Jour 730

Hier jeudi j’ai convenu avec Denauzier que j’irais au magasin Sears de Joliette profiter des soldes de fermeture définitive pour acheter des draps. Ces temps-ci, mon mari est occupé à parcourir les villes à la recherche d’éventuels hélicoptères à acheter. Je me suis donc proposée pour régler la question des draps. J’avais à peu près une heure à ma disposition, avant de me rendre chez les Pattes où nous avions rendez-vous tous les trois –mon mari, les Pattes et moi–, pour souper. Après avoir réglé assez rapidement la question des draps dont la section se trouvait juste à côté de l’endroit où je suis entrée, j’ai senti une belle plage de liberté s’offrir à moi. Il me restait près de trois-quarts d’heure pour fouiller dans la caverne d’Ali Baba du côté des vêtements, tous surmontés sur les présentoirs d’affichettes annonçant l’ampleur des économies qu’il était possible de réaliser selon qu’on y allait pour du 30, 50 ou 60% de rabais. Wow !
– Je vais m’en donner à cœur joie, me suis-je dit.
Tenant d’une main le paquet de draps, et de l’autre des bricoles pour la salle de bain, je me suis dit qu’il serait préférable que je commence mon périple par la recherche d’un panier. Aussitôt pensé, aussitôt trouvé, il y avait une série de paniers pas tellement loin de l’endroit où je me trouvais. Tant qu’à profiter d’un panier, j’y ai mis mon manteau, mon sac à main et mes mitaines. Je me suis dirigée vers une colonne sur laquelle se trouvait un miroir, j’ai vérifié que mon image de magasineuse était acceptable, je n’étais pas trop décoiffée, et ma bouche était mise en valeur par mon rouge à lèvres. L’aventure pouvait commencer.
Fidèle à mes habitudes, j’ai essayé sur ma personne les vêtements qui me plaisaient sans prendre la peine d’aller dans une cabine d’essayage : une robe par ci, même si j’en avais déjà une semblable mais d’encolure différente, des vestes noires pour aller avec mes tenues noires car je porte toujours du noir, ou du gris, et une veste brune pour la délicatesse de son tricot, bien que je ne porte jamais de brun. Des pantalons noirs car c’est toujours pratique et que je n’en ai guère, un chemisier léger imprimé qui irait peut-être bien sous la veste noire, mais pour le savoir il me fallait me rendre dans une cabine d’essayage, ayant atteint la limite de couches que je pouvais superposer. Je m’y suis donc rendue, glanant ici et là sur mon parcours des ajouts que je n’étais pas convaincue de vouloir acheter, mais je me donnais le temps d’y penser puisque mes trois-quarts d’heure n’étaient pas tant que ça entamés.
Les pantalons noirs ne me faisaient pas et le chemisier était exclusivement fabriqué de fibres synthétiques qui allaient rendre mes cheveux électriques, alors j’ai passé peu de temps, au final, dans la cabine. Je suis ressortie pousser mon panier vers d’autres horizons vestimentaires, plus adaptés ceux-là à la femme professionnelle alors que je m’étais surtout attardée aux tenues sportives.
Puis, le temps passant, je me suis dit que je devais me rendre à la caisse et je m’y suis dirigée. M’y dirigeant, j’ai constaté qu’il n’y avait pas de file et que ça ne pouvait pas mieux tomber. Cependant, sans rien voir arriver, avec aussitôt une pensée coupable pour la première commis qui trouverait mon panier rempli abandonné, je me suis tournée vers la même entrée qui m’avait vu arriver. Une fois dehors, j’ai respiré l’air doux de ce soir de novembre avec une satisfaction maximale.

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Jour 731

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Je cherche toujours un titre à cette toile…

