Jour 201

Mon ami Y. Est tellement habitué de vivre seul que le confinement, pour lui, ne fait pas grand différence. Il sort tous les matins pour aller courir. Il travaille de la maison. Six heures, au lieu de sept. Il fait en six ce qu’il faisait au bureau en sept. La seule chose qu’il déplore, c’est son installation précaire, son ordinateur occupant presque toute la surface de la petite table dont il dispose. Je pense aussi, si je me rappelle bien, car notre conversation n’est pas tellement récente, que l’ordinateur est branché à un câble trop court. En bout de ligne, il a mal au dos quand il finit ses journées, mais il avait déjà mal au dos avant le confinement.
De toute façon, à mon sens, le confinement est déjà chose du passé.
Mon amie N. N’a jamais été si heureuse, si comblée que depuis que tout son petit monde vit confiné sans quitter la maison. Sa fille étudie dans sa chambre, son fils dessine au sous-sol, son compagnon travaille à distance dans la pièce de séjour. Elle bénéficie de la prestation canadienne d’urgence. Elle n’est plus obligée de courir après le temps. Sa vie au quotidien requiert moins d’effort. Chacun, dans ce cocon familial, est moins stressé qu’en temps normal. Elle ne peut pas demander mieux.
Mon amie E. s’ennuie du centre de sport où elle se rendait trois fois par semaine se dépenser sur des appareils. À la place, elle marche dans son quartier, en compagnie de sa fille. Comme elle est retraitée, sa vie n’a pas tellement changé avec le confinement, sauf pour le centre de sport. J’imagine qu’il va bientôt rouvrir.
Ma fille E. à Strasbourg. Commence à avoir hâte au déconfinement, mais elle a très bien vécu l’expérience. Elle ne pouvait pas imaginer qu’elle serait maintenue captive de son appartement pendant tant de temps, quand elle est arrivée en septembre 2019 ! Il lui reste dix jours de solitude à traverser.
Mon amie R. N’a pas vécu d’expérience plus éprouvante que ce confinement qu’elle appelle la Grande tourmente. Elle est coupée de ses petits-enfants, coupée de la ville alors qu’elle est fondamentalement urbaine, et elle a vécu le décès d’une proche il y a quelques jours. Malgré tout, lors de notre FaceTime, je lui ai trouvé bonne mine. Sa voix était aussi enjouée qu’à l’habitude.
Mon amie M. A profité de l’occasion pour entamer un projet d’écriture, pour faire du rangement, du ménage, mettre ses choses à l’ordre. N’a pas souffert une miette mais Montréal, sa grande amie et ses enfants lui manquent.
Mon amie L. Ah ! Mon amie L. Tellement poète ! « Il y a des tensions », m’a-t-elle dit, « et ma fille n’est pas suivie autrement qu’au téléphone pour sa grossesse. » Mais au moins elle n’a pas vécu d’inondation cette année, contrairement à l’année précédente.
Mon amie T. Vit confinée dans la campagne à l’année. Mais quand même, se filmer faisant ses asanas de yoga seule et non devant sa classe ne l’excite pas outre mesure. Après deux séances filmées qu’elle a versées sur YouTube, elle s’est tournée vers la cuisine et vers de longues marches dans le bois en compagnie de sa chienne.
Entendu à la radio cet après-midi pendant le trajet nous menant au chalet, de la bouche de l’animatrice : « Tout en respectant les règles de distanciation, n’hésitez pas à aller serrer la pince des propriétaires (d’une pépinière des environs). »
Comme quoi, dans l’esprit des gens, et certainement du mien, on ne va pas tarder, dans ce contexte de distanciation théorique, à se remettre à vivre comme avant.

