Jour 486

abstraitement

Une fois de plus, je me confronte à un défi trop grand pour mes capacités. Je ne peux pas me contenter de couvrir une toile comme je l’ai fait ci-contre, en peu de temps, et considérer qu’elle est finie. Il faut que je lui trouve un deuxième niveau de sens, une deuxième vie, il faut que j’emprunte un parcours tortueux. Il faut que je fasse émerger, du magma de couleurs, de masses et d’imprimés, une forme de vie insoupçonnée. Je commence à avoir l’œil pour les formes de vie insoupçonnée, ayant depuis une dizaine d’années observé quantité de toiles couvertes de magma semblable.
Dès mes premières observations, j’ai remarqué que les lignes brunes qui se croisent, au bas de la toile dans la partie jaune, pourraient être des pattes. Puis, au milieu de la toile, à l’extrême droite dans la partie blanche, je vois une queue de baudet. À l’extrême gauche, à la même hauteur, les deux courbes brunes et parallèles qui montent deviennent un long cou de girafe. Dans cette même section, au sommet des courbes brunes et parallèles, deux taches bleues représentent les oreilles du cheval, et juste en-dessous un trait bleu devient un œil triste, ou rêveur. La tête longiligne de l’animal descend quant à elle vers le dos. Autrement dit, dans le barbouillage ci-contre, je vois un cheval baudet à cou de girafe et à pattes très fines de licorne enchantée.

lama

Hier soir, j’ai donné naissance au corps de l’animal en le couvrant d’acrylique violet, et pour m’y retrouver j’ai couvert d’une espèce de couleur caramel rouillé les distractions du fond, dans la zone supérieure du long cou, ainsi que dans la zone inférieure de la toile, autour d’une des pattes de l’animal. La tête fait bien pitié pour l’instant et ressemble à une queue de castor. Pour ne pas la confondre avec la portion du cou, je l’ai couverte de caramel rouillé, cela ne facilite pas le repérage pour l’œil non averti de mes lecteurs. La queue est encore brune, je n’y ai pas touché.
Cette ébauche d’animal fantastique soulève un tas de questions à l’artiste peintre que je suis. Par exemple, si je vais vers des pattes plus réalistes, pour qu’on ait l’impression que l’animal peut se tenir debout, je vais devoir transformer la patte tout en courbe qui se termine sur un sabot bleu –et qui dégage une grâce infinie. Devrais-je lui donner un aspect plus réaliste, plus osseux, ou la laisser telle quelle ? La patte encore brune qui est quant à elle inclinée, à l’arrière, ne devrait-elle pas recevoir un peu de douceur, de rondeur, pour moins ressembler à une patte de chaise ? Et comment vais-je faire pour dessiner une tête d’animal à partir d’une queue de castor ? Heureusement, ces prochains jours je serai occupée par diverses choses à l’extérieur de la maison. Je vais donc laisser macérer ces difficultés dans mon être, sans trop y penser, et on verra si le temps me fournit des réponses, si le geste de peindre, lorsque je m’y remettrai, saura de lui-même comment s’y prendre.

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Jour 487

Pour avoir un peu plus de concentration, j’établis aujourd’hui mon quartier général dans mon bureau. Denauzier m’a fourni un petit appareil électrique qui me réchauffe les jambettes en ce moment, c’est très confortable. Il y fait sombre en ce début d’après-midi parce que le ciel est bas et lourd de neige qui tombe depuis ce matin. Aussi, parce que mes plantes occupent pas mal d’espace devant les fenêtres. À ma gauche, je peux me rincer l’œil en regardant une photo de chouchou, quand elle avait quatre ans, elle tient un crayon feutre d’une main, le bouchon du crayon de l’autre main, et fixe l’objectif de mon appareil photo en souriant tout en ne souriant pas –une version moderne de la Joconde ! La pauvre enfant, je ne lui ai pas acheté beaucoup de cahiers à colorier parce que je trouve que ça ne sollicite pas l’imagination. Alors elle dessine sur une feuille blanche une avalanche de cœurs, des princesses, des paysages.
Un peu moins à ma gauche sur mon bureau, et en plein dans mon champ de vision quand je tape sur le clavier de mon ordinateur, se trouve une autre photo de chouchou, vingt-et-un ans, sur laquelle elle nourrit papa au CHSLD. Sur cette photo, Emma n’a pas de lunettes, elles sont en réparation à la lunetterie du boulevard Manseau. C’est pendant l’heure requise pour la réparation, en fait il s’agit du changement de ses verres, que nous sommes allées nourrir papa. C’est très rare que je vois ma fille sans ses lunettes, alors cette photo est chère à mon cœur, d’ailleurs je me rappelle en avoir pris une bonne vingtaine, toutes pareilles, sur lesquelles Emma tend la cuiller et papa incline le torse légèrement pour s’approcher d’elles, je veux dire à la fois la cuiller et à la fois Emma.
À ma droite, sous le faisceau lumineux de ma lampe, se trouve une autre photo prise en août 2013, sur laquelle se trouve mon amie Nicoletta. Je suis à côté d’elle, nous sourions à l’appareil. Nicoletta déteste se faire prendre en photo, alors il faut chérir celles où elle apparaît si naturelle. Pour ma part, j’ai le teint cireux et blanc d’une personne qui se remet d’une chirurgie cardiaque.

