Jour 553

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Aube grise.

Je ne fais jamais ça, noter dans un carnet des phrases que j’aime au cours de mes lectures, mais hier je l’ai fait. J’étais en train de lire Etty Hillesum. J’ai fini la partie Journal et je suis rendue à la partie Lettres de Westerbork. Je pense que la phrase que j’ai notée appartient au Journal. Etty s’adresse à Dieu et lui dit ceci : « Puissé-je être gagnée par cette impassibilité qui imprégnait ce matin ton aube grisâtre. » Le gris est en effet la couleur idéale pour représenter l’impassibilité. Le gris de la pierre immobile. La pierre figée dans un temps suspendu. Je n’avais pas fini de lire la phrase que je m’imaginais capable d’exprimer cette impassibilité sur mon visage. Cela m’aurait drôlement aidée, du temps que je travaillais et qu’il m’arrivait de souffrir au contact d’untel ou d’unetelle. Si seulement j’avais pu découvrir la phrase avant, j’aurais tenté de la mettre en pratique !
– Pourquoi penses-tu que les gens ont manifesté une telle insatisfaction à l’égard du parti libéral ?, ai-je demandé hier à une amie alors que nous parlions des récentes élections.
J’ai rencontré beaucoup d’amis ces derniers jours. J’ai posé la même question à plusieurs d’entre eux et les réponses, bien entendu, ont varié en fonction des individus.
– C’est assurément à cause du réseau de la santé, des coupures qui ont été apportées au réseau de la santé, a répondu l’une.
– À cause des salaires extravagants qui ont été accordés aux médecins spécialistes, a répondu mon ami Yvon.
– Avez-vous l’impression, ai-je aussi demandé, que c’est l’homme Couillard, que les Québécois ont rejeté, ou les grandes lignes du parti ?
La plupart ont répondu qu’il y avait un peu des deux derrière la défaite cuisante des libéraux.
Cet après-midi j’étais avec une amie plus politisée que les autres.
– As-tu l’impression que c’est de l’homme ou du parti que les Québécois ont voulu se débarrasser ?
Mon amie était en train de ranger des choses et son corps s’est arrêté de bouger à la formulation de ma question, comme il arrive qu’on arrête de bouger quand les pensées prennent le dessus sur les mouvements que le corps est en train d’effectuer.
– Bien…
Je m’attendais à ce que mon amie réponde que le néo-libéralisme, selon lequel les riches sont plus riches et les pauvres sont plus pauvres, était enfin perçu par la majorité comme étant non pas une forme de liberté, mais un danger pour les moins bien nantis. Or, les moins bien nantis constituent une forte majorité au sein de la société. Je m’attendais à une réponse théorique, en fin de compte, alors que c’est le manque d’empathie de l’homme qu’elle a dénoncé.
– Il n’a pas une once de sensibilité, il énonce ses réponses sans émotion, il n’a aucun charisme, il est convaincu d’avoir toujours raison, il n’est jamais atteint, on dirait un robot…
– Autrement dit, il est empreint de l’impassibilité d’une pierre figée dans l’aube grisâtre par un temps brumeux ?
Mon amie a mis quelques secondes à se représenter la justesse de ma figure de style avant de répondre que c’était en plein ça.

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Jour 554

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Machine distributrice pour recharger la carte OPUS.

