Jour 528

pate-2Je commence à me sentir dans l’esprit des fêtes. C’est à cause de mon mari qui nous prépare des Bloody Caesar en apéro. Je me rappelle qu’en 2016, la particularité alcoolisée de notre temps des fêtes avait lieu au moment du digestif, nous buvions chacun une Chartreuse. En 2017 nous étions plus tranquilles parce que respectant notre diète cétogène. En 2018, alors que je cuisine le plus possible sans glucides, nous nous permettons d’en consommer dans l’alcool.
Mes recettes, aussi, me mettent dans l’esprit des fêtes. J’ai dû différer d’une journée le moment de faire le pâté de foie, car il faut d’abord faire tremper le foie dans du lait pendant huit heures au réfrigérateur, selon ma recette. Ce n’est que ce matin que je me suis lancée dans l’aventure, après bien plus que huit heures de trempage, le triple, en fait, vingt-quatre heures. Comme j’ai l’art de me casser la tête avec des questions insolubles, j’ai passé ces vingt-quatre heures à me demander si je ne devrais pas ajouter de la gélatine à la recette. Me plongeant, inexorablement, dans mon passé, je me suis rappelé que l’amoureux de mon jeune temps avait fait du pâté de foie maison, à un Noël, or le pâté s’était avéré, quoique délicieux, beaucoup trop mou. Il se mangeait mieux à la cuiller que tartiné sur un craquelin. Si j’ajoute de la gélatine, me suis-je aussi demandé, comment savoir quelle est la quantité requise en fonction de la quantité de pâté obtenue ? Et quel doit être le rapport de la solution ? Une cuillerée à thé, ou à table, pour un quart de tasse, ou une demi-tasse d’eau froide ? Ou tiède ?
Toutes les réponses me sont venues ce matin. J’ai passé plus d’une heure à essayer de broyer puis malaxer la mixture : autrement dit, nul besoin de gélatine, le mélange est déjà très solide. Mon fidèle mélangeur électrique Sunbeam commençait à avoir son voyage. Il a fallu que je retire la moitié de la mixture de son contenant de verre, et que j’ajoute du liquide dans chaque moitié résultante. J’ai ajouté autant d’alcool, du whisky, que d’eau. Cela dit, à la fin de l’exercice, n’ayant plus la concentration nécessaire, et ayant mal au bras à force de remuer le mélange à la cuiller de bois entre deux pulsions de l’appareil en sélectionnant la puissance la plus élevée, j’ai ajouté trop d’eau. Il en a résulté un mélange trop mou, comme celui de mon amoureux il y a quarante ans. Pour l’épaissir, j’ai ajouté des noix de Grenoble, puis tant qu’à faire, et cela n’a rien à voir avec la consistance du pâté, une gousse d’ail. Et pas de gélatine !
Finalement, ce n’est qu’au moment de manger le pâté, le 25 au soir, que je découvrirai si c’est bon ou pas. Le mélange sera servi avec mes sablés salés au pesto. Ça aussi, je saurai seulement le 25 au soir si c’est bon ou pas. Je pourrais tricher et manger des deux, pâté et sablés, avant le 25. J’imagine qu’il y a une part de moi qui aime entretenir le suspense.

