Badouzienne 134


Je me demande pourquoi j’ai si tant besoin de créer, d’inventer, de partir à la découverte de la nouveauté par l’intermédiaire de la peinture ou de l’écriture. Dès que je ne suis pas à la recherche de quelque chose par le biais de ces deux formes d’expression, je m’ennuie, je me sens habitée par une vacuité qui me rend presque misérable. Si j’étais titulaire d’un talent pictural hors du commun, je comprendrais ce besoin de m’exprimer coûte que coûte, mais ce n’est pas le cas. Je suis confrontée à mes limitations dès lors que je tente de m’éloigner de mes sentiers battus. Ainsi, j’ai dû me contenter d’un œil-poisson très sommaire, en jaune dans la partie rose, à défaut de pouvoir reproduire un œil un tant soit peu réaliste. Il m’a fallu montrer hier à Emmanuelle où se situe la bouche (ouverte, comme si la dame s’exclamait), en forme de demi-cercle rouge, un peu plus bas que l’œil-poisson, et préciser enfin que les trois lignes décoratrices, encore plus bas, représentent un collier autour du cou. Le chemisier que porte la dame est, lui, confectionné dans un tissu à imprimé de pastilles rouges et dorées.

J’ai profité de ma pneumonie pour peindre six toiles de grand format pendant le mois de janvier. Celle ci-dessus, intitulée La dame en rose, fait 53 po X 30 po. La léchée un peu tortueuse qui se lit à la verticale, contenue par des lignes de couleur sable, provient d’une ancienne toile peinte dans les années 2010. Comme elle m’inspirait un ennui mortel, elle décorait le mur d’une chambre dans laquelle je ne vais jamais.

Un point positif mérite de clore ce texte : j’aime les six toiles que j’ai produites coup sur coup. Je les trouve vivantes, vibrantes, et certaines, même, sont joyeuses. Ce doit être parce qu’elles ont été conçues au son des dialogues et de la musique des films de Lelouch.

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Badouzienne 133

Voici ma quatrième Encerclée. Il ne me vient rien de bien intelligent en tête pour la commenter. Je l’ai peinte en écoutant en boucle La vertu des impondérables de Claude Lelouch. Depuis hier soir, le film a joué quatre fois. En ce moment, l’image est sur Pause, à l’écran de la télévision, et je compte aller le savourer à nouveau, en cinquième fois, lorsque j’aurai écrit ce texte.

Si j’écoute un film sans le suivre à l’écran, comme ça arrive quand je suis en train de peindre, je suis plus attentive à la trame sonore. Je ne suis pas happée par le jeu des acteurs. La musique, ici, est omniprésente –de même que les aboiements du chien Gérard ! L’histoire s’articule autour de la Dolce Vita Orchestra, un groupe de quelque vingt musiciens qui débordent d’entrain, de joie de vivre, d’enthousiasme. Leur chef est Laurent Couson, qui joue ici son propre rôle puisqu’il est compositeur, pianiste et chef d’orchestre de formation.

Heureusement que j’ai eu de la difficulté à obtenir le rouge cramoisi que je désirais utiliser. Plus j’ai de la difficulté, plus je dois ajouter d’acrylique dans le mélange, un peu de bleu de céruléum, un peu de rouge de cadmium, un peu de mon restant de couleur prune qui m’a servi pour une toile antérieure, encore un peu de bleu, puis de l’eau car c’est rendu trop épais au contact de l’air… J’obtiens en bout de ligne un petit contenant pas mal rempli, que j’ai presque vidé pour couvrir la surface qui entoure les cercles.

La toile laisse voir l’ancien sujet, à savoir une espèce de crâne humain présenté de profil, dont on perçoit un oeil dans la partie blanche. Il s’agit d’un crâne encore doté de ses éléments organiques ! J’ai réussi à obtenir un résultat pas trop désolant en ajoutant du jaune dans les cercles et dans les espaces longilignes du crâne.

Pas surprenant que Lelouch soit salvateur pour ma personne. Sa légèreté contrebalance mon univers compliqué. Quand il était jeune, cela étant, certains de ses films étaient fort compliqués qui exploraient les vies de plusieurs générations, je pense aux Uns et les Autres

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Badouzienne 132

Il n’y a pas de mot pour exprimer à quel point ma troisième Encerclée faisait pitié hier. Je pensais lui régler son cas en trois heures, quand il m’a fallu trois jours. D’entrée de jeu, je mentionne qu’un cercle m’a complètement échappé. Il vit là, tout seul, séparé des autres, sans fioriture ni enjolivure. Il se demande ce que la vie lui réserve. De nature optimiste, il ne s’inquiète pas trop. À l’occasion pessimiste, cependant, puisqu’il n’y a rien de plus facile que d’être habité par un sentiment et son exact opposé, il n’exprime aucune émotion. Il verra, en temps et lieu, s’il convient de sourire ou de se désoler.