Ce midi je rencontrais mes collègues de l’Université dans un restaurant coréen du quartier de Côte-des-Neiges. Je suis arrivée en avance, alors, me suis-je dit, je vais en profiter pour charger ma carte OPUS à partir de la machine à cet effet, plutôt que de m’adresser au contrôleur derrière le guichet. Je voulais me familiariser, en effet, avec la technologie et la machinerie. Le principe est très simple : on met sa carte OPUS dans un réceptacle qui est très visible. Ensuite, on demande le nombre de billets qu’on veut, ou encore on choisit une formule mensuelle, hebdomadaire ou même journalière. Une fois qu’on a fait son choix, on arrive à l’étape du paiement. On peut payer comptant, ou avec une carte de débit ou de crédit.
– Je vais y aller pour ma carte de crédit, me suis-je dit en ayant l’impression que ce serait plus facile, je ne sais pas pourquoi.
J’ai donc appuyé sur le bouton Carte de débit/crédit. Or, rendue là, je n’ai plus su quoi faire. Bien entendu, à ce moment précis, deux personnes sont venues se placer derrière moi pour acheter elles aussi des titres de transport.
– Il faut bien mettre la carte de crédit quelque part, me suis-je dit en sentant qu’un léger stress commençait à se manifester dans mon corps.
Je tenais ma carte de ma main droite et je cherchais où est-ce qu’il fallait l’insérer. Je ne voyais aucun lecteur à cette fin –pourtant il me faisait signe en clignotant en rouge. Je ne voyais plus rien, en fait. Je me suis sentie comme lorsque, dans mon illustre carrière universitaire, je me rendais compte que j’avais fait une erreur. Le sentiment d’avoir fait une erreur épouvantable qui allait compromettre le fonctionnement de l’Université entière est venu me visiter quelques secondes. Heureusement, je me suis dit que ce n’était pas la peine que je me fasse du mal et que je me casse la tête autant.
– Si seulement Emma était avec moi, ai-je ensuite pensé.
Il m’est alors venu à l’esprit que les jeunes gens derrière moi pouvaient fort bien remplacer Emma. J’ai donc déposé ma carte de crédit sur le compartiment réservé aux billets de banque. C’est à cet endroit qu’on place nos billets, à plat, quand on veut payer comptant, et ils sont ensuite avalés par la machine. Le compartiment est deux fois plus large que la carte de crédit. N’importe qui, moi y compris, comprend au premier coup d’œil que cet espace n’est pas destiné à recevoir une carte. Mais je l’y ai quand même déposée, en attente d’une réaction, derrière moi, qui allait solutionner mon problème.
– Si je puis me permettre, madame, a commencé un des jeunes hommes, votre carte ne va pas là, il faut l’insérer dans la fente, en haut à droite, là, voyez-vous ?
Cet homme est bien poli, me suis-je dit, et j’ai reconnu dès le deuxième mot son accent français.
– Ah ! C’est là qu’il faut mettre la carte !, me suis-je exclamée. Merci ! C’est tellement plus agréable le travail d’équipe, vous ne trouvez pas ?, leur ai-je dit en leur adressant mon plus beau sourire.
Ils n’ont, bien entendu, pas su quoi répondre.

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Jour 555

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Deux ramequins en forme de coeur. Deux dollars chacun.

