Jour 752

Écrivant vendredi soir dernier qu’Anne Hébert pratiquait le monologue intérieur, toutes sortes d’images se manifestaient dans ma tête. Je me revoyais en classe, du temps de nos cours de base –Écritures et formes– dont celui sur les formes narratives. Ce cours m’a été donné par Jeanne Lapointe, professeure féministe qui fut une grande amie d’Anne Hébert. J’écrivais mon texte 753 et je me demandais si les deux femmes n’avaient pas vécu ensemble une histoire d’amour. Je me demandais, admettons qu’elles aient été amoureuses, si elles auraient été capables d’affronter cette réalité ou si elles n’auraient pas préféré la tasser, la nier, l’ignorer. Jeanne Lapointe était froide, une intellectuelle pure et dure. Je ne l’ai pas vue sourire une fois pendant nos cours. Elle manifestait d’ailleurs un intérêt très moyen pour ce cours qu’elle nous donnait. Je ne me fais pas d’Anne Hébert l’idée d’une femme froide, mais peut-être d’une femme pas trop débrouillarde, un peu capricieuse, une femme qui aurait tendance à compliquer les choses… J’arrivais aux cours habillée comme les jeunes de mon âge, en jeans le plus souvent, tandis que Jeanne était élégamment vêtue d’une jupe et d’un tailleur, coiffée, perles au cou, bas de nylon et chaussures à talons pas trop hauts. La compétition devait être féroce dans ce milieu d’intellectuels hommes, Jeanne ayant été la première femme à faire son entrée à la Faculté des lettres de l’Université Laval en 1940. Quarante ans plus tard, car j’ai fait mes études littéraires dans les années 80, elle continuait de se plier aux exigences de l’apparence pour paraître crédible au sein des collègues universitaires. Elle portait, autrement dit, une tenue absolument pas féministe.
Je me revoyais assise à côté d’une étudiante qui s’appelait Hélène, dans ce cours d’Écritures et formes narratives. Plus vieille que moi, qui sentait tout le temps le café. Par un après-midi d’hiver, elle m’avait amenée chez elle pour que je fasse la connaissance de son mari. Elle habitait une vieille maison située à côté de gros édifices modernes pas très loin de la localisation actuelle de l’hôtel Hilton, à proximité des fortifications qui ceinturent la vieille capitale. Il ne faisait pas de doute que leur maison allait être expropriée avant longtemps. Le mari était pas mal plus âgé qu’elle et sentait encore plus le café. Ils avaient quatre enfants qui devaient s’accommoder de deux petites chambres à coucher qui n’avaient pas de portes. Des guirlandes de tissu faisaient office de portes. J’avais compris dans quoi je m’étais embarquée en acceptant d’aller chez elle lorsque le mari m’avait demandé, palpant ma cuisse, si je désirais lire le texte qu’il venait d’écrire, il baignait lui aussi dans le milieu littéraire. Si je voulais lire son texte tout en le laissant déboutonner ma chemise. J’étais repartie sans demander mon reste.
Hélène était dans d’autres de mes classes et venait immanquablement s’asseoir à côté de moi de semaine en semaine. Rousse, à la chevelure magnifique, habillée à la va-vite…
J’écrivais donc ces quelques lignes au lac Miroir et j’étais habitée, encore et toujours, par mon passé. Je me suis fait la réflexion, en fermant mon ordinateur, que j’écrivais d’abord pour moi, pour le plaisir d’être visitée par toutes ces réminiscences, et que mes rares lecteurs étaient bien généreux de ne pas m’abandonner pour autant.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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