Jour 178

CoeursSaignants

Coeurs saignants en 2019, c’était il y a un siècle. Cette année, à peine quelques coeurs se sont-ils présentés au rendez-vous, pour aussitôt se flétrir sous la chaleur excessive. Il ne reste que les plants, encore verts mais déjà secs, pourtant je les arrose tous les soirs.

Il y a plusieurs manières de colorier des mandalas. En jouant sur les similitudes, par exemple. Cela consiste à couvrir de rose toutes les formes pointues, en variant si l’envie se manifeste du rose foncé au rose plus pâle, puis, dans le même esprit, à couvrir de jaune toutes les formes arrondies, en variant encore ici de nuance si cela nous chante. Cette manière donne des résultats harmonieux, reposants, l’ordre et l’alternance étant au rendez-vous.
Je mentionne ici qu’il y a beaucoup de nuances dans mon assortiment puisque j’ai au-delà de cent crayons au gel à ma disposition.
On peut aussi y aller comme ça vient. Par temps de canicule, c’est une manière naturelle de procéder puisqu’elle ne nécessite aucun effort de sélection et de concentration. Je dépose les crayons pêle-mêle sur la table et je prends le premier qui se présente, je colorie ici et là quelques masses, je change de couleur, et ce jusqu’à temps que le dessin soit entièrement colorié. Cette manière bien sûr donne des résultats imprévisibles. Parfois, la rencontre des couleurs est heureuse, parfois elle ne l’est pas, et à ce moment-là le mandala n’inspire pas le repos, l’équilibre, la sérénité. Il a l’air insignifiant.
Vendredi soir, mon modus operandi a été de sélectionner de mon assortiment les crayons qui ne contenaient plus tellement de couleur dans leur tube, mon but étant de pouvoir en éliminer quelques-uns au terme de ma séance de coloriage. Je me fixe parfois des consignes que je ne comprends pas moi-même, pourquoi vouloir en arriver à jeter mes crayons ? Peut-être pour m’assurer que je ne serai plus exposée à la possibilité de colorier encore d’autres mandalas, car je commence à trouver que mon projet de couvrir un espace de 30" X 30" requiert un effort quand même assez grand, d’abord en patience, puis en attention car je ne dois pas colorier sur les lignes noires qui circonscrivent les formes, effort encore en douleur à la nuque car je me tiens la tête penchée en direction du papier posé sur la table, effort en doigts crispés à force de tenir le crayon, etc. Le résultat de ce vendredi soir a été plutôt fade, le mandala obtenu étant couvert de couleurs essentiellement neutres, des beiges, des gris, des taupe, des kaki…
Une autre manière de m’y prendre, plus intuitive, plus évanescente, plus aérienne, moins cartésienne, est de me laisser porter par le mouvement de mon humeur. À ce moment-là, le plus souvent je me dirige vers les rose, les orangés, le jaune lumineux, et le résultat devient joyeux. Si mon humeur se veut morose, je vais aller vers des couleurs foncées que je vais rehausser d’or, de bronze et d’argent, et cela peut aussi donner un résultat agréable malgré tout.

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Jour 179

charlevoyou

Le propriétaire de l’entreprise s’appelle Charles, ai-je dit à mon mari, mais pourquoi se qualifie-t-il de voyou ? You, chérie, quand on s’adresse à quelqu’un en anglais, Charlevoix You, You en Charlevoix… tu comprends ?

