
État de la situation le 4 décembre 2018.
Voici où j’en suis avec mes macaronis. Les bruns à saveur de marrons ont reçu leurs extrémités de couleur sarcelle, mais les noirs à saveur d’encre de seiche sont toujours dépourvus d’extrémités, parce que la couleur « or vert » que j’avais apportée au chalet –car c’est au chalet que je me trouvais ces quatre derniers jours–, était presque translucide. Elle ne paraissait pas sur le noir, même appliquée en deux couches. J’ai voulu ajouter du blanc à cette couleur translucide, mais j’avais oublié mon contenant de blanc à la maison. Je me suis tournée vers un peu de rouge, ayant peu de tubes à ma disposition, mais tout au plus le rouge a-t-il pris une légère nuance terracotta.
Sur la table de la cuisine qui était déjà très encombrée d’affaires, allant de mitaines de motoneige à une pelote de ficelle, de vise grip à une petite pile de livres que j’avais apportés –comme si j’allais être capable de les lire tous en quatre jours–, il y avait un beau contenant jaune de moutarde French. Je me suis dit pourquoi pas, et j’en ai versé dans mon mélange terracotta. Il n’a pas changé de couleur après une première quantité, alors j’en ai mis un peu plus, idem pas de changement, et j’en ai mis un peu plus encore, idem à peine un adoucissement de la nuance.
– C’est drôle, a alors dit mon mari qui était à l’autre bout de la pièce, ça sent la moutarde tout d’un coup.
Je n’ai rien répondu, absorbée que j’étais à mon brassage de substance qui prenait un aspect de plus en plus grumeleux. Je trouvais intéressant que la texture change, mais c’est d’une couleur pimpante dont j’avais besoin et je ne l’obtenais pas.
– Je continuerai à la maison, me suis-je dit en allant jeter le mélange à la poubelle, événement rarissime car je n’aime pas gaspiller.
Je me suis alors tournée vers mon nouveau livre, acheté sur un coup de tête, une biographie de Michel Legrand écrite par Stéphane Lerouge, J’ai le regret de vous dire oui. Le livre me fait constater, une fois de plus, à quel point on est différent des autres humains quand on naît avec le génie musical. Il semble qu’une substance magique circule dans les veines des musiciens. Une substance semblable circule peut-être dans les veines d’artistes de génie appartenant à d’autres domaines artistiques –architecture, cinéma, danse, littérature, peinture, théâtre…–, mais la substance magique spécifique à la musique m’impressionne énormément. C’est peut-être parce que j’ai passé quatre ans de ma vie au conservatoire à fréquenter des élèves brillants, doués, qui nageaient joyeusement dans les septièmes augmentées, qui inversaient encore les neuvièmes juste pour le plaisir de les inverser, quand mon crawl, que dis-je, ma brasse, et même, plus juste encore, ma nage du chien me maintenait dans les limites d’une tierce simple en do majeur !


Je commence à me sentir dans l’esprit des fêtes. C’est à cause de mon mari qui nous prépare des Bloody Caesar en apéro. Je me rappelle qu’en 2016, la particularité alcoolisée de notre temps des fêtes avait lieu au moment du digestif, nous buvions chacun une Chartreuse. En 2017 nous étions plus tranquilles parce que respectant notre diète cétogène. En 2018, alors que je cuisine le plus possible sans glucides, nous nous permettons d’en consommer dans l’alcool.
Je prends de l’avance en prévision des fêtes de Noël. Avant-hier, j’ai fabriqué de la pâte à biscuits au pain d’épice. Pour obtenir une saveur significative, j’ai utilisé de la racine de gingembre râpée à la place de la poudre, et j’ai opté pour du poivre de cayenne en bonus. La recette suggère d’étendre la pâte avec un rouleau, après l’avoir réfrigérée au moins trois heures, et de la tailler avec des emporte-pièces. Si les emporte-pièces représentent des petits bonhommes, on peut les décorer avec un mélange d’eau et de sucre à glacer. Ça prend une douille, par exemple, pour la décoration. On peut ainsi mettre des colliers de perles aux biscuits féminins, ou encore des cols claudine, et des moustaches aux biscuits masculins, ou encore des cravates. Comme l’orientation sexuelle est moins cloisonnée qu’autrefois, on peut aussi décorer un même biscuit avec un collier de perles et une moustache, ou un col claudine et une cravate. Plus on décore le biscuit, cependant, plus il est sucré.

