Jour 756

depositphotos_30235739-stock-photo-old-wall-rotary-phone-isolated

Il me semble que le nôtre était noir.

C’est le code téléphonique de la région de Joliette, le 756. Quand j’étais petite, rue Ste-Angélique Nord où j’habitais, le numéro de téléphone à la maison était le 756-1268. Ma mère le composait peut-être tous les jours pour parler à sa sœur. Cette sœur, qui était ma tante, avait pour numéro le 756-4612. Ma tante travaillait, pendant que ma mère ne travaillait pas. Peut-être ne s’appelaient-elles pas, ou alors seulement le soir. Le 756-4612 était un numéro souvent composé par les amies et les membres de ma famille car chez ma tante le téléphone sonnait tout le temps. Les mères à cette époque, ou du moins la mienne qui était particulièrement désœuvrée, avaient du temps à leur disposition pour se donner des nouvelles de leur journée. Il devait s’agir le plus souvent de non nouvelles, en ce sens que ces paroles échangées au jour le jour ne devaient relater rien de bien bien nouveau. Notre appareil à cadran, de la forme d’une boîte de Kleenex, était fixé au mur à hauteur du visage quand on se tient debout, à côté de la porte qui donnait sur la chambre à coucher arrière. Je revois ma mère, le dos appuyé au chambranle de la porte, parler à je ne sais qui, je dirais, encore une fois, à sa sœur. Cette chambre à coucher qui donnait sur la cuisine fut d’abord celle de Bibi, puis celle de Bibi et moi, avant de devenir, au fur et à mesure de leur naissance, celle de mes deux frères.
J’avais dix ans quand nous avons déménagé à St-Alphonse. J’aimais donner mon nouveau numéro de téléphone à mes rares amies parce qu’il me distinguait des autres avec son code 883. Curieusement, je ne me rappelle plus des quatre derniers chiffres. Pas si curieusement que ça, finalement, puisque je n’aimais pas ma vie du temps de mon adolescence à cet endroit.
À dix-sept ans je suis allée vivre à Québec, plus précisément à Ste-Foy pendant ma première année d’études au Conservatoire, à l’autre bout du monde tellement c’était loin du Grand Théâtre qui hébergeait et héberge encore le Conservatoire. Je pense que le code téléphonique était le 650, mais je peux me tromper. Dès la deuxième année de mes études au Conservatoire, étant devenue majeure et pouvant décider moi-même du lieu où je comptais vivre, je me suis installée tout près du Conservatoire, sur la rue St-Jean, à l’angle de la rue Lockwell, tellement en pente que les trottoirs, par endroits, sont remplacés par des escaliers. Un matin, je me promenais nue dans mon petit un et demi miteux quand je m’étais rendu compte qu’un homme chauve et costaud, du haut de la ruelle qui surplombait le côté arrière de mon appartement, regardait à travers ma fenêtre. J’avais eu très peur. Il me semble que j’avais alors mesuré, en une fraction de seconde qui sera demeurée imprimée dans mon être toute ma vie, l’ampleur de ce que vivre seule signifiait.
Aux codes 753, 756 et 759 de la région de Lanaudière, s’est ajouté le 755, avec les années. Donc, demain, si je le désire, Jour 755 de mon décompte, rien ne m’empêche de continuer d’explorer mon passé en me laissant porter par les numéros de téléphone…

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
Cette entrée, publiée dans 2 200 textes en 10 ans, est marquée , , , , , , , , , , , , , , . Mettre ce permalien en signet.

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s