Jour 493

arttranquille

Avec un Oumf! de jeunesse

J’ai retouché récemment cette peinture faite il y a dix ans. Une espèce de tapisserie tranquille. Je lui ai donné un petit oumf! de jeunesse en rehaussant les formes çà et là d’un trait de crayon gel blanc. Encore une fois, ça ne paraît pas tellement sur la photo. J’ai fait cette toile au chalet de St-Alphonse, du temps que j’y habitais avec François. Il venait de recevoir ses traitements de radiothérapie et essayait de se refaire des forces. Nous avions eu un printemps hâtif et je m’étais installée pour peindre dehors au soleil quelques jours de suite, profitant que les bibittes ne soient pas encore arrivées.
Puis, par je ne sais quel enchaînement d’événements, la toile s’est retrouvée dans la chambre à coucher de papa, à Joliette où il habitait à côté de chez Bibi. Il y avait sur le mur la toile installée à la verticale, rien d’autre autour, et juste en-dessous de la toile, le lit simple de papa, couvert d’une couverture de laine à motif à carreaux dans lesquels prédominait le noir. C’était très zen, les aménagements intérieurs chez papa, épuré, minimaliste. On avait l’impression d’entrer dans la chambre d’un moine. Papa est en CHSLD depuis plus d’un an maintenant et j’ai récupéré ma tapisserie tranquille.
Ce samedi, nous avons un souper les quatre enfants seulement, à savoir Swiff, les Pattes, moi et Bibi. Je me nomme avant de nommer Bibi, même si ce n’est pas poli, dans l’idée de respecter l’ordre des naissances, du plus jeune à la plus vieille. C’est mon frère les Pattes qui a initié cet événement. Nous avons eu une première édition de ce souper là où il habitait il y a deux ans, puis une deuxième édition l’an dernier là où il habitait –qui n’était pas le même endroit que l’année d’avant–, et cette année nous allons nous retrouver pour la troisième édition là où il vient d’aménager. Lors de la deuxième édition, pour ceux qui s’en souviennent –bien que ce soit impossible tellement c’est anodin, sans intérêt et perdu dans un tas d’innombrables autres anecdotes–, j’avais apporté un pudding à base de caroube et de graines de chia et Bibi, regardant le dessert, avait dit qu’elle n’était pas capable de se mettre ça dans la bouche et Swiff en avait profité pour dire Moi non plus ! C’est ici, au Jour 692.
Comme il n’est pas cuisinier, les Pattes va nous servir des brochettes achetées déjà marinées, m’a-t-il dit. Comme il n’est pas cuisinier (bis) et que ce sera, le lendemain de notre rencontre, l’anniversaire de Bibi, je vais apporter tout ce qu’il faut pour faire chez lui un gâteau en après-midi, avant l’arrivée de Swiff et de Bibi. Je vais aussi lui apporter une plante ou deux, car quand il déménage il laisse derrière lui les plantes que je lui donne. Mais surtout, pour revenir sur le thème de mes toiles illustres, je vais lui apporter la toile tapisserie qui était chez papa. Quand on arrive chez lui, dans le hall, un pan de mur offre sa surface, à côté de la porte d’entrée de son appartement, et il me semble que, suspendue à cet endroit, ma toile pourrait égayer le hall. Ça voudrait dire qu’elle serait suspendue dans un endroit public, à l’extérieur de son appartement, où seul circule cependant un public restreint. Quelqu’un de son édifice pourrait-il s’insurger qu’une telle toile soit à la vue ? Ça m’étonnerait. Quelqu’un de son édifice, dans le cas contraire, pourrait-il être séduit au point de voler la toile et de la cacher chez lui ? Ça m’étonnerait encore plus.

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Jour 494

chezchouchou

La tempête du 20 janvier 2019, vue de la fenêtre chez chouchou.

