Jour 348

Voici une macédoine, un pot-pourri, un florilège de thèmes –sans importance aucune– abordés en ces textes, de manière à faire connaître aux lecteurs l’état d’avancement de ma vie. J’aime opter pour cette formule d’écriture quand la fatigue altère, comme c’est le cas aujourd’hui, ma capacité de concentration.
D’abord ma robe McKinley. Je la porte en ce moment. J’aurais aimé la porter au chalet –dont nous sommes revenus ce matin–, pendant notre semaine de vacances, mais les doigts des enfants, couverts de sable ou de chocolat, auraient eu tôt fait de la salir. J’ai essentiellement porté, dans les circonstances, des pantalons courts, noirs.
Ensuite, une remarque à propos de notre retour à la maison : j’aime être accueillie par le chant du coq, en provenance de la gauche, et le meuglement des bœufs, à droite. Est-ce le premier été que les bœufs meuglent autant ? Ou est-ce le premier été que je leur suis attentive ? Ou est-ce que les changements climatiques les rendent nerveux ? Ou est-ce que les changements climatiques font davantage voyager le son ? Difficile de répondre.
Comme il a fait très beau pendant nos vacances au lac Miroir, je n’ai que peu été en contact avec mon ami Léo, mais quand même je l’ai été assez pour me rendre au chapitre de la Toscane, qui est le dernier du livre. Je dois avouer que j’ai lu les toutes dernières pages, comme ça je sais vers quoi je m’achemine, et en bonus je savoure la deuxième lecture davantage que la première, car sachant déjà ce qui va arriver, je prends le temps de respirer entre les lignes, ou disons entre les paragraphes.
Mes plantes ont tenu le coup, il faut dire que cousine est venue en prendre soin. Comme les jours qui viennent seront moins intensément occupés que les jours des trois semaines précédentes, je voudrais prendre le temps de séparer deux plantes, chacune dans son pot, dont les longues pousses nouvelles s’entrelacent pour avoir laissé les deux pots l’un à côté de l’autre un peu trop longtemps.
Les coussins étant tous tricotés, je me demande avec une légère appréhension vers quel autre projet je pourrais me tourner. Le coussin collectif, cela étant, que nous allons offrir en cadeau à notre ami ce mercredi, n’est pas encore tout à fait terminé.
Pas de nouvelles du CHUM, pour la confirmation d’une date d’intervention.
Il ne nous reste que quelques jours de réelle liberté, à Denauzier et moi, car nous hébergerons la chatte de chouchou dès la fin du mois, et ce pour un an. S’il faut qu’elle demande à aller dehors en pleine nuit, comme elle le fait à Montréal, ça va mal aller, j’en ai bien peur…
Tantine m’a demandé quand est-ce qu’on se verrait cette semaine, je ne lui ai pas encore répondu. Mardi je dois me rendre à Joliette pour un rendez-vous médical –encore un–, mercredi nous recevons notre ami, jeudi nous irons à des funérailles en après-midi…, et vendredi nous aimerions retourner au chalet. C’est toujours pareil, les semaines passent en un claquement de doigts.
Je caresse un projet cher à mon cœur, qui pourrait se concrétiser mardi à Joliette. Je voudrais faire installer un bracelet à ma belle montre petite d’autrefois. Ça fait deux fois en deux ans, donc une fois par an, que je fais changer le bracelet de cuir. Je suis à la recherche d’une approche plus durable, voire définitive, qui traversera le temps qu’il me reste, avec un peu de chance. C’est-à-dire qu’avec un peu de chance je vais trouver un bracelet à mon goût; avec un peu de chance la montre ne cessera pas de fonctionner, car alors les pièces ne pourraient être changées, elles ne sont plus fabriquées; avec un peu de chance, enfin, je vais vivre encore un bon bout de temps avec mon cœur une deuxième fois réparé…

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Jour 349

TempsArrêt

Bref et rare temps d’arrêt de nos deux fusées cette semaine au lac Miroir.

