Jour 763

Dans mon rêve, tonton décédait et je constatais, non sans surprise, à quel point l’événement se déroulait simplement :  quelques jours après le décès, les proches se rencontraient autour d’une urne, une courte cérémonie nous permettait d’exprimer nos adieux, on partageait ensuite des sandwiches, des salades et du café, et on se séparait. Une fois tout le monde parti, je restais seule avec tantine et nous nous regardions, ne sachant ni l’une ni l’autre ce que nous allions faire et où nous allions aller dans la prochaine minute. Nulle inquiétude ne nous traversait, nous nous laissions porter.
Dans mon rêve toujours, je comparais cet événement fluide, qui se déroule sans aller et retour, qui ne constitue pas un casse-tête, à ma séparation d’avec Jacques-Yvan, événement tout le contraire de fluide, tissé de contradictions, de changements d’idées, de retour à l’idée initiale, mais quelle était donc l’idée initiale, de tergiversations. Ce n’est pas juste, me disais-je, que ç’ait été si simple pour tonton, et si compliqué pour moi. Le jugement de mes proches venait s’ajouter à mes tourments : tu pars, tu reviens, tu retournes, tu ne sais pas ce que tu veux, est-ce que tu vas finir par te brancher ?
Lorsque je me suis séparée de Jacques-Yvan, ces remarques m’ont été adressées parce qu’effectivement j’ai joué aux fous. Mais lorsque je les entendais, bien qu’elles m’aient été désagréables à entendre, j’arrivais à les recevoir sans trop me flageller parce que je savais que je faisais de mon mieux. Je me disais même, intérieurement, que si les gens de ma famille faisaient eux aussi de leur mieux dans l’évaluation de ma situation, ils ne diraient pas ces paroles non-aidantes.
Une pensée alors me traversait l’esprit, je ne me rappelle plus laquelle, qui me donnait envie d’exprimer de la rage. Je la sentais dans mon ventre qui voulait monter jusqu’à ma bouche et me faire dire des mots méchants et disgracieux qui m’auraient soulagée. Je la sentais qui voulait monter mais elle ne montait pas, comme si je n’avais pas assez d’énergie dans mon corps, ou plutôt parce que je savais que même si j’avais l’énergie de la laisser s’exprimer, parce que je l’avais, cela ne servirait à rien, cela ne ferait qu’envenimer les choses et blesser les gens. Donc, je me taisais.
Plus jeune j’aurais pris plaisir, parce que j’étais un brin masochiste, à me laisser envahir par la colère. Je me faisais cette réflexion dans mon rêve. Plus jeune j’aurais volontiers rué dans les brancards, et voilà que je suis molle et sans réaction, me disais-je. Pourquoi donc ? Suis-je déjà trop vieille pour laisser s’exprimer des sentiments violents ? Suis-je destinée à ne rouler qu’en petite vitesse jusqu’à ma mort avant même d’avoir atteint mes soixante ans ?
La vie ne serait que ça ?, me demandais-je mi-éveillée mi-rêvant. On ne sait pas trop comment s’y prendre jeune, on fait des erreurs qui demandent des années à être réparées, on atteint un équilibre qui nous permet de nous ouvrir à la vie, et on n’a pas commencé à en profiter vraiment que c’est déjà fini ? On en profite un peu et voilà que le corps n’est plus capable de suivre ? Mince alors.

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Jour 764

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L’index surdimensionné de la Femme au chapeau, de Modigliani.

