Jour 228

StValentin

Nature morte de la St-Valentin avec arrosoir. Font notamment partie du tableau : les napperons rouges de Noël, la boîte de chocolat Lindt, une maisonnette qui me vient de tantine, sous le toit de laquelle sont rangées dans neuf cases des petits pots de confiture.

J’oscille, encore et toujours, entre deux possibilités, tout ou rien. Je n’aurai pas changé d’un iota ma vie durant. J’étais aussi excessive autrefois que maintenant. Je lisais mon récit de vie hier et je le trouvais excellent. Je le lis aujourd’hui et j’ai envie d’abandonner. Je le lisais hier et je me disais que lorsque ce sera publié, ça va faire un tabac. Je le lis aujourd’hui et je tombe de sommeil sous le rythme soporifique du sujet-verbe-complément.
J’ai réussi la série des quatre descriptions auxquelles j’ai fait référence. Mais voilà que je dois m’attaquer à d’autres descriptions : de tel moment quand il s’est produit telle rencontre inopportune avec unetelle; de telle visite faite à un ami lors de laquelle il s’est produit tel événement inimaginable; de telle activité qui m’a fait découvrir une sensation exquise, etc. Le fait de savoir à l’avance ce que je dois écrire me coupe les ailes et me donne un style pompier.
À part les descriptions de situations, je vais aussi devoir m’attaquer à des interprétations de certains de mes comportements, à des analyses –légères– de sentiments mal gérés… Rien de bien réjouissant, or ce sera de glisser ce non réjouissant dans le texte mine de rien, sans lourdeur, qui s’avère un gros défi.
Je me demande aussi de quelle manière je veux découper le texte. Pour créer de la vie, il faut faire des allers et retours entre le présent et le passé, ou alors respecter la chronologie des événements mais dans des histoires présentées en parallèle. Ce n’est pas une obligation, ces alternances, mais ça peut être une méthode gagnante. Les auteurs habiles sont capables de faire se croiser des histoires parallèles, jusqu’à ce qu’elles se fondent en une seule. Éric Plamondon, par exemple, est capable de réussir ça. J’ai fait quelques essais en ce sens. J’ai retranché de la page 15 une portion d’histoire que je suis allée placer à la page 31. Or, d’avoir placé cette portion à la page 31 fait en sorte que le mot « partition » –il est question de musique– revient quatre fois dans ladite page 31, pour avoir été utilisé deux fois dans le texte qui précède cette nouvelle portion, et deux fois dans la portion en tant que telle. S’il s’agissait d’un mot passe-partout comme « faire », « dire », ce ne serait pas dérangeant, mais quand le mot est plus rarement utilisé, ça sent la redite.
Et il y a aussi cet imparfait qui nous fige dans le passé et dont je n’arrive pas à me soustraire.
Et il y a ma capacité physique qui ne sera peut-être pas capable de supporter la reprise quasi complète des cent cinquante pages si elles devaient me déplaire, en bout de ligne.
Aurais-je écrit tout ça juste pour m’occuper, à ce moment-là ? Pour remplir mes tiroirs ? Pour me faire patienter jusqu’au printemps qui me verra aller dehors et commencer mes jardinages ?