Je me demande comment ça se passe dans le grand ciel une fois qu’on est mort. Y a-t-il une vie après la mort ? Y a-t-il une vie céleste après celle terrienne ? Et dans cette possible vie, qui est-ce qu’on rencontre et comment ça se passe quand on rencontre ces qui est-ce que. La conversation que j’ai eue avec mon amie du lac Miroir m’amène à me poser ces questions. Elle m’a raconté ce qui est arrivé à une de ses amies, quelques jours après le décès de sa mère. Cette amie aurait demandé à sa mère agonisante de lui faire un signe qui lui permettrait de savoir si elle se trouvait désormais auprès de son mari, décédé bien avant elle.
– Fais-moi un signe, maman, lui a-t-elle dit. Un signe dans les teintes de rouge si tu as retrouvé papa, car tu sais à quel point j’aime cette couleur, qui était aussi la préférée de papa.
Or, moins d’une semaine après le décès, l’amie de mon amie était en train de cuisiner et voilà que son chat vient se frotter à ses tibias en tenant dans sa gueule une vieille poupée, de rouge vêtue, que l’amie croyait perdue pour l’avoir plusieurs fois cherchée en vain. Le premier mouvement de l’amie a été de féliciter le chat pour sa trouvaille et de se réjouir de n’avoir pas perdu la poupée. Elle est retournée à l’épluchage des pommes de terre, en réalisant du même coup qu’une masse rouge, toujours coincée dans la gueule du chat, occupait son champ de vision.
– Un signe rouge !, s’est-elle alors exclamée, réjouie et rassurée de savoir sa mère enfin heureuse auprès de l’homme de sa vie.
– Ça fait peur !, me suis-je à mon tour exclamée, à la fin de l’histoire que me racontait mon amie du lac.
– Comment ça ?
– Bien… je me suis mariée trois fois, sans oublier que deux hommes ont beaucoup compté dans ma vie, dont le père de ma fille, avec lesquels je n’ai pas été mariée… Je ne peux quand même pas les rencontrer tous ? Certains pourraient d’ailleurs ne pas être contents de me voir, quand d’autres pourraient l’être, mais pas moi forcément. Ça ne se peut pas que ce soit compliqué dans le ciel et qu’il y ait des tensions ? Ça ne se peut pas qu’on doive continuer, dans la vie céleste, à payer pour ses erreurs ? D’autant que les erreurs, bien souvent, sont imputables à notre environnement, aux facteurs qui ont influencé notre développement, dès la petite enfance…
– C’est sûr que ça se passe bien dans le ciel, m’a rassurée mon amie. Il n’y a que de l’amour, tu ne rencontreras que les êtres qui t’ont aimée et que tu as aimés…
– J’aimais tellement mal quand j’étais jeune… et j’ai été tellement débordée, dépassée, épuisée à l’âge adulte… et maintenant que je suis vieille, j’aime comme une mémé, une mamie, je n’ai rien de sexy
– Je pense que tu ne comprends pas, m’a interrompue mon amie.
 

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Jour 350

Coussin1

Côté face du coussin collectif. Je suis passée à un fil de le défaire.

J’écris ce texte et je m’interromps ensuite pour une dizaine de jours. Nous serons au chalet, nombreux, et je ne serai pas suffisamment libre pour écrire. Avant de nous rendre là-bas, plusieurs préparatifs m’attendent. D’abord, avons-nous toute la nourriture requise ? Pour le savoir, je vais aller fouiller dans le congélateur, en ce sens que mon mari et moi nous souvenons à peine de ce que nous avons acheté la semaine dernière. Nous nous souvenons cependant du prix, 350$. Comme il va manquer toutes sortes de choses, je vais aller les acheter au Métro du village, en espérant n’y rencontrer personne car alors la période allouée aux courses s’étire à n’en plus finir. On prévoit de la température fraîche à la Manawan, cela signifie que je dois apporter des vêtements chauds. Actuellement au chalet il n’y a que des vêtements d’été. Toutes ces tâches préparatoires m’ennuient et je ne peux les classer parmi les points forts de mon tempérament, mais je ne peux néanmoins les contourner.
À la veille donc d’une petite interruption d’écriture, voici où j’en suis dans ma vie.