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Jour 202

alphabetDans trois jours, à savoir le 1er mai, je vais entrer dans ma dernière année d’écriture de blogue et entamerai ainsi le dernier long droit, ou la dernière longue courbe, de ma trajectoire de dix ans. J’ai donc neuf ans d’écriture derrière la cravate, ou derrière le passe-galette, comme dirait mon père.
Combien ai-je d’années de folies arts plasticiennes derrière le gosier ? Peut-être quatorze, il me semble avoir commencé mon certificat en arts plastiques, à l’UQÀM, en 2006. Avant de me lancer dans ce certificat, je n’avais rien produit de dessin, de croquis, de quoi que ce soit du domaine des arts. Je ne savais pas que ça m’intéressait. Une voix, une nuit, dans mon sommeil, me l’a dit. J’ai entendu très fort dans mon rêve, « Arts plastiques », et c’est ainsi que, sachant que l’UdeM n’offre pas de programme en arts plastiques mais que l’UQÀM oui, je me suis mise, au lendemain de mon rêve, à la recherche d’un programme qui s’adresserait aux ultra débutants.
Il faut croire que les arts plastiques m’intéressent et que la voix nocturne ne s’est pas trompée puisque quelque quinze ans plus tard je m’amuse toujours autant, au cours des expériences auxquelles je me soumets. Je n’ai pas besoin d’être encadrée, de travailler au sein d’un groupe, de recevoir des leçons, de planifier des ateliers, je m’amuse seule avec moi-même, confinée pas confinée. Une idée n’est pas sortie de mon crâne qu’elle en appelle une autre, et ainsi de suite.
La série alphabétique ci-dessus a été créée alors que je travaillais encore à l’université. Elle regroupe vingt-quatre spécimens hiéroglyphiques, ces derniers sont tracés en blanc sur le fond de couleur vert foncé rehaussé de touches dorées.
Quand je suis arrivée chez Denauzier, la série faisait partie de mes bagages et nous l’avons d’abord installée à la rencontre de deux murs dans la pièce principale. Quatre toiles commençaient la série sur un mur, et deux toiles la terminaient sur le mur perpendiculaire, et cela quatre fois de suite puisque le projet contient quatre lignes de six toiles.
Nous avions utilisé du velcro pour faire tenir chaque toile. J’avais acheté du velcro apparemment de très bonne qualité fabriqué par la compagnie 3M. Mais j’en avais manqué, et je m’étais rabattue sur du velcro trois fois moins cher acheté au Dollarama. Or, toutes les toiles ont fini par tomber, peu importe le velcro utilisé. Au début, je les refixais. Au bout d’un moment, j’ai fini par attendre que plusieurs toiles soient tombées avant de m’y mettre, et nous en sommes venus à avoir une bonne pile de toiles à réinstaller à la veille de notre souper de Noël, qui ont, dès le début de l’année, recommencé à tomber !
On comprend que l’installation faisait bien pitié, d’autant que des araignées avaient tissé leurs toiles dans l’angle créé par la rencontre des deux murs, et que sur ces toiles tissées se déposaient des microparticules de bois provenant du feu de foyer. Un peu de suie, aussi, venait apporter à l’ensemble un soupçon de poivre noir.
Nous avons donc opté, tout récemment, pour cette présentation définitive illustrée ci-dessus, selon laquelle chaque petite toile est clouée aux quatre coins sur une planche de veneer, au moyen d’un fusil à clous qui nécessite l’utilisation d’un compresseur.
J’ai décidé d’accompagner mon
œuvre d’un titre, L’alphabet, mais bien entendu ce n’est pas facile de savoir que les formes blanches sont autant de lettres, surtout qu’une partie d’entre elles sont cachées par la juxtaposition, sur le fond vert et doré, d’une espèce de volute de fumée dans les teintes de rouge bourgogne, volute sortant, pourrait-on penser, de la lampe d’un génie. 

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Jour 203

Dans mon rêve de la nuit dernière, une amie qui m’est très chère, qui a le sens de l’écoute, avec laquelle je peux avoir des conversations qu’il ne m’est pas donné d’avoir avec beaucoup d’autres proches, cette amie, donc, m’étonnait par son comportement inhabituel. En effet, elle ne m’écoutait pas ! Elle était étrangement active, en mouvement, énergique, enthousiasmée par la perspective de proches événements culturels qui captaient toute son attention. C’est sûr, en ces temps de Covid, que l’idée d’événements culturels à portée de la main a de quoi déconcentrer sa femme ! 

Je me disais, découvrant que je n’arriverais pas à entrer en contact avec elle, qu’il se présenterait bien une autre occasion de lui parler, et qu’il me suffisait, dans les circonstances, d’essayer de profiter autant que mon amie des événements qui étaient sur le point de se produire, je ne savais trop lesquels, des prestations d’artistes ou des rencontres avec quelques-unes de ses connaissances–que je ne connaissais pas ! Je me disais, en un mot, qu’il me suffisait de la suivre, d’essayer de profiter de tout, et, advenant que ce soit difficile de profiter de tout, d’endurer mon sort.