Fiou ! J’entame ce texte 764 repentante d’avoir écrit le mauvais texte d’hier. Je demande à mes lecteurs de bien vouloir fermer les yeux sur cette performance des plus moyennes. Mes textes ne sont pas tout le temps bons, bien entendu. Le no 765 est à mettre dans le panier de ceux qui auront besoin d’être remaniés un jour, si remaniement un jour il y a.
Le point fort de ma journée d’aujourd’hui a été ma visite de quinze minutes chez tantinette, tout à l’heure vers 18 heures. J’arrivais de Joliette où je suis allée signer chez le notaire la conclusion d’un dossier qui a pris huit ans avant de se concrétiser.
– Ah ! ma nièce !, s’est exclamée tantine quand je suis entrée. Comme tu es belle !, a-t-elle ajouté en me caressant la joue. Tu arrives de chez toi ?
– Non, j’arrive de Joliette, mais j’ai fait le détour par ici avant de rentrer à la maison car je suis à la recherche de mon pot de yaourt !
L’histoire est la suivante : hier mardi, tantine et moi avons fait nos courses alimentaires. Habituellement, et ce n’est une surprise pour personne parce que ça doit faire une dizaine de fois que je l’écris, nous les faisons vers la fin de la semaine, le jeudi ou le vendredi. Comme demain jeudi c’est l’anniversaire de papa et que je serai au CHSLD pour l’occasion, et comme vendredi un couple d’amis aimerait nous voir parce que ça fait trop longtemps que nous nous sommes vus tous les quatre, et comme aujourd’hui mercredi je savais que je serais occupée par la visite chez le notaire, je suis allée avec tantine hier, à Rawdon, faire les courses. Cela faisait l’affaire de tantine, un peu, car pendant le déplacement aller et retour en voiture, et pendant les courses en tant que telles, nous avons profité de l’air climatisé. Une fois de retour à la maison de tantine, nous avons décidé de jouer au Chromino, mais je ne pouvais pas me permettre de jouer au Chromino en laissant dans la voiture les sacs de nourriture, comme je le fais parfois, parce qu’il faisait beaucoup trop chaud. Alors j’ai regroupé dans un même sac les denrées qui avaient besoin de séjourner au frais, et j’ai mis le sac dans le frigo de tantine. Nous avons joué au Chromino en disputant une chaude lutte au terme de laquelle il n’y a pas eu de gagnante. Toutes les pièces du jeu ont été utilisées sans qu’aucune de nous deux se soit débarrassée de toutes ses tuiles. Après je suis partie en n’oubliant pas mon sac, mais j’ai oublié que derrière le sac j’avais déposé un pot de yaourt. Je n’ai pas oublié le sac mais j’ai oublié le yaourt. Quand je m’en suis rendu compte, à la maison, j’ai écrit un courriel à tantine pour lui demander si mon pot de yaourt était toujours dans son frigo. Elle m’a répondu par la négative. Je l’ai encouragée à chercher mieux et en cherchant mieux elle l’a trouvé. Et aujourd’hui, moyennant un petit détour, je suis allée récupérer mon fameux yaourt.
J’ai trouvé ma tantinette toute petite et mignonne comme tout dans son t-shirt que je lui voyais pour la première fois. J’ai mesuré l’ampleur de sa solitude à cette heure de repas –elle préparait un chop suey— qu’elle s’apprêtait à partager avec le bulletin de nouvelles provenant de la télévision.
– Lâche pas tantine !, me suis-je exclamée en ne sachant pas la seconde d’avant que ces mots allaient sortir de ma bouche –ça aussi, ce n’est pas la première fois que je l’écris.
– On se voit la semaine prochaine ?, a-t-elle aussitôt répondu.
– Entendu, ai-je répondu en la serrant dans mes bras.
Et je suis partie, la laissant seule avec RDI.

