Badouzienne 40

Scène estivale aux couleurs de l’Halloween

Je n’aime pas demander à un enfant ce que représente le beau dessin qu’il m’offre. Je lui fais l’affront de mon incompréhension, je nous place, de part et d’autre, sur les rives opposées du fossé qui nous sépare.
– Comme c’est beau !, me suis-je exclamée en acceptant l’offrande de mon petit-fils.
Pour ne pas trop me compromettre, pour ne pas avoir à prononcer « qu’est-ce que c’est ? », j’ai simplement mentionné qu’il devait s’agir, à cause des couleurs, d’un dessin sur le thème de l’Halloween.
– Bien non !, s’est offusqué le petit, c’est un bateau ! Regarde. Ici, a-t-il précisé en en traçant le contour de forme ovale, c’est le bateau. Il y a un poisson dedans qui sera mangé le soir, sur le feu, sur la plage. Là, a-t-il ajouté en positionnant son doigt à l’endroit où s’accumulent des lignes horizontales, à gauche, c’est le pied du moteur dans l’eau. Là, a-t-il enchaîné, en pointant cette fois le côté opposé au moteur, c’est la puise qui dépasse mais elle ne risque pas de tomber dans l’eau.
– OK !, ai-je enchaîné, il y a une ligne à pêche ici, ai-je été capable d’interpréter.
– Et une autre là, a-t-il dit, en me montrant celle située sous l’individu pêcheur. Elle traîne dans le fond du lac à côté d’un poisson.
– Est-ce que ce poisson va se décider à mordre, pour qu’il y ait au moins deux poissons pour souper ?
– Oui, a-t-il décrété.
– Qui va faire le feu sur la plage ?, ai-je voulu savoir.
– Bien ! Mon père, voyons !
– C’est lui qui est dans le bateau ?
– Euh.
Ici, le petit a hésité.
– C’est toi, grand-maman !, a-t-il répondu en retirant le bouchon de son crayon vert pour tracer des X pour autant de bisous.
Je me rends compte que j’ai oublié de m’informer quant aux formes noires qui sont déposées sur la bordure de l’embarcation. Ce sont peut-être des maillots de bain en train de sécher.

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Badouzienne 39

La poésie des castors

J’arrive d’une semaine abitibienne. J’aime bien ça, finalement, ces visites que nous faisons aux amis et enfants de Denauzier. Malgré la longue route. À l’aller, prétextant ma récente hémorragie cérébrale, j’ai suggéré à mon mari que nous coupions le trajet en deux en passant une nuit à l’un des hôtels —Best Western— de Mont-Laurier. Le matelas était d’un confort relatif, le petit déjeuner pas mal minimal, et la fenêtre de la chambre donnait sur la –seule– route 117 très passante, mais j’ai très bien dormi et grandement apprécié l’expérience.

Pour le retour cependant, et nonobstant l’hémorragie, nous avons convenu de l’arrangement suivant : à ma demande, nous sommes restés une nuit de plus chez le fils, mais nous allions le lendemain faire la route d’une traite. La traite fut parsemée d’arrêts afin que mon mari puisse parler au téléphone et envoyer des courriels car notre déplacement était en partie professionnel en ce qui le concerne. Cela nous a pris dix heures, au final. La pire portion du trajet fut celle de la fin, dans les viraillages nombreux de Notre-Dame-de-la-Merci, à cause de l’état cahoteux de la chaussée.

La nuit de plus chez le fils s’est avérée l’idée du siècle parce que mon mari, se réveillant vaguement malade, a profité de la matinée pour récupérer, et moi pour lire L’âge des accidents, de Catherine Perrin, tandis que l’après-midi fut consacré au petit-fils avec lequel nous avons fait une longue promenade dans le bois, nous attardant, comme en atteste la photo, à la zone qu’affectionnent les castors à proximité d’un plan d’eau. Compte tenu de la hauteur de l’endroit qui est grugé tout autour du tronc, je dirais que les castors opèrent en position debout, s’appuyant sur les pattes arrière. Je dirais aussi qu’ils travaillent la nuit. Je dirais enfin, mais je suis loin d’en être certaine, que leur technique consiste à ne pas tout gruger afin de ne pas se faire écraser par l’arbre. Ils grugent et laisse la nature faire le reste. Ils ne sont pas pressés. S’il vente, ça doit aider. Le sujet m’intéresse tellement que j’ai fait imprimer l’article de Wikipédia qui décrit le castor du Canada, son mode de vie, son habitat, les bienfaits de son travail pour la nature, etc.

