître le nombre de textes qu’il me reste à écrire, mais je m’y découvre tellement occupée que c’est à peine si j’entrouve mon ordinateur. J’en profite aussi toujours, rendant par conséquent mes bagages bien lourds, pour apporter des livres. J’avais apporté ma brique, presque complétée, je suis fière de moi, des Lettres à Anne écrites, on le sait depuis le temps que je brode autour de ce sujet, par François Mitterrand.

C’est par l’intermédiaire de la technicienne qui a fait mon échocardiographie à l’hôpital de Joliette il y a deux ans et demi maintenant, que j’ai découvert l’existence de ce livre. Il était déposé en effet sur une tablette dans la salle où travaillait la jeune femme, le signet positionné je dirais au premier tiers du livre.

Je suis retournée pour une échocardiographie récemment –était-ce en novembre dernier ?–, et, coup de chance, je suis tombée sur la même technicienne. Je suis revenue bien entendu sur le sujet des Lettres pour Anne. Elle m’a dit qu’elle n’avait pas fini le livre, mais qu’elle en avait lu quand même pas mal.

Puis, je lui ai demandé qu’est-ce qu’elle avait lu d’autre, après Mitterrand. Elle m’a répondu qu’elle avait lu Belle du Seigneur, une autre brique, sans pouvoir toutefois me dire quel en était l’auteur. Ma recherche personnelle m’a permis d’apprendre –parce que je ne le savais pas– que c’est Albert Cohen qui en est l’auteur, un Suisse francophone, que le livre a été publié en 1968 mais qu’il a été commencé avant la deuxième guerre mondiale.

Toujours est-il que dans une de ses lettres, François écrit à Anne qu’il s’apprête à lire… Belle du Seigneur ! Malheureusement il ne commente pas le livre. Il lisait toutes sortes de bouquins, bien sûr, dont Le meurtre de Roger Ackroyd, qu’il lit d’un coup tellement il est accroché par l’histoire, ou encore Le chien des Baskerville, dont il ne dit rien, mais surtout Le Mas Théotime, de Henri Bosco, qui semble l’avoir beaucoup bouleversé.

C’est ce que j’avais à écrire aujourd’hui, que la technicienne de l’hôpital a lu et Mitterrand et Cohen. Cohen, pour ma part, je ne l’ai pas lu, mais Mitterrand si. D’où il ressort que la technicienne a en commun avec Mitterrand d’avoir lu Cohen, et moi en commun avec la technicienne d’avoir lu Mitterrand.

Mais en tant qu’autrice formidable de ce bloc, je fais loger à la même enseigne, en un seul texte, les illustres personnages que sont Mitterrand, Cohen et la technicienne.

Publié dans 2 200 textes en 10 ans | Laisser un commentaire

Jour 78

J’ai commencé par vouloir écrire que je me dénigre avec beaucoup de facilité. Je suis en train de regrouper les textes de ma septième année d’écriture de blogue dans un même fichier Word. Je lis quelques phrases au hasard de mes copier/coller, et je m’en veux d’avoir écrit ceci, cela. Je trouve presque tout insignifiant et sans le moindre intérêt. Pourtant je sais, pour avoir acquis une expérience de soixante ans de vie, que le positif attire le positif. Si j’avais su entretenir une relation plus positive avec moi-même, au temps de la rédaction de ma thèse de doctorat, par exemple, j’aurais obtenu un résultat plus satisfaisant. Mais, tout bien considéré, je n’ai pas voulu me lancer là-dedans. Après tout, il ne me reste que quelques dizaines de textes à produire avant d’en avoir fini de cet exercice de souffle et de cette course de fond, alors j’ai effacé les quelques phrases écrites sur ce sujet –le dénigrement– pour en entamer un autre, à savoir le couvre-feu.

J’aime le couvre-feu, ai-je écrit, en me demandant aussitôt si je ne m’attirerais pas des ennuis en allant dans cette voie. Est-ce subversif dans le contexte que nous connaissons d’aborder ce sujet pour en vanter les bienfaits que j’en retire, à savoir en premier lieu le silence, particulièrement sur la route 337 qui est toujours animée de jour comme de soir et un peu de nuit ? J’ai lu dans Le Devoir que le couvre-feu est une bien mauvaise chose pour les sans-abris et les toxicomanes qui se voient confrontés encore plus que d’habitude aux forces de l’ordre. Mais il n’empêche que si le couvre-feu était prolongé jusqu’à la fin mai, disons, ça ferait bien égoïstement mon affaire car à partir d’avril, si le temps le permet, on ouvre la porte patio de notre chambre à coucher et je pourrais alors constater, dans le confort total de mon lit, à quel point l’environnement baigne dans le calme.

