Jour 194

Albina

Albina du Boisrouvray, pas mal maquillée.

Donc, je me suis lancée dans Françoise Giroud, une ambition française, toujours m’évadant en France, à Paris, heureuse de cette évasion. Plusieurs personnes de l’entourage de Françoise commentent certains événements qu’elles ont vécus auprès d’elle. Évidemment, certaines l’aiment ou l’apprécient, quand d’autres la détestent. Il y avait de quoi la détester, je me mets à la place de certains individus, car elle pouvait se montrer cruelle dans l’exercice de ses fonctions au magazine L’express, et probablement pas juste dans ce contexte-là.
Au bout d’un moment, je me suis mise à feuilleter à nouveau le bouquin, j’ai cette habitude de lire des pages au hasard des chapitres qui s’en viennent, et de prendre plaisir, quand je retombe sur ces dernières, de les reconnaître et de savoir à l’avance ce que je m’apprête à lire dans les paragraphes qui s’en viennent. J’ai beaucoup fait cela avec La montagne magique.
Or, ainsi feuilletant, je suis tombée sur la fameuse Albina. Du Boisrouvray. Et là, je me suis rendu compte que j’avais déjà lu le livre sur Françoise, et je me suis rappelé en outre y avoir fait référence sur mon blogue. C’était en novembre 2018. Une simple recherche du mot Albina m’a permis de retrouver les textes en question, les Jours 544 et 543.
Pourquoi me suis-je rappelé d’Albina ? Pour deux raisons. La première, c’est que cette femme semble être une femme de cœur. Pour confirmer mes dires, je viens de feuilleter à nouveau ce qu’il me reste à lire du livre, presque page par page, afin de retomber sur l’extrait dans lequel il est question d’elle, mais bien entendu il m’a échappé. Donc, je n’ai pas encore vérifié si Albina, en deuxième lecture, me fait toujours l’effet d’être une femme de cœur. La deuxième raison, c’est que dans la farandole de toutes ces personnalités illustres qui dansent autour de Françoise, le prénom Albina m’avait semblé proche de mes racines québécoises. J’imagine une Albinâ bâtie comme un homme s’activer dans une cuisine autour d’un poêle à bois, se frottant les mains couvertes de farine sur son tablier ! Entourée de dix enfants en bas âge, tant qu’à faire ! Cela étant, je vais poursuivre le livre. Je suis rendue au chapitre dans lequel Françoise obtient un poste de ministre, sous la présidence de Giscard d’Estaing.
J’ai découvert hier soir, à ma grande déception, que Simone Veil et Françoise se détestaient et se le rendaient bien. Cela perturbe ma conception générale de la vie. Comment la belle Simone pouvait-elle détester quelqu’un ? Je lui imaginais un cœur pur dépourvu de sentiments avilissants, déshonorants. Je me suis alors arrêtée de lire quelques instants, tentant de comprendre pourquoi j’étais incapable, pour ma part, d’exprimer de manière ferme, avec des paroles maîtrisées et des gestes contrôlés, les sentiments qui m’habitent quand survient un conflit, un désaccord important ? Tremblante des pieds à la tête, dans un tel contexte, je vais plutôt m’empresser d’aller me cacher ! Suis-je faible, quand Simone est forte ? Est-ce vil de détester ? Ou parfois salutaire ? Puis, très curieusement, je me suis fait la réflexion que tout ce beau monde était mort, et j’ai poursuivi ma lecture !

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Jour 195

11/23/2009 – Vanessa Redgrave – 55th Annual London Evening Standard Theatre Awards – Arrivals – The Royal Opera House – London, UK – Photo Credit: Solarpix