Avant même le départ de mon mari, je suis allée chercher la toile suspendue au mur et l’ai couchée à plat sur la table, en prévision de m’y mettre sans tarder.
J’ai commencé par tracer les tiges avec un vert vivifiant, en les dotant d’angles aigus fort improbables, pour faire changement de la prééminence des rondeurs. J’ai ensuite dessiné une feuille de plante imaginaire sur un bout de papier, j’ai découpé mon dessin avec des ciseaux, et j’ai tracé le contour du dessin avec un crayon feutre partout où je voulais qu’il y ait des feuilles sur la toile. Comme ça, mes feuilles sont toutes pareilles. J’ai couvert d’une autre sorte de vert la surface de chaque feuille et décoré celles-ci avec des lignes tracées au crayon gel, avec des points gros comme une tête d’épingle, et avec des morceaux de serviettes de table déposés sur l’acrylique encore humide. J’ai passé les heures consacrées à l’enjolivure de mes feuilles à me dire que j’étais bizarrement constituée, puisque de loin on n’allait rien voir des lignes fines et des points minuscules. Je ne me suis pas arrêtée de les tracer pour autant.
Dans l’intervalle, il s’est mis à faire très froid et je devais ne pas oublier d’alimenter le foyer pour ne pas geler. J’ai travaillé intensément le mardi soir, et le mercredi toute la journée et toute la soirée. Puis encore le jeudi matin, jusqu’à ce que je me rende compte qu’il était rendu 10:30 et que j’étais en retard pour aller chercher tantine. Il s’en est suivi un parcours pour aller chez elle au cours duquel j’ai roulé trop vite, et un parcours avec elle pour aller nourrir papa au cours duquel, m’a-t-elle dit, j’ai roulé en cowboy.
Le jeudi en fin d’après-midi après mes quelques heures passées avec tantine, tiges et feuilles existaient sur la toile dans le vide, si on peut dire, sans vase. Encore ici, j’ai procédé au moyen d’un dessin sur un papier plié en deux. J’ai dessiné une moitié de vase sur la double épaisseur de papier, et une fois celui-ci déplié, j’ai obtenu un vase aux deux moitiés identiques. Comme on nous apprend à l’école primaire dans les cours d’arts plastiques. J’ai tracé le contour du vase avec le crayon feutre sur la toile, et j’ai ensuite rempli la surface délimitée par ce contour en appliquant de l’acrylique avec mes doigts à toute vitesse, sans me préoccuper des couleurs. Pourquoi à toute vitesse ? Parce que m’être posé la moindre question, à propos des couleurs ou de l’éventualité d’un motif, je serais encore en train de me casser la tête.
Maintenant, si j’en étais capable, j’aimerais mettre une table ronde sous le vase, mais j’ai peur de tout gâcher parce que je ne maîtrise pas la perspective, d’une part, et que cela risque, d’autre part, de cacher le nombre total de mes masses, 2 665, qui apparaît en bas de la toile. Mon mari, à qui j’ai expliqué les difficultés que j’ai rencontrées –et qui est très patient– m’a suggéré de me pratiquer sur un papier en faisant des croquis pour obtenir une surface de table qui ne donne pas l’impression que le vase va glisser et tomber.
J’écris cette démarche beaucoup trop longue même si je sais qu’elle est sans intérêt pour mes lecteurs. Heureusement, j’ai sauté de grands bouts qui auraient rendu mon texte encore plus ennuyant, les avoir détaillés. Ce qu’il faut retenir finalement, et cela ne tient qu’en une phrase, c’est que mes projets prennent du temps à aboutir, il a fallu un an et demi dans le cas qui nous occupe aujourd’hui.
Au moment où j’écris ce texte, une nouvelle toile, de même format, m’attend sur la même table. Je vais la couvrir de tous mes restants d’acrylique –qui ont servi pour La force du nombre— et démarrer mon travail sur un fond coloré, comme je le fais tout le temps, et non sur une toile blanche. Je vais essayer de toutes mes forces de ne pas me lancer dans des minuties qui n’en finissent plus.
Un dernier mot par rapport à tantine : après avoir nourri papa, nous sommes allées acheter du poulet au comptoir de Joliette BBQ, trois choix du chef en boîtes, que nous avons mangé chez mon frère. Sur cette courte distance roulée pas vite dans la circulation de la ville, tantine a encore eu mal au cœur, d’où il ressort, je pense, qu’elle n’a pas eu mal au cœur à cause de ma conduite, mais parce qu’elle était trop affamée. Je terminerai, pour appuyer mes dires, en mentionnant que de chez mon frère à chez elle, alors qu’elle avait encore le ventre plein, elle a parlé comme une bonne dans la voiture, sans inconfort aucun.

