Jour 483

quadruTête

Today, 5 février 2019

À ma prochaine rencontre avec lui, je vais demander à mon comptable s’il est capable de décliner les prénoms de ses frères et sœurs d’un seul coup. La mère a porté deux fois des jumelles, cela fait baisser le nombre de grossesses à dix-neuf –mais elle a peut-être eu quelques fausses couches. Comme il coulait dans ses veines le même sang que celui de Louis Cyr, elle était une force de la nature.
– Ça y allait par là !, nous a dit le comptable en riant. Au train tous les matins, beau temps mauvais temps ! Morte à 90 ans !
Et moi qui me suis sentie épuisée par la seule naissance de chouchou…
Après la visite au salon funéraire, ce même vendredi soir, nous sommes allés à un autre salon, il y en a deux dans mon village. Cette fois, c’était pour exprimer nos condoléances à un ami de Denauzier qui vient de perdre sa femme, pourtant jeune, 65 ans, mais qui était malade depuis longtemps. Le salon, plus grand que le premier, était encore plus bondé. Nous avons réussi à nous frayer un chemin jusqu’à l’ami.
– Il y a donc bien du monde !, s’est exclamé mon mari.
– Françoise avait quinze frères et sœurs, qui sont tous vivants, et qui sont tous ici avec leur famille, a répondu l’ami.
Des enfants couraient en jouant à cache-cache, cela donnait un vent de jeunesse à l’événement.
Nonobstant le dénominateur commun des nombreux enfants, ce fut une soirée basée sur des contraires : l’oncle du premier salon était, à 82 ans, le dernier survivant de sa lignée, là où la femme de notre ami était la première à décéder de sa lignée.
Pendant ce temps, la vie continue. J’ai dessiné une tête de cheval à mon quadrupède et créé un fond de végétation à larges feuilles rouges qui me semble trop chargé. La tête est trop grosse et trop réaliste pour le corps fantaisiste. Je me suis débarrassée de la tête en forme de queue de castor après avoir fait un test avec mon amie voisine :
– Vois-tu une tête en forme de queue de castor, ici, dans cette portion de la photo ?, lui ai-je demandé en mettant le doigt sur l’écran de mon cellulaire où se trouvait ladite tête.
– Non, a répondu l’amie.
– Ici c’est l’œil, en bleu, ai-je ajouté pour guider son interprétation.
– Non, je ne vois rien.
– La tête se termine ici, ai-je poursuivi, toujours le doigt à l’appui, sur l’écran de mon téléphone. Elle est disproportionnée, trop longue et trop large…
– Ah si !, s’est exclamée mon amie. Je vois une tête mais pas là où tu me la montres. J’en vois une ici, a-t-elle indiqué en dirigeant son doigt vers la partie supérieure de ma toile. C’est une tête d’oiseau le bec ouvert, tu vois, ici ? Bien trop petite pour le reste du corps.