Pour ne pas jouer plus de temps qu’il faut avec le feu, je me suis alors dit que j’irais vers une considération générale que personne ne peut réfuter : le monde qui était le nôtre lorsque j’ai commencé mon blogue en 2011 n’est plus celui qui me verra le terminer dans quelque trois mois. La France qui a accueilli chouchou en septembre 2019 n’est pas la France qui l’a vu partir un an plus tard. En même temps, je ne vis pas vraiment ces changements, le télétravail par exemple, puisque je suis retraitée.

Qu’est-ce que je pourrais écrire qui ne serait pas négatif, ni subversif, ni du domaine des généralités non vécues de l’intérieur ? Que mon mari écoute des belles chansons sur son ordinateur en ce moment. Des chanteurs décédés comme Aznavour et France Gall, ou malades comme Joni Mitchell, ou encore plus chanceux ou moins vieux comme Patrick Bruel, Michel Sardou, Diane Tell ou Véronique Sanson. Que j’ai patiné deux fois sur la patinoire que Denauzier a dégagée pour moi devant notre chalet, une fois ce matin et une fois cet après-midi. Qu’il faudra la nettoyer s’il devait neiger, comme la météo le prévoit, demain. Que je m’apprête à faire chauffer de l’eau pour laver la vaisselle accumulée des trois derniers jours. Plus c’est insignifiant, en fin de compte, plus ça me rejoint…

Publié dans 2 200 textes en 10 ans | 2 commentaires

Jour 79

Qu’est-ce que je faisais là, se demanderont d’aucuns, m’apprêtant à dormir et placotant avec une technicienne ?
Je faisais l’ultime expérience du Laboratoire du sommeil, pour les besoins duquel on se retrouve à avoir la tête, le coeur, les jambes et les mains couvertes d’électrodes.
À ma très grande surprise, j’ai été capable de m’endormir, malgré l’amas de fils autour et sur moi, après peut-être, il est vrai, deux heures d’attente patiente.