Je pourrais me trouver belle pour mon âge. Je pourrais miser sur l’éclat dans mes yeux à défaut d’avoir de l’éclat ailleurs. Me trouver belle autrement… du dedans !
Je lisais justement un livre people sur Brigitte Macron que j’ai acheté à la FNAC de Strasbourg, en même temps qu’une biographie de Winston Churchill. Je n’ai pas lu encore Winston, l’ayant prêté, mais j’ai lu Brigitte. Seigneur ! Je me demande comment elle fait ! À 67 ans, elle se soumet à une heure de gymnastique tous les matins à l’Élysée, même pas le matin mais « à l’aube », est-il écrit. Est-ce possible ? Elle porte des talons aiguilles pour assister à des cérémonies pendant lesquelles elle doit se tenir debout, dehors, sur les pavés inégaux. Même pas des talons aiguilles, des stilettos, c’est encore plus fin et plus haut, 10 cm d’après mes recherches sur Google. Elle se teint évidemment les cheveux –pendant que je m’habitue aux miens grisonnants. Elle a toute mon admiration, quoi qu’il en soit, car maintenir une apparence aussi jeune que possible me prendrait toute mon énergie, quand elle a déjà des journées hyper chargées.
J’aurais plus envie de vieillir comme Vanessa, avec moins de maquillage et de chirurgie.
Je me suis lancée dans Brigitte après avoir lu la brique de la Montagne magique, pour me changer, aller vers léger. C’est ce que j’appelle une lecture intermédiaire. Je me nourris d’un livre ou deux intermédiaires, avant de me tourner vers un livre plus substantiel. Ayant lu Brigitte pratiquement d’un coup, c’est un petit livre de poche, j’ai eu envie de poursuivre dans la facilité. C’est ainsi que je me suis lancée dans une autre biographie qui traînait ici, au chalet, de Christine Ockrent sur Françoise Giroud.
– Je l’ai peut-être lu ?, me suis-je demandé en le feuilletant avant de le commencer.
– Mais s’il en est ainsi, je ne m’en souviens plus, me suis-je dit du même souffle, alors je peux bien le recommencer.
J’aime de toute façon lire deux fois le même livre, je me rends compte que ce sont deux lectures différentes. Ce qui m’aura frappée en première lecture ne me frappera pas en deuxième, et en deuxième je serai frappée par autre chose, et habituellement ce qui me frappera en deuxième me semblera plus signifiant, moins superficiel, que ce qui m’aura fait de l’effet en première.
J’aime que la biographie de Françoise me maintienne dans le milieu people français, mais à une autre époque, dans les années soixante en ce moment de ma lecture, au premier tiers du livre. Il faut dire que Françoise –malgré deux tentatives de suicide– a vécu tellement vieille que la fin du livre se situe au début des années 2000.
Je vais peut-être ensuite me tourner vers la correspondance de Mitterrand avec Anne Pingeot, une brique que j’ai commencée il y a deux ans, et qui va me maintenir encore dans le milieu jet set des Français, non pas que j’aime tant que ça le milieu jet set, mais j’aime lire à propos de la France, sachant qu’il y a de fortes chances que je ne sois pas capable d’y retourner avant le retour de chouchou, en août prochain, en raison de la Covid. Pour faire contrepoids au jet set, de toute façon, je pourrais me tourner vers Élise ou la vraie vie, qui traîne sur mon bureau, à la maison. C’est moins sexy, bien entendu.

