Jour 337

Pourquoi est-ce que je me suis éclaté de rire quand on m’a annoncé que le vol pour Munich était annulé ? Parce que je me suis rendu compte à quel point il est stupide de s’inquiéter d’une borne –inexistante dans l’aéroport de Strasbourg– à laquelle est associé un vol annulé ! Parce que je me suis dit, pour la millième fois de ma vie, mais je n’apprends pas, que ça ne sert à rien de s’inquiéter.
– Ah bon ? Vous êtes sérieuse, le vol est annulé ?
– Nous allons vous trouver un autre itinéraire, m’a assuré la dame au comptoir de l’enregistrement. Ma collègue, que vous voyez là-bas, s’occupe de vous en ce moment. Elle risque d’en avoir pour un moment cependant.
– Dans des cas semblables, a ajouté la dame, nous offrons le café aux voyageurs. Si vous voulez profiter de notre offre, n’hésitez pas, le kiosque est juste derrière vous. Vous avez droit aussi à un pain au chocolat.
Je suis allée me chercher un café, sans pain ni croissant, et je suis revenue attendre devant le comptoir. Passent les minutes et passe la demi-heure, nulle nouvelle de la collègue affectée à la confection de mon nouvel itinéraire. Mais bien entendu elle a fini par arriver.
– Nous avons trouvé un vol pour vous. Vous allez passer par Amsterdam, en direction de Boston. À Boston, vous allez prendre l’avion pour Montréal. L’aéroport de Boston est immense et vous n’aurez pas trop d’une heure pour trouver le comptoir d’Air Canada. Le seul hic, Mme Longpré, c’est que l’avion pour Amsterdam décolle à 14h40.
Il était autour de 9h30. J’ai acheté des revues et j’ai beaucoup joué sur mon téléphone. J’ai marché un peu, sachant que m’attendait un vol de plus de huit heures entre Amsterdam et Boston. J’ai regardé plusieurs fois les photos que nous avons prises en voyage, chouchou et moi. Vers 13h30, j’ai décidé que c’était le temps de vérifier ce qu’il advenait de mon vol pour Amsterdam.
– Puis-je procéder dès à présent à l’embarquement ?, ai-je demandé à un employé de l’aéroport.
– Bien sûr, pas de problème, vous n’avez qu’à présenter votre carte d’embarquement devant le lecteur et à vous soumettre au contrôle de sécurité.
J’ai donc présenté ma carte d’embarquement au lecteur optique, et ce faisant j’ai reçu un message à l’effet que je désirais embarquer sur un vol annulé.
– Le lecteur pense que je désire me rendre à Munich, ai-je pensé sans réfléchir au-delà.
Après le contrôle de sécurité, j’ai consulté l’écran qui affichait la porte où il fallait se rendre pour embarquer pour Amsterdam, or l’écran affichait que mon vol était annulé.
– Ça ne se peut pas, me suis-je dit. C’est mon inconscient qui veut absolument que je reste ici auprès de chouchou en terre française.
– Pensez-vous, ai-je alors demandé à un étranger qui passait à côté de moi, que le vol pour Amsterdam est annulé ?
L’homme ne parlait pas français mais il comprenait la teneur de ma question. Il a baragouiné, en regardant l’écran devant nous, que le vol était bel et bien annulé. Je me suis mise à tourner sur moi-même, en me demandant ce que j’allais devoir faire. Un agent de sécurité s’est approché. Il m’a dit de retourner au comptoir de l’enregistrement pour recevoir un nouvel itinéraire.
– Ce sera le troisième !, me suis-je exclamée, c’est quand même incroyable !?