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Jour 529

biscuitsEmportePièceJe prends de l’avance en prévision des fêtes de Noël. Avant-hier, j’ai fabriqué de la pâte à biscuits au pain d’épice. Pour obtenir une saveur significative, j’ai utilisé de la racine de gingembre râpée à la place de la poudre, et j’ai opté pour du poivre de cayenne en bonus. La recette suggère d’étendre la pâte avec un rouleau, après l’avoir réfrigérée au moins trois heures, et de la tailler avec des emporte-pièces. Si les emporte-pièces représentent des petits bonhommes, on peut les décorer avec un mélange d’eau et de sucre à glacer. Ça prend une douille, par exemple, pour la décoration. On peut ainsi mettre des colliers de perles aux biscuits féminins, ou encore des cols claudine, et des moustaches aux biscuits masculins, ou encore des cravates. Comme l’orientation sexuelle est moins cloisonnée qu’autrefois, on peut aussi décorer un même biscuit avec un collier de perles et une moustache, ou un col claudine et une cravate. Plus on décore le biscuit, cependant, plus il est sucré.
Me connaissant, je sais que je n’aurai pas la patience de me lancer dans la taille, au moyen d’emporte-pièces, de la pâte aplatie au rouleau. Je l’aurais si Emmanuelle me le demandait. Mais toute seule je ne l’ai pas. Alors j’ai façonné la pâte en forme de quatre gros boudins, je les ai mis chacun sous pellicule plastique, et je les ai congelés. Je vais me contenter, quand Noël sera à nos portes, de décongeler les boudins, de les trancher, et cela va donner des biscuits en forme de rondelles. Des biscuits comme des tranches de salami.
Ma cousine m’a appelée hier et nous avons convenu, toujours en prévision du souper de Noël, de faire des beignes. Nous allons utiliser la recette de ma grand-mère Yvette, écrite de sa main. Bibi, la détentrice de la recette, notre archiviste familiale, voulait la retranscrire et me la donner, mais je lui ai dit que j’allais plutôt la photographier avec mon téléphone cellulaire, histoire de conserver en souvenir et la recette et la graphie de ma marraine, car Yvette était ma marraine.
Donc, je peux déjà compter sur des biscuits déjà préparés, et compter éventuellement sur des beignes qui seraient confectionnés peut-être la semaine prochaine.
Hier, je me suis laissé tenter par des sablés salés au pesto. À la SAQ de Val d’Or, lorsque nous y sommes allés il y a quelques jours, le caissier nous a donné une revue dans laquelle se trouvent des recettes de Noël et les vins qui accompagnent merveilleusement ces recettes. Comme j’ai déposé la revue, avec d’autres, à proximité de la cuvette, dans la salle de bains du bas, celle où il fait sombre et où se trouve ma toile qui nous observe pendant les quelques minutes d’intimité que l’on s’accorde dans une journée, il était à peu près écrit dans le ciel que j’allais consulter ces recettes et avoir envie de les essayer. Au moment où j’écris ces lignes, non seulement quatre gros boudins de pâte à biscuits sont au congélateur, mais aussi trois pavés de pâte de sablés salés tirés de ladite revue.
Au moment où j’écris ces lignes, en outre, des fèves au lard façon Denauzier sont en train de cuire dans la mijoteuse.
Je vais tenter demain une recette de pâté de foie de volaille au porto, qui serait idéale, d’après la même revue, sur les sablés salés. Je pense qu’un tel pâté se congèle mal, alors si la recette nous séduit, il faudra prévoir la préparer à quelques jours du souper de Noël.

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Jour 530

noirBlancGel

Petit format 8" X 8".

Hier matin, jour gris, je me suis lancée dans la préparation d’un pot-au-feu. Il a mijoté toute la journée. Nous l’avons mangé chez belle-maman, au souper. C’est très pratique. Nous sortons de la maison en transportant la mijoteuse au complet, pas seulement la cocotte intérieure qui serait trop chaude et nous brûlerait les mains. Nous déposons la mijoteuse sur la banquette arrière du véhicule. J’écris au nous, mais c’est mon mari qui transporte l’engin, quand même assez lourd. Nous arrivons chez belle-maman, nous déposons la mijoteuse sur le comptoir de sa cuisine, nous prenons le temps de siroter une coupe de vin dans la partie salon de son logement, en regardant la télévision. Puis, nous nous dirigeons à la table, cela nécessite environ dix pas, et nous servons le repas directement de la mijoteuse aux assiettes. J’écris au nous, mais c’est moi qui sers le repas. Pas besoin de rien réchauffer, c’est déjà prêt à être savouré. Après le repas, nous retournons au canapé et regardons encore un peu la télévision. Nous quittons aux alentours de neuf heures. À travers tout ça, bien entendu, nous parlons de tout et de rien.
J’adore ça. Je vis à travers ma belle-mère les visites que je n’ai jamais faites à ma mère. Je suis très à l’aise quand je suis chez elle, je fouille dans les armoires et dans le réfrigérateur. Je pense que cela surprend un peu mon mari, mais ma belle-mère m’encourage à fouiller tant que je veux. Je vis peut-être même, chez ma belle-maman, les visites que je ne peux plus faire à mon père. Chez mon père, une chose est sûre, j’étais à l’aise en masse.
À notre retour à la maison, j’ai commencé à couvrir, avec un crayon gel blanc, les plis qui se sont formés sur la toile ci-dessus. Il faut savoir que la toile est couverte de papier imprimé –les sempiternelles serviettes de table que j’utilise à toutes les sauces. Or, le papier plisse sous les coups de pinceau lors de l’application du polymère. Le polymère, sous forme liquide, est nécessaire pour faire adhérer le papier au canevas.
Par-dessus l’imprimé des serviettes de table, c’est une autre chose qu’il faut savoir, j’ai appliqué à la spatule de la couleur blanche, jaune indien et violette.