Coussin2

Côté pile du coussin collectif, quand même un peu tranquille, comme l’aurait dit François.

Cousine et moi avons terminé le tricotage des huit housses de coussins. C’est parfait pour mes lecteurs qui n’auront plus à se farcir le décompte de ceux qui sont faits et pas faits. Les coussins sont tous autour de moi en ce moment, puisque j’écris ce texte dans la véranda. Ils enjolivent nos chaises capitaines. Le gros coussin collectif que nous offrirons à notre ami pour ses 70 ans est entre les mains de cousine. Elle a trouvé une jolie manière de fabriquer des bordures au crochet. Elle va me le remettre à mon retour de la Manawan.
Voilà pour les coussins.
Tantine a été négligée cet été. Nous avons partagé quelques bons moments dans des restaurants de Joliette, St-Alphonse et Rawdon, avons aussi fait couper ses cheveux deux fois, avons en outre pris des photos lorsqu’elle portait les boucles d’oreilles –achetées 1$ dans une friperie. Mais plus souvent qu’autrement, nous nous sommes rencontrées elle et moi en groupe avec cousine et son mari, avec aussi parfois mon mari, et dans de telles occasions tantine n’entend pas assez bien pour participer à la conversation. Mais au moins elle aura passé du temps avec ses nièces. Pas tellement longtemps après mon retour du bois, je vais partir en France, encore là elle sera négligée. Et après la France, je serai en attente d’une visite sur la table du chirurgien, et là ce sera une plus longue période de disette pour elle.
Mon mari me plaît toujours autant, sinon davantage. Nous savons nous créer une vie riche. Nous partageons plusieurs projets communs. Il me fait rire et rend ma vie légère.
Chouchounette sera ma principale compagne pendant deux semaines à Strasbourg et à Bruxelles, c’est un cadeau du ciel.
Papa envisage peut-être de se rendre au ciel, justement, d’où il pourra observer nos agitations terriennes. En même temps, connaissant papa, il n’est pas dit que parce qu’il parle de la fin, il soit sur le point de l’atteindre. Je ne connais pas d’être aussi pondéré, tenace et déterminé. Aussi pondéré dans sa tenace détermination à vivre.
Léo, enfin, devra attendre, j’en ai bien peur, la période de ma convalescence quelque part cet automne…

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Jour 351

robeMcKinley

Ma robe. En solde au magasin Atmosphère à Joliette.