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Jour 338

Je ne pensais pas m’attarder si longuement sur l’aventure de la recherche de l’autobus à l’aéroport de Francfort, dans mon texte précédent.
Je poursuis. Le 4, nous étions à Strasbourg. Le 7, nous sommes allées voir une de mes amies qui habite Gundelfingen, dans le sud de l’Allemagne. Nous y sommes allées en autobus. Ce fut très facile, pour chouchou, de réserver les billets à l’avance au moyen de son téléphone. Elle a fait ça debout, en plein milieu de la gare, en deux secondes. On n’avait pas encore accès à Internet, à l’appartement, alors on se rendait deux fois par jour profiter du service wifi de la gare, qui est à deux pas de chez Emma, pour avoir des nouvelles ou pour en donner.
Peu importe le wifi. Le 11, nous sommes allées à Bruxelles chez une autre de mes amies, et ce jusqu’au 15. Nous avons fait une petite virée jusqu’à la Mer du Nord, et de là jusqu’aux Pays Bas, dans la partie méridionale dite de la Zélande.
Les 16 et 17 j’étais seule avec moi-même le jour à Strasbourg, pendant que chouchou commençait ses cours.
Les soirs de tous les jours où nous avons été à Strasbourg, et à partir du moment où nous avons eu accès au service Internet, nous avons écouté quelques épisodes d’une série américaine qui s’intitule The Big Bang Theory. Ce doit être connu, j’imagine, d’autant que la série n’est pas jeune, mais bien entendu je ne la connaissais pas.
Le 18 je suis revenue à Montréal, moyennant un enchaînement d’événements que je qualifie de rocambolesques. Je passe rapidement sur le passage de notre séparation, ma fille et moi, sur le quai de la gare, qui nous a vues nous enlacer longuement en hoquetant.
Je n’ai pas hoqueté aussi longtemps que je l’aurais voulu, cependant, car je me faisais du souci à propos de la borne.
– Quand je vais arriver à la borne, à l’aéroport, ai-je demandé une dernière fois à Emmanuelle, je vais devoir faire les mêmes choses que celles que nous avons faites à Montréal ?
– Exact. C’est hyper simple, maman, tu déposes ton passeport à la page de ta photo, évidemment, sur le lecteur de la borne, et là tu réponds à des questions par rapport, essentiellement, à tes bagages. Tu reçois en retour une lisière en papier que tu colles à la poignée de ta valise.
– Et je vais ensuite déposer ma valise sur le tapis automatisé qui va reconnaître l’avion où doit aller ma valise en raison du code barres de la lisière en papier ?
– Tu as tout compris, m’a dit ma fille.
– Si c’est si simple, comment ça se fait que je vois ça compliqué ?, ai-je soupiré.
Je suis montée dans le train et après huit minutes de trajet j’arrivais à l’aéroport. J’étais en masse d’avance pour me donner la possibilité de me tromper plusieurs fois lors des étapes préalables à l’embarquement, sans pour autant rater mon vol. Dans l’aéroport, nulle borne, nul automatisme, seulement un comptoir d’enregistrement, seulement une dame audit comptoir.
– Bonjour madame, me dit l’employée. J’imagine que vous partez pour Munich ?
– En effet, ai-je répondu.
– Le vol est annulé, a-t-elle répondu.
– C’est une blague ?, me suis-je exclamée en riant.
– On ne fait pas de telles blagues, madame, dans un aéroport.