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Dans le phénomène de téléportation que j’ai connu, sans bien sûr savoir que je le connaîtrais, la chute était au centre, sur ma petite toile de 8" X 8", et non à droite. 

Donc, hier, de retour de chez ma belle-mère, confortablement installée sur notre canapé, pendant que mon mari écoutait la télévision, je tenais la toile de près, de la main gauche, pour couvrir les plis de gel blanc. Au bout d’un moment, et nous atteignons ici le climax de mon récit, je me suis sentie aspirée. Les masses de couleur violette et celles de couleur ocre m’ont attirée et donné l’impression que je pénétrais dans un canyon où coulait une importante chute d’eau, dans le vacarme qu’une telle chute peut créer. En d’autres mots, bien qu’assise et immobile, et le temps d’un bref instant, j’ai visité le Colorado sous le seul effet des masses que je fixais.
Cela m’incite à penser que les lignes blanches et noires créent de l’interférence et nuisent au phénomène de l’aspiration, mais maintenant qu’elles sont tracées, ce serait un aria de les effacer…

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Jour 531

Initialement intitulée Fenestrée

Sur un bariolage de jaune en couche initiale, j’ai tracé des fenêtres et un mur de briques bleutées retenues par un mortier de terre cuite. Mur et fenêtres et lumière jaune de l’intérieur sont dorénavant couverts de ce que j’ai nommé des spaghettis. En fait, tagliatelles serait plus juste que spaghettis.

Lorsque je revois ma vie en gros, lorsque je m’entends en raconter des épisodes –quand je vivais à Aix, par exemple, ou à Paris; quand je travaillais les premières années à l’université et que c’était passionnant; quand j’ai rencontré le père de ma fille, quand je suis tombée enceinte, et tous ces autres épisodes encore– je ne décortique pas dans le détail les choses que je regrette d’avoir faites. Je ne m’accroche pas dans les fleurs du tapis. Je ne gratte pas les poux. Je raconte en gros, je dresse un portrait sommaire, je reste dans les généralités. Aussi, quand Estelle, pour se situer, m’a demandé : « L’avenue de Turin, c’est près de la Place de l’Europe ? », je me suis contentée de lui répondre par l’affirmative, sans lui mentionner que l’humidité dans ma chambre de bonne, en hiver, y était excessive, ou que l’ascension des marches des six étages se faisait dans la pénible odeur des pipis de chats !
Avec mes toiles, c’est un peu pareil. Quand je les regarde sans porter mes lunettes, quand je les regarde dans un endroit qui est mal éclairé, je les trouve plus belles que lorsque j’ai mes lunettes et que la toile est au grand jour. Sans lunettes, et/ou sans beaucoup de lumière, la toile ne me confronte pas à mes coups de pinceau maladroits, à ma technique défaillante. Quand l’imagination se met de la partie, en outre, parce que telle partie plus sombre de la toile n’est pas discernable dans la pénombre et que, malgré moi, j’essaie de supposer à l’ensemble du sujet une représentation qui existe dans la réalité, c’est encore mieux. Je donne un exemple pour clarifier mon jargon approximatif. Récemment, j’ai peint une vache couverte de belles taches turquoises. J’ai suspendu la toile dans un corridor qui est rarement éclairé. Quand je passe devant la toile, peut-être sous l’effet de mon propre mouvement, ajouté au mauvais éclairage, je ne vois pas une vache, mais la coupole ouvragée d’une église russe. Si, si.
Tout cela pour annoncer aujourd’hui que je commence à aimer les spaghettis qui sont suspendus dans la salle de bains qui manque de lumière. Comme il y a quatre toiles bariolées sur ma table de travail, en ce moment, qui attendent que je les couvre d’un sujet quelconque, figuratif ou abstrait, je me demande si je n’ai pas envie de faire une série inspirée des pâtes alimentaires. Je pense aux macaronis, qui sont assez larges lorsque cuits et en forme de coude arrondi.