Trouver le laboratoire fut une partie de plaisir.
– Pardon monsieur, ai-je d’abord demandé à un gardien qui portait l’uniforme et qui se tenait debout à l’entrée A de l’hôpital. Pouvez-vous m’indiquer comment me rendre à la section 6E2 ? On m’a dit que c’était compliqué de s’y rendre.
– Je ne peux pas vous aider, a répondu le jeune homme. Je suis ici pour faire respecter les consignes de la Covid. C’est la première fois de ma vie que je viens à l’hôpital, et c’est mon premier soir de travail.
– Ah bon. Bonne chance, alors, ai-je répondu.
Tombant quelques pas plus loin sur une autre sorte de gardien, je lui ai posé la même question.
– Le 6E ça n’existe pas. Vous voulez dire le 6C.
– Je cherche le Laboratoire du sommeil, plus précisément.
– C’est bien ce que je dis, vous allez au 6C. C’est très facile. Dirigez-vous vers le couloir éclairé, là-bas, qui nous fait face. Empruntez la seule porte que vous allez trouver, et demandez au gardien qui se tient là en permanence de vous donner la suite des instructions.
Bien sûr, quand j’ai eu atteint l’endroit où devait se trouver un gardien en permanence, il n’y en avait aucun. Mais un employé, reconnaissable à ses vêtements d’hôpital, s’est adonné à traverser le corridor.
– Pardon monsieur, vous pouvez me diriger vers le 6E2 ?
Je n’ai pas osé prononcer le 6C2.
– Qui vous a dit de passer par ici ?, s’est étonné l’homme. L’entrée est interdite pour les visiteurs, elle est réservée au personnel.
– Euh…, c’est un gardien qui m’a dirigée ici.
Après une légère hésitation, l’homme m’a dit qu’il n’allait quand même pas me faire rebrousser chemin.
– Le laboratoire est situé dans une aile presque perdue, a-t-il commencé. N’allez pas vous promener dans les environs car c’est interdit !
– D’accord, ai-je docilement répondu.
– Suivez le mur extérieur, a-t-il enchaîné en le pointant. Vous allez atteindre un bloc d’ascenseurs central, contournez-le pour emprunter une des trois portes qui vous feront dos.
J’ai à peu près compris.
– Pesez sur le bouton du 6e étage, dans l’ascenseur, et quand vous en sortirez, tournez immédiatement à gauche pour traverser l’aile B, qui vous donnera accès à l’aile C.
– Donc je m’en vais à l’aile C ?, ai-je voulu vérifier.
– C ou E, je ne me rappelle plus, a répondu le gardien en haussant les épaules.
J’ai donc longé le mur extérieur depuis le corridor intérieur, constaté qu’il commençait à neiger là où des fenêtres donnaient sur le stationnement presque vide, et entrepris de chercher ledit bloc central des ascenseurs.
Au bout d’un moment, je me suis arrêtée pour remonter la courroie de mon sac sur mon épaule, qui contenait mon oreiller car il faut apporter le nôtre. Trouvant que ça faisait assez longtemps que je longeais le mur extérieur depuis le corridor intérieur, et soupçonnant que j’avais raté la zone des ascenseurs, je me suis mise à essayer de trouver des indications, sur les murs, qui auraient pu m’éclairer. C’est ainsi que j’ai découvert une référence, sur une pancarte plus petite que les autres, à une salle de polysomnographie.
– C’est en plein ça que je m’en vais faire !, me suis-je exclamée dans mon monologue intérieur.
Mais la localisation ne concordait pas du tout avec celle qui m’avait été donnée puisqu’il m’aurait fallu me rendre dans le sous-bassement.
J’ai continué à marcher. Comme j’étais arrivée bien avant l’heure de mon rendez-vous au laboratoire, ça m’amusait un peu de déambuler ici et là.
À un quelconque détour de mon parcours, une femme m’a croisée qui m’a souri.
– J’imagine, a-t-elle dit en regardant mon oreiller qui dépassait de mon sac, que vous cherchez le laboratoire du sommeil ? Vous y êtes référée par un pneumologue, c’est ça ?
– C’est exactement ça, comment l’avez-vous deviné ?
– Je travaille ici depuis tellement d’années, a-t-elle donné pour toute réponse.
Elle s’est mise à marcher à mes côtés sans parler, jusqu’à ce que nous atteignions une porte d’ascenseur pas tellement visible, dans un coin.
– Quand vous sortirez, au 6e, a-t-elle simplement mentionné, vous serez en plein devant la porte du laboratoire.
– Je ne sais comment vous remercier…, ai-je commencé.
– Passez une bonne nuit !, m’a-t-elle répondu.

Publié dans 2 200 textes en 10 ans | Laisser un commentaire

Jour 80

Hier soir je me suis replongée dans la brique Mitterrand des Lettres pour Anne.
– Vous avez apporté un gros livre, m’a dit la technicienne qui s’occupait de moi. C’est idéal, se plonger dans un livre avant de se coucher, a-t-elle ajouté. C’est nettement préférable à la consultation de nos téléphones qui dégagent une lumière nocive pour le cerveau.
– Vous savez, je consulte aussi beaucoup mon téléphone, trop, évidemment, mais j’aime le soir me plonger dans une bulle qui me fait tout oublier, qui me transporte ailleurs, et dans laquelle, pour ce qui est de Mitterrand, les mots sont source constante de poésie.
– On a l’impression, à vous entendre, a alors dit la jeune femme, que vous êtes une personne cultivée.
Sa réflexion m’a fait un petit velours, pour ce qui est de mon ego, de même qu’elle m’a fait sourire par son expression simple et naïve.
– Si elle savait à quel point je ne le suis pas !, n’ai-je pu m’empêcher de penser.
– L’auteur que vous êtes en train de lire, Mittellan…, c’est un romancier connu ? Son nom ne me dit rien.
– C’est surtout qu’il a été Président de la République, en France, dans les années 80.
– C’est intéressant ! Est-ce qu’il racontait comment ça se passait dans les coulisses du pouvoir ?
– Pas tellement. Ce sont des lettres d’amour qui ont été regroupées dans cette grosse brique. Elles sont empreintes de poésie, comme je le disais tantôt, les références à la nature foisonnent, la lumière, les odeurs, les fleurs, les embruns de la mer…
– Inclinez la tête un petit peu plus à gauche, fut la réponse de la jeune femme à ma critique littéraire.

Publié dans 2 200 textes en 10 ans | Laisser un commentaire