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Jour 339

Je récapitule.
Le 3 septembre, par un temps magnifique, j’ai pris l’avion pour Strasbourg avec chouchou. Nous voyagions avec Air Canada jusqu’à notre escale à Francfort, où nous sommes arrivées le 4. Nous avons eu de la difficulté à trouver l’endroit où il fallait nous rendre pour prendre l’autobus nous menant à Strasbourg. Il faut dire que l’aéroport est grand et que c’est un peu déstabilisant de ne pas du tout parler la langue première. Les gens auxquels nous nous adressions, en anglais, nous donnaient toutes sortes d’indications contradictoires, comme l’ont fait récemment, mais je ne le savais pas encore, les cardiologues du CHUM !
– Allez par là, puis ensuite par là…, nous disaient-ils.
On tournait en rond.
– Ça ne se peut pas qu’on doive aller dans cette direction, a dit Emmanuelle à un moment donné. Allons plutôt par là.
En nous dirigeant vers ce là, nous sommes tombées sur un employé qui se reposait, assis sur une chaise dans un coin. Un employé affecté à l’entretien, je dirais.
– Monsieur, lui avons-nous demandé toujours en anglais, savez-vous où nous devons nous rendre pour prendre l’autobus ?
– Vous y êtes, a-t-il répondu en pointant un endroit du bout du doigt.
– Devons-nous enregistrer nos bagages ?, avons-nous demandé.
– Pas du tout ! Vous déposez vos bagages dans la soute, vous montez dans l’autobus et le tour est joué.
Il parlait bien l’anglais, autrement dit.
Nous nous sommes dirigées vers ce là où pointait son doigt. Nous sommes alors tombées sur une femme qui arrivait, nous dit-elle, d’Estonie. Elle attendait le même autobus que nous.
– Vous allez voir, a-t-elle mentionné, vous ne pouvez pas le manquer, il arbore les mêmes couleurs jaune et marine que les avions de la Lufthansa.
Au bout d’un moment, l’autobus n’arrivant pas et affichant même un retard de dix minutes, nous avons demandé à la même dame s’il était fréquent que l’autobus soit en retard. Elle n’a pas eu le temps de nous répondre car un homme se dirigeait vers nous, portant une chemise aussi blanche qu’était blanc l’autobus derrière lui.
– L’autobus pour Strasbourg n’attend que vous, nous a-t-il dit avec un grand sourire. Vous allez bien à Strasbourg ?
Il en était, on le devine, le chauffeur.
Je profite de cette brève description de notre arrivée en terre européenne allemande pour ajouter que ma fille me faisait traîner –sur roulettes– une énorme valise. Elle en traînait une elle-même. Mes vêtements pour mon bref séjour strasbourgeois tenaient dans un petit sac à main. La grosse valise que je traînais contenait certaines des multiples choses dont ma fille aura besoin cette année. La valise, malheureusement, était trop lourde pour moi, et ce d’autant que le manque de sommeil et le décalage horaire ne me faisaient pas profiter d’une forme et d’une force optimales. À deux reprises, dans les escaliers électriques, j’ai échappé la valise qui a tourné sur elle-même jusqu’au peigne de la première marche pour ensuite remonter jusqu’à nous. Personne, heureusement, n’a été blessé.
Au terme de sept heures de vol, et de deux heures et demie d’autobus, nous arrivions à Strasbourg. Il faisait aussi beau et chaud qu’à Montréal la veille.

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Jour 340

Africaines

Je trouve qu’il y a de l’art partout dans les villes européennes, ici à Bruxelles, dans la vitrine d’une confiserie où nous avons acheté du chocolat.