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Jour 766

Ciel ! J’ai sauté un chiffre, je suis passée du texte 767 au texte 765. Ce doit être parce que j’ai trop hâte d’en finir de mon projet de dix ans ! Ou alors, c’est l’attraction inconsciente pour les trois chiffres consécutifs en ordre décroissant, exprimant le décompte, qui m’a fait écrire 5 aux unités. Mais en y repensant, il me semble que je visualisais le nombre de jours dans une année, 365, quand j’ai commencé mon texte hier soir. Encore là, on pourrait déduire que j’ai hâte d’en être rendue à seulement 365 textes à écrire. Pourtant, je suis un peu près du compte, mine de rien, puisque sur les 2 200 textes que je désire écrire (220 par année pendant 10 ans), j’en ai déjà les presque deux tiers (1 435) derrière moi, derrière la cravate, derrière le passe-galette comme le dit papa.
Ciel !, en début de texte aujourd’hui, se veut une référence directe à ma salière de plâtre d’hier, sur laquelle est gravé le mot Ciel, qui fait partie des toutes sortes d’affaires qui décorent l’abat-jour au chalet, pour ceux qui y ont compris quelque chose.
J’avais sculpté une tasse, aussi, en plus de la salière et de la poivrière. En plus de la ciellière et de la poirière. Dans un esprit un peu moins subtil, et profitant qu’une tasse offre une surface à graver plus grande que la salière ou la poivrière, qui étaient de petit format, il est gravé sur la tasse Une à deux passes par jour. Bien sûr, le mot passe pourrait ici être interprété comme on l’entend dans le monde des sports, une passe au hockey ou au baseball. Dans mon esprit cependant, la première idée qui se présente est sexuelle : il s’agit d’une tasse que s’est achetée, pour s’encourager jusqu’à la fin de sa vie professionnelle, une personne péripatéticienne à l’approche de la retraite –car un ou deux clients par jour ce n’est pas beaucoup. Une autre idée sexuelle se présente à mon esprit : il s’agit d’une tasse achetée par une personne, elle aussi avancée en âge, qui s’adonne à l’onanisme une ou deux fois par jour, en ce sens qu’à l’adolescence cette fréquence peut facilement aller jusqu’à cinq ou six fois par jour, pendant des années.

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Femme au doigt sur le menton et aux oreilles d’extraterrestre.

Ce matin en rangeant des livres, je suis tombée sur la sculpture ci-contre inspirée de la Femme au chapeau de Modigliani. Comme elle n’est pas couverte de texte gravé, bien qu’elle ait été sculptée par moi dans le même cours de mon certificat en arts plastiques, je ne peux me lancer dans les interprétations qui pourraient être données à ce texte gravé. Je pourrais cependant m’amuser à trouver aujourd’hui, dix ans plus tard, quel texte j’aimerais y graver. Ce pourrait être Motus et bouche cousue.
Si ne serait-ce qu’un seul lecteur comprend les facéties qui sont au centre de mon court récit de ce soir, je lui offre une de mes sculptures !

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Jour 765

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Abat-jour nouvelle manière, j’ai cinquante-huit ans.

Nous sommes allés à Montréal pour rien. L’entrepreneur qui devait entamer ce matin à la première heure des travaux d’excavation devant et dans la maison de Notre-Dame-de-Grâce a décidé à la dernière minute qu’il s’occuperait de nous plus tard dans la semaine. J’étais convaincue qu’à notre arrivée vers onze heures le sol serait déjà creusé, le trottoir arraché et la rue bloquée par les pépines. Loin s’en faut. Je suis une idéaliste, il m’arrive souvent de l’oublier.
Idéaliste et artiste, selon mon mari. Voici ci-contre ma plus récente création, un abat-jour de verre –trouvé dans le garage de Denauzier– que j’ai couvert de toutes sortes d’affaires. Il décore depuis cette dernière fin de semaine la pièce centrale au chalet du lac Miroir. La photo, comme plusieurs de mes photos malheureusement, ne met pas mon sujet en valeur. Les carreaux de la nappe rouge, les barreaux de chaises, la belle théière fabriquée par Martine Buczkowski créent une quantité non négligeable d’interférence dans ma composition visuelle.

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Abat-jour ancienne manière, j’avais vingt ans.

