Jour 166

Finalement j’ai décidé d’utiliser le nouvel éditeur de WordPress, même si je ne comprends toujours pas comment mettre les photos en ligne en accompagnement du texte. J’en suis à ma dernière année de défi d’écriture, après tout. Je peux bien m’amuser et me laisser surprendre par la facture finale de ma publication –selon laquelle la photo normalement habillée par le texte, à gauche, remplace rien de moins que la bannière de mon site, par exemple. Cela s’est produit hier et encore aujourd’hui. J’imagine de toute façon que les résultats visuels ne sont pas les mêmes en fonction de l’appareil qui est utilisé par mes abonnés pour lire mes textes, ou de la version des logiciels installés sur ces appareils. Bof.
Je me fais penser aux gens qui sont en fin de carrière. Ils sont plus détendus, ils se permettent des écarts parfois, ils ne sont pas catastrophés par leurs erreurs –car on en fait toujours, jeune ou vieux–, ils se permettent un trait d’humour là où auparavant ils auraient été sérieux. Ça rend plus détaché, le fait d’avoir de l’âge dans le corps, ou des années d’expérience dans sa profession, ou plus de deux mille textes d’écrits sur mon blogue.
Comme je ne sais pas, donc, où apparaîtra la photo qui accompagne ce texte du Jour 166, car elle n’est pas visible à son autrice tant que cette dernière n’a pas appuyé sur le bouton Publier, je voudrais fournir ici quelques informations qui seraient en temps normal présentées en légende de la photo.
Je viens d’immortaliser ce papillon sur mon téléphone cellulaire. Il s’est déposé sur la bordure de l’évier de la cuisine pendant que j’étais partie ramasser des roches avec une voisine –la même que celle qui m’a aidée à installer la bonbonne de propane. Je serais bien en peine de préciser de quels ordre, sous-ordre, espèce ou sous-espèce il s’agit, je n’y connais rien en papillons. Mais je trouve qu’on le dirait tout droit sorti des grottes de Lascaux par ses couleurs, de même que par ses lignes noires et fines, tracées au moyen d’une quelconque substance carbonisée par une main experte, main appartenant à un être humain, homme ou femme, à l’époque paléolithique.
La vie de l’homo sapiens, ou disons la survie, ou encore la lutte permanente pour la survie, ne devait pas être plus facile, à l’époque paléolithique, que maintenant. Elle devait l’être moins, à bien y penser. Les dangers, provenant de l’environnement naturel, étaient partout. Il me semble que la vie de l’homo sapiens devait être certes moins facile, mais certainement moins complexe aussi. Nulle version de logiciel en vue sur nos appareils électroniques !
Existait-il un chef des troupes ? Les troupes s’entretuaient-elles ? Les chefs étaient-ils de bons chefs, décidant et agissant de bonne foi ? Les chefs voulaient-ils, d’abord et avant tout, le bien-être des membres de leur groupe ? Les chefs étaient-ils au courant que lorsque les membres sont heureux, le groupe n’en est que plus fort ? Les membres, quant à eux, croyaient-ils en leur chef ? Avaient-il confiance en lui ? L’homo sapiens pouvait-il se découvrir, au paléolithique, désabusé par les incompétences du chef ?

