Jour 97

Pauvre mari. Il est parti s’acheter un shaft à St-Cléophas. Qu’est-ce qu’un shaft ? Je dirais que c’est un levier, un manche quelconque. C’est pour son tracteur. C’est ça qui arrive quand il l’utilise, que ce soit pour souffler la cour ou pour extraire des grosses roches. Les morceaux se brisent et mari doit courir les acheter là où ils se trouvent.
L’incident me fait réfléchir à quelque chose, tout d’un coup, à Theme from Shaft, le super succès d’Isaac Hayes, que j’ai écouté des tonnes de fois dans mon adolescence. Je n’avais jamais réalisé avant maintenant que c’est le thème d’un film, le film Shaft, qui ne se traduit sûrement pas en français par Le manche !?

Je me sens frileuse ce matin, je porte la grosse robe de chambre que m’a donnée cousine. Elle est comme ma soeur, elle me donne plein d’affaires. En parlant de Bibi, si on peut dire parler alors qu’il s’agit d’écrire, je l’ai croisée au centre-ville de Joliette tout à fait par hasard lorsque je suis allée récupérer ma toile au magasin Cadrimage. C’est ça qui est l’fun d’une petite ville.
– Bibi !, me suis-je exclamée, l’apercevant de loin.
– Lynda !, s’est-elle exclamée à son tour.
Nous avons placoté pendant cinq minutes, jusqu’au retour de son amie qui était dans un magasin, celui devant lequel Bibi évidemment se tenait.
– Je peux te prêter mes livres, a suggéré Bibi comme nous nous quittions, histoire de ne pas nous tenir trop longtemps debout sans bouger parce qu’il faisait froid.
C’est ainsi que je suis revenue à la maison avec trois livres. Un livre d’images de 365 pages, donc conçu pour être consulté une fois par jour, une année durant. Sur fond de magnifiques photos –le livre est publié par le National Photographic–, sont imprimées des citations d’auteur.
– Tu lis la pensée du jour et mine de rien elle t’accompagne, m’a indiqué Bibi.
Alors voyons voir. Aujourd’hui 26 novembre : « Je ne veux pas prier d’être protégé des dangers, mais de pouvoir les affronter. » Je trouve que c’est mal traduit. « Je ne veux pas prier afin d’être protégé des dangers, mais afin de pouvoir les affronter. », aurais-je écrit si mon univers intérieur m’avait amenée à vouloir exprimer cette idée. Ça enlève beaucoup de charme et d’authenticité au projet, je trouve, que ce soit mal traduit.

Le deuxième livre est l’équivalent de la brique Mitterrand-Anne qui me tient compagnie depuis maintenant des mois, avec des protagonistes différents, Camus-Maria. Alors qu’Anne a fait le choix de ne publier que les lettres de Mitterrand, autrement dit sans les siennes, la deuxième brique nous fait découvrir l’univers intime des deux individus. Les amants s’écrivent plusieurs fois par jour et le lecteur passe d’un élan à l’autre, de celui, sombre et tourmenté de Camus, à celui, lumineux et généreux de Maria. J’écris ça sans avoir encore rien lu de cette deuxième brique, bien entendu.

Le troisième livre est celui qui risque de m’intéresser le plus. Il s’intitule Le crocodile d’Aristote et propose un parallèle entre l’univers de la peinture et celui de la philosophie. Je l’ai ouvert au hasard, et suis tombée sur la section consacrée à Michel Foucault. Mince ! J’ai frémi de jalousie tellement j’ai aimé l’oeuvre de Gérard Fromanger qui l’accompagne.
Quand je suis ainsi traversée de jalousie, j’entends toujours les mêmes mots dans ma tête :
– Comment ça se fait que je n’ai pas pensé faire la même chose par moi-même ? Comment ça se fait que lui, ce peintre qui m’exaspère, y a pensé ?!