À l’origine, sur la toile, il y avait une vache bleue. J’ai voulu tester la possibilité de tracer mes cercles tout en laissant la vache en arrière-plan. Je comptais remplir l’intérieur des cercles avec une couleur uniforme pour ne pas créer trop d’interférence avec la vache. Comme elle était entourée d’herbe verte, j’ai rempli l’intérieur des cercles avec un vert plus foncé, pensant que les deux verts allaient s’harmoniser. Il n’en fut rien.

Je ne ferai pas le récit détaillé de toutes les étapes que j’ai traversées. Je vais m’en tenir à une seule remarque : l’ensemble des cercles entrelacés est entouré d’un contour de couleur Jaune de Naples (le jaune apparaît plutôt blanc cassé sur la photo). Quand j’ai eu recours à cet adjuvant fédérateur, j’ai senti que j’allais m’en sortir et pouvoir intégrer ma toile à ma future série de dix, plutôt que de la lancer dans le feu de foyer –comme je voulais le faire récemment d’un vieux journal intime.

Je ne sais pas si c’est mon instinct qui a été déficient, s’il y a des aspects techniques qui m’échappent, mais je constate que pour arriver à un résultat vibrant, il m’a fallu procéder de manière empirique en testant une chose et son contraire. Ce ne fut pas de tout repos.

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Badouzienne 131

Ça fait beaucoup de surface à couvrir, ce format de 54 X 39 pouces. J’adore le résultat. Je pourrais continuer à améliorer, enjoliver, apporter une touche finale, mais je décrète que ça s’arrête aujourd’hui.

Ma fille chérie me dit qu’elle voit une patte d’éléphant quelque part… je ne sais plus où. Elle observait peut-être la toile à l’horizontale, quand je la publie ici à la verticale.

Cette toile témoigne d’une chose : ce n’est pas parce que le corps du peintre est malade que le sujet manque de vie !

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Badouzienne 130

J’ai fait à Encerclée sur fond jaune (Jour 128) une petite soeur Encerclée sur fond violet. Je n’étais pas aussi détendue, au cours de l’exécution de la deuxième version. Je m’inquiétais du manque éventuel de surface car la toile n’est pas aussi grande. Il y a un pouce de moins en hauteur et en largeur. Je m’en suis rendu compte alors que, le pinceau à la main, j’avais déjà commencé à appliquer mes couleurs. Mes cercles, du coup, ne sont pas aussi larges. Ils sont moins affirmés. Craintifs, ils se tiennent sur leur garde. Ils se demandent lequel d’entre eux sera sacrifié. La version jaune contient 16 cercles quand la version violette en contient 14.

Je pourrais facilement me rendre jusqu’à dix toiles –dans le sens que j’aime faire des cercles– et remplir une salle d’une galerie. J’aimerais alors observer les différences entre chacune. Je suis déjà allée à une exposition d’un ami qui avait ainsi regroupé une quinzaine de toiles de même format, ayant toutes le même sujet abstrait et dont seules variaient les couleurs. J’étais restée sur ma faim.

Je note quelques différences entre mes deux toiles : la largeur du trait des cercles, le fond à l’intérieur de ces derniers qui dévoile l’ancien sujet qui couvrait les toiles, la couleur très foncée qui couvre des espaces créés par les entrecroisements de cercles. Le dripping initial était trop chargé à ces endroits, alors j’ai opté pour le calme d’une couleur uniforme.

Ça devient bien tentant d’envisager dix Encerclée…

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Badouzienne 129

Bien que je sois pas mal malade de la grippe, il m’est arrivé hier une agréable aventure. Ça faisait un moment que j’envisageais de jeter mes carnets intimes. Comme nous chauffons la maison au bois, en hiver, je projetais simplement de les lancer dans le feu du foyer. Je ne désire pas laisser de traces des épisodes tourmentés de ma vie. Je n’ai pas envie qu’Emmanuelle découvre les couleurs sombres qui tapissent l’arrière-plan de mon parcours.