Beau chiffre, ce triplé d’aujourd’hui. Comment lui faire honneur ? Peut-être en construisant mon texte sur trois retranchements de cinq ?
Admettons que je retranche cinq ans à mon âge actuel qui est 59 ans. Cela donne 54. Quelque chose de spécial s’est-il produit quand j’avais 54 ans ? Certainement. Je me suis fait opérer pour recevoir une valve mitrale mécanique. Mon cœur fonctionne beaucoup mieux depuis. Je me suis fait opérer presque en même temps qu’est survenue la catastrophe du lac Mégantic. Pour me changer les idées du lac Mégantic et me remettre à bouger, après une semaine passée aux soins intensifs de l’Hôtel-Dieu, je marchais tranquillement en compagnie de Bibi. Notre destination préférée était L’Armée du Salut de la rue Sherbrooke. J’essaie d’y aller fouiner lors de mes visites montréalaises. J’y suis allée vendredi dernier, j’ai trouvé que les prix avaient augmenté. J’ai néanmoins acheté deux petits ramequins en forme de cœur que j’ai offerts à Emma. Nous les avons utilisés pour notre souper familial d’hier soir dimanche.
Cela ne me tente déjà plus d’essayer de remonter le passé pour trouver quelque chose de saillant qui aurait pu se passer quand j’avais 49 ans ! C’est peut-être un bon signe, j’essaie de vivre dans le présent.
Dans le passé très récent de notre souper d’hier, il s’est produit ceci : j’attendais nos invités et juste comme je suis allée à la fenêtre du salon vérifier s’ils arrivaient, il s’est trouvé qu’ils arrivaient.
– La visite est arrivée !, ai-je crié à Emma qui tranchait du pain dans la cuisine.
J’étais très excitée, comme si je recevais de la visite pour la première fois. D’excitation, je suis descendue sur la galerie accueillir L.-P. et L.
– Tu portes des pantalons qui sont de la même couleur que les colonnes de la galerie !, me suis-je exclamée en aidant mon oncle à en venir à bout de la dernière marche. Regarde ! Ce furent mes premières paroles. Incroyable mais vrai.
Mon oncle a des problèmes de vue importants, et en plus il commençait à faire sombre. Il ne sait peut-être pas que ses pantalons, et mes belles colonnes, rénovées cet été, sont de couleur dite Terre d’ombre naturelle.
Il semble que l’on puisse classer les couleurs de la terre dans la catégorie des couleurs sourdes, c’est-à-dire des couleurs qui n’ont pas d’éclat. Je ne le savais pas.
Nous avons passé une bonne partie de la soirée Longpré à prendre des photos. Avec chapeau, pas de chapeau. J’ai proposé sans lunettes et personne n’en a eu envie. À trois sur le canapé, puis à quatre moyennant l’utilisation d’une minuterie. Si Mia avait collaboré le moindrement, nous aurions même pu être cinq sur la photo, mais elle n’a rien voulu savoir.

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Jour 556

Mia

Mia le 8 octobre 2018. Elle a dix ans.

Hier soir au souper, Emma a posé la question la plus exquise à son cousin L. J’avais organisé une petite réunion Longpré pour souligner l’Action-de-Grâces. Nous étions quatre autour de la table ronde de la salle à manger, à savoir ma fille et moi, et mon oncle L.-P. et son fils L. Moi c’est L.L., c’est mélangeant parce que mon cousin c’est aussi L.L., pendant qu’Emma se démarque plus nettement avec son E.R.
Nous n’avons pas mangé de dinde mais de la truite pochée dont moi seule détiens le secret. On fait frémir un pouce d’eau dans laquelle on a pris soin de déposer des quartiers de citron. Quand l’eau frémit, on y met les pavés de poisson et on les laisse cuire quelques minutes en les tournant à mi-cuisson. Le résultat est gastronomique, mais quand je décris ma technique simplissime, personne ne se laisse convaincre. En tout cas, toutes les assiettes se sont vidées. Il y avait aussi des avocats en vinaigrette, de la purée de courge au beurre, une julienne de poivrons et d’oignons cuits au four. Mon oncle est menu, peut-être encore plus que papa, or il a toujours eu un bon appétit. Il a mangé au moins six moitiés d’œufs en plus du reste. Le reste non énuméré du repas consistait en des œufs mimosa, justement, du fromage bleu et du fromage de chèvre avec baguette fraîche, et en des pâtisseries italiennes provenant du quartier Jean-Talon, apportées la veille par un ami d’Emma, car la veille du souper de l’Action-de-Grâces, format intime, il s’est déroulé ici un premier souper qui réunissait les huit amis de ma fille. J’étais la seule de ma catégorie « âge avancé ».
Avant d’arriver à la question exquise que ma fille a soumise à son cousin, je dois préciser ceci : mon cousin a mis dans la tête de ma fille, il y a maintenant dix ans, de se procurer un chat. Il en cherchait un lui-même, et ses recherches dans les petites annonces l’ont amené à nous demander, à Emma et à moi, d’aller chercher un chat à Brossard, c’était par une soirée d’hiver de presque tempête. Mon cousin, à l’époque, n’avait pas de permis de conduire. En quittant la maison, il était question d’aller chercher un chaton seulement pour cousin L., or nous étions revenus avec deux chatons femelles d’une même portée. Notre chatonne est devenue adulte et accompagne encore Emma, elle s’appelle Mia. Cousin a eu moins de chance avec ses chats et ses chattes qui ont probablement traversé la rue plus souvent que notre Mia qui se tient dans la verdure de notre cour arrière. Mais le chaton ramené de Brossard l’accompagne encore, il s’est d’abord appelé Spoutnik, avant de devenir Scaramouche. Il réagit mieux, semble-t-il, quand on l’appelle simplement Bébé.
– J’ai une question !, s’est exclamée Emma alors que nous entamions nos filets de truite. As-tu l’impression, L., que notre Mia retrouve sur ta personne, sur tes habits, sur tes cheveux, et ce dix ans plus tard, l’odeur de sa sœur ?