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Jour 167

Je parcours avec assiduité les grands titres des journaux ces derniers mois. Il y a quelques raisons à cela. D’abord, nous passons beaucoup de temps dans le bois où la connexion Internet est lente. Tant que je ne fais que glisser mon doigt sur l’écran de mon téléphone, je reçois des titres tous plus variés les uns que les autres mais, aussi, tous associés aux mêmes rengaines Trump, Bolsonaro, Covid-19, répression à Hong Kong, corruptions diverses… sur fond de scepticismes honteux, de mauvaise foi inacceptable et de réchauffement climatique qui parcourt, tranquille, son petit bonhomme de chemin. Je m’informe en effleurant, très souvent interrompue dans ma consultation par des publicités de vêtements offerts à des prix imbattables. Si la curiosité me pousse à vouloir lire un article en particulier, le temps de téléchargement dudit article me décourage et j’abandonne le désir de satisfaire ma curiosité, je reviens aux grands titres.
Donc, il y a cela, la connexion lente dans le bois.
Il y a aussi que mon mari est un avide consommateur de nouvelles, qu’il passe beaucoup de temps à effleurer son écran de son pouce, écran de téléphone ou d’ordinateur, et veux veux pas par moments je fais comme lui, le plus souvent en fin d’après-midi en sirotant un verre de vin blanc.
Mais essentiellement, je parcours les grands titres pour tomber sur celui qui va me faire réaliser que ça y est, on est arrivé au moment de l’explosion, du déraillement, du non retour. Les humains vont enfin comprendre, me dis-je, moi y compris, que ça ne peut pas continuer comme ça, l’insoutenabilité de l’exploitation incessante des ressources naturelles. Ça ne peut pas continuer comme ça, les prises de décision de nos dirigeants sur la base de « lui je l’aime, lui je ne peux pas le blairer », sur la base de « faut faire du cash », sur l’orgueil qui rend sourd et aveugle. Quels enfantillages, quand même. On a tous tort, on est tous dans le même bateau, mais on continue de vouloir avoir raison de l’autre.
Bien entendu, mes consultations de grands titres me déçoivent chaque jour. On n’arrive jamais au moment où prévaudra la solidarité basée sur l’utilisation d’une intelligence tout simplement élémentaire…
Comme je ne suis pas douée pour lâcher prise, je reviens chaque jour à ma vaine recherche, quand est-ce que ça va péter ? Comment vais-je vivre quand ça aura pété ? J’ai même la prétention, une fois que nous serons dans le chaos, de penser que je saurai être un exemple pour autrui…
Je ne pratique par ailleurs aucun positivisme, convaincue que la cause est déjà perdue. Autrement dit, je n’ai pas tendance à penser que nous pouvons faire marche arrière et améliorer notre sort, avec des gestes individuels par exemple. J’attends la fin. Qui ne vient pas.
Au moins, des étincelles de lucidité me dirigent vers de meilleures occupations, à l’occasion. Ainsi, j’ai lu hier dans mon lit un roman très épais, Emma, de Jane Austen. Je me suis plongée dans les siècles anciens, j’ai lu tranquillement, sans sauter les mots comme je le fais des grands titres dans ma hâte de tomber sur celui qui confirmera mon sentiment de fin du monde.

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Jour 168

Ma journée n’a pas été structurée, elle s’est imposée à moi, échevelée sans que je puisse la moduler, la mouler à ma manière.
D’abord, mon mari a été happé par le travail dès son réveil tôt ce matin, au point de devoir quitter le bois pour se rendre auprès de ses collaborateurs régler certaines difficultés. Je me suis empressée de l’aider en vue de ce départ, en remplissant le panier de linge à laver et à rapporter, en mettant à sa disposition une glacière pourvue de cryopack pour le retour lorsque des provisions en garniront l’intérieur. J’ai sorti quelques papiers, à savoir des factures à payer, des chèques à encaisser, des numéros de téléphone dont je savais qu’il allait avoir besoin, et surtout une liste –que j’ai dressée– de choses à faire et à acheter. J’ai mis les divers contenants de plastique vides devant être récupérés dans un sac à cet effet. J’ai déposé le sac sur la galerie pour qu’il ne l’oublie pas.
Puis, il est parti, autour de neuf heures et demie.
J’ai occupé mes premiers moments de solitude en rédigeant un texte pour mon blogue. Je pensais ne créer que l’enveloppe du texte, en la laissant vide, mais finalement j’ai laissé mes doigts s’amuser sur le clavier et j’ai obtenu un texte de presque 600 mots dans lequel il est question de mon tempérament fourmi.
J’ai lavé la vaisselle et nettoyé le comptoir, entre mes paragraphes.
Après avoir écrit ce texte, j’ai réalisé qu’il serait bientôt l’heure de mon Facetime quotidien avec chouchou. Comme cela m’arrive souvent, j’ai voulu me réchauffer un peu de café, afin que ce dernier ponctue notre conversation au fur et à mesure de mes gorgées. Allume la cuisinière au gaz. Rien ne se passe. Allume encore. Toujours rien. Plus de gaz ! Seigneur ! Comment fait-on pour changer une bonbonne de propane ?
J’ai téléphoné à mon mari, en ayant au préalable averti chouchou que je n’allais pas lui parler dans les prochaines cinq minutes, comme je pensais le faire. Mon mari m’a expliqué comment procéder. Le réservoir de 100 lbs de propane étant très lourd, il m’a conseillé d’aller demander l’aide d’un voisin homme. Celui qu’il m’a suggéré habite à l’extrémité de notre section de quatorze lots.
– Tu peux prendre le quatre roues pour te rendre, m’a dit mon mari.
– Comment fait-on pour le démarrer ?, ai-je demandé.
D’où il ressort que je ne suis pas débrouillarde, mais compte tenu de cet imprévu d’aujourd’hui, je le suis quand même plus ce soir, ayant appris en vitesse accélérée à installer une bonbonne, à allumer le pilote de la cuisinière, celui du frigo, et à démarrer le quatre roues.
La nécessité, comme le disaient autrefois les sages, est la mère des inventions et des apprentissages.
Je ne suis pas allée demander l’aide d’un homme, mais d’une femme, ma voisine presque immédiate. Cela fait plus de vingt ans qu’elle a son chalet à proximité du nôtre, d’ailleurs elle l’a construit à une époque où aucune route ne se rendait jusqu’à notre rive, transportant tous les matériaux par bateau. À ma grande surprise, elle n’a jamais changé elle-même de bonbonne et allumé les pilotes des engins, mais elle sait comment faire.
Nous avons parfaitement réussi mon défi, deux têtes valant mieux qu’une, et pour célébrer notre exploit, je me suis rendue chez elle partager une grande bouteille d’eau gazeuse à saveur de pomme grenade.
J’ai oublié de dire que mon Facetime avec chouchou avait eu lieu après que j’aie contacté mon mari pour me sortir du pétrin. Je ne lui ai pas parlé longtemps, par crainte d’oublier ce que mon mari venait de m’expliquer.
Voyant le temps s’assombrir, au bout d’un moment, je suis partie de chez ma voisine, à pied cette fois, et je suis arrivée à notre chalet juste au moment où la pluie commençait à tomber. Je me suis fait une joie de voir cette eau humidifier la terre tellement sèche, mais la joie fut de courte durée car cinq minutes plus tard il ne pleuvait plus.
J’avais faim, j’ai regardé l’heure, il était 18 heures. Je me suis préparé une salade au filet de porc. Cela consiste à trancher très finement le restant de filet de porc du week-end, cuit sur le barbecue, et à déposer les tranches sur des feuilles de laitue romaine. Huile, vinaigre, assaisonnement. Je me suis régalée.