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Jour 229

31t9S7OGpBL._SY355_J’ai réussi à bien décrire deux des quatre situations dont il a été question dans mon texte précédent, Jour 230. Pour que ce soit intéressant, j’ai un peu perverti la réalité, ajouté des détails, des petits rebondissements. Je ne pourrai pas travailler beaucoup demain et jeudi car nous avons des rendez-vous à Joliette, mon mari et moi. Alors disons qu’à la fin de la semaine, ce vendredi, j’espère être passée à travers les quatre descriptions qui me tarabustent. Donc encore deux à écrire, une ou deux pages chacune, ce n’est pas la mer à boire. Bien sûr, quand ces pages seront écrites, je vais les relire et les trouver poches, donc je vais les retravailler et je vais finir par atteindre une qualité de texte qui me satisfait, qui correspond à ce que je peux faire de mieux. Ça ne veut pas dire, bien sûr, que ce que je trouve bon est considéré également bon par d’autres lecteurs, et par des éditeurs.
J’ai aussi changé de crème à mains, ça n’a aucun rapport avec le récit de ma vie, je sais. Quand j’écris, je m’interromps régulièrement pour me crémer les mains qui sont trop sèches en hiver. Je n’ai pas besoin de les crémer en été. J’utilisais jusqu’à ce matin une crème à mains Vichy qui sent bon mais qui n’hydrate pas fort. J’ai changé pour une crème fabriquée en Allemagne, avec glycérine, de la marque Herbacin Kamille. Me rappelant que mon amie Ludwika ne se crème les mains que sur le dessus, jamais à l’intérieur, j’ai essayé sa technique qui a le grand avantage de me permettre de poursuivre mon travail sur le clavier de mon ordinateur sans en graisser les touches. Alors j’ai fait cela, n’appliquer la crème que sur le dessus des mains, sans avoir recours à mes doigts, en me contentant de les frotter l’une sur l’autre. Comme la crème est plus performante, mes mains se portent mieux.
Nous attendons pour le moment l’arrivée de nos amis qui s’en viennent partager le repas avec nous. Nous serons trois couples. Ça aussi, ça introduit une coupure dans le déroulement de mes journées d’écriture, mais au final c’est gagnant car ça me change les idées. Quand je presse trop sur le citron, comme le disait un de mes amis, il arrive qu’il n’y ait plus de jus. Quand je ménage des plages de détente à mon horaire, j’arrive moins vite au tarissement de ma source. On sait maintenant que lorsque le tarissement est atteint, je me demande si je dois aller chez tantine en camion ou en auto, j’écris des textes à contenu zéro, et je me fais dire par mon frère que ce contenu zéro trahit un manque d’inspiration.
J’écris ces dernières lignes alors que le souper a eu lieu, comme d’habitude nous avons beaucoup mangé. C’est un peu plus échevelé quand les amis viennent chez nous que quand nous allons chez eux, car je ne suis pas une hôtesse très bien organisée. Mais le repas principal était réussi, un pâté dit chinois au porc effiloché. Nous avons convenu qu’on appellerait dorénavant ce plat un Porky.

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Jour 230