Nous avons monté ma toile sur un châssis de bois en forçant comme des bons pour la tendre au maximum, mon mari et moi. J’imagine que l’application des produits liquides que sont l’acrylique et le polymère a rétréci les fibres de la toile car je me suis retrouvée avec des espaces non peints en bordure du cadre –surtout en haut, à droite sur la photo. Autrement dit, pour délimiter l’espace dont je disposais, j’avais pris la peine, au départ, de tracer avec un crayon à encre noire sur la toile achetée en rouleau le contour du cadre sur lequel j’allais la monter. La précaution a été utile, mais pas efficace à 100%. J’ai recouvert ces espaces non peints de mon mélange de couleur bleue, parce qu’il m’en restait et que le pot était juste à côté de moi. Cet après-midi, je vais installer des crochets et un fil de fer à l’arrière pour qu’on puisse suspendre la toile sur le mur encore passablement vide qui longe l’escalier menant aux chambres.
Cet après-midi encore, je vais faire un pain cétogène, donc sans farine, à base de poudre d’amandes et de poudre de graines de lin, avec des œufs.
Ce matin, je reviens en arrière dans le défilement du temps, mon mari et moi avons parlé assez longuement de notre nouvelle manière de nous nourrir. En quelques mots, je résumerais ainsi : mon mari s’ennuie de certaines des choses qu’il mangeait, comme il dit, « avec cœur ». Les pâtes sont ici un bon exemple.
– Ce n’est pas parce que tu substitues les pâtes par des courgettes passées au moulin Starfrit pour en faire des filaments que j’ai l’impression de manger du spaghetti, a exprimé mon mari.
De mon côté, j’ai vécu la mini expérience suivante deux matins de suite qui m’a fait réaliser à quel point je suis une inconditionnelle finie des sucreries. J’ai ramassé la semaine dernière les grappes de raisins dont regorgeait la vigne qui couvre la maison et j’en ai fait un sirop en les laissant cuire dans un peu d’eau après les avoir lavés. J’ai enlevé les pépins de mon mieux avec les moyens du bord, soit une passoire et une louche. De la louche, j’écrasais les pépins cuits dans la passoire. Il en ressortait une purée et du jus qui retombaient dans le contenu de la marmite car bien entendu j’étais au-dessus de la marmite pour procéder. J’en suis venue tranquillement à bout et j’ai laissé réduire la mixture assez longtemps puisque je l’ai oubliée sur le feu. Au bout d’une bonne couple d’heures, Denauzier et moi nous sommes en même temps dirigés vers la cuisinière. J’ai déduit de cette synchronicité que le jus avait assez réduit et j’ai éteint le feu. Nous avons laissé traîner la mixture jusqu’en soirée et je l’ai mise dans un pot Masson –une énorme marmite n’a donné qu’un seul pot– et j’ai mis le pot au frigo. Le lendemain matin, à jeun, je me suis servi une seule cuillerée de mon invention et c’était tellement bon que je n’en suis pas revenue moi-même. J’ai répété l’expérience le lendemain matin toujours à jeun pour vivre le même effet. Mon mari s’y est trempé les lèvres une seule fois. Les bananes et les raisins sont les premiers fruits à éliminer de notre alimentation car ils sont les plus riches en glucides. Donc, mon mari ne s’y est que trempé les lèvres, et pour nous délivrer de la tentation de goûter cet élixir des dieux, j’ai donné le pot à Bibi, hier. Après avoir goûté le fabuleux nectar, elle n’en est pas revenue elle non plus.

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Jour 732

DSC_5238Dans une vie d’autrefois, Bibi avait dans son petit appartement une longue sculpture anorexique de type africain peut-être achetée à Montréal, je n’ai jamais eu la curiosité de lui demander d’où provenait son acquisition. Il me semble qu’elle n’a pas dû acheter ça en voyage, la sculpture fait huit pieds de long. L’acquisition a fini chez moi, je suis depuis toujours la destination numéro un des choses dont Bibi se départ. Voyant cette longue sculpture arriver chez lui, quand j’ai aménagé chez mon mari il y a deux ans et demi maintenant, Denauzier a fouillé dans ses affaires pour en sortir des masques dont on peut penser, quand on n’y connait rien comme moi, qu’ils sont aussi d’origine africaine. Nous en avons garni un mur de la pièce d’entrée au plafond cathédrale. Une fois le mur garni, nous avons trouvé que la longue sculpture d’une maigreur extrême n’allait plus trop avec les masques, alors nous l’avons mise dans un coin, près d’un banc de quêteux et d’un panier d’osier qui contient les mitaines, casquettes, bas de laine et pantoufles en phentex qui traînent régulièrement dans l’entrée. C’est une entrée d’esprit multiethnique, finalement.
Il arrive que la sculpture soit couverte de fils d’araignées, surtout dans sa partie supérieure qui ressemble à une couronne. Il n’est pas rare que les coccinelles viennent finir leurs jours entre les doigts qui constituent la couronne, quand ce ne sont pas les grosses mouches. Bien entendu, à un moment donné, je finis par passer l’aspirateur sur tout le corps de la sculpture, qui se met alors à éternuer. Elle est allergique aux acariens car les acariens, tels que nous les connaissons en Amérique, n’existent pas en Afrique. J’ajoute que la sculpture a porté le printemps dernier, justement parce qu’elle avait beaucoup éternué, et parce qu’en avril on ne se découvre pas d’un fil, une casquette et un long foulard qui lui descendait jusqu’aux pieds.
Je n’ai pas mis en accompagnement de ce texte une photo de la sculpture au complet parce que je voulais que mes lecteurs puissent bien observer le cou de la déesse. Le cou de la déesse est de la même circonférence que le poignet de mon mari –il ne lit pas mon blogue–, si vous voyez ce que je veux dire…