Je suis un peu déçue de n’avoir pas été opérée, même si tout le monde me dit que c’est la meilleure chose qui pouvait m’arriver que de ne pas l’être. Je voyais l’opération comme une étape dans ma vie à la suite de laquelle les choses n’auraient plus été tout à fait les mêmes.
– Je pourrais miser davantage sur ma santé, me disais-je, à la recherche de quelles choses pourraient ne plus être les mêmes. Je pourrais faire ne seraient-ce que dix minutes par jour d’étirements, sur mon tapis de yoga.
Puis, sentant que je ne les ferais pas plus après mon opération qu’avant, j’essayais de trouver quelque chose d’autre.
– Je pourrais imposer davantage mes visions, mes positions, dans certaines situations, auprès de certaines personnes.
Trop vague pour être tentant. Trop susceptible de semer la discorde quand on sait à quel point je ne suis pas diplomate.
– Je pourrais me trouver un emploi et m’exposer à de nouveaux défis.
Cela compliquerait mes voyages futurs à Strasbourg, à moins de démissionner aussitôt engagée.
– Je pourrais me dépêcher d’atteindre les 2 200 textes écrits, sur mon foutu blogue, pour être débarrassée.
Qu’est-ce que je ferais dès le lendemain du dernier texte écrit ?, me suis-je entendu me dire dans ma tête.
– Qu’est-ce qui me tente ? Quel petit bonus pourrais-je apporter à ma vie de retraitée ?
J’espérais peut-être trouver une réponse pendant ma convalescence !
Donc, on ne m’opère pas. Je ne sais pas si mon cœur est si tant en bonne forme, mais je sais que ça ne vaut pas la peine de me tracasser avec ça. Je pense qu’il est possible que je sois opérée plus tard, et je serai alors plus vieille pour m’en remettre. Mais il est possible aussi que je ne sois plus jamais opérée pour le cœur. Je pense que si j’avais été opérée le 23 septembre comme on me l’a initialement annoncé, je pourrais peut-être profiter, pour le reste de ma vie, d’un cœur plus performant, mais peut-être pas non plus. Quand je me suis fait opérer la première fois, en 2013, je ne peux pas dire que je me sois sentie plus énergique une fois remise de ma convalescence. À telle enseigne que j’ai décidé de prendre ma retraite pour espérer le devenir, tellement je ne l’étais plus.
J’en reviens, encore et toujours, à mon onomatopée fétiche :
– Bof !

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Jour 341

PâtéThon

Au menu, un pâté au thon qui goûtait l’estragon. Chaque repas mangé au CHUM m’a fait penser à papa, qui reçoit les siens sur un plateau identique, à cette différence près que son assiette est invariablement couverte de trois boulettes : blanche pour les patates,  verte pour les légumes, brunâtre pour la viande. Il mange tout et dit que c’est excellent.

– Si le chirurgien revient de New York seulement dimanche soir, et sachant qu’il opère lundi dès la première heure, et ce toute la journée, il y a de fortes chances que je ne le voie pas avant ma sortie, me suis-je dit, plutôt dépitée. C’est plate, je ne connaîtrai pas son point de vue.
Nous étions samedi, lors de la valse des cardiologues se présentant un à un pour s’opposer à mon opération.
Dans la journée de dimanche, seul le romantique est venu vérifier que j’étais toujours d’accord de me prêter à des tests avant que ne soit prise une décision finale.
– Nous allons faire une ETT lundi matin, et peut-être une ETO, a-t-il mentionné.
Puis, l’Unité de soins intensifs cardiaques, qu’on appelle l’USIC, a été monopolisée par les accidents vasculaires qui se sont produits lors du marathon, en fait par le seul accident qui s’est produit, mais qui fut fatal. L’homme n’avait que vingt-quatre ans.
En fin d’après-midi de ce dimanche, toujours installée dans mon lit adapté devenu fauteuil, j’ai eu l’idée d’aller vérifier à quoi servait l’interrupteur que je voyais en face de moi, pensant qu’il me permettrait peut-être de mieux m’éclairer pour jouer sur mon téléphone sans m’arracher les yeux. Je me suis donc levée en traînant mon soluté d’Héparine, c’est le médicament qu’on donne en remplacement du Coumadin.
J’ai appuyé sur l’interrupteur et découvert qu’il se dégageait dès lors du plafond une lumière parfaite pour ma lecture. Me tournant pour revenir vers mon lit, je suis tombée face à face sur le chirurgien, celui qui m’avait expliqué, en début d’été, que je devais être réopérée. De deux choses l’une : soit j’étais terriblement absorbée par ma découverte de l’interrupteur, soit ses baskets lui permettent de marcher comme sur un nuage sans faire le moindre son.
– Tu lui as fait connaître ta façon de penser ?, s’est enquis la copine à laquelle je racontais mon aventure. Cet homme t’a fait vivre un été d’angoisse alors qu’il lui aurait suffi de documenter un peu plus ton cas pour ne jamais avoir à te parler de chirurgie ! Il s’y est pris d’une manière broche à foin terriblement bâclée !
– Ce n’est pas tout à fait ça qui s’est produit, ai-je répondu en regardant ma copine de cette façon soutenue qui est la mienne quand je m’apprête à nommer l’innommable.
Parce qu’elle me connaît bien, ma copine s’est radoucie :
– Qu’est-ce que tu es allée faire, ou dire ?
– Je ne m’attendais pas à le trouver là, devant moi, alors de surprise je me suis dirigée vers lui et je lui ai fait la bise.
– Non !
– Oui. Il s’est mis aussitôt à me dire que ma valve était bel et bien couverte de pannus et qu’il était préférable de la changer, mais peut-être pas là, tout de suite, dans le courant de la semaine. Sauf que je ne l’écoutais pas vraiment. Je m’en voulais déjà d’avoir été trop spontanée, alors j’attendais qu’il termine ses explications pour lui demander de m’excuser de l’avoir embrassé.
– Et ?
– Et dès que j’ai pu, je lui ai demandé de m’excuser d’avoir été trop familière. Comme pour se protéger d’autres phrases encore qui allaient le déstabiliser, il s’est mis à reculer vers la porte, tout en me disant qu’il avait d’autres patients qui étaient, eux aussi, démonstratifs, et qu’il n’y avait pas matière à s’excuser. Mais la rapidité avec laquelle il a prononcé ces mots me donne à penser qu’il était quand même un peu troublé.