Je me suis remise à mon récit de vie aujourd’hui lundi, après l’interruption du week-end. Il a fallu que je le lise depuis le début, avant de savoir quelle partie je voulais développer.  J’ai lu les quarante premières pages. Je suis rendue à quelque soixante-cinq d’écrites. Finalement, j’ai fourni un peu plus de chair aux éléments qui apparaissent en début de récit, éléments que je pensais avoir suffisamment travaillés.
J’ai aussi demandé à une amie si elle accepte de lire mes premières pages. Elle accepte.
Au moins deux difficultés m’attendent cette semaine. La première sera de décrire des situations concrètes, au moins quatre. J’écris plus facilement quand j’invente au fur et à mesure. Quand au contraire le contexte est déjà circonscrit, que je sais ce qui va se produire et qu’il me suffit de bien décrire les étapes, les enchaînements, les mouvements dans l’espace, ça devient laborieux. Ça me plait moins. Ça peut rapidement sentir l’effort.
L’autre difficulté est de taille. Il s’agit d’expliquer un état d’être qui m’a habitée dans ma petite enfance et de faire des liens entre ce dernier état d’une part, et des choix que j’ai eu à faire dans ma vie d’autre part. Faux. Il ne s’agit pas de choix que j’ai eu à faire, mais plutôt de choix que j’ai faits sans même réaliser que j’étais en train de choisir entre différentes options possibles. En outre, et comme de bien entendu, je ne me demandais pas si mes décisions pouvaient avoir des conséquences, bonnes ou mauvaises. Or, ce que j’appelle cet état d’être m’échappe. Je ne m’y retrouve pas dans le mélange d’émotions qui m’ont habitée jadis, et je ne veux pas non plus donner l’impression de tourner les coins ronds, de résumer trop grossièrement. Je voudrais pouvoir m’expliquer certaines de ces émotions, mais je pense que cette tentative est vouée à l’échec. Je ne suis pas psychologue. Il ne me reste qu’une manière de m’y prendre, c’est de décrire, de m’en tenir aux faits, mais les faits appréhendés par la conscience d’une enfant de deux ans sont forcément réinterprétés cinquante-huit ans plus tard, et présentés avec mes yeux d’adulte alors qu’ils ont été vécus quand j’étais toute petite. Le décalage est énorme.
En prime, je vais essayer de traduire en mots des phénomènes qui ont peut-être été vécus par tous les enfants, en pensant que je suis la seule à les avoir vécus. Ça aussi, ça pourrait arriver.
Un autre défi sera de faire grossir ma pâte, de la faire gonfler, de la laisser s’expandre, jusqu’à atteindre la grosseur d’un livre. Et au cours du processus d’expansion, il faudra que je sois attentive à ne pas emprunter une voie qui causerait du tort aux autres déjà tracées. Et ces différentes voies que je vais tracer devront se rencontrer, se parler, ne pas s’éloigner l’une de l’autre. Je peux être spécialiste en matière de perte de cohésion, si je ne fais pas attention.
Je ne suis pas sortie de l’auberge, mais si j’arrive à un semblant de résultat livresque, ce serait déjà une belle réalisation. Voyez, je deviens modeste, moins idéaliste.

