Jour 751

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« Reprenons du départ », c’est le titre de la chanson.

Je suis assise autour de l’ilot dans la cuisine d’Emma, tapant à mon ordi, à côté d’elle qui étudie quelque matière compliquée qui requiert des calculs à l’aide du nombre pi.
Nous écoutons de la musique à partir d’une playlist disponible sur la plateforme Google. On peut écouter la musique sur la plateforme sans être obligé de s’abonner, Emma m’a montré comment faire pour les prochaines fois. En ce moment, c’est la chanson The Scientist, de Coldplay, qui joue. Voyez mes références culturelles :
– Diane Tell chante la même tune sur un CD qu’on a acheté autrefois !, me suis-je exclamée.
Je me suis aussitôt revue conduisant sur l’autoroute 13 en été, Emma à mes côtés, et écoutant cette chanson. Emma, avec son cerveau pourtant encore jeune, ne s’en rappelle pas.
J’ai passé l’après-midi avec un ami qui habite le long du Parc Jarry. Dans la première heure de notre rencontre, il a fait référence à un parc et j’ai fini par lui demander de quel parc il s’agissait. Il s’est étonné que je ne l’aie pas remarqué étant donné qu’il ne peut pas être situé plus près de son édifice.
C’est comme hier soir. Je parlais régime alimentaire cétogène avec Emma et sa copine. J’étais assise à la même place qu’actuellement, et de même Emma qui cependant n’étudiait pas. Elle s’est levée au bout d’un moment et a poursuivi la conversation tout en lavant le gros tas de vaisselle qui s’était accumulée sur le comptoir. Ce matin, j’ai constaté avec surprise que le gros tas avait disparu, mais je n’ai aucun souvenir qu’Emma s’en soit occupé hier… Ça commence à m’inquiéter.
La chatonne vient marcher par intermittences sur mon clavier et réclame des caresses en tentant, avec sa tête, de bloquer le mouvement de mes mains qui tapent.
Nous buvons du thé Earl Grey à ma demande parce que, comme d’habitude, je meurs de soif.
Dans l’après-midi, mon ami a voulu prononcer mon nom de famille et n’a pas réussi à le trouver. Visiblement confus, il m’a demandé de lui pardonner ce blanc de mémoire causé, a-t-il dit, par son âge. Ça fait quand même plus de trente ans que nous nous connaissons.
Me rendant ce matin chez cet ami qui habite devant un parc invisible, j’ai constaté que certains commerces de la rue Monkland ont fermé et que d’autres viennent d’ouvrir. J’ai dépassé la SAQ, oubliant que je devais m’y arrêter pour acheter une bouteille de vin blanc. Après quelques secondes cependant j’y ai pensé et je suis revenue sur mes pas. Je ne me souviens pas du nom du vin que j’ai acheté, mais il s’agit d’un Chardonnay produit au Canada. Il ne coûtait ni trop, ni trop peu cher. Pour aller avec les mets vietnamiens délicieux que nous avons mangés, c’était un excellent choix.
Ça me revient tout d’un coup : Emma et moi avons l’habitude de terminer nos soirées en jouant une ou deux parties de Rummy, quand je viens la visiter. Aurons-nous ce plaisir ce soir ?