Au retour de notre promenade, j’avais faim et soif. Selon la formule du deux pour un, j’ai solutionné ce double problème en mangeant la chair et savourant le jus d’une pomme. Me voyant mastiquer et avaler le coeur du fruit, le petit-fils s’est exclamé, le regard inquiet, qu’il allait me pousser un pommier dans le ventre. Il s’est précipité vers le tiroir, dans la cuisine, où se trouvait le vide-pomme. Pour me montrer comment l’utiliser, il a sorti une autre pomme du frigo, a très bien réussi à l’évider, alors je l’ai mangée.

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Badouzienne 38

Que ferais-je sans la chaîne de télévision franco-ontarienne ? Je souffrirais d’un manque ! Hier soir, 21h00, le film Un dimanche à la campagne de Bertrand Tavernier y était à l’honneur. L’histoire se déroule, lentement, à la fin de l’été 1912. Quel luxe, la lenteur, quel plaisir de l’observer, de m’en laisser imprégner. Quelle manière élégante, il y a plus de cent ans, de vivre au rythme des services de la domestique qui en travaille un coup pour préparer les repas et les transporter sur des plateaux dans les plus beaux plats. Sans oublier les besoins qui s’intercalent entre les repas : le thé, les collations, les boissons rafraîchissantes parce qu’il fait très chaud, le digestif…

Pour résumer très sommairement : un homme âgé dont la vie maritale et familiale a été heureuse, reçoit, puisqu’on est dimanche, son fils Gonzague accompagné de sa femme et de leurs trois enfants. Le film donne à voir le déroulement d’une journée, entre le moment où le père va accueillir ses invités à la gare et celui où il va les y conduire en début de soirée. La mère est décédée.

J’ai vu le film lorsqu’il est sorti en salles dans les années 80, mais je ne m’en suis rappelé, hier, que lorsque Sabine Azéma s’introduit dans l’histoire, bouleversant tout sur son passage tellement elle est animée, enjouée, vive, une vraie girouette. Le contraire de Gonzague. Elle se prénomme Irène. Je ne peux pas dire qu’entre Gonzague et Irène, je choisis la bonne humeur et l’engouement de la soeur, par opposition au conformisme trop tranquille, presque immobile, de son frère. Le contraste est trop grand entre les deux pour que j’aie envie de pencher d’un côté ou de l’autre.

À trop décrire l’art de la table en France et les caractères du frère et de la soeur, je m’égare et n’exprime pas à quel point le personnage du vieil homme m’a plu. Physiquement, il est aussi menu que l’était papa. Au début du film, j’ai eu l’impression que Tavernier voulait nous amener sur le terrain des pertes cognitives, mais tel n’est pas le cas. Conversant par moments avec son fils, puis avec sa fille, on le découvre alerte, encore à l’affût des découvertes, des nouveautés.

Il est peintre et n’a jamais peint que des toiles sans surprise. Sa fille se moque de ses goûts. Autant elle trouve les toiles de son père fades, autant elle s’extasie pour une toile –dont on ne connaît pas le peintre– qu’elle découvre dans le fond d’une malle, au grenier. Le père se pose toutes sortes de questions, c’est là où je veux en venir. Il se demande s’il n’aurait pas dû peindre autrement, tenter d’aller vers les courants jugés subversifs à l’époque, si son fils aurait été un homme plus hardi s’il avait lui-même pris davantage de risques, si sa fille aurait aimé les toiles qu’il aurait pu peindre avoir pris des risques, etc.

Le film se termine de la façon la plus délicieuse : alors qu’il revient de la gare et informe la domestique qu’il prendra la tisane dans l’atelier, il s’y rend, enlève la toile qui est entamée sur le chevalet, la remplace par une toile blanche, s’assied, et, le sourire aux lèvres, il s’apprête à peindre, peut-on penser, différemment. Il ne tient pas compte du fait qu’il pourrait cesser de chercher, car après tout il n’a plus l’âge de se casser la tête. Non, il continue d’essayer, d’avancer, d’explorer. Cet homme, bref, est mon grand ami !

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Badouzienne 37

Cet organisateur en grillage, comme on l’appelle, contient beaucoup moins de vêtements que mon walk-in.

Alors que je traversais un creux inspirationnel, il y a quelques années, je m’étais tournée vers une étude de mes vêtements pour garnir mes écrans blancs, pour un total de peut-être trente textes. Donc, trente vêtements. Je reviens sur le sujet ce soir parce que j’ai décidé de me soumettre à nouveau à un exercice que j’avais tenté sans conviction à ce moment-là. J’avais voulu porter le premier vêtement qui se trouvait sur le premier cintre sur la tringle de mon walk-in, suivi le deuxième jour du deuxième vêtement sur le deuxième cintre, et ainsi de suite jusqu’à la fin du mois.