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Jour 557

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J’adore cette photo. Vitrine d’une boutique du quartier Wychwood à Toronto. C’est Thrissa qui a attiré mon attention sur l’affiche encadrée qui représente peut-être la fontaine des Quatre Dauphins, à Aix, où nous avons étudié elle et moi. J’imagine que l’affiche, qui porte le titre « France by Train », faisait autrefois la promotion du parcours de la France en train. Une chose est sûre, et ici je suis aussi drôle que ma voisine chrétienne avec l’histoire du 8e mari, on ne passe pas en train à proximité de la fontaine des Quatre Dauphins !

D’une chose à l’autre, ma voisine de train s’est mise à me parler du Livre de Tobie dans l’Ancien Testament.
– Il y a des passages qui sont rigolos, m’a-t-elle dit. Je pense à ce passage d’une femme qui s’était mariée sept fois, la pauvre.
– Ou la chanceuse !?, ai-je glissé en supposant qu’il s’agissait chaque fois d’un mariage imposé.
Ma voisine a continué.
– Lors de la première nuit, le mari décédait, de telle sorte qu’au matin il fallait l’enterrer.
Bien entendu, j’ai pensé que les maris étaient trop vieux pour s’adonner à l’activité qui est celle habituellement d’une première nuit de noces, mais je n’ai rien dit.
– Arrive le huitième mari, a-t-elle ajouté. Prévoyants, les valets vont creuser un trou derrière la maison qui allait accueillir le corps le lendemain. Or, l’homme ne meurt pas, alors ils doivent vite remblayer le trou qu’ils ont creusé avant que quelqu’un s’en aperçoive !
– Et ?, ai-je demandé.
– C’est drôle, non ?!, a conclu ma voisine, les yeux pétillants.
Puis la conversation a dévié vers les changements climatiques.
– Ils se sont invités dans la campagne électorale !, me suis-je exclamée tout de go, en faisant référence aux tornades qui ont ravagé les villes d’Ottawa et de Gatineau. Ils sont venus dire aux aspirants chefs qu’ils allaient devoir dorénavant apprendre à composer avec eux, mais personne n’a pris le message au sérieux…
– J’ai confiance, m’a dit ma voisine, que quelque chose va arriver qui va améliorer la situation. Ce ne peut pas être la fin de notre race humaine. Je n’y crois pas. Je suis une personne positive.
– Il me semble que je suis positive aussi, ai-je commencé. Mais que penser de la crise migratoire, de l’arrivée massive de gens qui ne peuvent pas vivre dans leur pays, des pressions de toutes natures que cela crée dans les zones où ils sont accueillis ? Il me semble avoir lu quelque part que même dans Lanaudière il a fallu construire une école en vitesse pour accueillir les enfants de nouveaux arrivants…
– Il va se produire quelque chose qui va nous sauver, a répété la dame, sûre d’elle, au-delà des petits gestes individuels que nous posons tous.
– Parlons-en des petits gestes individuels. J’ai lu que seulement 10% des matières que nous envoyons au recyclage sont effectivement recyclées. Le reste va à l’enfouissement !
– Ça va se passer comme dans la Bible…, a énoncé ma voisine.
– C’est-à-dire ?
– Eh bien, ça va commencer par une grosse épidémie qui va représenter un méchant nettoyage. La moitié de la population de la planète va y passer.