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Jour 484

Nous sommes allés au salon funéraire du village vendredi soir. Je voulais porter une robe neuve pour l’occasion, mais la seule idée de faire glisser le nylon des bas collants sur mes jambes me donnait des frissons tellement déjà j’avais froid. J’ai donc porté des pantalons. La robe est belle, en tricot de coton à motif de côtes en alternance de noir et de blanc. Comme elle est très décolletée, je dois la porter sur une camisole de dentelle qui couvre le haut de la poitrine. Je l’ai dénichée au fin fond d’un magasin, à Rawdon, en solde évidemment. Elle devait pendre sur son cintre depuis un bon moment parce que le tissu, à l’endroit des épaules, qui supporte le poids de la robe quand elle est sur le cintre, s’est étiré au point de créer une boursouflure qui est difficile à décrire. Disons que quand je porte la robe, une excroissance dépare mon épaule gauche. Il va falloir que je trouve un moyen de faire disparaître cette espèce de bosse, j’espère qu’un coup de fer à repasser sera suffisant.
Dans le salon cependant il faisait tellement chaud que j’ai eu vite fait d’enlever mon veston et mon foulard à motif animalier. Après les condoléances adressées à la veuve et aux enfants de celle-ci, nous avons découvert, en balayant la pièce du regard, que notre comptable était sur place, assis à côté de son frère aîné. Nous étions au salon pour souhaiter nos condoléances à la tante de Denauzier, soit la veuve du défunt qui était le frère du père de Denauzier. Nous ne savions pas que notre comptable, un homme charmant, avait des liens de parenté avec l’oncle de Denauzier. Il n’en a pas avec l’oncle, en fait, mais avec la tante. La mère du comptable est la sœur de la femme de l’oncle de Denauzier. Comme c’est compliqué de s’y retrouver, mon mari a résumé ainsi :
– En fin de compte, nous sommes comme des petits-cousins éloignés ?, a-t-il demandé au comptable.
– Ça pourrait ressembler à ça !, a répondu celui-ci.
Notre comptable est un homme de petite taille. Il habite une petite maison près de la nôtre. Il m’arrive d’aller lui porter des papiers à pied pour la production de mon rapport d’impôt, mais ce n’est pas une promenade agréable car il faut marcher le long de la route 337 qui est passante et les voitures y roulent très vite. Quand on entre chez lui, on est accueilli par un chien minuscule qui jappait beaucoup autrefois, m’a expliqué le comptable, mais qui ne jappe plus parce qu’il est rendu trop vieux. Notre comptable nous fait asseoir à la table de la cuisine pour vérifier que nous lui apportons les bons documents, et immanquablement on pique une petite jasette. Parfois son téléphone sonne et il répond : Je vais te rappeler parce que j’ai des clients. D’une fois à l’autre, j’en suis venue à penser que notre homme a une amoureuse avec laquelle il entretient depuis des années une relation chaste. Et d’être rassurée à l’idée que cette relation chaste existe pour notre comptable qui me semble être un homme peu entouré. Je ne vois jamais de voiture dans sa cour, quand je le croise dans les commerces il est tout le temps seul, quand il nous raconte une anecdote elle se décline toujours au je, et jamais au nous…
– Venez, nous a-t-il dit au salon, je vais vous présenter trois de mes sœurs.
– Ah bon ? Vous avez des frères et sœurs ?, me suis-je étonnée.
Et une de ses sœurs de répondre, qui nous entendait de l’endroit où elle était assise :
– Il en a vingt madame ! Nous sommes une famille de vingt-et-un enfants !!!!!

 

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Jour 485

manteauHippie

C’était en plein ce genre de manteau que portaient les femmes de mon rêve.

J’étais en escapade à New York avec mon groupe d’ex-collègues, ceux que j’ai rencontrés vendredi dernier. Il y régnait une atmosphère de fin du monde. La plus jeune des collègues, qui est celle, dans la vraie vie, ayant le plus de leadership, décidait des endroits où nous irions. Ainsi, après avoir copieusement mangé dans un restaurant chinois de son choix, qui me donnait l’impression d’être aussi grand qu’une ville, elle nous annonçait que nous irions poursuivre la soirée dans une discothèque. En entendant le mot discothèque, j’étais soulagée, je savais que j’allais m’éclipser et me promener tranquille, laissant les plus jeunes swinger tout leur saoul. J’annonçais donc à mon groupe que je préférais visiter les environs en les attendant, et nous nous séparions sans nous entendre au préalable sur un lieu de rencontre. Je ne savais pas où j’étais, je n’avais aucun repère, mais cela ne me dérangeait pas. À peine avais-je commencé ma flânerie solitaire que la nuit était déjà finie, et les rues se retrouvaient bondées de gens dans la vingtaine et trentaine, assis par terre dans la rue pourtant couverte d’un épais tapis de neige. Ils se remettaient plus ou moins de la nuit qu’ils venaient de passer. Ils étaient pour la plupart sous l’effet des drogues et de l’alcool, comme en témoignait leur regard hagard. Heureusement, ils portaient de longs manteaux ou encore des capes faites de peaux de mouton et cela les tenait au chaud. Les femmes avaient les cheveux très longs. Je me faisais la réflexion que c’était effectivement comme ça que se déroulaient les fins de nuit, à New York, dans cette faune hippie aussi désorganisée que colorée. Autrement dit, cela ne semblait pas être la première fois que je me frottais à ces attroupements tranquilles, pacifiques. C’était comme une marque de commerce de la ville, c’était en partie pour découvrir ce must see que les touristes choisissaient la destination de New York, comme on visite le quartier du Red Light quand on se rend à Amsterdam. Je marchais, j’observais, je m’imprégnais de cette atmosphère exotique, remerciant le ciel que personne ne soit malade car alors le plaisir de la promenade aurait été inexistant. Puis, de loin, j’entendais qu’on criait mon nom :
– Lynda !
Je me tournais et retrouvais mes ex-collègues fort éméchés, y compris Ludwika, à ma grande surprise, en ce sens que Ludwika fait partie des êtres que je ne peux imaginer saouls ou drogués.
– Tu as été dure à trouver !, s’exclamait une femme du groupe que je ne connaissais pas. Dis donc, où est-ce que tu étais allée te cacher ? Ça fait un sacré bout de temps qu’on te cherche !, etc.
Cela me réchauffait le cœur, on ne m’avait pas laissée seule, abandonnée à mon sort de promeneuse solitaire, on avait voulu me réintégrer au groupe. Notre prochaine destination était bien entendu notre chambre d’hôtel. Je me demandais, vaguement inquiète, si j’allais être capable de socialiser sans effort avec la personne qui occuperait l’autre lit de notre chambre à deux…