Je faisais la file au Métro d’alimentation de mon village pour passer à la caisse. Une longue file, compte tenu de la distanciation, qui se rendait jusqu’au fond du magasin, dans l’allée des produits congelés. Un homme devant moi, court sur jambes et rondouillet, masqué, a commencé à parler à son voisin, un homme longue ficelle habillé en vêtements de camouflage, arborant une belle queue de cheval retenue par trois élastiques, eux aussi respectant la distanciation, puisqu’ils étaient situés à six pouces les uns des autres. Donc, l’homme ficelle camouflé portait de très beaux et longs cheveux.
– C’est arrangé avec les Russes, la pandémie, a commencé le client rondouillet.
– Ah bon ? Vous pensez ?, a répondu le client ficelle.
– Oui, on trouve que les vieux coûtent trop cher à la société, alors on a demandé aux Russes de mettre au point un vaccin qui pourrait éliminer les 80 ans et plus. Ç’a marché !, s’est-il exclamé en retirant son masque pour mieux respirer.
Avoir été l’homme ficelle, j’aurais demandé qui était ce « on », cette instance décisionnelle sans scrupule qui se serait adressée aux Russes pour solutionner le problème des aînés trop nombreux et trop coûteux.
Je pense que si cette histoire pandémique était arrangée avec le gars des vues, aucun gouvernement n’aurait choisi de confiner la population, puisqu’il semble que ce choix mette en péril l’économie des pays. En même temps, je lis ici et là des articles qui, encore une fois, se contredisent. L’économie remonte à la vitesse grand V, énoncent certains spécialistes, il n’y aura pas de récession, et encore moins de dépression. Les temps ont changé, tout se passe tellement plus vite de nos jours. On plonge et Youp ! on remonte aussitôt ! D’autres articles évoquent la possibilité d’une crise majeure en 2021, l’effet boomerang de l’interruption des activités économiques requérant quelques mois avant de se manifester.
– C’est aussi compliqué de s’y retrouver que de déterminer si je dois placer mon aloès au soleil ou seulement à la lumière –directe ou indirecte–, s’il aime le chaud ou une température modérée, et si la fraîcheur de la nuit lui sied ou pas.
Je ne sais pas si notre homme rondouillet sera tombé sur un article que j’ai lu récemment, selon lequel les pays riches ne subiront que légèrement les effets économiques du confinement, quand les pays pauvres les subiront de façon gravissime. Autrement dit, il pourrait y avoir derrière cette histoire de Russes la possibilité que ce ne soit pas que des aînés, dont « on » veuille se débarrasser, mais d’une quantité magistrale de gens pauvres qui n’ont déjà rien à manger.
– Je ne pourrai pas aller à la SAQ avec toutes les provisions dans la voiture bouillante, me suis-je dit en sortant du Métro et en découvrant la longue file de gens qui attendaient d’entrer dans la succursale, en plein soleil.
Cependant, je pourrais y aller là là, car mon texte est écrit, il fait trop chaud pour jardiner, les provisions sont achetées et rangées au frais, mari est parti pour la journée, et mon mandala peut attendre. Alors j’y vais. Ce sera mon luxe de la journée, mon excès, mon extravagance, deux fois la route, deux fois l’essence, deux fois l’attente.

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Jour 180

pieuvre

Mandala dit de la pieuvre.