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Jour 169

Hier j’ai creusé une étroite tranchée dans le fossé qui longe notre entrée au chalet. Le fossé est la création toute récente de Denauzier qui a, pour ce faire, utilisé son joujou tracteur.
– Il n’est pas aussi puissant que je l’aurais souhaité, a-t-il dit à notre voisin à propos de son engin motorisé, mais il peut être utile pour certains aménagements.
Le fossé, donc, est un nouvel aménagement. Auparavant, l’eau, du temps qu’il en tombait du ciel, glissait sur le sable de l’entrée, qui exprime une pente descendante vers le lac, et finissait par creuser des rigoles qui laissaient voir les roches, petites, moyennes et grosses, mettant à l’épreuve la suspension des véhicules. Dorénavant, l’eau devrait se rendre dans le fossé et s’écouler jusqu’au lac sans délaver l’entrée.
À jeun dans l’esprit de ma nouvelle marotte, à savoir le régime 16/8, en pantalons noirs malgré la chaleur importante, pas encore accablante mais pas loin, le bas des jambes du pantalon inséré dans mes chaussettes épaisses pour me protéger des insectes innombrables, le filet moustiquaire me couvrant le haut du corps, les gants de travail en coton brut me protégeant les mains, je me suis amusée avec les roches et les racines, le râteau et la pelle, le sécateur aussi. Pendant une bonne heure et demie. Au terme de cette période, je me suis dit que n’ayant ni bu ni mangé, il était sage de m’arrêter, alors je suis rentrée.
– Chérie ! Je pense que je vais t’attacher !, s’est exclamé mon mari lorsqu’il est revenu d’avoir réparé les quais, sur l’eau, et ayant, avant d’entrer dans le chalet, pris la peine d’aller voir ce que je venais de fabriquer, à quatre pattes dans la terre.
Je sortais pour ma part d’une douche fort méritée.
– Qu’est-ce qu’il y a ?, ai-je demandé.
– Tu as travaillé comme une folle dans la terre, avec tes amies les mouches à chevreuil et les racines coriaces, mais tu as travaillé pour rien ! À la moindre pluie minimalement importante, l’eau va remplir ton mini canal, il n’en restera plus rien !
– Mince !, me suis-je contentée de répondre.
– Tu ne devrais pas t’épuiser sur ces projets trop exigeants, surtout si tes efforts ne sont pas récompensés par une quelconque amélioration…
– J’aime ça ! C’est ça le problème. J’aime cent fois plus jouer ainsi dans la terre que passer l’aspirateur !
C’est vrai.
Je me fais penser à papa, quand je travaille ainsi minutieusement dans un environnement aux dimensions sans fin. David contre Goliath. À l’automne, il ramassait les feuilles des arbres avec une patience infinie, il remplissait des sacs et des sacs, obstinément, à vitesse constante. Quelques heures le matin, quelques heures l’après-midi.
J’aime forcer, suer, endurer l’inconfort, si ça sert à quelque chose. Ne faire que de la course qui ne produit pas de résultat concret me semble être de l’énergie gaspillée. Je préfère me dépenser en construisant plutôt qu’en courant. Je me range de toute évidence du côté de la fourmi, à l’opposé de la cigale. Terrienne, j’engrange, j’accumule, quand la cigale aérienne vit de l’air du temps.
Je suis tellement masochiste que je me concentre sur l’enchaînement des inconforts, lorsque je déploie des efforts. Ça commence par la racine qui cède progressivement. Ça, c’est un plaisir. Je sens sous ma main que sa résistance s’amenuise et je savoure le bruit que procure cette manière d’arrachement, comme un déchirement organique. Quand la racine sort enfin, mon corps accuse une secousse, c’est un déplaisir, je reçois des grains de sable au visage malgré le filet qui me protège des moustiques, encore déplaisir, et je sens glisser mes lunettes sur mon gros nez, ultime déplaisir.