Il ne m’était pas possible de rentrer chez moi, nous étions en quelque escapade. Ça me revient : elle m’annonçait qu’elle était propriétaire d’un appartement, à Montréal, près de l’UQÀM, situé dans un complexe majoritairement habité, sans surprise, par des étudiants. J’enviais mon amie parce que je la trouvais aussi en forme, physiquement, que ses jeunes voisins. Elle avait du ressort comme ça ne se peut pas !

Le temps d’un éclair, nous nous retrouvions dans cet appartement et je découvrais qu’elle le partageait avec une colocataire. Cette dernière avait installé plein de choses, de son côté, qui décoraient les lieux, mais il n’y avait rien sur les murs dans l’espace réservé à mon amie. L’appartement, construit en forme de rectangle, n’était pas divisé comme on l’entend habituellement, où chaque personne dispose d’une chambre à coucher et partage les espaces communs. Ici, une moitié de la surface rectangulaire, sans division aucune, était associée à la coloc, et l’autre moitié à ma copine, de telle sorte qu’une moitié de l’espace était agréablement décorée, tandis que l’autre moitié était dénudée, presque vide. Je remarquais que le lit de ma copine arrivait pratiquement sur la ligne de division entre les deux univers. On dormait zen et, selon le côté du lit où on déposait les pieds, au réveil, on se réveillait encombré !

Il se passait toutes sortes de choses par la suite dont je ne me rappelle pas trop, et là où je veux en venir, c’est que je me suis réveillée pas du tout bien dans ma peau, et j’ai traîné de la patte toute la journée. J’avais des douleurs au cou et au dos, comme si j’avais pris un coup de froid pendant mon sommeil, et effectivement, à un moment donné, je me suis rendu compte que je n’étais couverte que par le drap alors que l’air ambiant était frais pour avoir entrouvert –un cm à peine– la fenêtre.

Je suis quand même allée marcher. J’ai quitté le chalet il faisait presque soleil, puis le ciel est redevenu gris noir, et il s’est remis à neiger et à venter. En marchant dans le blizzard, et en lien avec les animaux qui ont égayé notre séjour de ces 26 derniers jours, qu’ai-je vu ? Un insecte noir semblable à un maringouin qui avançait difficilement et à pas de tortue sur les flocons de neige –il était aussi en forme que moi ! Et pas tellement plus loin, près de la chute d’eau qui a pris la forme d’un ours vu de profil, au fur et à mesure de la fonte des glaces et de la neige autour de son lit, j’ai vu, donc, et pour la troisième fois au cours de mes promenades de ces derniers jours, une chenille noire. Elle avait autant de difficulté à avancer que le pseudo maringouin. Je me demande si la pauvre chenille se promène, toute seule dans le froid, par une anomalie de la nature qui l’aurait vu sortir de son cocon, cette année, plus tôt qu’en temps normal, ou si au contraire c’est normal qu’elle affronte les éléments de la nature en attendant l’arrivée du printemps, je veux dire d’un printemps non hivernal comme le printemps qui sévit ici en ce moment. Était-ce la même chenille, d’ailleurs, ou en ai-je vu trois différentes ?

Sur ce, je retourne à ma montagne magique, non sans avoir imité Thomas Mann avec mes phrases longues et alambiquées.

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Jour 204

Mes lecteurs vont penser que je me suis trompée dans mon décompte, puisque mes publications d’hier font un saut de puce : du Jour 207 je saute au Jour 205. Où est passé le Jour 206 ? Il a disparu, bâtard. Je l’ai bel et bien écrit, mais il n’a pas été publié pour une raison qui m’échappe. Je me demande d’ailleurs si ce n’est pas la première fois qu’un tel phénomène se produit sur la plateforme WordPress en presque dix ans de carrière de blogue, enfin, en neuf ans fermes.

Certaines choses en lien avec cette omission malheureuse doivent être exprimées ici. D’abord, la connexion Internet, je l’ai écrit, dans le bois où nous nous sommes réfugiés pendant la crise Covid, fait son possible, j’en conviens, mais laisse néanmoins beaucoup à désirer. En outre, et pour ne rien faciliter, écrivant ces lignes d’aujourd’hui, il fait tempête dehors.

Au moment de publier le texte du Jour 206 hier, la connexion a accusé un tel ralentissement que ma page d’édition a semblé « gelée », alors au bout d’un moment assez long, et faisant exactement ce qu’il ne faut pas faire, j’ai cliqué ici, et là, tentant d’obtenir un résultat quelconque. J’imagine que dans ce cliquetage incohérent trop complexe pour les petites capacités de notre connexion, mon texte se sera perdu dans les limbes, dans le cyberespace, dans un cosmos quelconque, peut-être sympathique, sait-on jamais, mais la plus vive sympathie ne me rendra pas mon texte.