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Jour 495

forcedunombre

La force du nombre, 53"X30", acrylique, crayons gel, papier.

Il y a 2 665 petites masses jaunes qui couvrent cette toile, toutes numérotées. Elles constituent l’arrière-plan en forme de cercles. La toile est suspendue au mur le long de l’escalier qui mène aux chambres à coucher. C’était en mai 2017 et d’ailleurs, à cette époque, j’ai mis en ligne un détail de cette toile, au Jour 854. Je la trouvais fade, ainsi couverte de son seul effet mosaïque. Je me suis longtemps demandé qu’est-ce que je voulais mettre à l’avant-plan.
Dans un premier essai effectué quelques mois plus tard, j’ai couvert le centre de la toile de taches noires protéiformes. Drôle d’idée, le noir. C’est ça le problème avec moi, je ne suis pas capable d’imaginer l’effet produit par un ajout sur une toile tant que je ne l’ai pas essayé. Je n’ai pas tardé à camoufler le noir par du violet, du sarcelle et du blanc, comme on peut le voir ci-contre. Ces trois couleurs ont l’avantage de créer de la vie. La toile a alors vécu dans la rencontre insipide d’un arrière-plan mosaïque et d’un avant-plan tricolore qui donnait l’impression d’être abandonné à lui-même.
Un soir que j’étais seule à la maison et que je cherchais à améliorer le pauvre sort de ma création, j’ai ajouté les cercles rouges qui forment une sorte d’essaim encore visible sur la photo. J’ai aussi fait d’autres essais, à d’autres moments, en parsemant la surface d’un effet tampon de la grosseur d’une bille qui n’est plus guère visible. Je pense que j’ai utilisé des boules de ouate pour obtenir cet effet. J’ai aussi collé du papier de soie sur lequel sont imprimés des flacons de parfum. Ces tentatives n’ont rien donné d’autre qu’une toile qui n’allait nulle part, couverte d’approches hétéroclites.
J’étais à la recherche d’une cohésion que je ne trouvais pas.
Puis, la semaine dernière, alors que Denauzier était à la veille de se rendre à Calgary, j’ai levé la tête en direction de la toile. Je pense que je me rendais au sous-sol, mettre du linge dans la machine à laver, et en cours de trajet mon regard s’est posé une microseconde sur la toile. C’est alors que je me suis demandé pourquoi je n’avais pas pensé à la couvrir d’un vase rempli de tiges vertes, décorées de feuilles étroites et élancées. Tout cela, le vase, les tiges vertes, les feuilles élancées, s’est imposé à mon esprit de manière très claire.