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Jour 342

JCartierArt

Vue très très très interprétée du Pont Jacques-Cartier, depuis ma fenêtre au huitième étage.

Je n’ai pas été opérée finalement.
Bien installée dans mon lit d’hôpital, en position assise car les lits d’hôpital se transforment pratiquement en fauteuils, j’ai accueilli dans ma chambre plusieurs cardiologues qui y allaient, chacun, de leur interprétation. La personne la moins sympathique au sein de mes visiteurs est entrée dans ma chambre en me disant tout de go que les cardiologues se rencontrent tous les mardis matins pour échanger quant à leurs cas.
– Nous avons vu les images de votre fluoroscopie, a dit cette personne, il y a de cela deux ou trois semaines. Elles étaient tellement mauvaises, Mme Longpré, qu’on avait du mal à les interpréter.
– Ah bon ?
– Vous savez que toutes les valves de carbone se couvrent de pannus ? C’est une réaction normale du corps humain en présence d’un corps étranger.
Je le savais déjà, à la suite d’une conversation que j’ai eue à Strasbourg avec ma fille et sa colocataire.
– En ce sens, que vous ne soyez pas opérée ne fait pas de vous une exception. Toutes les personnes portant un implant vivent avec ce problème.
Peu de temps après, un cardiologue romantique m’a abordée de la façon suivante :
– Mme Longpré, hier en quittant l’hôpital et en traversant le stationnement, je n’avais que votre cas en tête.
– Ah bon ?, ai-je répété.
– Vous savez que si vous étiez ma mère, je ne vous laisserais pas vous faire opérer ? On ne voit pas de trace de pannus sur votre valve, et les feuillets s’ouvrent parfaitement. Une telle opération devrait n’avoir lieu qu’en cas d’extrême nécessité. D’ailleurs, comment avez-vous traversé votre première opération en 2013 ?
J’ai constaté qu’il avait bien lu mon dossier puisqu’il se rappelait de l’année d’intervention.
– Cela s’est plutôt bien passé, ai-je répondu, mises à part les hallucinations causées par les drogues.
– Vous savez qu’il y a des risques d’infection grave qui peuvent survenir ?
– Oui, mais s’il fallait se freiner pour chaque éventualité de danger, on ne ferait pas grand-chose de nos vies !
Un troisième personnage, ensuite, me fit l’honneur de sa visite en ces termes :
– Mme Longpré, je ne suis pas un cardiologue chirurgien. Vous devez vous douter que les chirurgiens aiment opérer, alors que les non chirurgiens privilégient une approche prudente selon laquelle on opère le plus tard possible ?
– Où voulez-vous en venir ?
– Vous avez un peu de pannus sur la valve, mais rien de grave, et il est possible qu’il ne s’en développe pas davantage. Vous êtes une personne active, mince, encore jeune. Avec une bonne hygiène de vie, vous avez de fortes chances de ne jamais devoir repasser sous le bistouri.
– Qu’en pense le chirurgien qui voulait m’opérer ?, ai-je alors demandé.
– On lui a envoyé des textos, il est au courant que nous nous questionnons en ce moment. Il est à New York et devrait revenir dimanche soir.