Quand je publie un texte, habituellement, je ne le trouve pas bon. Je ne m’empresse guère d’aller le relire, et quand je me décide à aller le relire, j’y trouve des fautes, parfois gravissimes, parfois légères. Le texte du Jour 207, à cet égard, aurait besoin de petits ajustements –que je n’entreprends pas à cause de la lenteur de la fameuse connexion. Bien entendu, ayant perdu ce texte 206, je me suis mise à le surinvestir d’une valeur quasiment précieuse, m’en rappelant comme d’une perle de raffinement, une rare réussite.
– Pour une fois, me suis-je dit, que mon texte était bon, voire savoureux…

Pour limiter les dégâts de ma déception et ne pas sombrer dans un état dépressif, je me suis empressée, avant de tout oublier du contenu de ce texte, d’en noter les grandes lignes dans mon carnet. Ça commence avec un petit échange entre mon mari et moi. Il veut quitter le bois en début de semaine; le connaissant, si je réponds « D’accord », il aura tout préparé pour notre départ dès le dimanche soir, alors je réponds « Partons jeudi » et au final nous partons demain, mercredi –mais je suis en train de me demander si la température va le permettre, tellement le blizzard semble prendre plaisir à chambouler nos plans. Après le petit échange avec mari quant au moment de notre retour dans la civilisation, j’aborde la question des Facetime qui occupent une grande partie de mon temps puisque ma fille est seule, en France, en confinement, et que je lui fais signe tous les jours. Nous avons amélioré nos pratiques, en ce sens, du moins ai-je amélioré les miennes car ma fille était déjà pas mal experte, et c’est ainsi que nous avons fait des conversations à trois personnes, et même à quatre, et encore hier à trois, et cette même conversation, hier, a duré 99 minutes. À cet endroit du texte quant à la longue conversation de 99 minutes, j’ai utilisé une jolie formulation à l’effet que nous étions, ma fille, notre amie et moi, les trois pierres d’un triangle exotique du fait de nos localisations contrastées : chouchou à Strasbourg, amie en Ontario, et moi dans le canton de Baie-de-la-Bouteille –qui est le vrai nom du canton où se trouve notre chalet.

– Tu n’as pas accès à un service d’aide sur ton blogue ?, m’a demandé mon mari au bout d’un moment qui me voyait écrire comme une bonne.
– Il y a toujours la possibilité d’écrire aux techs de la compagnie… ai-je répondu sans enthousiasme, à travers un formulaire d’aide en ligne…
Puis, changeant d’avis sur le champ, je me suis dit que ça valait la peine d’essayer, juste pour savoir si la démarche donne des résultats. Alors j’ai raconté au formulaire, en français, ma mésaventure de perte de texte, jusqu’à ce que je me rende compte qu’une petite phrase en dessous de la boîte de dialogue m’informait que je devais écrire en anglais. Sans enlever la portion francophone, j’ai traduit à peu près mon problème en anglais, et j’ai reçu sans trop tarder un courriel m’informant que mon message allait recevoir des suites dans les 24 à 48 prochaines heures. Des fois que cette démarche donnerait quelque chose, je publie aujourd’hui un texte 204, réservant sa place au 206 disparu… à suivre, comme tout le reste, en tout en temps.

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Jour 205

Dans l’esprit de ma manie des décomptes jusqu’à la dernière miette.

J’ai sorti du congélateur une barquette de boeuf haché. Nous allons le cuire demain, mélangé à deux tomates fraîches et à un ou deux oignons. Nous allons assaisonner le tout, ajouter de la sauce soya et verser sur du riz préalablement cuit. Le riz aura cuit dans une casserole pendant que la viande aura dégorgé ses sucs dans une poêle. Cela comptera pour le repas du mardi soir.

Il reste une pizza du Dr Oetker au fromage de chèvre et tomates séchées dans le frigo. Il ne restera plus de lait demain matin, et il ne reste déjà plus de pain aujourd’hui lundi. J’ai utilisé les cinq dernières tranches ce midi pour en faire des sandwiches au jambon rehaussé de moutarde forte de Dijon. Tellement forte, la moutarde, ai-je dit à Denauzier lors d’un repas précédent, que des frissons nous parcourent jusqu’au derrière du crâne, pour notre bien, ai-je ajouté, puisque cette circulation dijonnaise constitue un nettoyage cervical.