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Jour 496

Tantine et moi formons une bonne équipe en ce que nous sommes liées par un point commun : l’insensibilité à notre corps quand les circonstances ne tolèrent aucune défaillance. Je donne un exemple en remontant le temps. Nous sommes ce matin, je suis en train de peindre, je regarde ma montre, dix heures trente. Mince ! Je suis à nouveau, encore, une fois de plus, éternellement, en retard. J’appelle tantine, car le jeudi est le jour J réservé à tantine.
– Tantine, lui dis-je en parlant fort au téléphone parce qu’elle n’entend pas bien, je vais être en retard.
– Ah bon ! À quelle heure vas-tu arriver ? Tu m’avais dit onze heures moins quart.
– Je vais être chez toi à onze heures.
– Très bien, belle nièce, je t’attends.
Onze heures n’était pas réaliste, mais il faut parfois se fixer des objectifs irréalistes pour atteindre un semblant d’efficacité. Il aurait fallu que je réponde onze heures et quart, mais je ne voulais même pas m’entendre prononcer cette heure, car cela aurait signifié que nous serions en retard pour aller nourrir papa.
Habituellement, je nourris papa en compagnie des Pattes le mercredi soir. Mais cette semaine c’était spécial, je l’ai nourri ce midi jeudi en compagnie de tantine.
J’ai fait comme hier lorsque j’ai décidé d’aller marcher, mais en exagérant encore plus : au lieu de m’accorder quinze minutes de préparation, je m’en suis accordé cinq. J’ai donc sauté l’étape du lavage du visage et du crémage, mais ce n’était pas assez pour que je sois dans ma voiture en cinq minutes. J’y étais à dix heures cinquante-sept, selon l’horloge de mon tableau de bord.
– L’horloge a certainement de l’avance, me suis-je dit pour m’encourager.
J’ai voulu vérifier quelle heure il était sur ma montre bracelet, mais je me suis ravisée, cela allait me faire perdre du temps. J’ai roulé trop vite et dangereusement, j’ai même freiné dans une côte dans un tournant, et cela m’a fait perdre la maîtrise de mon véhicule pendant quelques secondes.
– C’est malin, me suis-je dit en me trouvant bien cocotte, une fois passées la frousse et la grosse chaleur qui vient avec.
Arrivée chez tantine, je me suis empressée de lui dire que nous étions en retard, en voulant l’inciter à cesser de caresser sa chienne et à se lever de son La-Z-Boy.
– Tu veux dire que tu es en retard, moi je ne le suis pas, a-t-elle répliqué.
– Tu as raison, mais dépêchons-nous quand même.
J’ai écourté le plus possible les exclamations sur le bel hiver que nous avons et sur la chance que nous avons d’habiter au Québec dans la nature si généreuse. Ce sont les exclamations habituelles de tantine dès qu’elle met le pied dehors. J’ai démarré sans tarder et j’ai roulé encore une fois un peu vite pour nous conduire à Joliette, mais pas si vite que ça, et la chaussée était sèche, contrairement à l’endroit où j’ai perdu la maîtrise de mon véhicule qui offrait une surface glacée. Il a fallu que je tournaille un peu pour dénicher une place de stationnement, qui s’est trouvée ne pas être à proximité du CHSLD.
– J’aurais dû déposer tantine devant l’édifice, me suis-je dit en déplorant ne pas y avoir pensé.
Quand nous nous sommes enfin immobilisées, tantine a été la première à sortir pour vomir en s’appuyant d’une main sur la portière tellement elle était chancelante !
– Tu n’es pas si cowboy d’habitude !, s’est-elle exclamée.
– Pardonne-moi, tantine, j’ai conduit trop vite, je suis désolée !
À ce moment précis de notre aventure, j’ai voulu ralentir le rythme, quitte à ne pas aller nourrir papa, ou à nous y rendre ne serait-ce que pour le dessert. Mais tantine n’écoute pas son corps, c’est mon affirmation de départ, alors hoquetant et tentant de reprendre son souffle, elle m’a dit de me dépêcher car il était presque midi.
Bien entendu, je nous ai épargné la montée des cinq étages par les escaliers. Nous avons pris l’ascenseur et sommes arrivées sur l’étage en même temps que les plateaux des repas.