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Jour 170

Citrons

L’abondance, la beauté, les soins, l’entretien, peut-être un peu la dévotion, l’amour.

Je me rappelle qu’une collègue m’avait dit, au hasard d’une rencontre dans le corridor, elle se rendait dans son bureau et moi dans le mien, qu’un jour je changerais ma vie du tout au tout, sur un coup de dé, qu’elle en était convaincue. C’était au quatrième étage du Pavillon J.-A.-DeSève. Le plus drôle, c’est que je me rappelle des paroles de la collègue, mais pas d’elle. Qui peut bien m’avoir dit ça ? Il me semble qu’il s’agit d’une collègue qui ne travaillait pas dans mon service, parce que j’avais été très surprise que de telles paroles proviennent d’une personne que, somme toute, je ne connaissais pas. Nous nous croisions à peine. Toujours est-il qu’elle a eu raison et qu’elle a su lire en moi beaucoup mieux que moi-même. C’est le hasard, en fait, qui a changé ma vie, comme ça arrive pour beaucoup d’individus, mais ça me fait un velours de le mentionner, par rapport à ma propre histoire, parce que je viens de terminer la biographie du Grand Winston Churchill qui a plusieurs fois, selon sa biographe Sophie Doudet, fondé les assises de sa carrière, puis en a construit les solides structures, sur des hasards –qu’il a su saisir.
Le hasard, donc, à la même époque de la rencontre dans le corridor, m’avait fait découvrir qu’une collègue amie était inscrite à un site de rencontres, et comme elle semblait en tirer des distractions qui lui faisaient du bien, qui égayaient sa vie et la sortaient de sa routine, j’avais décidé de faire pareil, pour le seul plaisir, rien de sérieux. Le contraire bien sûr s’est produit, j’ai rencontré un homme qui m’a impressionnée, tout en ne me rendant pas compte qu’il m’impressionnait, et au terme de neuf mois de fréquentation nous étions mariés. Par attirance commune, bien sûr, mais sans pouvoir encore parler d’amour tant que ça puisque nous ne nous connaissions pas !
Dans cette aventure, ce changement draconien, je ne me suis pas fait confiance à 100%, fidèle à mon tempérament, et je suis même allée consulter ma psychologue, que je ne voyais plus depuis quelques années, pour vérifier si je faisais la bonne affaire de tout plaquer là, ma vie en ville, ma fille, mon appartement, mon emploi, ce n’est pas rien !, mes amis, mes (rares) sorties, etc. Je suis allée la voir deux ou trois fois, épuisée à peine entrée dans son cabinet d’avoir à raconter mon cheminement récent, et finalement je m’étais contentée de me laisser porter, non sans une certaine inquiétude.
Je voudrais simplement écrire ici, cinq ans plus tard, que j’aime cet homme pour lequel j’ai changé ma vie, que nous nous accordons fort bien, qu’il égaye ma vie plus que personne, qu’il me rend heureuse. L’inverse est aussi vrai, je le rends heureux. J’ai donc réussi à prendre un risque, autrement dit, peut-être un peu malgré moi, par moments, mais je l’ai pris pareil et somme toute je me suis bien dépatouillée dans la traversée d’un monde (universitaire) à l’autre (agricole).
Maintenant que je réalise que j’ai su faire cela, je me suis posé la question suivante, ce matin en me réveillant. Je me suis demandé s’il n’était pas envisageable de nous soumettre à nouveau, tous les deux, à une prise de risque, avant qu’il soit trop tard, pendant que nous sommes encore en pleine forme. Je me demande quel pourrait être ce risque, s’il va se présenter, s’il est dans les limites du possible que nous nous tournions, comme j’ai su le faire, sur un trente sous, dans un avenir plus ou moins rapproché…

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