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Jour 752

Écrivant vendredi soir dernier qu’Anne Hébert pratiquait le monologue intérieur, toutes sortes d’images se manifestaient dans ma tête. Je me revoyais en classe, du temps de nos cours de base –Écritures et formes– dont celui sur les formes narratives. Ce cours m’a été donné par Jeanne Lapointe, professeure féministe qui fut une grande amie d’Anne Hébert. J’écrivais mon texte 753 et je me demandais si les deux femmes n’avaient pas vécu ensemble une histoire d’amour. Je me demandais, admettons qu’elles aient été amoureuses, si elles auraient été capables d’affronter cette réalité ou si elles n’auraient pas préféré la tasser, la nier, l’ignorer. Jeanne Lapointe était froide, une intellectuelle pure et dure. Je ne l’ai pas vue sourire une fois pendant nos cours. Elle manifestait d’ailleurs un intérêt très moyen pour ce cours qu’elle nous donnait. Je ne me fais pas d’Anne Hébert l’idée d’une femme froide, mais peut-être d’une femme pas trop débrouillarde, un peu capricieuse, une femme qui aurait tendance à compliquer les choses… J’arrivais aux cours habillée comme les jeunes de mon âge, en jeans le plus souvent, tandis que Jeanne était élégamment vêtue d’une jupe et d’un tailleur, coiffée, perles au cou, bas de nylon et chaussures à talons pas trop hauts. La compétition devait être féroce dans ce milieu d’intellectuels hommes, Jeanne ayant été la première femme à faire son entrée à la Faculté des lettres de l’Université Laval en 1940. Quarante ans plus tard, car j’ai fait mes études littéraires dans les années 80, elle continuait de se plier aux exigences de l’apparence pour paraître crédible au sein des collègues universitaires. Elle portait, autrement dit, une tenue absolument pas féministe.
Je me revoyais assise à côté d’une étudiante qui s’appelait Hélène, dans ce cours d’Écritures et formes narratives. Plus vieille que moi, qui sentait tout le temps le café. Par un après-midi d’hiver, elle m’avait amenée chez elle pour que je fasse la connaissance de son mari. Elle habitait une vieille maison située à côté de gros édifices modernes pas très loin de la localisation actuelle de l’hôtel Hilton, à proximité des fortifications qui ceinturent la vieille capitale. Il ne faisait pas de doute que leur maison allait être expropriée avant longtemps. Le mari était pas mal plus âgé qu’elle et sentait encore plus le café. Ils avaient quatre enfants qui devaient s’accommoder de deux petites chambres à coucher qui n’avaient pas de portes. Des guirlandes de tissu faisaient office de portes. J’avais compris dans quoi je m’étais embarquée en acceptant d’aller chez elle lorsque le mari m’avait demandé, palpant ma cuisse, si je désirais lire le texte qu’il venait d’écrire, il baignait lui aussi dans le milieu littéraire. Si je voulais lire son texte tout en le laissant déboutonner ma chemise. J’étais repartie sans demander mon reste.
Hélène était dans d’autres de mes classes et venait immanquablement s’asseoir à côté de moi de semaine en semaine. Rousse, à la chevelure magnifique, habillée à la va-vite…
J’écrivais donc ces quelques lignes au lac Miroir et j’étais habitée, encore et toujours, par mon passé. Je me suis fait la réflexion, en fermant mon ordinateur, que j’écrivais d’abord pour moi, pour le plaisir d’être visitée par toutes ces réminiscences, et que mes rares lecteurs étaient bien généreux de ne pas m’abandonner pour autant.

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Jour 753

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Manteau de vison de la maison Gucci.