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Jour 497

Je dois dire qu’Emmanuelle était pas mal frigorifiée, lorsque nous nous sommes blotties sous les couvertures dans son grand lit. Je suis une mère impitoyable, je ne permets pas aux détails, aux considérations de second ordre, aux besoins du corps, de saboter l’enthousiasme et l’aventure.
– Maman, est-ce que tu vas dormir avec ta fille ?, m’a demandé ma fille ce même soir, ou plutôt en ce début de nuit.
– Non, ai-je répondu, je voudrais tester la sensation que donnent les draps de flanelle, dans le lit de la chambre « des invités ».
Et, comme pour l’autobus 51 que nous n’avons pas pris, je n’ai pas testé l’effet que procurent les draps de flanelle, ce sera pour la prochaine fois.
Le lendemain dimanche, j’ai passé pas mal de temps à essayer de placer dans le portefeuille que m’a donné Bibi les cartes que je possède, en fonction de leur importance. Les plus importantes sont ma carte de débit que j’utilise à toutes les sauces, et ma carte de points Métro. Après, je me suis cassé la tête avec les cartes de crédit que j’utilise rarement, mes cartes d’hôpital, mes autres cartes de fidélité, ma carte du Musée d’art contemporain –qui est la plus belle–, ma carte de la FADOQ, etc. J’ai aussi voulu m’appliquer du vernis à ongles, comme le faisait chouchou à côté de moi pendant qu’elle étudiait, mais j’ai laissé tomber.
– Maman, m’a dit Emma au bout d’un moment, je serais prête à regarder avec toi ma lettre de motivation.
Elle désire participer à un échange universitaire et doit soumettre une lettre dans laquelle elle explique pourquoi elle est intéressée par l’expérience de l’échange –en France– et pourquoi elle se sent à la hauteur du projet. Nous y avons travaillé pendant deux heures. Pas tellement plus tard, j’ai fait la route pour revenir à la maison. D’où il ressort qu’en cette journée de dimanche, je n’ai pas fait d’exercice autre que mental.
Lundi, j’ai fait un peu plus d’exercice parce que j’ai défait le sapin de Noël.
– M’encourages-tu à défaire le sapin ?, ai-je demandé le matin à mon mari.
– Tu ne voulais pas faire ça avec ta tante ?, m’a répondu mon mari.
– Oui, mais c’est trop compliqué à organiser. Je serais prête à m’en débarrasser là, là.
Et c’est ce que j’ai fait.
Le soir, nous sommes allés manger des huîtres et du spaghetti carbonara chez nos amis. Ce fut un régal. Nous comptions nous rendre à pied, c’est à un kilomètre en montant tout le temps, mais comme à chaque fois que nous comptons nous rendre à pied quelque part, le téléphone se met à sonner et nous retient à la maison jusqu’à ce qu’il devienne pressant de prendre le véhicule pour ne pas arriver en retard.
Le lendemain mardi, qui était hier, je me suis attelée à terminer le canard derrière le vitrail, et je l’ai fini, et pour faire cela je n’ai à peu près pas bougé de la journée.
D’où il s’avère qu’il était temps, aujourd’hui mercredi, que je bouge.
Demain jeudi, je ne bougerai pas beaucoup avec tantine, sauf monter et descendre de ma voiture pour aller chez tantine, monter et descendre de ma voiture pour aller au restaurant, monter et descendre de ma voiture pour aller du restaurant au Métro qui se trouve juste de l’autre côté de la rue, puis encore monter et descendre pour aller chez tantine et transporter les sacs, puis monter et descendre pour revenir à la maison.

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Jour 498

plateau-cru-lustucru

C’était excellent.

Finalement, j’ai volé du temps au génie créateur qui habite ma personne mais qui s’y tient si bien tapi qu’il peine à en sortir. Je suis allée, pour m’exprimer plus clairement, prendre de l’air. Je me suis rendue à la pharmacie à pied pour y faire un test de coagulation du sang. Le résultat est bas, mais dans ma cible.
Il était deux heures lorsque je me suis décidée. Je me suis donné un quart d’heure pour être dehors. Je me suis lavé le visage, je l’ai crémé, je me suis habillée pour affronter les bourrasques de neige, je suis allée chercher mon sac à dos dans un fond de garde-robe, j’y ai mis mon téléphone et mon portefeuille, j’ai vérifié qu’un mouchoir se trouvait déjà dans la poche de mon manteau, et je suis partie. J’ai rebroussé chemin avant d’avoir atteint la porte : j’avais oublié mes lunettes fumées.
Me voilà dehors, marchant, fière de moi, à deux heures vingt.
Pendant que j’appliquais minutieusement du brun entre mes masses jaunes, je me suis rendu compte que je n’avais pas fait d’exercice depuis samedi dernier. Samedi dernier, je suis allée avec ma fille et d’autres membres de ma famille souper au bar à tartares le Lustucru. Nous avons excessivement profité de tout, la facture salée étant une preuve à l’appui de cette affirmation. En sortant du restaurant, j’ai demandé à Emmanuelle si elle voulait que l’on rentre à pied. C’est quand même assez loin, le restaurant étant situé sur l’avenue du Parc à la hauteur de St-Joseph, et la maison dans le quartier Monkland de N.D.G. Et il faisait très froid.
– Non, a dit ma fille, nous allons marcher, mais seulement jusqu’à ce que l’autobus 51 arrive.
Nous avons d’abord emprunté l’avenue Laurier. Je la parcours à chaque fois avec un certain ravissement parce que les souvenirs de ma vie passée viennent me rattraper devant tel et tel établissements, pour ceux qui existent encore. Puis, nous avons atteint la Côte-Sainte-Catherine et, encore là, le souvenir de l’avoir empruntée en bicyclette un soir d’été, seule, passé minuit, il y a presque quarante ans, est venu me parcourir de frissons de plaisir. Habitée par ces réminiscences, d’autant que nous sommes passées plus loin devant l’université où j’ai travaillé plus de vingt-cinq ans, je n’en ai pas moins conversé avec ma fille et nous avons marché comme des bonnes, oubliant l’autobus.
En cours de route, nous sommes tombées sur des toiles destinées à la poubelle. Je me suis dit qu’une fois arrivée à la maison, je proposerais à Emma de venir les chercher en voiture. Nous les avons inspectées et elles étaient en bon état. En fait, je ne l’ai même pas proposé à Emma. Une fois devant la maison, je ne me suis pas dirigée vers l’escalier, mais vers ma voiture.
– Que fais-tu maman ?, m’a demandé chouchou.
– On va aller ramasser les toiles avant que quelqu’un d’autre que moi ne les ramasse, ai-je répondu, sans avoir le moindre doute sur la faisabilité de mon projet à deux. En ayant l’assurance, autrement dit, que ma fille accepterait de m’accompagner.
– D’accord, a-t-elle répondu en s’installant côté passager, comme si nous n’allions pas nous engouffrer dans une voiture glacée, à une heure avancée, dans des rues partiellement bloquées par l’énorme machinerie du ramassage de la neige.
Il n’y a qu’Emmanuelle pour ne pas trouver loufoques mes idées loufoques.