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Jour 486

abstraitement

Une fois de plus, je me confronte à un défi trop grand pour mes capacités. Je ne peux pas me contenter de couvrir une toile comme je l’ai fait ci-contre, en peu de temps, et considérer qu’elle est finie. Il faut que je lui trouve un deuxième niveau de sens, une deuxième vie, il faut que j’emprunte un parcours tortueux. Il faut que je fasse émerger, du magma de couleurs, de masses et d’imprimés, une forme de vie insoupçonnée. Je commence à avoir l’œil pour les formes de vie insoupçonnée, ayant depuis une dizaine d’années observé quantité de toiles couvertes de magma semblable.
Dès mes premières observations, j’ai remarqué que les lignes brunes qui se croisent, au bas de la toile dans la partie jaune, pourraient être des pattes. Puis, au milieu de la toile, à l’extrême droite dans la partie blanche, je vois une queue de baudet. À l’extrême gauche, à la même hauteur, les deux courbes brunes et parallèles qui montent deviennent un long cou de girafe. Dans cette même section, au sommet des courbes brunes et parallèles, deux taches bleues représentent les oreilles du cheval, et juste en-dessous un trait bleu devient un œil triste, ou rêveur. La tête longiligne de l’animal descend quant à elle vers le dos. Autrement dit, dans le barbouillage ci-contre, je vois un cheval baudet à cou de girafe et à pattes très fines de licorne enchantée.

lama

Hier soir, j’ai donné naissance au corps de l’animal en le couvrant d’acrylique violet, et pour m’y retrouver j’ai couvert d’une espèce de couleur caramel rouillé les distractions du fond, dans la zone supérieure du long cou, ainsi que dans la zone inférieure de la toile, autour d’une des pattes de l’animal. La tête fait bien pitié pour l’instant et ressemble à une queue de castor. Pour ne pas la confondre avec la portion du cou, je l’ai couverte de caramel rouillé, cela ne facilite pas le repérage pour l’œil non averti de mes lecteurs. La queue est encore brune, je n’y ai pas touché.
Cette ébauche d’animal fantastique soulève un tas de questions à l’artiste peintre que je suis. Par exemple, si je vais vers des pattes plus réalistes, pour qu’on ait l’impression que l’animal peut se tenir debout, je vais devoir transformer la patte tout en courbe qui se termine sur un sabot bleu –et qui dégage une grâce infinie. Devrais-je lui donner un aspect plus réaliste, plus osseux, ou la laisser telle quelle ? La patte encore brune qui est quant à elle inclinée, à l’arrière, ne devrait-elle pas recevoir un peu de douceur, de rondeur, pour moins ressembler à une patte de chaise ? Et comment vais-je faire pour dessiner une tête d’animal à partir d’une queue de castor ? Heureusement, ces prochains jours je serai occupée par diverses choses à l’extérieur de la maison. Je vais donc laisser macérer ces difficultés dans mon être, sans trop y penser, et on verra si le temps me fournit des réponses, si le geste de peindre, lorsque je m’y remettrai, saura de lui-même comment s’y prendre.