J’ai déjà fabriqué un abat-jour quand j’étais au début de la vingtaine et que je vivais à Québec. C’est une amie qui m’avait entraînée dans cette aventure car à l’époque, c’est certain, je n’y aurais pas pensé moi-même. On achetait la structure métallique dans un magasin d’artisanat, du papier de riz, du polymère, de la frange pendouillante et de la couleur acrylique pour teindre le papier. Un pinceau, si on n’en avait pas déjà. On obtenait le résultat ci-contre que j’ai trouvé sur Internet en tapant « papier de riz » dans Google. Autrement dit, la lampe n’a pas été faite par moi, mais elle ressemble aux quelques-unes que j’ai faites autrefois, moyennant la longueur de la frange, j’allais vers plus court.

flyCatcherAu nombre des toutes sortes d’affaires qui entrent dans la composition de mon abat-jour, il y a une cartouche de papier gommé qui sert à attraper les mouches –mon père en achetait quand j’étais petite qu’il faisait pendre dans la véranda du chalet au lac Vert. Un savon de format miniature comme on en trouve dans les hôtels. Un bonbon Werther’s Original dans son emballage de couleur dorée. Des bijoux que je ne porte plus, incluant des perles de verroterie. Les plumes d’une perdrix que Denauzier a rapportée de sa promenade en quatre roues –et que nous avons mangée apprêtée avec des tranches d’orange. Un bouchon de liège d’une bouteille de vin Antu qui provient du frère de Denauzier. Des bouts de laine multicolore que m’a donnée Emma. Un capteur de rêve. Un enfile-chaussure qui traînait dans le chalet. Une salière et une poivrière en plâtre que j’ai sculptées moi-même du temps de mes études en arts plastiques et sur lesquelles il est gravé ciel pour le sel, et poire pour le poivre. Etc.

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Jour 767

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La belle Nastassja Kinski en 2016.

Lorsque je suis arrivée, papa ressemblait davantage à un gisant qu’à un vivant. Il était étendu dans un fauteuil inclinable, la bouche ouverte, les yeux fixant le vide, les mains jointes, les majeurs appuyés sous le menton. Je me suis assise à côté de lui, inconfortablement parce que pour lui tenir la main et entendre ses rares paroles, il me fallait me contorsionner sur ma chaise droite. Au bout de quelques caresses et de quelques paroles insignifiantes de type Bonjour papa, c’est moi ta fille, la cadette, Lynda, comment vas-tu ?, son regard s’est dirigé vers moi. Il a eu son raclement de gorge tellement caractéristique qui l’aura accompagné toute sa vie.
– Il faudrait qu’on aille à la Caisse, m’a-t-il dit tout de go, il y a 11 000$ de trop dans mon compte.
– C’est un montant considérable, ai-je répondu, si c’est une erreur, il serait préférable de régler ça sans tarder.
– Allons-y, alors.
Il me vient en mémoire à quel point les déplacements de rien du tout avec papa pouvaient me plaire. Le moindre Allons-y résonnait à mes oreilles comme une partie de plaisir. Je me rappelle d’un appel que nous avions fait à partir d’un téléphone public au Métro d’alimentation, je nous trouvais semblables à deux gamins qui utilisent l’appareil pour la première fois. Il tenait l’écouteur et j’insérais les pièces. Les pièces retombaient et je les réinsérais, et papa pensait que je le faisais exprès. Je me rappelle encore être allée dans un dépanneur avec lui il y a très très longtemps et m’être éclatée de rire –pour une vétille probablement qui n’aurait fait rire personne–, au point où les gens à côté de nous avaient sursauté. Je me rappelle du film Paris, Texas, de ce passage où Travis raconte que le simple fait d’aller à l’épicerie avec Nastassja était toute une aventure. J’ai vécu la même chose avec mon père, à maintes reprises.
– On prend quel véhicule ?, ai-je demandé.
– Le tien, ça va aller plus vite, a répondu papa.
– Tu as ton carnet de Caisse sur toi ?, ai-je vérifié.
– Oui, tiens, je te le donne, a-t-il répondu en me tendant une poussière entre le pouce et l’index.
– On va commencer par aller dans le stationnement dehors, tu peux t’asseoir sur ton fauteuil roulant et je vais te pousser.
Il faut que je tire papa du fauteuil inclinable, que je l’aide à se tenir sur ses pieds, que je le tourne en direction du fauteuil roulant, que je dépose ses mains sur les accoudoirs du fauteuil roulant pour qu’il comprenne dans quel sens il doit s’asseoir. Une fois cela fait, nous partons.
– Je pense avoir vu un guichet automatique dans la grande salle, tout au bout, ai-je suggéré à papa, on pourrait aller y faire la lecture de ton carnet ?
– Parfait, a dit papa. Si le 11 000$ a été déposé par moi, il n’y a pas de problème, mais s’il s’agit d’une fraude, je suis un faux riche.
Arrivés devant les grandes portes qui tiennent la nourriture au chaud, car nous sommes dans la salle où se prennent les repas, nous nous arrêtons.
– Tu peux peser sur le premier bouton, papa. Ça va démarrer l’opération.
Il y a effectivement des boutons gris sur ces espèces de portes, papa pèse sur le premier du bas.
– C’est toi qui as mon carnet, se rappelle papa. Il faut que tu l’insères.
– C’est vrai !, j’avais déjà oublié, ai-je répondu en étirant le bras comme si j’insérais un carnet dans un lecteur de vrai guichet automatique.
– Ça indique combien ?, demande aussitôt papa.
– Plus de 11 000$ déposés par toi le mois passé, au mois d’août. Il n’y a pas de problème, papa, tu es un vrai riche.
– Il ne faut rien exagérer !, a répondu papa. Voilà quand même un problème de réglé.