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Jour 499

rideaux-ouverts-1On dirait qu’il est tombé une petite neige pendant que je dormais. Les traces du chien qui vient flairer tous les jours autour de la maison sont couvertes d’une couche de sucre granulé. J’ai dormi de minuit à dix heures ce matin, sans interruption aucune. Je ne me rappelle pas des rêves que j’ai pu avoir faits pendant mon sommeil. À mon réveil, la pièce principale où nous passons le plus clair de notre temps était plutôt fraîche, il n’y faisait que 17 degrés. C’est ça qui arrive quand on chauffe au bois, quand le mari est parti à Calgary et qu’il n’est donc pas là pour alimenter le feu aux petites heures du matin, car il se réveille tôt. Heureusement, il restait encore quelques braises et j’ai pu repartir le feu sans difficulté. Il fait d’ailleurs déjà vingt degrés et il est midi.
Nous avons une drôle de manière de chauffer la maison, cette année. Étant donné que nous avons vécu un deuxième dégât de suie causé par un mauvais fonctionnement de la fournaise à l’huile, nous ne chauffons plus à l’huile. Or, c’est l’huile qui fournit la chaleur à la nouvelle partie de la maison –où se situe la chambre à coucher–, construite il y a plus de dix ans, mais nouvelle quand même par rapport à la maison en tant que telle, construite il y a peut-être trente ans. Quand on est deux personnes sous les couvertures, il n’y a aucun problème. Mais pour m’assurer de ne pas avoir froid, étant seule, j’ai déposé une troisième couette sur le grand lit. Ça doit être pour ça que j’ai si bien dormi. Malgré que j’aie laissé les rideaux ouverts, il faisait sombre au-dessus de moi car trois couettes se faisaient compétition pour couvrir mes oreilles de même que mon champ de vision.
J’ai préparé mon environnement, hier en soirée, en prévision d’une journée intensive de peinture aujourd’hui. Je dispose de deux jours de solitude, qui seraient, dans le meilleur des mondes, deux jours de travail soutenu, mais demain est le jour J consacré à tantine. J’ai couvert la table de la salle à manger d’une nappe en plastique pour y travailler. Il fait en effet plus chaud dans la salle à manger que dans mon bureau. En ce moment, pinceaux et toile et couleurs attendent que je m’y mette. Je vais commencer par tracer des lignes brunes entre les masses jaunes de mon vase géant, pour ceux qui s’en souviennent. Ensuite, je ne sais pas ce vers quoi je vais me tourner.
Quand je travaillais à l’université, il m’arrivait de transformer mes week-ends en séances intensives de peinture. Je mangeais peu, puisque bougeant peu, et je m’en tenais au minimum pour les soins d’hygiène à apporter à ma personne. Comme si chaque minute consacrée à autre chose qu’à la pratique artistique –écriture et peinture– était une minute volée au génie créateur, comme si je ne désespérais pas d’être habitée un jour par un génie créateur de petite capacité.

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