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Jour 98

Fiou ! Je suis fatiguée ! Pourtant, je n’ai fait rien d’important ni de soutenu. J’ai enchaîné une petite action à une autre à une autre, en espérant que la nouvelle action que j’entamais allait être la dernière, mais ça ne l’était jamais, jusqu’à ce que je décide que ça suffisait. Stop !
Je suis d’abord allée chez le comptable ce matin, en compagnie de mon mari. Il a fallu que je me dépêche, dans la demi-heure qui a précédé l’heure de notre rendez-vous, pour à la fois déjeuner, m’habiller, me maquiller. Je n’aurais pas dû passer autant de temps –quarante minutes– à lire Le Devoir sur mon téléphone. Pour optimiser toute l’affaire, j’ai traîné mon café dans notre chambre à coucher, en mastiquant la dernière bouchée de ma toast au beurre d’arachides, pour aller m’habiller. Cela consiste à sauter dans les vêtements de la veille, donc ça ne prend pas de temps. Puis, une fois descendue dans la salle de bain du bas, devant le miroir qui me voit m’appliquer du fond de teint, j’ai réalisé que j’avais oublié ma tasse de café. Je suis remontée en vitesse la chercher, mais redescendue lentement pour ne pas renverser la boisson.
Quand décidément je manque de temps, c’est le maquillage qui se fait éliminer de la liste des tâches, d’où il ressort que je me maquille, sans exagérer, à peine un jour sur quatre.
Au retour de chez le comptable, j’ai fait toutes sortes de choses, dans tous les sens. J’ai ainsi arrosé les géraniums odoriférants, qui séjournent pour l’hiver dans la pénombre du sous-sol. À mi-mandat de l’arrosage, j’ai décidé d’aller mettre des vêtements à laver, puisque les machines sont situées à côté de l’endroit où dorment les géraniums. J’y suis allée, vaporisant d’abord les taches qui se créent invariablement sur les t-shirts de mon mari, fourrant le tas de linge dans le tambour de la machine, versant les liquides nécessaires au lavage, sélectionnant les cycles, appuyant sur les boutons. C’est parti !
Je suis retournée aux géraniums. J’ai réalisé qu’il manquait une assiette à un des pots, la preuve étant que l’eau que je venais de verser de l’arrosoir s’étendait maintenant sur le plancher. J’ai couru extirper une serviette sale d’un tas qui attendait son tour d’être lavé, je l’ai déposée sur la flaque d’eau, j’ai essuyé tant bien que mal, en déplorant que la serviette ne soit pas plus absorbante, je suis retournée dans la salle de lavage lancer sur le tas la serviette mouillée.
Je suis remontée et j’ai préparé le dîner. Il était déjà midi et demi. J’ai tranché des tomates, utilisé la laitue et sa vinaigrette –pour ceux qui m’auront lue hier–, j’ai égrené un petit bloc de fromage fêta, j’ai cherché le pot d’origan séché qui n’a rien perdu de son odeur initiale, ouvert le frigo à la recherche de protéines qui auraient rendu la salade plus nourrissante, constaté alors que le contenant de carton du deux litres de lait coulait. Mince ! Encore une flaque en moins de dix minutes !
Sors le lait du frigo, essuie le contenant avec un linge pour tenter de trouver d’où il peut bien couler, trouve l’endroit de la fuite, verse le lait dans un contenant de vitre, or aussitôt je me ravise, verse le lait du contenant de vitre dans une casserole, et je décide de laver du riz pour concocter un pudding. Le riz dégorge son amidon, mais un, deux, trois trempages ne me procurent pas une eau de rinçage claire, je décide donc de laisser tremper les grains le temps que je termine ma salade grecque.
Comme nous finissons de manger, la sonnerie de la machine à laver me fait savoir, parce que je l’entends, qu’il est temps d’aller mettre les vêtements à sécher. Je m’apprête à y aller, lorsque mon mari me demande où est rendue l’enveloppe qu’il avait déposée là, sur le comptoir, il y a déjà quelques mois. Quelques mois ? Au secours ! Cherchons vainement l’enveloppe.
À force de mouvements de toupie, arriva ce qui devait arriver : je ne me sens plus la force de commencer ma toile. Un grand format de 36"X48". Mais j’aurai profité de ma station assise, qui se sera imposée afin de me remettre de mes tournaillages, pour écrire mon mot du jour. En conclusion, et sans surprise : je n’ai plus vingt ans.