Au secours ! 753 est aussi un code téléphonique pour la région joliettaine ! Je ne me lance pas là-dedans ce soir, déjà qu’il est passé neuf heures. Je suis au lac Miroir. Je suis enrhumée, mais heureusement je ne tousse pas. Si je toussais, je romprais la tranquillité incroyable qui est la nôtre en ce moment. On n’entend que l’énergie du feu qui circule dans le tuyau de la cheminée. Et mes doigts qui tapent sur le clavier. Et la respiration régulière de mon mari qui dort sur le canapé. Il fait noir comme dans la gueule d’un loup, dehors. Tiens, j’entends aussi une mouche.
Hier, j’ai écrit un non texte, finalement, un texte dans lequel il ne se passe rien : je sors de chez la coiffeuse et prends quelques minutes debout dehors avant d’aller faire des courses au IGA. J’ai relu mon texte aujourd’hui et j’ai découvert deux répétitions : profiter de l’automne estival et profiter de belles semaines en septembre; puis la crainte qu’il ne soit plus possible et la crainte des représailles. Les deux occurrences indésirées se situent vers la fin.
J’ai aussi fait un clin d’œil à la théorie littéraire du monologue intérieur qu’on étudiait à l’université quand j’étais dans la vingtaine, particulièrement chez Anne Hébert, la reine du monologue intérieur. Certains professeurs parlaient du stream of consciousness pour décrire le même phénomène, en l’associant à James Joyce. Mon monologue intérieur m’a fait voyager, pendant que je prenais du soleil debout dans le stationnement asphalté. Le point de départ a été la fourrure, puis de la fourrure aux trappeurs, puis des trappeurs en général à celui qui m’a félicitée en particulier, c’était l’hiver passé, pour se clore sur l’interdiction de plus en plus généralisée de porter de la fourrure comme en témoigne le boycott à cet égard de la maison Gucci. Je me suis même laissée gagner par la crainte de comment réagirait mon mari s’il apprenait qu’un jour il ne peut plus chasser. Mais pour ne pas me laisser gagner par la crainte de quoi que ce soit, je me suis engouffrée dans le IGA où j’ai trouvé tous les ingrédients dont j’avais besoin pour mes recettes Low Carb.
Aux alentours de 2007-2008, je me suis inscrite à un cours de deuxième cycle en littérature, juste pour le plaisir de m’imprégner à nouveau de l’univers littéraire. Je me suis retrouvée bien entendu chien dans le jeu de quilles, auprès d’étudiants qui lisaient presque tous les romans du cours en anglais, et même écrivaient leurs dissertations en anglais. Je ne me suis pas sentie à ma place, trop vieille, pas assez bilingue et pas assez snob. J’ai découvert par ce retour aux études littéraires que les théories que j’avais étudiées vingt-cinq ans auparavant n’avaient plus cours, les professeurs s’en moquaient et les balayaient du revers de la main. Mince, avoir su ! Je ne me serais pas cassé la tête pour essayer de les comprendre. D’ailleurs, je me demande s’il y avait quelque chose à y comprendre…

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Jour 754

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Je serai bientôt prête à affronter l’hiver.

Qu’est-ce que je désire écrire ce soir ? Le récit de ma journée qui fut sans incident, sans fait saillant ? Je suis allée à Rawdon –encore !– me faire teindre les cheveux. Je n’aime pas me déplacer autant dans une même semaine. Hier c’était Joliette, aujourd’hui Rawdon, et demain la route pour le lac Miroir. C’est peut-être ce qui explique, cette surconsommation de route, ma réaction de ce soir lorsque mon mari m’a demandé –il avait un déplacement à faire à Joliette– si je désirais que nous allions ensemble voir papa au CHSLD.
– Jamais de la vie !, me suis-je exclamée.
Mes cheveux ne sont plus aussi jaunes car la coiffeuse a choisi une teinte un peu plus cendrée. Cela dit, ça ne me dérange pas d’avoir les cheveux jaunes. J’avais apporté de la lecture, le Code obésité, de Jason Fung. J’ai eu le temps de lire presque tout un chapitre, celui portant sur la nécessité de consommer des fibres et sur les bienfaits d’une consommation modérée de vinaigre balsamique ou de cidre. Quand on est puriste, ai-je appris, on peut avaler deux cuillerées à thé de vinaigre avant chaque repas pour faire fondre les graisses. J’avais aussi apporté la revue L’Actualité que j’ai feuilletée trois secondes. Et un livre de recettes Low Carb pour avoir sous les yeux, marchant dans le IGA une fois terminée l’étape des cheveux, au fur et à mesure de ma consultation des pages, la liste des ingrédients qu’il me faudrait acheter. Comme il faisait excessivement beau en sortant de chez la coiffeuse, je me suis arrêtée au milieu du stationnement pour consulter mon livre Low Carb, de manière à ne pas m’engouffrer trop vite dans un autre édifice sans d’abord profiter du soleil. Pour plus de confort, me tenant debout dans le stationnement, j’ai déposé mon sac à main à mes pieds. J’ai regardé vite fait la recette de poulet que j’avais retenue, et constaté que je n’avais rien à acheter pour la réaliser. Puis j’ai fait tourner les pages du livre pas trop vite, pour voir défiler les photos et les noms des recettes, glanant ici et là le nom de produits qu’il pourrait être utile que j’achète à titre préventif. Et, pour avoir la paix, j’ai remis le livre dans mon sac à main. Je me suis alors tenue debout, les yeux fermés, le visage incliné vers le ciel, pour profiter de l’automne estival si généreux.
– Je serai bientôt prête à accueillir l’hiver et la neige, me suis-je dit, ayant pu profiter de semaines si belles en septembre et maintenant octobre.
– Ce sera d’ailleurs peut-être déjà l’hiver à Sept-Îles dans deux semaines, ai-je enchaîné mentalement, où nous nous rendrons Denauzier et moi, par affaire pour mon mari et par plaisir de touristerie pour moi.
– À ce moment-là, je pourrai porter mon manteau à belle capuche de fourrure…
De là, j’ai pensé à l’article que j’ai lu hier qui m’a appris que Gucci va bannir la fourrure animale de ses créations à partir de l’an prochain. Puis m’est venu à l’esprit cet homme croisé en voyage l’hiver dernier qui m’avait félicitée de porter un manteau avec vraie fourrure (il était trappeur). Les perdrix et les orignaux se sont alors présentés d’eux-mêmes à mon esprit d’épouse d’un mari chasseur. La crainte qu’il ne soit plus possible un jour, sans risque de représailles, de porter de la fourrure et de chasser les animaux est venue me chatouiller et m’inciter à bouger pour me changer les idées. Alors je me suis dirigée vers le IGA.