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Ours sorti de sa tanière.

Denauzier m’a déposée à une station de métro, lorsque je suis allée rencontrer mes collègues vendredi dernier dans un restaurant du centre-ville. J’ai fait le trajet sur la ligne verte et je suis sortie au métro McGill. En mettant le pied sur le trottoir bondé de monde, je me suis dit que ça arrive parfois de rencontrer des amis par le plus grand des hasards, de tomber sur une personne qu’on n’a pas vue depuis un siècle. Et c’est ce qui est arrivé à peine m’étais-je fait cette réflexion. Je suis tombée nez à nez sur Nicoletta ! Elle s’en allait à la gare prendre son train. Quand une belle surprise de ce type se produit, je me dis immanquablement que j’étais à la bonne place, au bon moment –et que j’aurais eu tort de céder à la paresse qui m’incite trop souvent à ne pas avoir envie de sortir de ma tanière !

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Jour 488

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Au restaurant, vendredi soir. J’aime dans le miroir le reflet du serveur, la main sur la tête.

Où en suis-je ? Il y a eu plusieurs distractions ces derniers jours, toutes ayant pris la forme d’un repas, d’abord dans un restaurant à Montréal vendredi soir avec mes ex-collègues universitaires, puis chez mon frère à Joliette samedi soir, puis chez nous à St-Jean-de-Matha dimanche soir. Aujourd’hui lundi, essentiellement, je me suis reposée, j’ai fait du ménage et du lavage. J’ai voulu travailler un peu sur une peinture déjà commencée, mais je ne me sentais pas assez concentrée. J’ai voulu écrire, et rien ne venait qui m’intéressait.
J’ai arrosé mes plantes, c’est une activité que j’aime. J’ai fait ça pendant que la maison était inondée de soleil, en matinée. Je pense avoir découvert comment les cochenilles se sont introduites dans la maison l’hiver dernier, et comment elles semblent vouloir le faire encore cette année : par l’intermédiaire du poinsettia. Il a déjà quelques années derrière le passe-galette, comme aurait dit papa. Je le plante dehors en été et je le rempote pour qu’il passe l’hiver dans la maison. Au début de sa vie en pot à l’intérieur, il va bien. Puis, il continue d’aller bien, mais il se met à se couvrir d’une espèce de résine. Je ne sais comment expliquer la suite des choses, mais on dirait que les cochenilles se développent dans cette résine. Un matin de la semaine dernière, j’ai regardé par hasard le dessous d’une feuille et j’ai constaté qu’il commençait à s’y accumuler des œufs de cochenille. J’ai monté sans tarder la plante à l’étage pour la déposer dans la baignoire de la salle de bains. Je l’ai aspergée de ma potion magique, à savoir un mélange de savon noir, d’huile et d’alcool à friction dilués dans un litre d’eau. Aujourd’hui, j’ai aspergé à nouveau.
Après les soins apportés à la plante, je pense que je me suis mise à préparer le dîner, des œufs durs et un restant de gratin de choux-fleurs. Comme Denauzier a été occupé au téléphone presque une heure de temps, et qu’il a reçu l’appel à presque midi, nous avons attendu jusqu’à presque treize heures pour manger. En après-midi, j’ai rangé mes vêtements et j’en ai sélectionné que je vais donner à la St-Vincent-de-Paul.
Quand je me demande où j’en suis, comme je le fais en début de ce texte, je ne me pose pas la question de manière générale, la question est plutôt, formulée au complet, où en suis-je rendue dans les deux domaines qui sont censés occuper le centre de ma vie : l’écriture et la peinture. Une fois les distractions derrière moi, qu’est-ce qui se profile devant, dans ces deux domaines. En écriture, rien de fantastique, que mes petits textes. Pour m’encourager, je peux toujours me dire qu’arrivée au Jour 440, je vais avoir terminé le défi de huit ans d’écriture, et qu’il ne m’en restera que deux. En peinture, je peux saluer l’arrivée de mes tasses, de ma télévision, de mon vase jaune qui se décline à la verticale, de mon canard sarcelle et de ma plante géante sur fond de masses numérotées. C’est pas si mal. Il m’arrive néanmoins de me demander, découvrant avec stupeur, en vieillissant, l’insignifiance de tout ce que je fais, de tout ce que je pense et de tout ce que je dis, comment ai-je bien pu penser, dans un passé pas si lointain, qu’il émanait de ma personne une essence, une voix qui se distinguaient des autres ?