Hier j’ai vécu une journée socialement mouvementée mais dans les normes gouvernementales du déconfinement. Je me suis levée tôt. J’ai passé le début de la journée entre mes activités habituelles d’observation de plantes et de coloriage de mandalas et de taquineries envers mon mari, cela en ayant un café à la main. Jusque-là tout baigne, aucun danger de contagion. Vers onze heures, magnifiquement vêtue de la robe ultralégère que m’a donnée mon amie voisine, je suis allée chez tantine qui habite avec son fils, me mettant moi-même en contact avec deux personnes d’une même famille. Je suis allée, donc, chez tantine et son fils, y rencontrer ma cousine avec laquelle j’ai partagé le dîner, chez elle. Nouvel ajout d’un pion social. Autrement dit, sur la galerie de tantine, nous étions trois représentants de trois noyaux familiaux différents. Tantine se tenait assise à l’écart non seulement, sur un plan métaphorique, parce qu’elle a perdu ses appareils auditifs, mais parce qu’elle devait respecter les deux mètres de distance, pendant que son fils allait et venait, tandis que cousine et moi étions sagement assises une à côté de l’autre sur la balançoire. Curieusement, personne ne m’a dit que ma robe était jolie.
– Tu ne trouves pas que je suis bien habillée ?, ai-je demandé à ma cousine une fois que nous avons été seules, chez elle.
– Ta robe est superbe !, s’est-elle exclamée.
Ma voisine l’a achetée à l’époque, en Belgique, pour honorer un cocktail très chic auquel elle avait été invitée.
– Si j’attends pareille occasion, me suis-je dit, je ne la porterai jamais.
Alors n’écoutant que mon courage, car mon habituelle manière de me vêtir se situe à l’opposé de la délicatesse que propose le tissu diaphane de cette robe bleue, je l’ai enfilée, pour constater que je ne pouvais trouver plus approprié, compte tenu de la canicule qui nous accable et appelle des vêtements ultralégers.
– En plus, je me suis verni les ongles, regarde, ai-je ajouté en pointant mes doigts tendus dans sa direction.
– En effet, a-t-elle acquiescé.
– Et depuis un moment je me maquille le visage pour me protéger du soleil. As-tu remarqué que je suis maquillée ?
– Pas vraiment, a-t-elle répondu.
– Ça veut dire que je suis bien maquillée !, me suis-je exclamée, fière d’avoir réussi cet exploit.
Je ne me suis pas lancée dans l’énumération des produits que j’utilise et la description des étapes que je traverse pour arriver à ce résultat naturel.
– Pour décorer le sundae d’une belle cerise rouge, ai-je enchaîné, ma voiture a été nettoyée hier, au village, pour pas cher, intérieur et extérieur. Tellement pas cher que j’ai donné un gros pourboire pour compenser.
– Quel est le lien entre ton maquillage et ta voiture ?, s’est étonnée ma cousine.
– L’entretien, l’amour de soi, la bienveillance, le temps consacré à ceux et à ce qu’on aime…
Elle a dû penser que je faisais des blagues, alors que j’étais sérieuse.
Mes interactions sociales ne se sont pas arrêtées là. Nous étions invités chez nos amis voisins pour le souper. Ça ne pouvait pas mieux adonner car je mourais de faim, à force de tant parler. Nous avons passé la soirée chez eux, jusqu’à 23 heures. Ces échanges m’ont certainement creusé l’appétit car ce matin, et bien qu’ayant, on s’en doute, copieusement mangé la veille, j’avais encore faim.

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Jour 181

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Peperomia clusiifolia variegata.

Plusieurs petites choses insignifiantes pourraient être écrites aujourd’hui. Commençons par les Fudge. Mon mari en a mangé un hier, et il a laissé, contre toute attente, le bâton de bois, dont j’ai besoin pour y inscrire les noms de mes plantes, sur le comptoir de la salle de bain. Je l’y ai récupéré et frotté pour enlever les traces de colorant brun. Le premier bâton que je vais planter en terre sera pour l’identification d’une plante que j’adore, de la famille des Peperomia.
Je trouve que ce n’est pas facile de s’y retrouver quant à l’information qui est accessible sur Internet pour ce qui est de bien entretenir ses plantes. De celle-ci, le marchand de Rawdon m’avait dit il y a trois ans, quand je l’ai achetée, qu’elle n’aimait pas beaucoup l’eau et qu’il fallait l’arroser modérément. Sur Internet, il est écrit qu’elle aime les milieux humides, cela me semble un peu contraire à la parole du marchand, et… qu’il faut l’arroser modérément ! Fiou ! Nulle contradiction. Elle aime aussi que la lumière provienne de l’est ou de l’ouest. Elle reçoit la lumière provenant du nord, une lumière qui n’arrive qu’en milieu d’après-midi sur le bord de la fenêtre où je l’ai déposée, mais elle semble se plaire à cet endroit car récemment de nouvelles feuilles se sont déroulées qui donnent un peu de chair au plant qui était maigrichon.
Mon mari est entré tout à l’heure se rafraîchir à l’air climatisé de la maison et il en a profité pour manger encore un Fudge. Lentement, mais sûrement.
Pour l’aloès, l’information trouvée sur divers sites d’horticulture m’a donné plus de fil à retordre. J’en suis venue à ne plus savoir s’il se plaît dedans, ou dehors en été, s’il supporte la chaleur du jour, ou le froid nocturne. Je sais que le plus bel aloès que j’ai vu dans ma vie est celui de mon frère Swiff, qui le conserve à l’intérieur, dans son salon, salon qui ne reçoit que le soleil du matin. Je sais aussi que mon aloès a poussé excessivement l’été que je l’ai laissé sur la galerie, protégé des rayons du soleil par les feuilles de la vigne. J’ai lu qu’il adore être entassé dans un pot et qu’il est préférable d’y toucher le moins possible, tout en ayant lu aussi qu’il est primordial de le séparer aux deux ou trois ans. Bien entendu, pour l’arrosage ça varie du Presque jamais au Régulièrement. Alors, n’écoutant que mon courage et ma lassitude face à ce casse-tête supplémentaire, j’ai décidé de séparer ma plante en autant de pots qu’elle avait produit de bébés. J’ai obtenu cinq pots, des petits et des gros, et je les ai répartis de manière à cumuler des conditions variées : orientation plein sud, et plein nord, placé à l’intérieur, et à l’extérieur. Notre maison est conçue de telle sorte que nous n’avons pas de fenêtre recevant la lumière de l’est. Et pour la seule fenêtre que nous avons qui reçoit la lumière de l’ouest, les rayons dardent tellement que certaines plantes y ont attrapé des coups de soleil. Donc, j’ai exclu l’ouest.