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Jour 99

Incroyable, je me répète. Le numéro du texte d’aujourd’hui ne requiert que deux chiffres ! Ce texte sera le récipient, le lieu de consignation de futiles réflexions, de menus événements insignifiants, comme presque tout le temps.
Je vais écrire, par exemple, que j’ai pris plaisir, ce matin, à regarder à travers la fenêtre de notre chambre mon mari qui installait des chaînes aux quatre grosses roues de son tracteur. Quand il a eu terminé, il a esquissé un sourire de satisfaction en replaçant sa casquette. Le tracteur étant pourvu d’un souffleur, Denauzier a décidé qu’il déneigerait notre entrée, cette année. Pas parce qu’elle était mal déneigée par l’entrepreneur. Ou que le service coûtait trop cher. Simplement parce qu’il s’est acheté un tracteur et qu’il adore l’utiliser.
Il aime se créer de nouveaux défis. J’encourage cette attitude. Ce serait dommage qu’il se limite, qu’il rétrécisse sa vie, sous prétexte qu’à soixante ans il faut être prudent et ne pas s’exposer au froid, entre autres prétextes. S’il s’avère que l’exercice ne lui plaise pas plus que ça, il n’aura qu’à reprendre contact avec l’entrepreneur l’année prochaine, de toute façon.
Paradoxalement, mon mari peut émettre des hypothèses qui suggèrent l’exact contraire de l’initiative et de l’ouverture à une certaine forme d’aventure, à nos toujours soixante ans. Il n’y a pas longtemps, il a mentionné que l’on pourrait envisager de vendre notre propriété dans une couple d’années, quand on trouvera trop difficile de monter et de descendre les escaliers qui mènent aux chambres à coucher.
– C’est exagéré. Ou disons que c’est prématuré au moment où on se parle, ai-je décrété.
– Tu as raison, a-t-il dit. On verra dans le temps comme dans le temps.
Une autre chose insignifiante pourrait s’ajouter à celle qui précède et qui s’articule autour des chaînes sur les roues du tracteur. Cette chose est la suivante : j’ai remarqué que lorsque je me trouve cocotte, j’ai tendance à dire, tout haut, sur un ton excédé, « Franchement ! ». Ainsi ce midi. Je devais partir pour un rendez-vous à Joliette et je me préparais quelque chose à manger, sachant que je ne serais pas de retour à la maison avant seize heures. Je me suis fait cuire des oeufs de dinde, à la coque, je les ai écalés, tranchés, puis j’ai voulu les napper d’un peu d’huile d’olive. Or, un bol contenant de la vinaigrette –à base d’huile d’olive– était déposé juste à côté de l’endroit où je m’étais installée. Cherchant la bouteille d’huile d’olive, et posant en même temps le regard sur le bol de vinaigrette dont j’avais oublié l’existence, le mot « Franchement ! » est sorti tout seul de ma bouche. Il signifiait que j’étais cocotte de n’avoir pas pensé à utiliser la vinaigrette qui n’attendait que ça, cocotte d’avoir cherché à la place la bouteille d’huile, cocotte de n’avoir pas eu le réflexe d’utiliser ce restant d’hier dans le but évident d’éviter le gaspillage, cocotte en général quand on en vient au sens pratique qui me fait si souvent défaut.
Une autre insignifiance. J’étais étendue sur le canapé et je me payais un petit repos, dernièrement. Je me suis mise à penser à Céline Dion. Je me suis dit qu’elle était forcément une très grande consommatrice de fond de teint. Je me suis aussi mise à me demander quelles pouvaient bien être ses marques préférées, et s’il s’agissait de marques hors de prix ou de marques qu’il m’est arrivé d’utiliser moi aussi dans ma vie.

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Jour 100

Wow ! Les amis, ce n’est pas rien. Jour 100 ! À partir de maintenant, je suis bien mal placée pour craindre que la réussite de mon projet ne soit compromise par une quelconque incapacité d’inspiration ou de fonctionnement de mes neurones. J’y suis presque ! Il ne me reste qu’à égrener, dans une certaine décontraction, quelques dizaines de textes à mon chapelet et ce sera chose faite.
Je m’exprime comme Jay Du Temple, qui interpelle de cette manière –« les amis »– les participants de OD chez nous. C’est une formule affectueuse, non prétentieuse. C’est une formule de bonne volonté, de je-vais-faire-de-mon-mieux. Lorsque j’ai commencé ma vie en famille recomposée, je n’avais que 32 ans, je me suis mise à appeler « les amis » mes deux beaux-fils et leur papa.
– Les amis, leur disais-je, nous allons manger dans dix minutes.
Puis, chouchou est née.
– Les amis, nous allons manger dans dix minutes, leur disais-je encore, chouchou dans mes bras.
J’avais le tour de m’y prendre, peut-être –si je tiens compte du fait que Jay Du Temple, à mon avis, s’y prend bien. J’avais le tour de m’y prendre, est-il permis de penser, d’autant que je disposais d’une préparation de niveau zéro. Bien entendu, par moments, j’ai été terriblement maladroite.
Tout cela est tellement loin, chouchou ayant maintenant 24 ans, et à la fois encore tellement présent.
Cet après-midi je marchais seule dans le bois, un peu aux aguets car nous avons découvert d’énormes empreintes de loup à proximité des chalets. Non seulement avons-nous découvert des empreintes de loup, mais nous en avons vu un, tout gris, sur un terrain, qui ne semblait pas avoir peur des humains, ne s’enfuyant pas à notre appel. Il est permis de penser, d’ailleurs, que les loups viennent se promener sur les galeries en notre absence car leurs empreintes se rendent jusqu’aux marches.
Je marchais seule, donc, et je suivais la ligne que formaient les empreintes de ce loup géant, en me disant que la voie qu’on cherche tous, pendant qu’on est très occupé à se dépatouiller pour réussir sa vie, c’est tout simplement la ligne qui va, comme celle du loup, droit devant. Au hasard de tel événement, et de tel autre, il arrive qu’on décide de bifurquer à droite, ou à gauche, au gré de nos choix. Parfois ce ne sont pas des choix, ce sont des impératifs qui nous font tourner. Quand on gère bien sa vie, cependant, ce ne sont pas tant les impératifs mais plutôt la volonté, la réflexion qui nous font tourner d’un côté, ou de l’autre. Quand on gère très très bien sa vie, après avoir pratiqué la volonté et la réflexion, on peut se laisser tenter par la prise du risque, par la fantaisie, par le défi et un certain penchant pour l’aventure. La soixantaine se prête bien, il me semble, à cette prise de risque.
J’écris ça comme ça, comme je me le formulais mentalement en marchant, sans créer d’association plus que ça entre ma théorie d’aujourd’hui et la pratique de ce que fut ma vie jusqu’ici. Ai-je pris des risques, cela étant ? Oui. Ai-je réussi à modeler ma vie en fonction de ma volonté et d’une mûre réflexion ? Par moments oui, à d’autres moments absolument pas.