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Jour 489

abstraitement

53"X30", sans titre pour l’instant

Mon mari me dit que cette toile devrait rester telle quelle. Que ce sont des toiles de ce genre qui ornent les murs des hôtels qu’il fréquente quand il est en déplacement. Ce serait un grand avantage que cette toile soit intéressante telle quelle, puisqu’elle ne m’a demandé qu’une heure de travail. Si je faisais 100 toiles de ce type, vendues 100$ chacune, je m’enrichirais de 10 000$ au terme d’un investissement en temps de seulement 100 heures. Cent heures, c’est trois semaines de travail de 35 heures. Avec cet argent gagné sans effort, j’irais visiter ma fille à Strasbourg l’hiver prochain, mon amie en Belgique, mon autre amie en Allemagne, sans avoir à me restreindre sur mes dépenses. Cette équation simplissime, cependant, m’amène à penser qu’il y a quelque chose qui cloche dans mon hypothèse, dans la mesure où c’est rarement facile de gagner de l’argent. Ce qui pourrait clocher, ce pourrait être que la toile n’est pas intéressante telle quelle. Et si j’attends qu’elle le devienne à mon sens, qu’elle soit signifiante, organisée, composée, qu’elle ne soit pas juste un tas d’éléments étalés qui ne se parlent pas, ça peut me prendre pas mal plus de temps, comme en témoigne mon vase et fleurs géantes qui ont pris un an et demi à se matérialiser. Un an et demi c’est 52 + 26 = 78 semaines, multiplié par 35 heures de travail par semaine = 2 730 heures. Si ce nombre d’heures génère un gain de 100$ dans l’éventualité d’une vente, ça représente un taux horaire de 0,036 sous pour l’artiste peintre. L’artiste peintre c’est moi. Peintre du dimanche.
Au départ, il s’agit d’une toile sur laquelle j’ai fait imprimer une de mes œuvres par procédé de giclage. Cela fonctionne de la manière suivante : je transmets un fichier JPG à l’imprimeur, ce fichier étant la photo de mon œuvre, l’imprimeur me fournit en retour cette toile grand format, montée sur châssis de bois, sur laquelle est imprimée ladite photo, moyennant une petite somme d’entre 100$ et 200$.
Les toiles ainsi imprimées ne sont pas couvertes de canevas mais d’une pellicule plastique sur laquelle il n’est pas facile d’appliquer de l’acrylique avec un pinceau, il faut passer plusieurs fois. J’ai donc passé plusieurs fois, en n’utilisant qu’un restant de couleur à la fois, et en étalant ce restant de manière à obtenir une masse carrée, ou rectangulaire. On les discerne en observant la toile le moindrement, elles sont jaunes, noires, blanches, vertes. Étendre l’acrylique sur le plastique a peut-être pris vingt minutes ? Puis, j’ai déchiré en deux moitiés des serviettes de table, que j’ai collées avec du polymère sur l’acrylique séchée. Vingt minutes aussi ? J’ai aussi créé un effet de ciel turquoise avec des lanières de serviettes de table dont l’imprimé était blanc et turquoise. Et commencé à tracer des petites lignes de finition, en décidant au bout d’un moment de toutes les effacer. Un autre vingt minutes.
Ce n’est pas donc surprenant, constatant le taux horaire que je vaux en tant que peintre sur le marché de l’art, que mon frère ait refusé les deux toiles que je lui ai apportées pour rendre plus vivants les murs de son appartement !

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Jour 490

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Douze tasses douze couleurs.