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Jour 733

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Je me suis habillée chaudement.

Donc je me suis habillée chaudement et je suis partie me faire piquer le doigt hier, il était 14h12 lorsque je suis sortie de la maison. J’adore marcher en cette saison. Il n’y a pas encore de neige, donc ce n’est pas glissant, et l’air est celui vivifiant de l’hiver, donc je respire à pleins poumons. J’essaie d’y aller d’un bon pas, mais mon naturel lent vient déloger le pas vif, alors je me reprends à être vive, puis la lenteur reprend le dessus, etc. La première chose que je sais, occupée que je le suis par cette alternance, c’est que je suis rendue à destination !
C’est toujours pareil en hiver, et je pense qu’en vieillissant c’est encore plus marqué qu’avant : il faut que je me botte le derrière pour aller dehors, mais une fois dehors j’apprécie mon effort.
Il ne s’est rien passé de particulier sur mon chemin, à part le phénomène vif lent, mais arrivée à la pharmacie une belle surprise n’attendait que moi.
– Ça ressemble à un billet de cinq dollars, me suis-je dit fixant une petite protubérance bleue devant moi.
– Bof. À chaque fois que je pense avoir trouvé de l’argent ce n’en est pas, me suis-je dit aussitôt, défaitiste.
– Mais quand même ça ressemble drôlement, ai-je ajouté, arrivée cette fois à la protubérance qui gisait sur des brins d’herbe.
– Et c’est bien ça !, me suis-je exclamée intérieurement, tout en me penchant pour ramasser mon trésor.
Comble de l’abondance, il y avait deux billets de cinq dollars collés l’un sur l’autre. Avoir trouvé un billet de mille dollars ne m’aurait pas fait plus plaisir. Wow !
Je suis entrée dans la pharmacie, nous avons fait le test qui n’était pas du tout bon, on m’a prescrit un médicament à prendre pendant trois jours pour me protéger d’avoir le sang trop épais, je suis ressortie, revenue à la maison, et des problèmes sur mon ordinateur qui n’obéissait plus à aucune commande ont terni la fin de mon après-midi.
Une petite chose à cette étape du récit doit être mentionnée. À mon retour de la pharmacie, sur le banc que nous utilisons à l’entrée, traînait un bracelet de Denauzier, un bracelet à propos duquel nous faisons souvent des farces car il a été offert à mon mari par une femme avant moi.
En soirée, les mêmes problèmes informatiques m’ont incitée à faire le ménage de mes courriels, et ce faisant, par une manœuvre malheureuse, j’ai effacé tous mes courriels ! J’en avais peut-être une centaine dans ma boîte de réception. J’en ai conclu, même s’il n’était que 21h30, qu’il était préférable, et en tout cas moins dangereux, que j’aille me coucher. C’est ce que j’ai fait et mon mari en a fait autant. C’est à ce moment-là seulement, au lit en fin de journée, que j’ai annoncé à Denauzier avoir trouvé dix dollars par terre.
– Ça c’est bien ma femme !, a répondu mon mari, toujours à marcher pour essayer de s’enrichir.
– Ce sera toi qui s’enrichira, ai-je répliqué. Je te donne ces dix dollars si jamais tu trouves dans la maison à quel endroit j’ai caché ton bracelet…

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Jour 734

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La force du nombre, 2665 petites masses.