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Jour 196

Ma nouvelle invention murale avec branches et racines. Denauzier me suggère d’ajouter des feuilles. Chouchou aussi.
– Je pensais les représenter par des petites taches rondes, ai-je dit à mon mari. J’en mettrais beaucoup, en variant les nuances de vert. Il me reste à trouver une sorte de tampon, je ne veux pas utiliser un pinceau.
– Pourquoi pas dessiner des feuilles ?, a-t-il répondu. Les racines sont déjà surdimensionnées, les feuilles peuvent l’être aussi ? Pas besoin de dessiner des mini feuilles ?
Il n’a pas dit ce mot, « surdimensionnées ». Il m’a plutôt fait comprendre, par un mouvement de l’index arrondi venu s’appuyer sur le pouce, que des racines grosses comme ça (en me montrant l’espace vide à l’intérieur de son index arrondi), ça ne se peut pas, si on tient compte des branches et des troncs maigrichons que j’ai tracés.
– J’ai déjà lu quelque part, a-t-il précisé, que pour un arbre de cinquante pieds de haut, admettons, il y a le double de longueur de racines dans la terre. Après les premiers pieds sous terre, elles sont fines et deviennent des radicelles… Or les tiennes ne s’affinent pas (il n’a pas dit « Or »).
– C’est une idée, les grosses feuilles…, ai-je répondu. Je vais y penser.
Je n’y ai guère pensé, en fait, depuis que nous sommes arrivés au chalet vendredi dernier, mais je sais déjà que je vais me lancer dans les feuilles dès que je serai de retour à la maison, dimanche prochain, fête des mamans.
Retour à la maison. Je vais me sentir submergée par le travail à faire dehors, sur le terrain, le râtelage, le coupage de branches, le nettoyage, le mal de dos, en bas, à droite, quand je me penche et que je force… Je vais à nouveau me casser la tête, cette plante est-elle heureuse à la mi-ombre, devrais-je la planter ailleurs pendant que c’est encore le temps, avant l’arrivée de la chaleur ? Les arbustes seront-ils encore cette année ravagés par les scarabées du rosier ? Et où vais-je mettre le bidule à la phéromone qui est censé attirer les scarabées ?
– Tu ne penses pas qu’on devrait donner le contrat d’entretien de départ à une compagnie qui viendrait tout nettoyer ? Il ne me resterait qu’à entretenir pendant la saison ?, ai-je demandé à mon mari.
Il ne m’a pas répondu. C’est sa manière à lui d’exprimer qu’il va y penser. J’imagine qu’il est un peu tard, de toute façon, pour solliciter une compagnie là là, sans s’être inscrit l’automne dernier sur une liste de clients du printemps !
Archives. J’ai reçu cette semaine une photo sur laquelle j’ai quarante ans. Je tiens chouchou dans mes bras, elle a trois ans, elle est en maillot de bain, elle est maquillée au visage, comme si elle arrivait d’une fête à la garderie ou chez des amis (de la garderie !). Je me trouve incroyablement belle. Les cheveux fournis, tombant en une vague naturelle que je ne coiffais jamais, une vague épaisse, riche, abondante… J’ai envoyé la photo à mon amie, celle qui a le sens de l’écoute particulièrement développé, et elle m’a répondu que j’aurais pu paraître sur la couverture d’un magazine. C’est sûr qu’entre amies on se lance des fleurs, on se trouve tout le temps belles, on se dit des mots d’amour. Il faut que j’accepte de ne plus être belle, ou d’être belle autrement, avec des cheveux gris et ternes qui ne font plus de vague naturelle. Le pire, bien entendu, c’est que lorsque j’étais si belle, je ne me trouvais pas belle. Il y avait toujours ceci, cela qui clochait… Il faut que j’apprenne à m’aimer et à ne pas me comparer –aux jeunes et aux plus vieilles qui ont mon âge mais qui ont l’air encore jeunes, car il y en a. Ce n’est pas tant « Il faut que », mais plutôt « Je décide à partir de maintenant ». J’ai du chemin à faire. Mais ça vaut peut-être la peine d’essayer.

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Jour 197

nuageJaune

Projet en chantier. Je me lance dans des feuilles ?