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Jour 755

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Je n’ai rien trouvé sur Internet par rapport aux vieilles trousses, sinon d’anciennes trousses, dont voici un exemplaire pour la couture.

Mon frère les Pattes a déjà eu pour numéro de téléphone une combinaison de chiffres qui commençait par 755. Mais comme nous sommes aujourd’hui au lendemain d’hier, ça ne me tente plus d’explorer mon passé en me laissant porter par les numéros de téléphone. Je vais y aller pour un événement récent, à savoir ma promenade à Joliette avec tantine. Nous sommes allées cet après-midi acheter des serviettes à main au magasin Sears, avant sa fermeture définitive. En fait, je n’ai rien à raconter de notre journée, rien de particulier, sinon ce petit moment passé en voiture alors que nous attendions au feu rouge. Un jeune homme a traversé la rue devant nous, la vingtaine tout juste entamée, les cheveux très blonds.
– Ce jeune homme est très blond, a dit tantine.
– En effet, ai-je répondu.
– Il est très beau, a ajouté tantine.
Je n’ai rien exprimé parce que je le trouvais de beauté moyenne, mais en vieillissant tous les jeunes nous semblent beaux. Je n’ai rien exprimé mais je me suis dit que dans vingt ans, quand j’aurai l’âge de tantine, de beauté moyenne tel qu’il se classe à mes yeux présentement, ce jeune homme –ce ne sera pas lui mais un autre– m’apparaîtra aussi très beau.
– Est-ce que tu penses qu’il aimerait qu’on lui dise qu’il est beau ?, m’a encore demandé tantine.
– Il serait probablement embarrassé qu’on lui parle de son aspect physique, ai-je commencé.
D’autant qu’il n’est pas si beau que ça, ai-je poursuivi intérieurement. Il penserait peut-être que nous sommes dérangées, ai-je encore pensé dans ma tête. Il pourrait interpréter qu’on se moque de lui.
– C’est délicat de parler de beauté à un individu qui souffre d’acné, ai-je mentionné à tantine, mais je pense qu’elle n’a pas entendu ma remarque.
Aussi ai-je ajouté, en parlant plus fort, et en réponse à la question de tantine à savoir de quelle manière réagirait le jeune homme si nous l’abordions pour le complimenter :
– Il se contenterait de penser que nous sommes deux vieilles trousses !, ai-je dit à la rigolade.
– Deux frimousses ?, s’est étonnée tantine.
– Deux vieilles trousses !, ai-je répété.
J’ai réalisé que tantine ne connaissait pas l’expression des vieilles trousses, que ma tante Alice, celle qui répondait de son vivant au numéro de téléphone 756-4612, utilisait fréquemment.
Le feu a changé au vert, alors j’ai poursuivi mon chemin, qui m’a fait passer à côté de l’endroit où habitait le frère de tante Alice –et de ma mère–, décédé il y a quelques jours. Petite, j’entendais parfois, dans la bouche de cet oncle, en parlant de femmes pas commodes, qu’elles étaient des vieilles trousses. Je me suis alors fait la remarque que des frères et sœurs de ma mère, en commençant par tante Alice et par cet oncle récemment décédé, plus personne n’est vivant. Les prochains représentants du clan maternel qui décéderont, autrement dit, seront les membres –cousins cousines– de ma génération.
– Ouille !, me suis-je exclamée sans m’en rendre compte.
– Tu t’es fait mal ?, m’a demandé tantine.
– Viens, tantine, on va aller boire un café, ai-je décidé.
– Comme ça ? Tout d’un coup ? On va boire un café ?
– Oui, comme ça, pour le plaisir, ai-je répondu. Pendant qu’on peut encore le faire, ai-je ajouté.