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Jours 232 et 231

PatéchinoisVoyons voir quelles ont été mes occupations hier samedi, en fonction d’un souper que nous organisions et qui a requis pas mal de préparation, pas seulement culinaire. Pourquoi tant de préparation ? Parce que je peux passer des jours sans m’occuper de rien de ménager. Surtout depuis que je me sens happée par mes écritures célestes. Ensuite, bien sûr, à ne rien frotter, je me fais rattraper.
D’abord, n’ayant pris qu’une seule et première gorgée de café, la charrue est arrivée pour nettoyer la cour. Je suis sortie en vitesse pour déplacer les véhicules, les stationner dans le banc de neige le long du chemin, et aller les rechercher ensuite, sans cette fois tomber sur mes poignets et me faire des entorses.
Deuxième gorgée de café et je décide de sortir du frigo le rôti de porc qui baignait dans son jus de cuisson afin de l’effilocher. Si on ne fait que ça d’un coup, effilocher, ça va toujours, mais si l’opération est entrecoupée de petites choses qui me transportent ailleurs dans la maison, en tenant un objet dans les mains, je dois d’abord les dégraisser et les nettoyer. Il faut y mettre le temps, laisser l’eau devenir chaude, mais pas trop.
Un blitz de ménage a suivi, me voyant monter et descendre dans la maison, une tasse de café à la main. La partie que j’aime le moins est celle des salles de bains. Quand j’ai besoin de prendre une pause, je me tourne vers mes plantes, je les bichonne, puis je retourne aux torchons autour de la cuvette et de sa lunette.
Il a fallu que je m’occupe aussi d’aller chercher du bois dans l’abri extérieur, de l’amener dans le garage, d’en mettre quelques bûches dans un bac que nous transportons jusqu’au foyer de la pièce principale. Comme il fait très froid, il est nécessaire en effet d’avoir deux sources de chaleur, la thermopompe et le foyer. Il faisait -30 degrés Celsius ce matin.
Après avoir dîné, j’étais trop fatiguée pour poursuivre sans d’abord faire un mini dodo sur le canapé. À mon réveil vers 14:30, j’ai préparé le pâté effiloché en fabriquant une sauce, en faisant sauter le maïs en grains, et en demandant à mon mari de s’occuper des pommes de terre. Nous avons aussi râpé nos restes de fromage et couvert le pâté de copeaux de romano pas trop sec.
Il ne faut pas oublier de dresser la table et de glisser ici et là des enjolivures originales, qui font toute la différence entre une table triste ou invitante.
Je vous vois déjà pencher en faveur de mon frère Les pattes qui trouve que je n’ai rien à écrire et que je me rabats sur les quotidiennetés pour noircir mes écrans. Certes. Écrire pour noircir, c’est comme appliquer du rouge à lèvres que j’enlèverais aussitôt, pour en remettre ensuite une couche épaisse, dans le seul but de faire baisser la hauteur de mes bâtons, pour ceux qui se rappellent que je veux me départir de deux couleurs, un corail et un rose iridescent, avant d’acheter frais et moins bactérien dans de nouvelles nuances. À ce sujet, d’ailleurs, et encore une fois pour ceux qui ont une bonne mémoire, après avoir écrit un mot à deux interlocuteurs (Jour 238) leur proposant de mettre sur le marché des rouges à lèvres de plus petit format, sur le site de ELLE Québec, et sur le site des produits Lise Watier, j’ai reçu deux accusés de réception. ELLE Québec : une réponse enthousiaste, mais très courte, personnalisée, de type : Nous sommes contents de vous avoir lue, vous avez bien fait de nous écrire. Lise Watier : une lettre dans les deux langues officielles, non personnalisée, à l’effet que la compagnie s’efforce constamment de faire avancer la recherche pour fournir à sa clientèle les produits les meilleurs. Fort bien. Qu’est-ce que j’ai reçu au lendemain de ces accusés de réception ? Un courriel me demandant de qualifier mon expérience de communication avec un de ces interlocuteurs, intitulé How would you rate the support you received ? Seigneur !
Le même phénomène se produit immanquablement, quand nous recevons : les invités arrivent que je suis encore à la douche pour avoir trop frotté les meubles et pas suffisamment tôt ma personne. Surtout que Les pattes est tout le contraire d’un retardataire. Le voilà qui arrive à 16:45 avec sa compagne et tantine, pendant que mon mari n’est pas encore correctement habillé.
– Je vous laisse arriver et faites ce que vous voulez !, ai-je lancé depuis l’étage.
Quelque quinze minutes plus tard à peine, habillée, maquillée, la frange disciplinée par le fer chaud, je rejoignais mon monde. On s’embrasse, on se dit qu’on se trouve beaux. On sert des apéros mais aussi de l’eau pétillante pour ceux qui, comme mon mari et moi, ne boivent pas d’alcool.
– Que diriez-vous de quelques parties de Chromino ?, ai-je proposé au bout d’un moment voyant que tantine, qui n’avait pas son appareil auditif, ne pouvait suivre la conversation.
La soirée fut des plus agréable. J’ai été la grande gagnante des parties que nous avons jouées avant le souper, et de celles que nous avons jouées après.
Comme chacun y allait de sa contribution, Les pattes est arrivé au souper avec le dessert de K pour Katrine, celui que j’avais moi-même acheté au rayon des surgelés pour un souper que nous avons pris chez lui, le 1er février dernier. Autrement dit, le dessert s’est promené, mais là, ça y est, il a été consommé.
Une fois tout le monde parti, nous sommes restés en compagnie de la fille de Denauzier, qui est arrivée un peu plus tard que les membres de ma famille.
– Ton frère est drôle, a-t-elle dit.
– Pourquoi ?, ai-je demandé.
– Il n’a pas l’air d’avoir bientôt soixante ans.
– C’est vrai.
– Il a l’air d’un petit garçon.
– C’est vrai.
– Il a un cœur d’enfant, avons-nous dit en même temps.