– Exactement. Je vais essayer de créer la même couleur que celle du métal de la structure, avec mes tubes d’acrylique, et surmonter l’installation de grandes branches d’arbres que je vais tracer au pinceau.
– Tu vas ajouter des feuilles vertes ?, a demandé mon mari.
– Je ne pense pas, surtout si j’arrive à créer une couleur qui ressemble à celle du métal… Et tu me connais, si je me lance dans des feuilles, j’en ai pour des années !
– Penses-tu te rendre jusqu’au plafond ?, a-t-il aussi demandé sans le moindre soupçon d’inquiétude dans la voix.
– Je ne sais pas…
– Penses-tu pouvoir tout effacer si ce n’est pas à ton goût ?
– Difficilement…
– Penses-tu aimer l’effet final ?
– Je n’en ai aucune idée. J’ai peur de trouver le tout un peu kitsch, ou quétaine…
Pendant que je mélangeais mes couleurs d’acrylique, je me suis demandé si ce n’était pas une bonne idée de parsemer les branches, sans feuilles, lorsqu’elles seraient faites, de taches rouges qui auraient représenté des pommes. J’ai alors tricotiné vite fait, avant de me lancer dans la formation des branches, cinq tubes très courts avec de la laine rouge que j’ai ensuite cousus pour en façonner une boule, mais les boules sont nettement trop grosses par rapport à la finesse des branches, je les ai donc déposées dans chacun des pots. Ça ne paraît pas sur la photo, encore une fois, mais la note rouge apporte beaucoup de dynamisme.
J’ai oublié de préciser qu’ayant tricoté beaucoup trop de tubes de laine –parce que je suis excessive– j’en ai tordu quelques-uns avec la même technique du fil de fer et ils garnissent les pots comme autant de cocottes, ou pommes de pin.
Cela m’a pris cinq heures, tracer les branches d’abord au crayon de plomb sur le mur, et les couvrir ensuite de couleur, cinq heures au terme desquelles j’avais pas mal mal au dos pour être restée debout, en position instable, sur un escabeau. Cela fut fait jeudi soir dernier entre cinq et dix heures trente. Mari m’a quittée une heure avant que je termine, pour aller faire dodo car il se couche tôt.
Je suis présentement pour la semaine au chalet. À notre retour à la maison, je vais apporter des nuances de brun aux branches, encore juchée sur l’escabeau, et leur donner un peu d’expansion sur les côtés de manière à ce qu’ils apparaissent moins figés.
Puis, je vais voir ce que je décide, par rapport aux feuilles…
J’envisage aussi d’installer sur le mur perpendiculaire à l’installation, lui aussi couvert de jaune nuage, comme on peut le voir partiellement sur la photo, un miroir sans cadre qui permettrait de décupler l’effet visuel du projet, puisqu’on verrait le projet dans le réel et l’image miroitée du projet réel.
Je m’arrête là, je n’en peux plus, d’autant que ça se pourrait que tout le projet disparaisse s’il s’avère définitivement trop cucul.

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Jour 198

nuageJauneIntermédiaire

Projet en chantier.

L’insertion du fil métallique fut une étape pénible à traverser car il s’accrochait tout le temps dans les tubes de laine, même si j’ai pris la peine d’en courber l’extrémité afin de l’arrondir pour qu’il puisse glisser plus facilement. Ensuite, il m’a suffi de tordre un peu, à gauche, à droite, le fil dissimulé dans les tubes de laine. Au final, ça ne ressemble pas « tant que ça » à des racines, mais quand même plus que mes tubes pendouillants à la verticale.
– Qu’est-ce que tu dirais si je peignais une bande de couleur derrière la structure aux fils de laine ?, ai-je un jour suggéré à mon mari, avant d’accéder à l’étape de fixer l’engin au mur.
– De quelle couleur ?, a-t-il demandé.
– Je ne sais pas. Peut-être jaune pour donner une touche de vitalité ?
Finalement, nous sommes allés à deux à la quincaillerie et avons eu la chance qu’il n’y ait pas une file de clients, dehors, attendant leur tour en ces temps de pandémie.
– Nous avons besoin d’entrer tous les deux, ai-je mentionné à la jeune fille qui surveillait que tout se déroulait conformément aux directives anti-Covid, car il s’agit de définir une couleur pour peindre une partie de mur à la maison.
Elle nous a laissés entrer, à la condition qu’on traîne un panier, dans lequel nous avons déposé le litre, notre unique achat, le panier était ici l’étalon servant à compter combien de clients circulent en même temps dans le magasin.
Peu importe la disproportion entre le gros panier et le petit litre. Nous avons acheté un jaune dit Crème anglaise, qui s’est avéré trop pâlot. Nous sommes retournés y faire ajouter une goutte de jaune, et cela n’a pas changé grand-chose.
En cours d’évolution du projet, j’ai pensé que peindre un gros nuage, sur le mur, serait plus amusant qu’un simple bandeau. Mon mari m’a encouragée, influencés peut-être que nous sommes, ces temps-ci, par les manifestations météorologiques qui égayent le ciel, notamment les arcs-en-ciel. J’y suis donc allée pour un nuage.
Or, le nuage fade obtenu dans sa teinte de Crème anglaise a eu besoin d’un peu de maquillage tout droit sorti de mes pots de pigments secs, parmi lesquels se trouvait un riche jaune indien. Quand on observe le fond nuageux, on remarque des pastilles rondes assez grandes venues égayer un jaune trop tranquille. Une fois cela réglé, la revitalisation du jaune, Denauzier a installé au mur, à l’aide de vis à ailettes, la structure aux racines.
– Ça manque de vie, comme d’habitude, ai-je constaté.
– Tu pourrais agrémenter les pots ?, a suggéré mon mari, car à cette étape de l’opération les pots n’étaient pas décorés.
– Bonne idée.
C’est ainsi que j’ai créé avec crayon, feuille de papier et ciseaux, un décalque de cinq semblants de feuilles, afin d’obtenir des formes sinon identiques du moins ressemblantes. Et j’ai appliqué le décalque en papier sur le métal des cinq petits pots et couvert de couleur bronze les formes à remplir.
– C’est moins pire, avons-nous conclu presque d’une même voix quand j’ai eu fini.
– Je vais devoir y aller de manière moins frileuse, ai-je avancé, deux secondes plus tard.
– Et sortir du cadre ?, a demandé mon mari qui prétend ne rien connaître en art.
– Exactement.