Juste au moment où je m’apprêtais à mettre les sandwiches au jambon sur la table, un résident qui habite à l’autre bout du lac est venu nous transmettre un message important. Un message qui a fait notre affaire. Il est resté assis sur sa motoneige quelques minutes, nous sommes sortis sur la galerie pour lui parler, mon mari pieds nus, puis il est reparti. Il ne pouvait pas imaginer que nous étions sur le point de manger puisqu’il était presque 14:30. Il savait encore moins que j’avais 99 minutes de Facetime derrière la cravate.

Il reste des produits industriels dans le garde-manger, comme des chips Lays, des biscuits Leclerc, de la soupe Lipton, une conserve de fèves au lard qui ont saveur de caramel –je le sais car nous en avons déjà mangé de cette sorte–, et comme de fait j’ai vérifié sur la boîte et le caramel apparaît dans la liste des ingrédients. Il reste des amandes, un peu de fromage, encore quelques tranches de bologne trop épaisses par ma faute car j’ai mal répondu à la dame, au comptoir de la charcuterie, qui me demandait quelle épaisseur je voulais et j’ai répondu Moyen, alors que j’aurais dû répondre Mince. Ces dernières tranches vont peut-être constituer un coupe-faim ce soir car ayant dîné si tard on risque de ne pas manger grand-chose en soirée.

Nous mangeons gastronomique, dans le bois.

Il reste de la nourriture pour Mia, il faut dire que j’ai pas mal serré la vis pour faire durer ses aliments animaliers.

On pourrait vivre sans sortir du bois encore quelques jours en épuisant davantage nos provisions, ce serait juste pour dire qu’on se nourrit et ce ne serait pas agréable. Il reste un peu de yaourt Iokos aux fraises, c’est vrai, j’ai oublié de le mentionner. Sinon, la porte du frigo, là où sont les petites tablettes de rangement, ne contiennent que les condiments de type moutarde, relish, ketchup, mayonnaise. Et les plus grandes grilles de rangement, à l’intérieur du frigo en tant que tel, sont pratiquement vides, hormis la bologne et le boeuf qui dégèle.

Je consacrerai peut-être un autre texte à l’énumération des objets, appareils, accessoires de maison qui m’ont manqué ici dans le bois…

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Jour 207

À mon arrivée, donc, dans le bois, j’ai colorié, et quand j’ai eu fini de couvrir de couleurs mon mandala géant, je me suis mise à lire davantage, non sans d’abord m’assurer de ranger mon oeuvre d’art dans un tube d’aluminium. C’est Denauzier, mon sauveteur, qui m’a orientée vers ce tube. Il traînait dans le chalet. Il s’agit d’un tube qui sert normalement à constituer, assemblé à d’autres tubes et à des coudes, une cheminée, comme il y en a une justement dans mon champ de vision attachée à notre poêle au propane. Bien entendu, j’ai utilisé un tube qui n’avait jamais servi et qui était exempt de suie. J’ai inventé une manière de bloquer les extrémités de mon tube au moyen de sacs Ziploc, dans le bois on se débrouille avec ce qu’on a, de sacs Ziploc et d’élastiques, et ainsi mon mandala attend en toute sécurité, délicatement enroulé sur lui-même, de se faire encadrer le portrait, sans risque d’être endommagé.

Voilà pour le mandala, et place à Thomas Mann, qui m’accompagne, donc, depuis une bonne grosse semaine. Mon but, lisant le roman, et je sais que ce n’est pas à la hauteur d’une personne qui a été formée en littérature à l’université, est d’abord et avant tout de me rendre jusqu’à la fin, comme s’il était dangereux que je n’y arrive pas, un par paresse, deux par crainte de ne pas comprendre parce que ce n’est pas tout le temps facile à suivre, les débats d’idées contraires entre deux personnages en particulier, Settembrini et Naphta, et trois, enfin, par perte d’intérêt. C’est le pire qui peut arriver, la perte d’intérêt, car alors je ne suis plus capable d’avancer, même en fournissant mon maximum d’effort. Comptant cependant six cent soixante-quinze pages derrière moi, n’ayant à lire que les trois cents restantes, je me sens plus détendue et plus à même de croire que je vais y arriver.

De toute façon, comme je l’ai écrit hier, je lis de longs passages savoureux le sourire aux lèvres, passages tantôt descriptifs, tantôt de monologues intérieurs, tantôt rendant compte de conversations entre les personnages, sans oublier la narration des événements, etc.