J’ai installé mes tasses sur le mur ce matin. Je les aime beaucoup. Elles dégagent de l’énergie et de la joie de vivre à cause des couleurs. J’y ai travaillé toute la journée d’hier, ou presque. Je m’étais installée dans la grande pièce bien chauffée, pour plus de confort. Dans cette grande pièce, se trouve la télévision que Denauzier fait fonctionner toute la journée, du lever au coucher. Quand le son m’incommode, j’appuie sur le bouton Mute de la télécommande et on n’entend plus rien. Hier, j’étais trop paresseuse pour me lever et aller appuyer sur Mute, ou trop prise par ma toile, alors j’ai laissé faire le son. Je me rappelle que les émissions suivantes ont défilé pendant lesquelles je peignais : un peu de Salut bonjour, un peu de Ça finit bien la semaine –c’est un peu énervant à écouter parce que ça crie et ça rit fort–, la reprise du Tricheur, les informations de TVA avec notre ami Mario Dumont avant le bulletin en tant que tel présenté par Pierre Bruneau. Est-ce un film qui suit immédiatement, en après-midi ? C’était Un bon cru avec Russell Crowe et la belle Marion Cotillard. Je ne sais plus ce qui vient après le film, parfois ce sont des publicités très longues sur des produits Starfrit mais je ne me rappelle pas les avoir vu passer hier. Je me rappelle qu’il y a eu un soap –qui existe semble-t-il depuis quarante ans et qui a le mot Amour dans le titre–, et un autre soap, Top modèle, dont je me rappelle du titre parce que papa l’écoutait dans ses dernières années avant d’habiter au CHSLD. Puis ce furent encore les nouvelles mais sans Mario et peut-être avec Denis Lévesque ?, avant le bulletin en tant que tel présenté encore ici par Pierre Bruneau. Vient ensuite Le tricheur mais pas celui de la semaine dernière, puis District 31. Denauzier l’a écouté, et moi aussi à côté de lui, car c’était le dénouement d’une énigme autour d’un policier qui séquestre des femmes dans son sous-sol. Puis je pense que ç’a été Le bon docteur que Denauzier écoute aussi, puis J.E. qui portait cette semaine sur la disparition de la Sherbrookoise Édith Blais (je me suis demandé comment elle faisait pour payer ses frais de subsistance pendant ses déplacements en Afrique). Mon mari est monté se coucher avant le bulletin de nouvelles de fin de soirée. J’ai continué ma toile espérant venir à bout de ma dernière tasse récalcitrante, la rouge, en bas à gauche, récalcitrante parce que l’acrylique que j’ai utilisée, d’une marque nouvelle que je ne rachèterai pas, ne couvre pas. Au bout d’un moment, j’ai considéré que j’avais fini. J’ai pris une photo de ma toile pour la mettre en ligne sur Facebook en espérant quelques réactions de mes amis, puis après un brin de toilette je suis allée me coucher aussi, il était autour de 22 heures. Je me suis réveillée ce matin à 9:30, ça fait presque 12 heures de sommeil. Est-ce que ça veut dire que c’est exigeant physiquement de passer une journée à peindre ? Ou mentalement ?

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Jour 491

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12 tasses, 12 couleurs, acrylique sur toile 16"X20"

J’ai fait le contraire de ce que j’ai écrit dans mon texte précédent. J’ai peint, même si ça ne me tentait pas. Après avoir écrit que rien ne me tentait et m’être rabattue sur le thème fétiche des vêtements pour noircir les lignes du Jour 492, je suis allée faire le tour des toiles qui décorent les murs de la maison. Je me suis demandé quelles seraient celles qui resteraient en place si je décidais d’organiser en début d’été prochain une journée Portes ouvertes pour vendre ma production. Il était clair que la toile qui est maintenant couverte de 12 tasses n’allait pas être vendue telle qu’elle était encore mardi dernier. Je l’ai décrochée du mur et cessé sans plus tarder l’évaluation des autres toiles. Je ne me suis pas posé de question. Apercevant sur un papier de soie, qui traînait dans mes affaires, le croquis de quatre tasses empilées l’une sur l’autre, je me suis dit :
– Je vais faire ça, quatre tasses empilées de format géant, de manière à couvrir toute la surface de la toile.
J’avais encore à l’esprit qu’il m’a fallu un an et demi pour aboutir de ma toile grand format à l’arrière-plan numéroté. Je voulais que pour une fois les résultats soient plus immédiats, et pour qu’ils le soient il ne faut pas que je réfléchisse. J’ai aussitôt commencé à dessiner sur papier une colonnette de quatre tasses, mais je m’y perdais avec mon format géant, je n’étais plus capable d’évaluer correctement les proportions. Alors j’ai tourné mon papier de côté de manière à utiliser le verso, et j’y suis allée pour une colonnette plus petite. À l’œil, j’ai évalué que j’allais être capable de placer trois colonnettes sur ma toile, en format paysage. C’est ce qui est arrivé. Donc j’ai dessiné les quatre tasses sur le papier, découpé mon dessin en suivant les lignes du contour, et tracé ensuite trois fois sur ma toile le contour de ma colonnette. J’ai toute ma journée, aujourd’hui jeudi, pour embellir mes tasses avec un mélange d’acrylique et d’eau. Je ne les couvrirai pas entièrement de couleur, je désire conserver le souvenir de l’ancienne toile au centre de chacune des tasses. À cette étape, cela dit, l’œil, du moins le mien, doit se forcer pour discerner les douze tasses, alors je vais faire en sorte qu’elles se dégagent davantage du fond vert foncé.
J’ai donc démarré ce projet de tasses avant-hier mardi. Je n’ai pu y travailler hier mercredi, pas davantage que je n’ai pu écrire, car trop d’événements m’ont accaparée entre la coiffeuse, tantine, les courses, le Chromino, papa et, surtout, compte tenu du temps que j’y ai consacré, la route à petite vitesse sur la glace vive. Je suis rentrée à la maison à 19:30 et rien ne me tentait d’autre que relaxer, assise à côté de mon mari.