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Jour 768

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Des urubus à la place des vaches.

Des rectifications s’imposent par rapport au texte précédent : le maïs est plus haut que six pieds, il atteint au moins sept, sinon huit pieds. Pour m’en assurer, je suis allée me promener entre les rangées. Les épis cependant ne semblent pas à maturité, ils ne dépassent pas dans leur enveloppe la taille d’une grosse saucisse.
Demain, je n’irai pas voir tantine puisqu’elle est au centre d’une activité en lien avec son club de scrabble. Je m’en suis rappelé pendant que je déracinais tout à l’heure. Je vais donc pouvoir continuer de déraciner, mais je vais peut-être aussi aller voir mon père à St-Jacques.
Pendant que je déracinais, je me demandais où est-ce que je m’en allais avec ce projet de potager. J’ai déjà bien assez de travail avec l’entretien des plates-bandes. Un travail qui est toujours à recommencer, malgré que j’aie pris la précaution d’étendre de la pellicule anti mauvaises herbes sous le paillis. Un travail, en outre, que j’ai effectué sans me documenter, sans réfléchir, sans m’informer, en bon bélier, plantant des hostas en plein soleil. Ils sont tout brûlés et font pitié en cette fin d’été qui ne fut pourtant pas ensoleillé. Il va donc falloir que j’envisage leur déménagement. Pour les mettre où ? En ceinture du futur potager –dont une partie est plutôt ombragée ? C’est une idée farfelue. C’est une idée farfelue de faire un potager dans un endroit ombragé et de penser ceinturer ce potager ombragé de hostas. De plus, Denauzier et moi étant souvent partis au chalet, quand ce n’est pas ailleurs, qui en prendra soin ?
Les vaches que je voulais prendre en photo sont rendues à l’autre bout de la terre du cultivateur, tellement loin que je ne les ai pas vues. Elles étaient remplacées, à ma grande surprise, par des urubus qui apparaissent ci-dessus en photo-vedette, mais on ne se rend pas compte que ce sont des urubus, on peut penser à des corneilles. Il m’aurait fallu un téléobjectif plus puissant. J’ai été la première à penser que c’étaient des corneilles, mais lorsque les volatiles se sont mis à déployer leurs grandes ailes dentelées, j’ai su à quoi j’avais affaire.
Pendant mon travail à quatre pattes dans la terre, mon ami Fitbit a confondu mes mouvements des bras avec mes pas. J’ai donc en ce moment plus de 8 000 pseudo-pas à mon actif. Bien entendu, j’ai travaillé comme une bonne, trois heures sans discontinuer. Je parle de détente, de paresse, de farniente, en fait il n’en est rien, je suis une fourmi qui aime se tuer à l’ouvrage.
Je pensais exploiter le texte précédent en faisant valoir que je suis chanceuse de vivre dans un environnement si beau, de boire du café en prenant mon temps, et toutes ces conditions de vie qui me sont données et qui ne le sont pas à une grande majorité de gens. D’une chose à l’autre, je me suis laissée dériver par des préoccupations d’une extrême futilité, à telle enseigne que de ma gratitude nul mot n’a été écrit.