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Jour 487

Pour avoir un peu plus de concentration, j’établis aujourd’hui mon quartier général dans mon bureau. Denauzier m’a fourni un petit appareil électrique qui me réchauffe les jambettes en ce moment, c’est très confortable. Il y fait sombre en ce début d’après-midi parce que le ciel est bas et lourd de neige qui tombe depuis ce matin. Aussi, parce que mes plantes occupent pas mal d’espace devant les fenêtres. À ma gauche, je peux me rincer l’œil en regardant une photo de chouchou, quand elle avait quatre ans, elle tient un crayon feutre d’une main, le bouchon du crayon de l’autre main, et fixe l’objectif de mon appareil photo en souriant tout en ne souriant pas –une version moderne de la Joconde ! La pauvre enfant, je ne lui ai pas acheté beaucoup de cahiers à colorier parce que je trouve que ça ne sollicite pas l’imagination. Alors elle dessine sur une feuille blanche une avalanche de cœurs, des princesses, des paysages.
Un peu moins à ma gauche sur mon bureau, et en plein dans mon champ de vision quand je tape sur le clavier de mon ordinateur, se trouve une autre photo de chouchou, vingt-et-un ans, sur laquelle elle nourrit papa au CHSLD. Sur cette photo, Emma n’a pas de lunettes, elles sont en réparation à la lunetterie du boulevard Manseau. C’est pendant l’heure requise pour la réparation, en fait il s’agit du changement de ses verres, que nous sommes allées nourrir papa. C’est très rare que je vois ma fille sans ses lunettes, alors cette photo est chère à mon cœur, d’ailleurs je me rappelle en avoir pris une bonne vingtaine, toutes pareilles, sur lesquelles Emma tend la cuiller et papa incline le torse légèrement pour s’approcher d’elles, je veux dire à la fois la cuiller et à la fois Emma.
À ma droite, sous le faisceau lumineux de ma lampe, se trouve une autre photo prise en août 2013, sur laquelle se trouve mon amie Nicoletta. Je suis à côté d’elle, nous sourions à l’appareil. Nicoletta déteste se faire prendre en photo, alors il faut chérir celles où elle apparaît si naturelle. Pour ma part, j’ai le teint cireux et blanc d’une personne qui se remet d’une chirurgie cardiaque.

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Ours sorti de sa tanière.

Denauzier m’a déposée à une station de métro, lorsque je suis allée rencontrer mes collègues vendredi dernier dans un restaurant du centre-ville. J’ai fait le trajet sur la ligne verte et je suis sortie au métro McGill. En mettant le pied sur le trottoir bondé de monde, je me suis dit que ça arrive parfois de rencontrer des amis par le plus grand des hasards, de tomber sur une personne qu’on n’a pas vue depuis un siècle. Et c’est ce qui est arrivé à peine m’étais-je fait cette réflexion. Je suis tombée nez à nez sur Nicoletta ! Elle s’en allait à la gare prendre son train. Quand une belle surprise de ce type se produit, je me dis immanquablement que j’étais à la bonne place, au bon moment –et que j’aurais eu tort de céder à la paresse qui m’incite trop souvent à ne pas avoir envie de sortir de ma tanière !

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Jour 488

squaredominion

Au restaurant, vendredi soir. J’aime dans le miroir le reflet du serveur, la main sur la tête.

Où en suis-je ? Il y a eu plusieurs distractions ces derniers jours, toutes ayant pris la forme d’un repas, d’abord dans un restaurant à Montréal vendredi soir avec mes ex-collègues universitaires, puis chez mon frère à Joliette samedi soir, puis chez nous à St-Jean-de-Matha dimanche soir. Aujourd’hui lundi, essentiellement, je me suis reposée, j’ai fait du ménage et du lavage. J’ai voulu travailler un peu sur une peinture déjà commencée, mais je ne me sentais pas assez concentrée. J’ai voulu écrire, et rien ne venait qui m’intéressait.
J’ai arrosé mes plantes, c’est une activité que j’aime. J’ai fait ça pendant que la maison était inondée de soleil, en matinée. Je pense avoir découvert comment les cochenilles se sont introduites dans la maison l’hiver dernier, et comment elles semblent vouloir le faire encore cette année : par l’intermédiaire du poinsettia. Il a déjà quelques années derrière le passe-galette, comme aurait dit papa. Je le plante dehors en été et je le rempote pour qu’il passe l’hiver dans la maison. Au début de sa vie en pot à l’intérieur, il va bien. Puis, il continue d’aller bien, mais il se met à se couvrir d’une espèce de résine. Je ne sais comment expliquer la suite des choses, mais on dirait que les cochenilles se développent dans cette résine. Un matin de la semaine dernière, j’ai regardé par hasard le dessous d’une feuille et j’ai constaté qu’il commençait à s’y accumuler des œufs de cochenille. J’ai monté sans tarder la plante à l’étage pour la déposer dans la baignoire de la salle de bains. Je l’ai aspergée de ma potion magique, à savoir un mélange de savon noir, d’huile et d’alcool à friction dilués dans un litre d’eau. Aujourd’hui, j’ai aspergé à nouveau.
Après les soins apportés à la plante, je pense que je me suis mise à préparer le dîner, des œufs durs et un restant de gratin de choux-fleurs. Comme Denauzier a été occupé au téléphone presque une heure de temps, et qu’il a reçu l’appel à presque midi, nous avons attendu jusqu’à presque treize heures pour manger. En après-midi, j’ai rangé mes vêtements et j’en ai sélectionné que je vais donner à la St-Vincent-de-Paul.
Quand je me demande où j’en suis, comme je le fais en début de ce texte, je ne me pose pas la question de manière générale, la question est plutôt, formulée au complet, où en suis-je rendue dans les deux domaines qui sont censés occuper le centre de ma vie : l’écriture et la peinture. Une fois les distractions derrière moi, qu’est-ce qui se profile devant, dans ces deux domaines. En écriture, rien de fantastique, que mes petits textes. Pour m’encourager, je peux toujours me dire qu’arrivée au Jour 440, je vais avoir terminé le défi de huit ans d’écriture, et qu’il ne m’en restera que deux. En peinture, je peux saluer l’arrivée de mes tasses, de ma télévision, de mon vase jaune qui se décline à la verticale, de mon canard sarcelle et de ma plante géante sur fond de masses numérotées. C’est pas si mal. Il m’arrive néanmoins de me demander, découvrant avec stupeur, en vieillissant, l’insignifiance de tout ce que je fais, de tout ce que je pense et de tout ce que je dis, comment ai-je bien pu penser, dans un passé pas si lointain, qu’il émanait de ma personne une essence, une voix qui se distinguaient des autres ?