Or, il y avait trop de vêtements étranges dans ma collection pour que je persiste au-delà de quelques jours. J’ai effectué, depuis, un sérieux élagage de mon inventaire. Maintenant, il ne s’y trouve que des vêtements pouvant être portés en tout temps, je veux dire dans le contexte normal de la vie de tous les jours. Je me suis débarrassée, autrement dit, des vêtements conservés à la seule fin d’honorer un événement particulier en étant « drôlement » habillée.

J’ai effectué un sérieux élagage de mon inventaire, mais il y a encore bien trop de vêtements en ma possession. J’ai compté au moins seize paires de pantalons, ce que j’appelle des « bas », et plus de quarante chemisiers, blouses, robes, tuniques, chandails, que j’appelle des « hauts ». Et je ne parle que des vêtements d’hiver, ceux de l’été étant rangés dans le coffre de cèdre.

Les pantalons, ici, sont presque tous pareils, à savoir noirs et de type leggings ou, nouveau mot pour moi, jeggings, l’un et l’autre se ressemblant énormément. Aucune paire de jeans, un seul pantalon un peu chic que j’ai porté aux funérailles de mon père.

Mon exercice en fait est entamé depuis six jours et pour l’instant ça se passe bien. Je ne m’oblige pas à prendre le premier vêtement du premier cintre sur la tringle. Je prends celui qui m’inspire en fonction de mon humeur. Je le porte toute la journée, et je le range sur une autre tringle –car il y en a trois à ma disposition–, le soir venu quand je l’enlève. Ou, si nécessaire, je le mets dans le panier de linge sale.

Je vise donc à ce que l’ensemble de mes hauts, quand j’aurai fini mon exercice, soit suspendu à cette autre tringle. Le corollaire de cet objectif est que la tringle principale qui accueille mes vêtements ne soutiendra plus aucun cintre dans encore trente-quatre jours. Mine de rien, on sera rendu pas très loin de la mi-décembre.

Qu’est-ce que cet exercice va m’apporter ? Je ne le sais pas encore. Peut-être me confirmer que j’aime tous ces hauts. Peut-être en sélectionner quelques-uns qui vont aboutir à l’Armée du salut. J’aimerais beaucoup que l’exercice m’amène à ne plus désirer de vêtements nouveaux et à considérer que j’en ai assez pour encore un, deux, trois, quatre ans…

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Badouzienne 36

Iceberg/Sarcelle

Je suis excessive, je l’ai déjà écrit. J’ai passé huit heures d’affilée sur ma toile ci-contre, à tracer et couvrir d’acrylique les dizaines de triangles et polygones qui constituent le fond. Avant les huit heures d’aujourd’hui, j’avais passé d’autres heures à tracer les mêmes géométries.
À l’avant-plan, je considère qu’il flotte un iceberg sur une surface d’eau très sommairement représentée sous la masse glacée.
– Tu as plus de chances d’être comprise si tu dis aux gens qu’il s’agit d’un canard, dont on discerne quand même assez bien la queue, ou d’un animal à plumes, m’a dit mon mari. Le iceberg « conceptuel » ne va pas t’attirer tellement d’adeptes.
Auparavant, il y avait sous l’Iceberg/Sarcelle un bandeau de couleur bleue d’un bon cinq pouces de haut qui traversait la toile pour représenter l’eau. Le fond était quant à lui de couleur dorée et garni ici et là d’îles rocheuses. Il faut dire que j’ai fait cette toile peu après un séjour à Sept-Îles.
Le fond d’îles rocheuses ne me plaisait pas, alors je l’ai remplacé par mon kaléidoscope aux six couleurs, à savoir blanc crème, noir, marron, bleu, orange et fushia. J’aime beaucoup le résultat. J’ai essayé de ne pas me flageller, pendant que j’appliquais mes couleurs avec un petit pinceau, en ce sens que je sais bien que je n’ai pas tellement de talent (mais beaucoup d’idées !), etc.