Dans mon rêve, des mots vulgaires sortaient de la bouche de mon père. Il me disait que ma robe m’allait bien et qu’elle me faisait ressembler à « une chatte qui coule ». C’est du jamais entendu, des mots vulgaires dans la bouche de mon père.
Il y a au CHSLD un patient rigolo qui semble beaucoup aimer les femmes. Il se tient aux premières loges, c’est-à-dire qu’il est toujours le premier de la rangée de patients, assis le long du mur du corridor dans leur fauteuil roulant, probablement parce qu’il est celui qui demande le plus de surveillance. Il remarque toutes les femmes et il commente ce qu’il remarque.
– Toi, a-t-il dit à une bénévole récemment, tu t’habilles mieux que ta sœur –qui est également bénévole–, les deux femmes se présentant régulièrement sur l’étage pour aider les préposés à nourrir les patients.
– J’aime ta couleur de rouge à lèvres, a-t-il dit à une autre.
– Ce n’est pas rouge, pourtant, mais rose, avait répondu la femme pour le taquiner.
– J’aime ton rouge rose, mon cœur, avait-il répondu du tac au tac.
On entend ce qu’il dit parce qu’il parle fort. Je dirais que de tous les patients du cinquième, il est celui qui a le plus de vitalité.
– Toi, m’a-t-il dit hier, tu portes une robe sexy.
– Vous trouvez ?, ai-je répondu, tout en sachant que ma robe est un peu sexy à la poitrine, ou du moins plus ajustée que la majorité de mes tenues.
– Et je suis certain que tu l’étrennes !, a-t-il ajouté.
– C’est exact !, ai-je répliqué, quand même un peu surprise qu’il vise si juste.
J’ai acheté la robe la semaine dernière. Je suis sortie du magasin la robe dans mon sac, en me demandant pourquoi je l’avais achetée puisqu’elle ne me semblait pas intéressante. Bien entendu elle était en solde. Or, une fois rendue à la maison, je l’ai essayée et beaucoup aimée. C’est une McKinley. Je vais la porter ce midi pour recevoir nos invités, et peut-être aussi ce soir car nous aurons encore ce soir d’autres invités.
Toujours est-il que dans ma robe sexy, qui fut au centre de mon rêve de la nuit dernière, j’ai nourri papa. Il a tout mangé, avec appétit. Il était plus présent que d’habitude, et m’a dit ceci entre deux bouchées :
– Je pense que je suis peut-être à la fin.
– Trouves-tu les journées longues ?, ai-je voulu vérifier.
– Pas du tout.
– As-tu des douleurs quelque part ?
– Non.
– Pourquoi penses-tu à la fin ?
– Parce que tu es obligée de venir me nourrir, que je ne suis pas capable d’aller à la toilette seul, autant de petits détails qui s’ajoutent les uns aux autres. Au bout d’un moment, ça fait beaucoup de mini raisons de penser que ce pourrait être la fin.
Wow ! Je ne sais plus à quel moment remonte la fois qu’il a énoncé une phrase complète qui se tient sémantiquement…
Je l’ai pris en photo, son regard soutenant mon regard, alors que, là aussi, ça fait des mois qu’il regarde fixement devant lui. Il a bu lui-même son lait, en tenant son verre de ses deux mains. De ça aussi j’ai une photo.
Je suis désolée pour Bibi, c’est elle normalement qui nourrit papa le mardi. Or nous avons changé de journée elle et moi, et je suis la chanceuse qui ai eu droit à ces beaux cadeaux de mon papa bien-aimé.

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Jour 352

Ma tante, pas la tantine habituelle présente dans plusieurs de mes récits, une autre tante, s’en va sur ses 87 ans.
– On vit vieux, de nos jours, s’amuse-t-elle à répéter.
J’aimerais avoir l’occasion de lui demander comment on se sent quand on se situe si près de la barrière de la fin. Est-ce que ça se peut qu’on ne pense même pas qu’il y a une barrière ? Ou est-ce qu’on se concentre sur chaque millimètre qui nous en sépare ? Est-ce qu’on savoure ce millimètre pour ce qu’il est, sans qu’y soit associée une quelconque forme de plaisir ? Est-ce que le millimètre en tant que tel, autrement dit, ne devient pas lui-même le plaisir ? La preuve tangible qu’on est encore en vie ? Si tel est le cas, c’est l’fun de vieillir, surtout si on est pauvre, car on économise en titi ! On n’a besoin de rien d’autre, fondamentalement, que de la capacité d’apprécier ce millimètre.
En regardant les photos que je prends avec mon téléphone, je suis tombée sur une photo de cette tante. J’ai montré la photo à notre petite-fille qui me tournait autour avec son ballon.
– Regarde comme cette dame est belle, lui ai-je dit.
La petite s’est arrêtée de bouger, son ballon entre les mains, pour fixer la photo. Ses yeux n’ont pas vu la beauté de ma tante, mais plutôt les marques de son âge, à savoir les rides nombreuses qui plissent sa peau autour de la bouche.
– Pourquoi elle a la bouche toute brisée ?, fut sa réponse.

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