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Jour 769

Voici où nous en sommes ce 20 septembre 2017. Je suis seule à la maison, Denauzier étant parti pour affaires à Lachute. Je suis assise devant mon ordi sur la terrasse dehors, côté ouest, les oreilles caressées par le bruissement des feuilles des érables à l’extrémité du terrain. Mon ordi repose sur une table minuscule qui me laisse à peine un peu de place pour manipuler ma souris. À quelques mètres de la lisière des arbres se trouve un champ de maïs dont les plants arrivent pas loin des six pieds de hauteur. Derrière moi, côté montagnette et forêt, les écureuils jacassent joyeusement sur le bruit de fond des grillons. Les corneilles, comme d’habitude, expriment sans retenue qu’elles ne sont pas contentes par rapport à quelque chose, je ne sais pas quoi. Je n’entends pas les élancements sonores des cigales, mais à Montréal hier je les entendais. C’est parce que je suis allée à Montréal hier que je ressens le besoin de me reposer aujourd’hui. Je me suis préparé un café, il est trop chaud en ce moment pour que j’y trempe les lèvres. Le Fitbit me gâche la vie en ce sens que je resterais bien assise ici tout l’après-midi, mais je pense qu’après mon écriture j’irai me dépenser un peu dans mon lopin de terre –destiné au potager l’an prochain– pour en enlever les mauvaises herbes.
Demain, je serai auprès de tantinette et il faudrait que j’aménage aussi son terrain en prévision de l’hiver. J’ai commencé la semaine dernière, mais en plein soleil en pleine chaleur je n’ai pas avancé autant que je l’aurais voulu.
Mon amie m’a téléphoné pour me demander si je reprenais avec elle cette année l’expérience de la danse en ligne et je lui ai répondu par la négative. Pourtant, ce serait bénéfique pour ma mémoire moins vive qu’à trente ans et pour ma piètre capacité de coordination des mouvements.
J’ai téléphoné pour ma part à ma belle-maman pour lui demander si elle avait arrosé son orchidée, l’arrosage hebdomadaire étant prévu aujourd’hui mercredi. Oui, m’a-t-elle dit, à dix heures ce matin c’était déjà fait. De mon côté, je vais attendre encore un jour ou deux.
Il y aurait du ménage à faire dans la maison, des draps et des vêtements à plier et à ranger, des meubles, plusieurs, à épousseter. J’essaie d’être zen et d’accepter que mes journées, traversées par des plages de paresse, de farniente, de détente, se terminent sans qu’aucun trait, faute de temps et d’énergie disponible, ne soit venu rayer quelques-uns des cinquante-trois éléments de ma liste.
À ce propos, un élément vient à l’instant de s’ajouter : je vais me rendre au bout du rang, munie de mon appareil photo, voir si les vaches et les bœufs et les taures et les veaux sont encore suffisamment proches de la clôture qui délimite le champ où ils broutent pour me permettre de les prendre en photo. Ils étaient très près de la clôture hier, mais nous sommes passés en coup de vent, en auto, direction Montréal et ne sommes rentrés que tard le soir.

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