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Jour 182

Hier, en soulevant la feuille d’un hosta, j’ai découvert cinq clochettes rondes accrochées à un plant de muguet. Seigneur ! Je ne savais pas qu’il y avait du muguet dans ce coin-là ! Cela m’a émue, j’ai laissé s’exprimer une exclamation quelconque. J’ai aussi pensé à François Mitterrand qui écrivait souvent à Anne Pingeot à quel point telle fleur nouvellement éclose l’avait ravi.
Je m’intéresse plus qu’avant, de toute évidence, à l’art paysager. Ou disons aux plantes et aux fleurs. À tel point que je cherche sur Internet les noms de certaines d’entre elles. Je les écris sur un bout de papier, je dépose le bout de papier sous l’assiette dans laquelle repose le pot. Quand je vais en avoir l’occasion, je vais me procurer des bâtons de bois, de type bâton de Fudge ou de Popsicle, et je vais écrire dessus les noms que j’ai trouvés, et je vais planter le bâton dans la terre, dans le pot. Ceci afin de m’éviter la peine, essentiellement, d’avoir à d’abord faire la recherche du nom, si des inquiétudes d’entretien devaient se présenter. Ayant déjà le nom sous la main, ma recherche sur des sites d’horticulture sera accélérée. En vieillissant, on devient prévoyant !
En vieillissant, on s’organise peut-être un peu mieux. Ainsi, je me suis constitué quatre zones de travail dans la maison. Une zone pour le traitement de la correspondance –qui se limite au règlement de certaines factures–, une zone pour le coloriage de mes mandalas, une zone pour le collage de ces derniers sur un grand carton, une zone enfin pour l’écriture.
Hier lundi, pour entamer la semaine, j’ai passé la matinée dans la zone Traitement de la correspondance.
La zone de l’écriture a été définie dans la véranda, au son du bruissement des feuilles, de l’entrechoquement des tubes du carillon, du chant des oiseaux –beaucoup de corneilles. À ces trois éléments bucoliques s’ajoute le son des freins moteur Jacob des gros camions qui montent et descendent la côte d’un chemin à proximité menant à une autre zone, domiciliaire celle-là. Certaines personnes n’ont pas ressenti, financièrement, l’effet de la Covid, à en juger par le mouvement de va-et-vient de ces véhicules lourds. Ça continue de se construire autant, mais je dirais, d’après ce qu’a expérimenté mon mari, que l’approvisionnement est moins évident qu’avant.
– Il n’y a rien de ce dont j’ai besoin pour la réparation de la toiture, a-t-il constaté, revenant bredouille de la quincaillerie.