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Jour 558

41-no-m60cL._SX210_J’ai déjà écrit au sujet d’Etty Hillesum (Esther de son vrai prénom), mais comme je l’ai fait à travers des centaines et des centaines de textes depuis bientôt huit ans que j’écris, je me permets d’y revenir et de me répéter. Elle est juive et, en réponse à ma voisine de train, elle n’est pas devenue chrétienne puisqu’elle a été exterminée dans les chambres à gaz au camp d’Auschwitz avant ses trente ans.
Le livre que je relis, Une vie bouleversée, est composé de son journal, en première partie, et de lettres qu’elle a acheminées à ses amis depuis le camp, en deuxième partie. Elle disposait en effet d’un statut spécial de secrétaire du Conseil juif, statut qui lui permettait d’aller et venir entre le camp de Westerbork et Amsterdam, et d’avoir accès à une forme de contact, par lettres, avec les siens. Ce serait sans intérêt d’essayer d’expliquer ici comment elle a pu disposer de ce statut spécial qui, d’ailleurs, est assez peu explicité dans ses écrits. De toute façon, au bout d’un moment, en 1943, les mesures de circulation attribuées à certains juifs jouissant de privilèges se sont resserrées, et, comme les autres, Etty est décédée dans les chambres à gaz. Lorsqu’elle a effectué son dernier trajet la ramenant à Westerbok, elle savait qu’elle n’en ressortirait pas, mais elle voulait être auprès des siens, ses parents et ses frères.
Elle n’avait pas une relation terrible avec sa mère, cela dit, mais était très attachée à son père. Un de ses frères, Mischa, était un musicien de grand talent mais fragile psychologiquement.
Avoir été voisine, à la maison, d’une femme comme celle qui était assise à côté de moi dans le train, j’aurais cherché à la fréquenter. Cette femme, dont j’ignore le prénom, plus vieille que moi de peut-être une dizaine d’années ?, est pratiquante. Elle fait son signe de croix avant de manger. Elle m’a en outre offert la moitié de son sandwich. Elle porte une croix bijou à son cou. Elle a déchiré les pages d’une publication mensuelle qu’elle reçoit pour me faire lire un texte qui décrit ce que sont les anges gardiens. Quand je l’ai vue déchirer les pages et me les donner, je me suis éclatée de rire. Elle a un regard vif. Elle m’est apparue, mais je peux me tromper, une femme équilibrée.
Elle connaissait Etty puisqu’elle s’intéresse à la chose religieuse et que Etty, dans son journal, ne fait que ça, exprimer son amour pour Dieu. Elle exprime sa découverte de la foi, en fait. La première centaine de pages est consacrée à des réflexions sur le thème de l’amour : elle aime un homme plus âgé qu’elle, il constitue le centre de sa vie, mais elle ne cherche pas à constituer un couple et à se marier –nous sommes en 1941-42. Elle irradie de l’amour qu’il lui porte et son plus vif désir est qu’il irradie, lui, de l’amour qu’elle lui porte, sans vivre les limitations qui sont inhérentes au sein de la plupart des couples et parmi lesquelles se rangent aux premières loges l’exclusivité et la fidélité. Elle veut aimer Spier autant qu’elle aime les arbres, les fleurs, la nature, autant qu’elle aime l’humanité, bien que cette dernière soit pas mal perdue au moment où elle écrit ses pages ! C’est ainsi que, pendant que les mesures restrictives se multiplient –on interdit aux Juifs de circuler en bicyclette, de se présenter dans la plupart des magasins, on les entasse dans certains quartiers, etc.–, et effectuant en cela un glissement de l’amour pour un homme vers l’amour universel, elle louange la création, la beauté du monde, elle se sent sereine et se prépare, jour après jour, à traverser les épreuves en puisant dans la force qu’elle porte en elle qui lui provient de Dieu.
Mon amie Michèle l’intellectuelle spirituelle m’a fait découvrir ce livre il y a longtemps.