Un joli carnet de notes m’a été offert en 1998 par le demi-frère d’Emmanuelle. J’avais 38 ans, et Chouchou 16 mois. Je l’ai lu tout d’un coup en soirée, me grondant intérieurement de ne pas m’accorder de repos car je me sentais de plus en plus fatiguée.

J’y ai trouvé quelques jolies perles. Par exemple, j’y écris qu’Emmanuelle m’a offert ses premiers pas à un an. J’ajoute qu’elle aurait pu commencer à marcher plus tôt si je lui avais acheté des souliers !!! Alors qu’elle n’arrive pas à enlever la peau d’une banane, je lui demande si elle désire que je l’aide en donnant un petit coup de couteau. Elle répond qu’elle veut bien un coup de main mais pas de coup de couteau qui la blesserait ! Telle fille telle mère qui prend tout au pied de la lettre ! J’y recôtoie aussi ma subtilité légendaire : à propos d’un rêve qui annonçait la fin de l’humanité, j’écris « Rêve qui me procure la même sensation de FIN que l’accident de la SwissAir survenu l’automne dernier dans lequel tout le monde est mort. »

Finalement, le carnet n’est pas allé mourir dans le feu car il contient un grand nombre de rêves et pas tellement de commentaires négatifs sur la vie épuisante que je menais à ce moment-là : jeune maman, travail à temps plein, responsabilités de belle-maman, nouvelle compagne en couple, aucune aide ménagère, tentatives d’écriture d’un recueil de nouvelles, fréquents épisodes d’insomnie.

Le fait que le carnet soit retourné sur la tablette de ma bibliothèque témoigne que je suis capable de gentillesse, de bonté, d’empathie envers moi-même. Je peux relire mes pages en tenant compte du contexte qui régnait à l’époque de leur écriture. De plus, relire ces pages me conforte dans certains choix que j’ai faits.

Il est vertigineux de réaliser à quel point on vit dans l’improvisation la plus pure au moment où les événements se déroulent, et à quel point leur éclairage se précise moyennant un plus ou moins long passage du temps. Jean Chrétien a déjà dit quelque chose de semblable à la télévision lors d’une interview… Je lis aussi ces mots de Bernard Landry que j’ai pris la peine de noter : « Il m’arrive souvent de manquer de confiance en moi et j’en souffre énormément. »

Le problème, maintenant, c’est qu’en allant remettre le carnet dans la bibliothèque, j’en ai découvert un autre dont les pages sont ultra remplies…

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Badouzienne 128

Voici ma toile du jour à l’avant-plan. Je salue le recours au jaune autour des cercles. Il resserre le sujet en faisant taire un arrière-plan qui était trop bruyant.

Étant donné que j’aime toutes les couleurs, je ne prends pas la peine de les choisir. Je peins avec celles qui se présentent sous ma main, sans me demander si elles sont susceptibles de s’harmoniser. M’appuyant sur le fait, très général et combien vaste, que toutes les couleurs existent dans la nature, je décrète que tous les agencements sont possibles. Ma fille me dit apprécier le sujet de la toile, mais n’être pas certaine d’en aimer les couleurs. Ce qu’elle voit sur son écran d’ordinateur ou de téléphone est peut-être différent, cependant, de ma toile dans sa réalité matérielle.

Sachant que j’allais repasser dix-huit fois sur chaque cercle pour en affirmer la couleur, j’ai préparé mes mélanges en grande quantité, de telle sorte que j’en ai maintenant plusieurs à écouler. Bien sûr, je pourrais travailler davantage les entrecroisements et les superpositions, mais je n’en retirerais pas une satisfaction significative, alors je déclare ce projet terminé afin d’en démarrer un autre.

Pour cet autre, j’hésite entre deux possibilités : utiliser les mêmes couleurs, ou les modifier. J’ai envie de les utiliser telles quelles, dans l’idée d’un hypothétique vernissage dans une galerie qui verrait les murs couverts de toiles appartenant à la même famille. J’ai déjà tenté cet exercice, mais assez vite les ajouts et les accidents de parcours m’ont conduite ailleurs, bien loin des quelques couleurs initiales auxquelles je voulais m’en tenir.

Je prévois en avoir pour quelques jours de travail car je me lance dans un grand format. J’aurais préféré liquider mon inventaire de toiles utilisées, il m’en reste trois, mais, je ne sais pas pourquoi, je veux me lancer dans un format encore plus imposant que celui des cercles. Je sais déjà que je vais m’inspirer d’une toile de Steve Rudin que j’ai vue sur le site Artsy. Il ne doit pas être très connu, Steve, puisque seuls 175$US sont demandés.

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