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Jour 489

abstraitement

53"X30", sans titre pour l’instant

Mon mari me dit que cette toile devrait rester telle quelle. Que ce sont des toiles de ce genre qui ornent les murs des hôtels qu’il fréquente quand il est en déplacement. Ce serait un grand avantage que cette toile soit intéressante telle quelle, puisqu’elle ne m’a demandé qu’une heure de travail. Si je faisais 100 toiles de ce type, vendues 100$ chacune, je m’enrichirais de 10 000$ au terme d’un investissement en temps de seulement 100 heures. Cent heures, c’est trois semaines de travail de 35 heures. Avec cet argent gagné sans effort, j’irais visiter ma fille à Strasbourg l’hiver prochain, mon amie en Belgique, mon autre amie en Allemagne, sans avoir à me restreindre sur mes dépenses. Cette équation simplissime, cependant, m’amène à penser qu’il y a quelque chose qui cloche dans mon hypothèse, dans la mesure où c’est rarement facile de gagner de l’argent. Ce qui pourrait clocher, ce pourrait être que la toile n’est pas intéressante telle quelle. Et si j’attends qu’elle le devienne à mon sens, qu’elle soit signifiante, organisée, composée, qu’elle ne soit pas juste un tas d’éléments étalés qui ne se parlent pas, ça peut me prendre pas mal plus de temps, comme en témoigne mon vase et fleurs géantes qui ont pris un an et demi à se matérialiser. Un an et demi c’est 52 + 26 = 78 semaines, multiplié par 35 heures de travail par semaine = 2 730 heures. Si ce nombre d’heures génère un gain de 100$ dans l’éventualité d’une vente, ça représente un taux horaire de 0,036 sous pour l’artiste peintre. L’artiste peintre c’est moi. Peintre du dimanche.
Au départ, il s’agit d’une toile sur laquelle j’ai fait imprimer une de mes œuvres par procédé de giclage. Cela fonctionne de la manière suivante : je transmets un fichier JPG à l’imprimeur, ce fichier étant la photo de mon œuvre, l’imprimeur me fournit en retour cette toile grand format, montée sur châssis de bois, sur laquelle est imprimée ladite photo, moyennant une petite somme d’entre 100$ et 200$.
Les toiles ainsi imprimées ne sont pas couvertes de canevas mais d’une pellicule plastique sur laquelle il n’est pas facile d’appliquer de l’acrylique avec un pinceau, il faut passer plusieurs fois. J’ai donc passé plusieurs fois, en n’utilisant qu’un restant de couleur à la fois, et en étalant ce restant de manière à obtenir une masse carrée, ou rectangulaire. On les discerne en observant la toile le moindrement, elles sont jaunes, noires, blanches, vertes. Étendre l’acrylique sur le plastique a peut-être pris vingt minutes ? Puis, j’ai déchiré en deux moitiés des serviettes de table, que j’ai collées avec du polymère sur l’acrylique séchée. Vingt minutes aussi ? J’ai aussi créé un effet de ciel turquoise avec des lanières de serviettes de table dont l’imprimé était blanc et turquoise. Et commencé à tracer des petites lignes de finition, en décidant au bout d’un moment de toutes les effacer. Un autre vingt minutes.
Ce n’est pas donc surprenant, constatant le taux horaire que je vaux en tant que peintre sur le marché de l’art, que mon frère ait refusé les deux toiles que je lui ai apportées pour rendre plus vivants les murs de son appartement !

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