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Jour 532

statue

La preuve que je connais mal la Capitale nationale que j’ai habitée pendant neuf ans : je me demande quel est le personnage qui surplombe le quartier Petit Champlain, à proximité des canons, visible sur son socle à travers les branches des arbres dénudés ? La preuve que mon mari connait bien la ville, même s’il ne l’a jamais habitée : c’est Louis Hébert, m’a-t-il dit, en réponse à ma question, très approximativement formulée, au demeurant.

J’ai fait la route avec mon mari pour me rendre à Québec. Nous aurions pu faire la route chacun dans nos véhicules car nous partions pour la même destination le même jour, mais Denauzier devait revenir à la maison un jour avant moi. Il se déplaçait pour affaires, et moi pour l’amitié. Comme il neigeait et que les routes étaient incertaines, nous avons fait le voyage ensemble, finalement, et convenu que je reviendrais en autobus. Une fois à Québec, Denauzier est allé dîner avec un client pendant que j’ai flâné et lunché dans le quartier du Petit Champlain. Ensuite, nous nous sommes retrouvés et avons marché sur les Plaines jusqu’à ce qu’il soit l’heure d’arriver chez mon amie. La section marche sur les Plaines de notre court périple n’a pas été une réussite parce qu’il y a des travaux de préparation d’un anneau de glace à proximité du musée, de la circulation bruyante comme c’est pas possible sur le boulevard Laurier, et du bruit aussi en provenance du port sur le côté des Plaines opposé à celui du boulevard Laurier.
En cours de route, nous rendant chez mon amie, j’ai voulu arrêter à la SAQ pour acheter du vin. Or, à chaque fois que nous en voyions une, il était trop tard pour tourner, pour changer de voie, ou encore il y avait trop de circulation, alors nous avons fini par nous rendre à la SAQ de la rue Notre-Dame, non loin du boulevard Chauveau Ouest. Mon mari a profité de mon absence pour lire ses courriels en m’attendant et organiser ses autres déplacements. J’ai hésité entre un blanc, ou un rouge, ou du porto, et comme, en vieillissant, je suis de plus en plus incapable de décider quoi que ce soit, de trancher, j’ai acheté une bouteille de chaque : Sablette, Antu, Cabral Tawny. Je suis arrivée à la caisse, j’ai payé. Pendant que je fouillais dans mon portefeuille à la recherche de ma carte de débit, je sentais que le caissier me fixait du regard.
– Il me semble que je vous connais, m’a-t-il dit.
– Ah bon ?, ai-je répondu, convaincue que c’était impossible puisque c’était la première fois de ma vie de sexagénaire que je mettais les pieds dans les environs du boulevard Chauveau.
– Vous ne vous appelez pas Lynda ?, m’a-t-il demandé.
– Oui, ai-je répondu, en étant certaine qu’il ne s’agissait pas de la bonne.
Il va me demander si je ne suis pas Lynda Lefebvre, ai-je pensé, et il sera déçu que je lui dise que ce n’est pas moi.
– Je ne me rappelle pas de votre nom de famille, a-t-il ajouté, contredisant en cela ma supposition, mais nous avons étudié ensemble au Conservatoire. Je suis pas mal certain de ne pas me tromper.
– Incroyable !, me suis-je exclamée, tout en ne sachant pas à qui je m’adressais parce que je ne reconnaissais pas, en l’homme qui me faisait face, l’étudiant en fin d’adolescence que j’avais côtoyé.
– François, a-t-il dit, percussionniste.
– Incroyable !, ai-je répété. Bien sûr ! Je me rappelle très bien !
J’avais les bras chargés de mes bouteilles, des clients attendaient leur tour de payer, alors nous n’avons échangé que quelques mots. Je me suis dit que je proposerais à Estelle d’aller acheter avec elle d’autres bouteilles de vin pour piquer une petite jasette avec le caissier percussionniste, mais le temps nous a manqué.

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Jour 533

mettreSesBottes

« Que fais-tu Lynda » ?, m’a demandé le mari de mon amie. « Bien, je mets mes bottes ! », ai-je répondu.