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Jour 101

Voici où j’en suis, à la bientôt veille de quitter la dernière centaine de mon défi de dix ans.
Hier fut journée montréalaise pour aller étudier de quelle manière doit être réparé un plafond qui a reçu un dégât d’eau. Ce sont des choses qui arrivent. Nous en avons profité pour manger avec chouchou, le dégât ayant eu lieu au logement situé en-dessous du sien.
– Tu oses aller à Montréal voir ta fille ?, s’étonnent des proches en cette période de Covid.
– Euh… oui. Elle ne voit personne, à part son coloc qui ne voit personne, à part son père qui vit seul, à part sa mère et son beau-père, ai-je le réflexe de répondre.
C’est vrai qu’elle est confinée dans son logement où elle se consacre à ses études, confinée plus précisément dans son bureau où elle passe plus de dix heures par jour, surtout quand elle doit remettre, comme elle nous l’a expliqué, un devoir beaucoup trop long et compliqué de Machine Learning.
En même temps que je prononce ces mots pour me justifier –même si la politesse élémentaire, il me semble, appelle à ne pas exiger d’une personne qu’elle ait à se justifier–, je réalise que chouchou a sonné à différentes portes, il n’y a pas tellement longtemps, pour aller saluer les pionnières de son groupe scout. Elle a fait cela sans entrer dans les maisons des pionnières, en restant dehors sur la galerie, avec masque. Histoire de créer des liens de dix minutes, tout le monde debout. Elles étaient quelques animatrices ensemble, cependant, donc pas trop de distanciation sur la galerie, à moins qu’il se soit s’agi de grandes galeries, mais ce serait étonnant qu’elles l’aient été toutes. En tout cas. Oui, je vois ma fille, et même je l’enlace et je l’embrasse.
– Qu’allons-nous manger avec Emmanuelle ?, m’a demandé mon mari dans l’heure qui a précédé notre départ.
Il a le sens pratique plus développé que le mien !
Encore une fois, réponse hésitante :
– Euh…
– Il faudrait manger la viande hachée, suggère mari, avant de la perdre. As-tu l’idée d’une recette ?
– Euh…
Finalement, avant même neuf heures hier matin, j’avais les mains dans la nourriture à façonner des boulettes au fromage bleu. Il n’y a que mon mari pour me faire réussir cet exploit ! Elles étaient bonnes, accompagnées de riz blanc, mais sans plus car trop cuites et non nappée de crème puisque celle de chouchou, dans le frigo, avait le 29 octobre, en cette mi-novembre, comme date de péremption !
En lien avec l’introduction de ce mot du jour, à savoir où j’en suis dans ma vie en cet avant-dernier texte d’une numérotation à trois chiffres, quelques tâches sont au programme de ce jour d’hui : cuire un poulet, acheté en même temps que la viande hachée, plier et ranger les vêtements de deux lavages et séchages récents, faire les courses alimentaires en prévision du week-end au chalet. Bien entendu, je ferme les yeux sur la poussière qui couvre les meubles et les saletés qui s’accumulent sur le plancher. Or, ce dont j’ai le plus envie, ou plutôt, la seule chose dont j’ai envie, c’est de ne rien faire, de ne pas bouger, de réfléchir à la manière dont je vais aborder ma prochaine toile –j’ai acheté deux canevas de grand format chez Cadrimage, déjà montés sur cadre de bois. La seule chose que j’ai envie de faire, encore, c’est d’observer ma plus récente toile, remaniée ces derniers jours avant qu’on ne se rende étudier le dégât du plafond à Montréal.

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