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Jour 233

J’ai rêvé que je me trouvais à nouveau en France, d’où j’arrivais il y a exactement un mois, le 9 janvier dernier. J’allais y rencontrer Raymond Depardon, un photographe, documentariste et réalisateur. J’ai découvert ses films à Aix-en-Provence, dans les années 80. Je veux dire un de ses films, dans la petite salle du cinéma de répertoire, un film sur l’Afrique. Est-ce que c’était Une femme en Afrique ? Oui, je viens de vérifier. Le film se déroule très lentement et l’amie qui m’accompagnait, qui est encore mon amie et que je vais visiter quand je le peux à Québec, voulait presque sortir de la salle. Elle avait dit, voyant la main de peau noire d’un homme essuyer très lentement une table dans un café, avec un grosse éponge jaune :
– Si c’est pour être venues voir ça…
Moi, ça me plaisait déjà.
La raison de mon déplacement était donc d’aller à sa rencontre, peut-être pour conclure une entente professionnelle –ça sent la publication éventuelle de mon récit. Il était occupé, parlait à un groupe d’individus, donnait des conseils. Comme il est âgé de 77 ans dans sa vie d’homme, il est normal qu’il soit amené à donner des trucs sur le métier dans des groupes de discussion, des séminaires… C’est ce qu’il faisait. J’arrivais et lorsqu’il se libérait je m’approchais pour le saluer. Pendant que j’effectuais les quelques pas qui me séparaient de lui, je me faisais la réflexion que je ne me sens pas en France comme je me sens au Québec. En France, je me sens toute proche de pouvoir concrétiser des projets de publication. Je me sens alimentée, abreuvée serait plus juste dans ma figure de style, par un bouillon de culture littéraire. Au Québec, je me sens tout juste bonne pour jouer dans mes plates-bandes et gribouiller sur mes toiles avec mes couleurs acryliques. C’est curieux l’importance que le milieu peut avoir sur moi.
Donc j’arrivais à sa hauteur et il me tendait la main, mais sans me regarder et sans arrêter de parler à quelqu’un qui venait tout juste de lui poser une question. Il s’apprêtait à retirer sa main de la mienne mais je l’en empêchais. Je tenais absolument à ce qu’il me regarde dans les yeux en me saluant, je me comportais comme si je voulais lui apprendre les bonnes manières. Ce n’était pas tant l’intérêt pour l’homme qui me faisait agir ainsi, que le désir de le « remettre à l’ordre ». Ce n’est pas tellement mon genre, pourtant. Il me semble.
Puis, sans transition, je me trouvais à la porte d’un appartement que j’habitais, seule, dans une ville, je ne sais laquelle. Toutes sortes de choses étaient déposées sur le trottoir. Nous étions, avec d’autres voisins, dans une grande corvée de ménage. Je remarquais à quel point il allait être difficile d’emprunter l’escalier pour retourner dans nos logements tellement il était étroit, de la largeur, à peine, d’un chat. L’escalier représente ici la difficulté de mon parcours en tant qu’écrivaine : escalier à monter (effort), étroit (pas d’espace pour moi mais pour tous les autres auteurs plus talentueux qui, eux, sont publiés), encombré (les méandres de mon parcours tortueux pour arriver à mes fins à mon âge avancé).