Il me semble que nous entamons une entrée dans une nouvelle manière de vivre, avec les changements climatiques, et je sais que c’est fou d’écrire ça, mais l’idée d’un tel défi me plaît. J’aimerais croire que nous allons arriver à être solidaires, les humains, et tous unis autour d’une cause commune. Mais je sais que cet espoir est vain et que ça risque de finir en grosses chicanes, en malhonnêtetés diverses, en régime à deux vitesses, un pour les pauvres et un pour les riches. Je calcule que j’appartiens à la section des pauvres.
Dans les journaux ces derniers temps, en lien avec la COP26 qui se tient en Écosse, j’ai lu plusieurs articles intéressants, dont un qui suggère qu’un régime végétarien constitue un des éléments qui pourraient contribuer à sauver l’humanité. Mon article, sur mon téléphone, était suivi d’une publicité, à savoir une photo en gros plan d’un paquet de porc haché vendu à prix réduit cette semaine dans quelque marché d’alimentation. Puis, un article sur la décroissance était immédiatement suivi, toujours sur mon téléphone, d’une photo de condos luxueux.

Mon tome 1 La candeur a été imprimé, mais le résultat est parvenu au centre d’impression dans un état inutilisable, l’épine ne parvenant pas à maintenir en place les pages qui y étaient collées. Autrement dit, on ouvre le livre et les pages tombent d’elles-mêmes, comme les feuilles des arbres en automne. Je vais donc devoir attendre une réimpression, en espérant qu’elle s’avérera réussie, avant de faire circuler mon bouquin dans la nature entre les mains de gens sensibles à ma cause. Cela me donne plus de temps pour passer à travers l’épreuve du tome 2, dont il me reste une cinquantaine de pages à revoir. Avec le remplissage des triangles au pinceau fin, je me suis peu consacrée à ma carrière d’écrivaine cette semaine.

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Badouzienne 35

Les boutons tardifs de mon delphinium en ce bientôt novembre.

Quand je serai morte, je pourrai me dire, parce qu’on peut se parler à soi-même quand on est mort, que je me serai exposée, de mon vivant, à des défis majeurs. Le défi majeur, voire vertigineux, que je traverse en ce moment est celui de la relecture de ma deuxième année d’écriture. La piètre qualité du texte m’amène à réaliser que je me serai trompée sur toute la ligne : je ne suis pas une écrivaine. J’aurai eu besoin de me penser écrivaine, de m’accrocher à ce statut noble, parce qu’être uniquement, simplement, Lynda Longpré n’était pas suffisant. Il me fallait trouver plus admirable pour me distinguer des autres, pour me tenir la tête hors de l’eau.

En soi, constater que je ne suis pas écrivaine n’est pas plus grave que ça, mais avoir pensé mordicus et dur comme fer que j’appartenais à ce clan privilégié me semble plus dur à avaler. J’ai fui la réalité en m’enveloppant du voile de l’utopie, sans laquelle je n’aurais pas été capable d’affronter les événements qui se sont présentés dans ma vie, tant personnelle que professionnelle.

Face à telle collègue mesquine qui prenait plaisir à me dénigrer, par exemple, je me remontais le moral à la seule pensée que j’allais vivre la plénitude à ma prochaine rencontre avec l’écran blanc de mon ordinateur. J’allais taper du texte, retrouver goût à la vie et oublier que je m’étais sentie pas plus haute qu’un poil de tapis ras à la réception de ses paroles blessantes. Autrement dit, l’important était de me réconforter en écrivant, en écrivant quoi, cela importait peu.

Ayant fait partie pendant un temps d’une famille dans laquelle certains individus se distinguent par leur confiance en eux, leur aplomb, leur capacité à se propulser à l’avant-plan, il m’est souvent arrivé d’activer ma petite voix afin d’être capable de me tenir debout dans les contextes où je croisais ces têtes d’affiche : « N’oublie pas que tu écris bien et que tu as déjà été publiée », me répétait ma voix interne, me référant, année après année, à un événement unique de plus en plus ancien !

Je vais quand même affronter mon destin et relire mes 186 pages très remplies. Ça fait d’ailleurs déjà trois fois que je les lis. J’y retourne.

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Badouzienne 34

Je corrige en ce moment les textes de ma deuxième année d’écriture qui couvre les années 2012-2013. Il semblerait qu’à cette époque j’aie lu un livre de la romancière française Véronique Olmi, or cela ne me dit absolument rien. Il faut tenir compte, à ma décharge, que ça fait neuf ans de ça. Beaucoup d’eau aura coulé sous les ponts, beaucoup de pages de toutes sortes de livres auront été lues. J’invente mille choses dans mes textes, mais je n’aurais jamais écrit avoir lu un livre que je n’ai pas lu, en ce sens que cela me serait apparu tel un mensonge. J’ai parcouru en vain les titres de ses romans sur Internet, des fois qu’il y en aurait eu un qui m’aurait dit quelque chose. J’ai regardé si je ne trouvais pas un livre portant son nom dans ma bibliothèque, bien que consciente que j’en fais souvent le ménage pour libérer de l’espace. Mystère.

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