Jour 334

Stras

Paysage classique du Vieux Strasbourg avec ses maisons à colombages, le long de l’Ill, c’est le nom du « fleuve ».

C’est décourageant, tout le temps ces rencontres avec un écran blanc, à ne pas savoir comment le noircir ! C’est exigeant aussi le fait que je ne m’accorde pas le droit de déroger à la règle du minimum 500 mots.
– Ça doit te prendre un bon deux heures par texte ?, m’a demandé mon amie, celle avec laquelle j’ai placoté pendant quatre heures au restaurant jeudi dernier.
– Des fois ça va très vite, mais souvent en effet ça me prend du temps. Léo Ferré était moins fou que moi, à cet égard.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Bien, j’ai lu qu’il écrivait très vite. Une chanson ne lui demandait pas trois heures de persévérance ! Ça venait, ou ça ne venait pas. Quand ça ne venait pas, il n’insistait pas. Il s’occupait à autre chose. Quand ça venait, par ailleurs, il considérait qu’il n’avait aucun mérite de création puisque ce n’était pas lui qui écrivait, il se contentait de transcrire sur papier les mots qui se manifestaient à son esprit, les mots d’une chanson ou d’un poème déjà prêts à être mis en musique.
– J’ai une théorie à ce sujet, m’a dit mon amie. On imagine mal un peintre regarder sa toile pendant trois heures avant d’y appliquer un trait, une couleur… Je pense que si les écrivains s’accordent un trois heures d’attente devant un écran blanc, ou une page blanche comme autrefois, c’est parce que ça fait leur affaire. Ils sont assis, tranquilles, ils se reposent. Tandis que le peintre, debout devant son chevalet, ou assis sur un banc sans dossier, ou en tout cas moins confortablement installé que l’écrivain, car sa pratique artistique requiert que son corps soit en mouvement, ne jonglera pas trois heures si ça ne vient pas. Il va faire comme Léo Ferré et changer d’activité !
– Ç’a d’l’allure… J’ai une théorie qui va un peu dans le même sens par rapport aux femmes voilées, mais c’est tellement irréfléchi, inconscient et subversif que je n’ose pas souvent l’exprimer.
– Je t’écoute.
– Je pense que, d’une certaine manière, ça doit faire leur affaire d’être voilées. Quand on se déguise admettons pour l’Halloween, on se permet de faire des folies, des facéties qu’on n’oserait jamais faire en temps normal. Engueuler un marchand qui offre une mauvaise marchandise, ça doit être plus facile à faire sous le couvert de l’anonymat ? Se présenter en public sans avoir à se préoccuper de sa coiffure, de son allure, ça peut être pratique quand on manque de temps ? Je ne sais pas, il y a quelque chose qui me dit que le voile a des côtés positifs !
– C’est chaud en été, par exemple…, a mentionné ma copine. On dit aussi que les femmes voilées manquent de vitamine D.
– Nous aussi, en hiver, il n’y a tellement pas de lumière !
Ma copine et moi nous sommes ménagé un temps mort afin de laisser s’envoler et se perdre dans l’univers les paroles qui venaient de sortir de ma bouche. Ça adonnait bien puisque nous étions en train de sortir du restaurant, qui n’attendait que notre départ pour fermer. Les paroles prononcées devant la porte se sont immédiatement envolées dans l’air frisquet du grand Joliette. Une fois dehors sur le trottoir, nous regardant, et mues par le signal que c’était le bon moment, nous y sommes allées d’une seule voix :
– Bof !

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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