 

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Jour 756

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Il me semble que le nôtre était noir.

C’est le code téléphonique de la région de Joliette, le 756. Quand j’étais petite, rue Ste-Angélique Nord où j’habitais, le numéro de téléphone à la maison était le 756-1268. Ma mère le composait peut-être tous les jours pour parler à sa sœur. Cette sœur, qui était ma tante, avait pour numéro le 756-4612. Ma tante travaillait, pendant que ma mère ne travaillait pas. Peut-être ne s’appelaient-elles pas, ou alors seulement le soir. Le 756-4612 était un numéro souvent composé par les amies et les membres de ma famille car chez ma tante le téléphone sonnait tout le temps. Les mères à cette époque, ou du moins la mienne qui était particulièrement désœuvrée, avaient du temps à leur disposition pour se donner des nouvelles de leur journée. Il devait s’agir le plus souvent de non nouvelles, en ce sens que ces paroles échangées au jour le jour ne devaient relater rien de bien bien nouveau. Notre appareil à cadran, de la forme d’une boîte de Kleenex, était fixé au mur à hauteur du visage quand on se tient debout, à côté de la porte qui donnait sur la chambre à coucher arrière. Je revois ma mère, le dos appuyé au chambranle de la porte, parler à je ne sais qui, je dirais, encore une fois, à sa sœur. Cette chambre à coucher qui donnait sur la cuisine fut d’abord celle de Bibi, puis celle de Bibi et moi, avant de devenir, au fur et à mesure de leur naissance, celle de mes deux frères.
J’avais dix ans quand nous avons déménagé à St-Alphonse. J’aimais donner mon nouveau numéro de téléphone à mes rares amies parce qu’il me distinguait des autres avec son code 883. Curieusement, je ne me rappelle plus des quatre derniers chiffres. Pas si curieusement que ça, finalement, puisque je n’aimais pas ma vie du temps de mon adolescence à cet endroit.
À dix-sept ans je suis allée vivre à Québec, plus précisément à Ste-Foy pendant ma première année d’études au Conservatoire, à l’autre bout du monde tellement c’était loin du Grand Théâtre qui hébergeait et héberge encore le Conservatoire. Je pense que le code téléphonique était le 650, mais je peux me tromper. Dès la deuxième année de mes études au Conservatoire, étant devenue majeure et pouvant décider moi-même du lieu où je comptais vivre, je me suis installée tout près du Conservatoire, sur la rue St-Jean, à l’angle de la rue Lockwell, tellement en pente que les trottoirs, par endroits, sont remplacés par des escaliers. Un matin, je me promenais nue dans mon petit un et demi miteux quand je m’étais rendu compte qu’un homme chauve et costaud, du haut de la ruelle qui surplombait le côté arrière de mon appartement, regardait à travers ma fenêtre. J’avais eu très peur. Il me semble que j’avais alors mesuré, en une fraction de seconde qui sera demeurée imprimée dans mon être toute ma vie, l’ampleur de ce que vivre seule signifiait.
Aux codes 753, 756 et 759 de la région de Lanaudière, s’est ajouté le 755, avec les années. Donc, demain, si je le désire, Jour 755 de mon décompte, rien ne m’empêche de continuer d’explorer mon passé en me laissant porter par les numéros de téléphone…