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Jour 492

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J’adore. Sobre. Ligne asymétrique des boutons à l’avant. Manches longues et amples.

Je ne comprends pas comment ça se fait qu’après avoir travaillé sur une toile, je ne suis pas prête à me lancer dans une autre. Je dois attendre que l’envie, l’inspiration se manifestent. Parfois ça prend des semaines. Si je peins pendant ces semaines que ça ne me tente pas, je peins sans passion, sans feu, je suis une peintre sur le pilote automatique. Je suis animée pour la peinture d’un petit feu sacré intermittent, en fin de compte.
C’est dommage que ce feu soit à peine sacré, si petit et intermittent, parce que je n’ai rien au programme aujourd’hui. J’aurais pu consacrer la journée à créer un nouveau tableau. Pas un grand format, mais peut-être un petit.
Quand je ne sais pas ce dont j’ai envie, comme c’est le cas en ce moment, pas envie d’écrire, ni de lire, ni d’aller dehors –j’attends l’après-midi–, ni de peindre, ni de cuisiner, je creuse je creuse pour essayer de nommer une chose qui m’inspire, et ce qui se présente à mon esprit est associé, encore et toujours, aux vêtements.
C’est étrange parce que je ne suis pas une grande consommatrice, je ne passe pas tellement de temps dans les magasins ou les friperies, je ne connais rien aux tendances, je n’ai aucune référence en ce qui concerne la mode, je suis rarement séduite par ce que je vois dans les revues, je m’habille toujours de la même manière, un peu à la garçonne en hiver avec des pantalons chauds achetés il y a mille ans à La Cordée, une chemise à manches longues, en coton ou en lin, boutonnée jusqu’au cou, des chaussures à talons plats. Jamais de fanfreluches, d’ornements girly comme dirait ma fille, d’imprimés agités qui vont dans tous les sens. Que du sobre.
– Tu t’habilles comme une petite fille, m’a dit une fois la tante de Denauzier.
– Tu t’habilles tellement n’importe comment, m’a dit une fois un collègue de l’université, que je n’ose plus t’inviter à dîner, je ne sais jamais dans quelle atricure tu vas arriver.
Je dois reconnaître que c’est vrai. Il m’arrive de penser à certains de mes pseudo agencements de tenue, du temps que je travaillais, et de me demander avec effroi aujourd’hui comment ai-je pu autant manquer de jugement sur le plan vestimentaire. Je me souviens du regard estomaqué d’une collègue à une réunion importante où nous étions une vingtaine autour de la grande table quand elle m’avait vue arriver. Je portais un haut d’été extensible sans manche de couleur gomme balloune sur un gros chandail d’hiver en tricot blanc cassé.
Je me souviens aussi qu’à une étape difficile de ma vie je me couchais épuisée, je m’endormais immédiatement, pour me réveiller systématiquement trois heures plus tard, et ne plus redormir. Pour me réconforter, m’apaiser, m’empêcher d’angoisser, je passais en revue dans ma tête les vêtements que je possédais. À cette époque, je ne possédais que des vêtements gris, et en très petit nombre. Je pense en particulier à un pantalon Mavi et à une veste de laine achetée à la boutique Divine sur l’avenue Laurier dont le col était en fausse fourrure. Une veste de mémère en fait, à motif de côtes, boutonnée à l’avant de haut en bas, dotée d’une bande étroite de la même laine que je nouais à la taille en guise de ceinture. Une fois qu’elle avait froid, j’avais emmitouflé Emmanuelle dans cette veste qui lui descendait jusqu’aux pieds et j’avais eu un choc en constatant à quel point le gris et les tons neutres de la fausse fourrure lui allaient admirablement au teint. Je suis habitée par un feu sacré, intense et constant, quand il est question de ma fille.

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