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Jour 559

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Via Rail, classe économique, cinq heures de trajet dans le confort, malgré ce que pourrait laisser entendre le qualificatif « économique ».

Mon interruption d’écriture a été causée par mon récent séjour à Toronto où je suis allée vivre quatre journées exceptionnelles d’amitié et d’abondance.
J’ai pris le train, c’est mon mari qui m’y a fait penser. Je m’apprêtais, une certaine peur au ventre, à m’y rendre en voiture.
– Il faut que je prenne la 401, c’est bien ça ?, ai-je commencé.
– Oui, j’espère qu’il n’y a pas de travaux qui pourraient en compliquer l’accès, habituellement c’est très facile, a-t-il répondu.
– Et si je fais une crevaison, ai-je enchaîné, est-ce que j’appelle le 911 ?
– Tu lèves le capot de ta voiture sur le bord de l’autoroute, m’a-t-il répondu, et quelqu’un va s’arrêter.
– Oui, mais si je ne désire pas déranger quelqu’un, j’appelle directement le 911 ?
– Oui, le 911 devrait pouvoir t’aider.
– Et là, qu’est-ce que je dis en anglais ? I made a flat ? Ça m’apparaît assez rudimentaire comme tournure.
– Bof, ils vont te comprendre, a répondu mon mari. Tu sais chérie à quel point mon anglais est rudimentaire, or je fais mon travail dans cette langue depuis plus de trente ans…
– Et comment je fais pour donner les coordonnées de ma localisation, si je dois m’arrêter  entre deux bornes kilométriques ?
– Pourquoi est-ce que tu ne prendrais pas le train, m’a-t-il alors suggéré, en me soulageant d’un poids qui, veux veux pas, était déjà bien installé sur mes épaules.
C’est ainsi que j’ai voyagé sans la moindre inquiétude, une fois passée celles d’arriver en retard à la gare –à l’aller et au retour.
Sur le chemin du retour, j’ai été chanceuse. Une place en direction contraire au sens du train m’avait été attribuée. J’arrive à cette place, voiture 5, allée 8, siège B, pour me faire offrir, par l’homme qui était déjà assis au siège A, de prendre plutôt la place de son collègue, assis un peu plus loin, de manière à ce qu’ils puissent profiter du voyage, les deux hommes, pour travailler ensemble sur un projet. Il a dit, en effet « … so that we could work on a project. »
No problem, ai-je répondu, that suits me, ai-je ajouté, pour faire comme si je parlais bien l’anglais.
Je me suis alors retrouvée assise dans le sens du train, le paysage défilant sous mes yeux comme si j’étais au volant de ma voiture, et non comme si j’étais assise –accroupie serait plus juste– dans l’espace de rangement arrière de ma petite Sonic, y regardant le paysage défiler à travers la vitre. Je sens ici que je perds une fois de plus mes lecteurs, alors je m’arrête là.
En transport en commun, de façon générale, j’essaie de ne pas socialiser avec la personne assise à mes côtés car si je regarde cette personne en tournant forcément la tête, ça me donne mal au cœur. Or, il s’est avéré que la dame, ma voisine, connaissait Etty Hillesum, l’auteure néerlandaise que je suis en train de lire. Relire serait plus juste, car j’ai lu le livre quand j’étais dans la trentaine.
– Est-elle devenue chrétienne ?, m’a-t-elle demandé sans plus d’introduction, profitant d’un moment pendant lequel je quittais mon livre des yeux pour reposer un tantinet ces derniers.
– Elle n’en a pas eu le temps !, me suis-je exclamée, elle est morte à vingt-sept ans !

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