Il m’arrive, lisant ces grosses briques, entre deux chapitres, par exemple, de feuilleter les pages qu’il me reste à ingérer, feuilleter, encore là, par manque de confiance en moi, pour m’assurer que je ne serai pas sous peu tendue par l’effort que je viens de fournir, advenant que l’auteur décide de mettre à l’avant-plan ses mêmes personnages bavards ci-nommés qui n’en finissent plus de se quereller pour défendre leurs idées. Or, c’est ainsi feuilletant que j’ai découvert hier que le « bon et droit » Joachim doit revenir au sanatorium, et cela m’a soulagée –même s’il revient pour y mourir– car j’aime ce personnage placide, d’autant qu’il ne se lance jamais dans des débats d’idées à n’en plus finir car ce n’est pas son genre.

Quelques thèmes ressortent de ce texte d’aujourd’hui que j’aimerais énumérer, puisque ces derniers temps cette activité, l’énumération, me sied. 1. D’abord le parallèle entre ma vie en haut, en ce temps de Covid, et la vie en haut de Hans Castorp dans ses montagnes suisses. 2. Ensuite, ce besoin que j’ai de thésauriser pour mieux éliminer, un élément à la fois, constatant en cours d’exercice qu’il est excessivement facile d’accumuler et parfois très long d’utiliser les accumulés jusqu’à leur dernière miette. En sous-point des énumérations, je note ici que 2.1 nous sommes en processus de décroissance marquée de nos provisions, j’aurai peut-être envie dans un autre texte d’énumérer ce qu’il nous reste à manger, évaluant par le fait même pour combien de jours nous en avons, et il est possible que j’aie envie 3. d’aborder le sujet de mes projets d’art en cours, mandala et compagnie, et d’énumérer peut-être 4. quels sont les appareils, aspects de la vie dans la maison d’en bas qui me manquent quand nous sommes en haut.

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Jour 208

Au début de notre arrivée en terre d’accueil du lac Miroir, laissant « en bas » le virus faire des siennes, en ce sens que notre chalet se situe « en haut » de St-Michel-des-Saints, je n’ai pas beaucoup lu parce que je voulais terminer le coloriage de mon mandala géant. Je travaille en outre sur un autre projet au tricotin, de telle sorte que priorité n’a pas été accordée à la lecture, dans nos deux premières semaines de vie dans le bois.

J’ai écrit à ce sujet, je reviens au mandala. J’ai apporté de la maison du bas les crayons au gel qu’il me restait d’une collection de cent, et j’ai pris plaisir, cruelle, à me rendre jusqu’à l’extinction de chacun. Sur une quarantaine transportée dans mes bagages, il n’en reste maintenant que quatorze.

Il se trouve que Denauzier m’a offert une deuxième collection de cent, demeurée non entamée depuis que je l’ai reçue, il y a maintenant deux ans. C’est un peu la raison pour laquelle je voulais venir à bout des résistants de ma première centaine. Je voulais passer à la nouvelle équipe, qui offre en outre l’avantage d’être plus garnie et dotée de toutes les couleurs. J’ai souffert, en effet, souffert étant ici un bien grand mot, de ne pas avoir davantage de crayons de gel bleu, en fin de parcours de ce premier mandala.

Je suis, donc, contente d’avoir découvert, par pur hasard, l’existence de ces grands mandalas, car je sais comment je vais utiliser mon prochain lot de crayons, et aussi parce que je sais que je vais les utiliser sans tarder. Il suffit que je me procure de nouvelles impressions de mandalas au magasin, bien que le magasin soit fermé depuis plusieurs semaines et on ne sait pas pour encore combien de temps…

En un mot, alors que je viens d’en écrire plus de cent sur le sujet, je crains que la pâte ne sèche dans le réservoir des crayons de ma nouvelle centaine et qu’ils s’avèrent, si je tarde trop, inutilisables.

Il faut dire aussi que je n’aime pas gaspiller, d’une part, et que je n’aime pas accumuler, d’autre part. La seule manière de faire coexister pacifiquement ces deux tendances est, dans ma compréhension des choses, d’utiliser ce qui me passe entre les mains, et c’est ce que j’ai fait.

Cependant, je dois avouer que je me délecte peut-être davantage que la moyenne des gens de la satisfaction d’être venue à bout des objets matériels. Je pense à mes rouges à lèvres, dont il a été question dans ces chroniques il y a un moment, justement parce que je faisais tout mon possible pour finir mes tubes.

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