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Jour 343

DanyLaf343, ce sont les trois premiers chiffres de mon numéro de téléphone, du temps que je travaillais à l’université. Pour me joindre, on composait le 343-6111, suivi d’un numéro de poste.
343, ce n’est pas loin non plus du nombre de pages du livre de Dany Laferrière, Autoportrait de Paris avec chat. Des pages difficiles à lire parce que couvertes d’une écriture manuscrite inégale, comme on le voit ci-contre. J’ai lu le livre au CHUM, pendant mon séjour de ces cinq derniers jours. Je l’avais commencé à la maison au cours de l’été, puis délaissé. Certaines pages demandent à être lues à la verticale, d’autres à l’horizontale. Il faut alors tourner le livre, quand même assez lourd. Je ne sais pas comment je m’y prenais, mais à chaque fois que je passais du mode portrait au mode paysage, la partie inférieure de la reliure rigide venait s’appuyer sur ma jaquette, sur mon ventre, et c’était désagréable. Je devais en outre m’assurer que le livre n’accroche pas le tube de mon soluté relié à un cathéter qui s’enfonçait un peu trop dans ma peau, à la pliure du coude.
– Si je ne lis pas Laferrière dans les jours qui vont précéder ma chirurgie, pendant lesquels je n’aurai rien à faire, m’étais dit en préparant ma petite valise pour mon hospitalisation, je ne le lirai jamais.
Alors je l’ai apporté dans mes bagages et je l’ai lu. Je l’ai lu tant et si bien qu’à ma cousine qui m’a demandé si elle pouvait venir me rendre visite, j’ai répondu que je préférais finir mon livre ! Pardon cousine ! J’ai aussi apporté la biographie de Ferré, commencée il y a des lustres, et encore là j’ai fini le livre.
Fiou ! Deux briques de moins sur ma liste. Je vais essayer de choisir des livres qui comptent moins de pages dorénavant.
Je n’ai pas fait que lire, en attendant de passer sous le bistouri. J’ai aussi créé ma première liste Spotify sur mon téléphone, et, surtout, j’ai beaucoup pratiqué ma vitesse de frappe sur le minuscule clavier du même téléphone, en communiquant par Messenger avec l’un et l’autre de mes amis. À voir Emma taper comme une bonne en un temps record sur le sien, en n’utilisant que ses deux pouces, pendant nos deux semaines passées ensemble à Strasbourg, j’ai décidé que j’allais essayer de faire pareil.
Malheureusement, mon lit n’était pas orienté de manière à avoir vue sur le pont Jacques-Cartier, mais sur le poste des infirmiers de l’autre côté du corridor de ma chambre. Je séjournais à ce qu’on appelle l’USIC, l’Unité de soins intensifs cardiaques, située au 8eétage du Pavillon D. Jamais je n’ai vu de ma vie endroit peuplé d’autant de gens gentils, aimables, serviables, souriants. Jeunes. Beaucoup d’infirmiers et d’infirmières de nationalité française.
– N’hésitez pas Mme Longpré à nous faire signe. Nous sommes là pour ça.
Sur de tels encouragements, moult fois répétés, je suis allée jusqu’à demander si on voulait bien réchauffer mon café au four à micro-ondes, parce qu’il était arrivé très tiède sur mon plateau.

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