J’en suis venue à la conclusion que je ne suis pas assez audacieuse.
– Trouves-tu chéri que je manque d’audace ?, ai-je demandé à Denauzier.
Après quelques secondes de réflexion, mon mari m’a répondu que ça prend quand même de l’audace pour changer sa vie radicalement comme je l’ai fait, quitter le travail, la ville, ma fille et m’en venir m’installer dans un coin un peu perdu à côté des vaches et des urubus.
– Avec un bûcheron de l’Abitibi ronchonnant par moments, a-t-il ajouté.
– Je suis peut-être un peu audacieuse et je ne m’en rends pas compte ?, ai-je répondu.
– Pourquoi te poses-tu la question ?, a demandé mon mari.
– Parce que je ne sais pas comment m’y prendre pour donner un sens à ma toile, celle des masses numérotées qui est ennuyante comme une pluie d’automne. J’essaie toutes sortes d’approches qui ne donnent rien. Ça fait longtemps que Riopelle en serait venu à bout…
– Lâche-toi lousse, fut la réponse de mon mari.
Finalement, j’y suis allée pour une superposition de formes organiques dans les tons de turquoise, violet, blanc et noir. Je n’aime peut-être pas les deux masses noires un peu semblables à des gamètes, au centre et à droite de la partie inférieure. Ni les deux masses uniformément turquoise à peu près au centre, au-dessus des gamètes. Je pourrais poursuivre et ajouter des formes de couleur cuivre et ne laisser vivre en arrière-plan qu’une esquisse de l’espèce de feuille géante circonscrite par les points bruns. Mais j’ai décidé de vivre avec cette version de l’œuvre avant de décider si je vais plus loin.
Parlant d’aller quelque part, je dois me faire piquer le doigt à la pharmacie pour tester la vitesse de coagulation de mon sang. Le régime cétogène a une incidence sur ma médication. Mon dernier test a révélé une vitesse de coagulation bien trop rapide, alors ma dose a été augmentée. Je vais m’y rendre à pied pour marcher un peu. Sans plus attendre –j’écris ça pour me convaincre car j’attendrais volontiers, sans bouger !– je quitte mon bureau, je m’habille chaudement et je pars. J’en ai pour un bon deux heures. Sinon plus.

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Jour 735

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Marian Dale Scott 1906 – 1993

Comment vais-je faire pour m’en rappeler, me suis-je demandé. Facile, me suis-je répondu. Marianne, c’est le prénom que je voulais donner à Emmanuelle. Il ne faisait pas l’unanimité dans la famille recomposée, alors, après la suggestion de Claude par le papa, de Françoise par l’un des garçons, et de Stéphanie par l’autre garçon, nous y sommes allés pour Emmanuelle.
Je ne m’étais pas laissée séduire par Françoise, à l’époque, mais j’aime cet ancien prénom maintenant, vingt et un ans plus tard. Je n’imagine pas cependant la personne qu’est devenue Emma le porter.
Le pire, j’en reviens à Marianne, c’est que je n’ai pas eu la présence d’esprit d’ajouter ce prénom à ceux que nous avions choisis et qui apparaissent sur le certificat de naissance. Cocotte que je suis, encore.
Pire que pire, Marie apparaît sur le certificat de naissance. Je brûlais en titi, mais la flamme ne s’est pas allumée dans mon cerveau pour se rendre jusqu’à Marianne.
Dale, c’est le prénom d’un de mes cousins que je pense n’avoir jamais vu, ou alors j’avais moins de trois ans quand je l’ai peut-être vu et je ne m’en rappelle pas. On raconte dans la famille qu’il a fait partie d’une secte et qu’il compte pour cette raison un bon nombre d’enfants à son actif.
Marianne Dale.
Scott, enfin, pour les Scott Towel, me suis-je donné comme repère mnémotechnique. Honteuse d’y aller pour si trivial, je me suis rattrapée avec Scott Fitzgerald. J’ai lu Tendre est la nuit il y a longtemps lors de vacances passées sur le bord de l’océan aux États-Unis.
Marian Dale Scott. Peintre canadienne dont la toile en photo ci-dessus fait partie de la collection permanente du Musée de Joliette.
Je découvre après coup qu’elle porte aussi le prénom Mildred. Je ne sais pas si elle se l’est attribué, ou s’il a été enregistré par ses parents sur son certificat de naissance !
Ma première idée en voyant cette toile de Marian Dale Scott est allée à Henri Matisse, à des rideaux dans les tons de noir et de rouge que j’ai déjà vus sur une toile de Matisse —Intérieur au rideau égyptien, 1948. La toile n’est pas apprêtée, l’artiste a peint à l’acrylique directement sur le coton. Elle a tracé des lignes à main levée au crayon de plomb, des lignes qui se rencontrent et qui sont visibles sur la toile. Ensuite, elle a peint les formes obtenues par la rencontre des lignes.
– Génial, ai-je dit à Bibi, c’est facile, je vais essayer de faire la même chose.
– En peinture, a répliqué doctement Bibi, il n’y a rien de facile…
Bien entendu, je n’ai rien répondu.