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Jour 199

nuageJauneDébutCrop

Projet en chantier.

Une ministre, pas plus tard qu’avant-hier, toujours à la radio en faisant la route entre la maison et le chalet, décrétait qu’il y aurait une saison touristique au Québec cet été. Cette obstination à vouloir que les choses se passent exactement comme avant. Ou cette insécurité à ne pas savoir –et par conséquent à ne pas pouvoir annoncer !– comment se redéfinit la vie après la Covid, insécurité qu’on s’empresse de gommer en répétant à la place les notions connues –un été touristique– qui étaient encore en vigueur il y a quelques semaines.
En tout cas. Bof. Ce vaste sujet dépasse mes capacités d’analyse.
Comme je l’ai écrit hier, je décide que le temps doux du confinement, et des méduses dans les canaux vénitiens, fait désormais partie du passé et je n’y pense plus.
Pour être bien certaine de ne plus y penser, je me suis lancée jeudi soir tard dans la continuation de mon installation artistique, à l’endroit où était auparavant mon projet d’alphabet dont les toiles n’arrêtaient pas de tomber parce que le velcro n’était pas la technique appropriée pour les maintenir en place.
Ce nouveau projet est installé entre la grande fenêtre de la salle de séjour à gauche, et l’arête du mur à droite. En voici la genèse.
Tout a commencé avec le déménagement de la mère de Denauzier, il y a plusieurs mois. Mon mari est revenu de chez sa mère, ce jour-là, avec une structure rectangulaire de décoration à laquelle on peut suspendre cinq petites plantes puisqu’il y a cinq pots faisant partie de l’ensemble. J’ai remarqué depuis qu’il se vend des structures semblables dans les quincailleries à la section « déco ».
À l’arrière des pots, on discerne des arbres qu’on dirait sculptés dans le métal, à deux dimensions comme chez les Égyptiens, peut-être des érables si on décide que les pots, plutôt que d’accueillir des plantes, ont pour fonction métaphorique de recueillir le sirop. Ces pots sont retenus par des cercles à mi-hauteur du rectangle –ils ne paraissent pas sur la photo. Autrement dit, les pots ne sont pas déposés sur la base de la structure.
Cette base est percée d’un très grand nombre de trous. Remarquant d’abord les trous, lorsque mon regard s’est pour la première fois déposé sur cet objet provenant de belle-maman, et étant déjà en train de me familiariser avec la technique du tricotin, je me suis dit que j’allais remplir chaque trou, peut-être deux cents ?, avec un tube laineux « tricotiné ». N’écoutant que ma détermination obstinée, j’ai pas mal avancé dans l’accumulation des tubes de laine, de longueurs variant entre 10 et 50 cm, au point de remplir je dirais le tiers des trous. Chaque fois qu’un tube était terminé, je me levais et j’allais l’installer. J’en nouais une extrémité de manière à ce qu’il ne ressorte pas par le trou, et je laissais pendre le reste du tube.
Un soir, ma belle-fille est venue à la maison et, ne s’étonnant plus de rien des choses que j’installe dans la maison où elle vivait autrefois, elle m’a demandé, en faisant bouger les laines d’un mouvement de sa main, si j’étais en train d’accumuler des racines.
– Des racines ! Quelle brillante idée !, me suis-je dit et lui ai-je dit tout haut. Au lieu de laisser platement pendouiller les tubes, je vais leur insérer un fil métallique de manière à pouvoir les tordre et leur donner une forme.
Ainsi fut-il fait.