J’étais chez mon amie Estelle à Québec ces deux derniers jours. C’est la raison pour laquelle je n’ai pas écrit, je n’avais pas apporté mon ordinateur. Elle habite la ville de Québec depuis qu’il y a eu des fusions municipales. Avant, elle habitait, à la même adresse et dans la même maison, la municipalité de l’Ancienne-Lorette, non loin du boulevard Chauveau Ouest, pour ceux qui connaissent le coin.
Dès qu’on quitte son quartier domiciliaire, on est frappé par le nombre de tours d’habitation qui sont en construction.
– Wow !, ai-je dit à mon amie, ça va faire du monde à messe quand les tours seront habitées !
– Et tout ce beau monde risque de s’abonner à mon gym qui est juste à côté, a-t-elle déploré.
C’est à cet endroit, le gym, que nous nous rendions, et effectivement il est situé juste en face des futurs condos, de l’autre côté de la rue.
Quand je vais chez mes amies, j’aime vivre comme elles. Chez Thrissa à McKellar, je fais du yoga car elle est prof de yoga. Chez Estelle à Québec, je fais de l’exercice sur des machines car elle fait de l’exercice sur des machines trois fois par semaine. Pour perdre du poids et se maintenir en forme.
Comme le dit Michel Drucker, se maintenir en forme, ça requiert du temps. Ainsi, nous avons fait du tapis exerciseur, de la bicyclette stationnaire, de l’elliptique et des escaliers dans un premier temps. Des longueurs de piscine dans un deuxième temps. Du jacuzzi, du sauna et du bain vapeur dans un troisième temps, ça c’est la partie détente. En tout, entre le moment où nous avons quitté la maison et celui où nous sommes revenues, il s’est écoulé trois heures et demie.
Pendant la partie détente, j’avais mon amie pour moi toute seule, en ce sens que nous avons placoté. On ne se raconte guère nos vies quand on marche comme des bonnes sur un tapis, d’autant que mon amie avait des écouteurs dans les oreilles. À la maison, bien sûr, nous avons placoté en masse, mais différemment car nous étions trois avec son mari.
Je détonnais un peu, au gym, sur le plan de mon habillement. Je portais un pantalon court et un t-shirt en coton blanc, alors que toutes les femmes autour de moi portaient des leggings de sport et des hauts stretch plutôt sexy, incluant mon amie. Je me suis fait penser à l’adolescente que j’étais lorsque je skiais au Mont d’Ailleboust à Ste-Béatrix et que j’étais la seule à porter un pantalon de ski en nylon de couleur unie, quand la mode était au motif à carreaux tous plus colorés les uns que les autres.
Les temps changent, autrement dit, et se ressemblent tous !

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Jour 534

avecBlanc

Version 2 : avec taches blanches.

Lorsque j’ai découvert hier que Bibi me suivait sur le trottoir, je sortais du magasin Cadrimage où j’ai mes habitudes. Ces derniers temps, j’y vais presque à chaque semaine. Je m’y suis acheté deux crayons gel dans le but de couvrir de blanc, ici et là, les espaces fermés qui se sont formés au hasard des croisements de mes lignes spaghettis.
J’y ai travaillé cet après-midi, tout en étant au téléphone avec mon frère Les pattes. Pour une fois, je l’ai laissé me parler de tout son soûl, sans l’interrompre au bout de cinq minutes comme je le fais tout le temps pour mettre fin à notre conversation. Je couvrais les petites masses de la main droite, pendant qu’il me parlait. Et je tenais mon cellulaire de la main gauche. Constatant, au bout d’une heure, que mon frère ne semblait pas même s’approcher d’un sensation de satiété, je lui ai suggéré qu’on se rappelle plus tard, un autre jour. Je commençais à avoir la main gauche engourdie à force de tenir mon avant-bras à la verticale.
M’être écoutée, je me serais inventé un système : toutes les masses contenues dans les boucles auraient été disons rouges; les masses à la forme carrée ou rectangulaire auraient été jaunes; les masses de moins d’un centimètre carré auraient été orangées; et j’aurais été capable, avec mon crayon blanc, d’aller jusqu’à tracer une ligne au centre de chacune de ces petites surfaces pour leur donner un air de parenté. M’être écoutée, en outre, j’aurais appliqué le blanc consciencieusement, alors que pour me secouer, je me suis obligée à l’appliquer de manière négligée, hachurée, vite fait.
En ce sens, mon frère m’a rendu service car le fait d’entretenir une conversation n’était pas propice à la concentration, au classement et à la sélection des formes.
J’ai l’impression que cette toile est masculine, peut-être est-ce à cause des couleurs foncées et des traits relativement larges de mes spaghettis ?
Je ne sais pas ce qu’elle gagne en contenant dorénavant du blanc.
Pour l’instant, elle est suspendue au mur dans la salle de bains du rez-de-chaussée, un endroit mal éclairé. Elle nous observe lorsque nous soulageons notre corps des besoins ultimes qu’il nous impose.

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