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Jour 736

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Une image vaut cinq cents mots : les Bourgeois de Vancouver.

Je ne peux pas croire que je fais encore ça à 58 ans. Nous étions au comptoir du Musée de Joliette pour payer nos billets –je n’ai rien payé, Bibi avait des billets de courtoisie. Nous parlions à la jeune femme, belle comme tout, (comment s’appelle une personne qui travaille à l’accueil d’un musée, une préposée, une commis, une hôtesse, aucune de ces réponses ?). En fait, c’est plutôt elle qui nous expliquait, en gros, ce que nous nous apprêtions à visiter. Au détour d’une phrase, Bibi a mentionné que j’étais une artiste et que j’allais certainement apprécier le travail de Cynthia Girard-Renard –que nous avons découvert en vitesse pour avoir passé beaucoup de temps avec Adad, et dont les toiles ne me semblent pas tellement parentes aux miennes. La jeune femme préposée ou commis ou peu importe a alors posé son regard sur moi en souriant, quoi faire d’autre, et j’ai choisi ce moment, fidèle à la cocotte que je suis, pour bouger les yeux comme si je souffrais de strabisme et pour me gonfler les joues. Bof.
Adad Hannah et Denys Arcand ont fait un court métrage qui s’intitule Les Bourgeois de Vancouver. Le film est une version moderne et vivante, de chair et d’os et de mouvements minimes, des Bourgeois de Calais, de Rodin. Le film raconte le parcours de six individus sans emploi qui acceptent, justement parce qu’ils ne décrochent rien d’autre pour gagner leur vie, de jouer à la statue immobile à la journée longue. En accompagnement du film, le parcours de chacun est résumé sur une feuille en quelques lignes que j’ai lues avec presque passion.
– Wow !, me disais-je en lisant. Comment ça se fait que je n’arrive pas à inventer de tels parcours dans mes textes ? Je n’arrive pas à inventer tout court, je me cantonne constamment dans le récit des petits riens que je vis au jour le jour… et blablabla dépréciatif.
Un poète, une immigrante âgée, une ex-junkie, un sportif sans attache et deux autres individus racontent leur parcours dans une narration à la première personne. Ces parcours constituent une mosaïque qui les réunit puisqu’ils se retrouvent un à côté de l’autre dans la reconstitution de la sculpture. Le film Babel est construit de la même manière, dans lequel on découvre comment des personnages provenant de milieux différents sont liés entre eux. Toujours est-il que dans mon enthousiasme, j’ai demandé à Bibi si elle voulait que je lui lise le texte que je venais de dévorer, et elle a répondu par la négative. Elle a profité de mon écoute du film pendant une quinzaine de minutes pour aller lire tranquille, à l’écart, les dernières pages du chapitre de son livre, mais je n’ai pas prêté attention au livre. Heureusement, je suis habituée d’être la seule à m’emballer pour des absolument petits minimes riens qui n’emballent pas les autres. Alors j’ai savouré le film assise sur un banc et reposé mes jambettes avant de poursuivre vers Cynthia qui nous a moins passionnées. Ensuite, nous avons quitté le musée pour aller acheter du beurre biologique à la boutique Saveurs locales, et ensuite nous sommes allées prendre un café à la Brûlerie du Roy et ensuite nous sommes allées voir –et faire manger– papa. Je l’ai trouvé très beau, c’est bien pour dire, dans son corps malade qui l’abandonne un peu plus chaque jour et dont il est prisonnier, je l’ai trouvé très beau.

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