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Jour 757

J’ai vu mon premier ours ce soir sur le chemin qui mène au lac Miroir. En fait, nous étions sur le chemin du retour, donc direction St-Jean-de-Matha –en passant par St-Michel-des-Saints. Tout noir. Je n’étais pas à pied mais en gros camion. Quand il a entendu gronder le moteur, il s’est enfui. Je n’ai pas pensé sortir du véhicule pour aller étudier ses empreintes. Dommage. Je n’aurais pu trouver empreintes plus fraîches. Sur le réseau CB, car nous avons un appareil CB dans le camion, j’ai annoncé à notre voisine que je venais de croiser un ours.
– Sur le chemin où nous avons l’habitude de marcher ?, m’a-t-elle demandé.
– Oui, juste avant la tour de communication, je dirais à huit cents pieds.
– Donc il est possible, la prochaine fois qu’on ira marcher, qu’on en rencontre un ?, a-t-elle ajouté.
– Si c’est le cas, lui ai-je répondu, on essaiera de trouver un sujet de conversation intéressant.
Elle a ri et nous nous sommes quittées. Ma réplique faisait référence, dans mon univers mental –mais elle n’aurait jamais pu le deviner–, à la visite que je lui ai faite dimanche. J’étais accompagnée d’un gros chien Labrador, qui a passé le long week-end avec nous.
Wouf ! Wouf !, s’époumonait le chien alors que nous étions, trois adultes, en train de parler de tout et de rien dans le salon.
– Qu’est-ce qui se passe ?, ai-je demandé au chien mais plutôt, par ricochet, au couple d’amis pensant qu’ils allaient m’instruire en matière de dressage car ils ont toujours eu un chien, mais un petit.
– Dans cinq minutes on va repartir, ai-je dit au chien, à défaut d’une meilleure réponse.
Les amis ont fait comme si de rien n’était, comme si on était capables de s’entendre parler, comme si le chien était couché à mes pieds en m’attendant sagement. L’onomatopée Wouf ! Wouf ! est bien peu à même de décrire le boucan qui sortait de la gueule de l’animal. C’étaient des grondements gutturaux qui laissaient s’écouler de la salive sur la babine droite du Labrador, à tel point que je me suis demandé s’il souffrait de la rage.
– Savez-vous comment je pourrais le faire taire ?, ai-je encore demandé aux amis, constatant que mes Couché !, Aux pieds !, Du calme ! Reste !, le doigt dirigé dans les airs, l’air méchant, ne donnaient absolument rien.
Les amis, toujours aussi polis, n’ont pas voulu s’en mêler. Mais au bout d’un moment, la dame, qui était assise à côté de moi, ou plutôt moi à côté d’elle, m’a signifié que le chien semblait avoir quelque chose à me dire.
– Je sais, ai-je répondu, piteuse. Il veut qu’on retourne s’amuser dehors, mais je viens d’arriver et j’aimerais le faire patienter.
Puis, par souci d’exactitude, et comme si l’événement se déroulait entre deux humains, je suis allée ajouter :
– Je ne sais pas quoi lui répondre !

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