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Jour 234

Je me suis peut-être trompée dans mon exercice précédent. J’ai essayé pourtant de bien compter le nombre de mots par ligne, en incrémentant d’un mot à chaque nouvelle lettre de l’alphabet. Peu importe. Je me trompe tellement souvent. Hier, par exemple, je me suis rendu compte qu’une fois de plus je m’étais trompée. Je venais de raconter à mon mari, dans la journée, que dès l’âge de sept ans, mon frère Les pattes travaillait au garage de papa. Or, Les pattes soupait avec nous le soir-même, alors j’en ai profité pour lui demander comment il expliquait, avec le recul, avoir ressenti si tôt le besoin de travailler, de ne pas être à la maison, de suivre papa. Il s’est moqué de moi :
– Voyons donc, Lynda, à sept ans ! Je ne travaillais pas ! Es-tu allée écrire ça sur ton blogue dans tes chroniques ? Si oui, il va falloir corriger ! D’ailleurs, je t’ai lue cette semaine, a-t-il enchaîné, et je dois te dire, ma sœur, que tu manquais nettement d’inspiration. Quand tu en es rendue à te demander si tu dois aller chercher tantine en camion ou en auto, c’est que tu n’as pas grand-chose à dire !
– En effet, ai-je répondu.
J’ai voulu ajouter que ça peut être l’essence du texte, ce jour-là, exprimer que l’inspiration n’est pas au rendez-vous. Parce qu’elle ne peut pas l’être tout le temps, et qu’après avoir écrit presque 2000 textes maintenant, il y a des entourloupettes que je pourrais avoir envie d’utiliser pour m’en sortir, mais que je n’utilise pas pour les avoir utilisées déjà. Donc, c’est vrai, certains jours, tout ce que j’ai à faire sortir de moi, c’est le fait qu’il n’y a rien en moi.
Mais je n’ai pas expliqué tout ça parce que Les pattes a continué.
– J’ai lu le premier paragraphe et vraiment, il n’y avait rien ! Est-ce que c’est le retour de France qui explique ça ?
J’aurais voulu lui demander quel lien il faisait avec la France, mais sa compagne a posé la question suivante avant que j’aie commencé à poser la mienne par rapport à la France :
– Est-ce que ton blogue c’est comme lorsqu’on va sur YouTube et qu’il y a des milliers de personnes qui voient les vidéos qu’on partage ?
– Non, pas du tout, j’ai peut-être une trentaine de lecteurs fidèles, et quelques lecteurs qui passent me visiter des fois de temps en temps. Rien d’impressionnant en fait de chiffres.
– Alors à quoi ça te sert d’écrire tout ça ?
– À rien, ai-je répondu.
– Bien, c’est un défi que tu t’es fixé, a suggéré mon frère.
– Exact. J’écris et je suis contente de savoir que je réussis mon défi. C’est un défi invisible, cela dit, silencieux, personne n’est vraiment au courant. C’est plus difficile d’écrire les textes de mon blogue, ces derniers temps, ai-je ajouté, parce que j’essaie d’écrire parallèlement un texte plus long, qui demande plus de souffle.
– Qui sera publié ?, m’a-t-on demandé.
– Ça aussi, c’est un défi silencieux, invisible, j’espère qu’il sera publié, mais je n’en ai aucune idée !

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Jour 235

À
Barcelone ou
Chicago, peu importe,
Demain sera toujours demain.
Encore faut-il pouvoir se
Fier aux horloges égreneuses de temps.
Gutturales, graciles, grassettes, glauques, les clochent sonnent,
Hésitantes par moments à rappeler notre vieillissement constant,
Inéluctable. J’incline à penser qu’il faut accepter.
Jeudi, vendredi, samedi… ce défilement fragmenté à la seconde près.
Khôl pour les plus jeunes, sur les paupières fermes et lisses
Ligne qu’on ne désire plus souligner quand arrivent les rides fines
Mais de fines, ces rides seront autant de plis qu’on voudra camoufler.
Non. Oui et non. Certainement qu’on accepte aussi de les porter, sans rien cacher.
On ne sent plus l’âge, au bout d’un moment. On le porte, point.
Pourtant il m’arrive presque tous les jours de me demander comment faire pour ne pas
Quémander, à qui, je ne sais pas, des jours, encore des jours, pour que ne cesse pas
Radicalement, sans état d’âme, la machine humaine qui est la mienne, qui s’appelle aussi mon corps.
S‘agissant d’un exercice alphabétique de plus, qui rend compte de l’ordre qu’occupe la lettre dans
Toute la liste. Pour donner un exemple, plus facile à comprendre : lettre D, quatrième position, quatre mots sur la ligne.
Une fois atteintes les lettres éloignées du A, ça devient quand même plus facile, on peut jongler avec plus de mots.
Vers la fin, bien entendu, ça se corse, à cause de ces lettres excentriques qu’on utilise beaucoup moins souvent en français.
William Shakespeare aurait moins de difficulté que moi, à ce stade de mon exercice, car la langue anglaise regorge de mots wonderful worries.
Xième liste, pourtant, mais toujours aussi difficile à ce stade, et d’ailleurs j’en ai oublié mon thème principal, le temps qui passe.
Y a-t-il thème plus universel ? « Il n’aurait fallu qu’un moment de plus pour que la mort vienne… », disait l’ami Aragon.
Zone sinistrée de l’homme hors du temps, et cette cloche qu’il entend sourdement, « vienne la nuit, sonne l’heure, les jours s’en vont »…

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