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Jour 200

Une autre amie T. Elle a adapté ses cours afin de les transmettre à distance, en ligne à ses étudiants. Elle enseigne à l’université. « Je n’ai jamais tant travaillé », m’a-t-elle dit, or elle a l’habitude de travailler beaucoup.
Et moi ? C’est bien beau l’énumération, fort succincte, de ce que vivent mes amis, mais moi, comment vis-je le confinement ? Je le vis en me convainquant qu’il est déjà fini. J’ai toujours fait ça, anticiper pour atténuer la déception. Je décide que le confinement est fini, et comme ça les médias peuvent bien en annoncer la fin, ça ne m’ébranle pas puisque j’avais prévu le coup. Car j’aimerais qu’il dure longtemps, j’aimerais que l’eau des canaux à Venise ne redevienne pas brunâtre, j’aimerais que les manières changent afin que l’on protège les ressources de la terre. J’aimerais qu’il soit désormais interdit de circuler en mastodonte bateau de croisière. J’aimerais que l’on cesse la course à toujours plus de rendement, que l’on devienne des humains solidaires adeptes de la lenteur. J’aimerais qu’on arrête de penser en termes de profits et de croissance. Ça n’arrivera pas, alors je décide que nous sommes déjà de retour dans la course folle et je n’y pense plus. S’il advenait que le déconfinement se voit stoppé et que l’on revienne en mode confinement, cela dit, je serais excitée comme une enfant.
Mon amie M. Habite en Europe et comptait venir visiter sa famille en juin au Québec. Elle est déçue. Comme elle est adepte des bistros et autres petites casas où elle peut manger pour presque rien dans son pays d’adoption et que c’est toujours excellent dans ces casas qu’elle a découvertes, elle doit se remettre aux fourneaux et ça ne l’excite pas trop.
Mon amie L. J’ai plusieurs amies L. A l’habitude de marcher quotidiennement au Jardin botanique et ce depuis des années. Elle marche quand même pendant le confinement, beau temps mauvais temps, mais elle s’ennuie du Jardin.
Mon amie S. Est grand-maman et ne peut câliner ses petits-enfants. Ils lui manquent terriblement. Comme elle est une personne très en forme, alors qu’elle fait partie des personnes à risque dans le contexte de la pandémie, elle ne comprend pas trop le bien-fondé de toutes ces mesures selon lesquelles, pour ne donner qu’un exemple, ce n’est plus elle qui fait son épicerie mais sa fille.
Mon amie F. Est mieux installée à la maison, en télétravail, que dans son cubicule à l’université. Elle va trouver difficile le retour à la vie d’avant qui la voit voyager et tout le temps se dépêcher.
Très peu d’amis me disent être inquiets et craindre pour leur sécurité.
Une personne apprécie énormément cette vie calme entre les murs de sa maison car elle est de tempérament casanier. Nous nous sommes parlé par FaceTime et j’ai pris une photo d’elle au cours de notre conversation qui l’immortalise affichant le plus beau sourire, événement rarissime.
Mes lecteurs vont penser que j’ai beaucoup d’amis. Cette amie F. d’ailleurs dont il est question ci-dessus me disait souvent, du temps que je travaillais avec elle, que j’avais beaucoup d’amis.
– Allons-nous marcher ensemble ce midi ?, me demandait-elle à l’époque.
– Je ne peux pas, je dîne avec ami.
– Encore un ami ? Tu as beaucoup d’amis !

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