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Jour 183

 

voilette

La mariée avec sa belle voilette.

Est-ce que ça fait dix jours que j’ai écrit, ou est-ce que ça fait dix jours que je n’ai pas écrit ? En tout cas, chose certaine, ça ne fait pas dix jours que j’ai écrits ! Je ne maîtrise plus aussi bien qu’avant la seule langue que je parle. Le plus affolant, c’est que je n’ai pas envie, comme autrefois, de trouver tout de suite la réponse à ma question. Je n’ai plus envie de fouiller dans ma grammaire, ce bon vieux Grévisse, pour éliminer cette lacune supplémentaire. Je me dis :
– Bof, je chercherai à un moment donné.
C’est peut-être l’effet de la campagne sur ma personne, ou de la retraite, et de l’âge qui vient avec. Je me vis de manière nonchalante. Ce n’est pas que ma langue m’intéresse moins, c’est que je crains de m’exposer à la possibilité de ne pas trouver la réponse, ou, si je la trouve, de ne pas la comprendre, ou, si je la comprends, que cela ait été au prix d’une gymnastique neuronale susceptible de m’étirer quelque ligament cervical !
Toujours est-il que mon dernier texte a été écrit dans le bois, au chalet, en écoutant Joël Le Bigot à la radio qui disait :
– On s’en va tous nulle part, à quoi ça sert de se dépêcher ?
Je pensais écrire un texte en lien avec cette réflexion quant à notre destination humaine ultime et définitive, mais dix jours plus tard je n’en ai plus envie. Il faut sauter dans le train quand il passe, comme on dit.
Qu’est-ce qui justifie cette non écriture ? Rien de précis. Un peu de tout. Beaucoup de jardinage, ça c’est sûr, tant et si bien que mon mari, qui m’a aidée, m’a dit récemment :
– On va en venir à bout chérie. On ne se laissera pas abattre. On va prendre le dessus. On va y arriver, etc.
J’ai calculé qu’il y a treize zones d’entretien sur le terrain, treize endroits où j’ai planté des vivaces pour obtenir un jour quelque arrangement paysager intéressant, pour ne pas dire même, de manière idéaliste, quelque arrangement ravissant. Avec les années, ça en fait maintenant cinq, la croissance des plantes aidant, l’effet général, esthétiquement parlant, a tendance à s’améliorer. À certains endroits, les plantes ont poussé en masse, à d’autres elles prennent leur temps. J’ai réussi, en ces dix jours de non écriture, à nettoyer ces treize zones, à les bichonner, à leur faire entamer un été sans l’inconfort des feuilles mortes et autres tiges sèches qui cohabitent mal avec les jeunes pousses vert tendre.
– Maintenant que le gros est fait, ai-je dit hier à Denauzier, il ne me reste plus qu’à entretenir les plates-bandes. Ça sera moins exigeant.
Est-ce que ce sera vraiment moins exigeant ? J’en doute un peu. De nouveaux problèmes vont se présenter –les scarabées des rosiers, les araignées rouges…
Une chose me turlupine. C’est en grande partie en raison de la Covid que je travaille autant dehors parce que j’ai plus de temps. Je ne me rends plus nourrir papa une fois par semaine, je ne vois plus tantine selon la même fréquence hebdomadaire, je ne magasine plus, hormis la visite que j’ai faite à la pharmacie pour m’acheter des fonds de teint et des savons, je ne vois pas non plus les amis voisins… J’utilise très peu mon véhicule… Alors, comment est-ce que je m’en sortais par les années passées, sur le plan de l’aménagement du terrain ? Je tournais les coins ronds ? Il y en avait moins à faire car je n’avais pas créé autant de plates-bandes ? Pourquoi est-ce que j’en crée autant ? Pour le simple et seul plaisir d’inventer, d’innover, de m’exposer à de la nouveauté.

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Jour 184

gazania

Voici les amies gazanias qui parent ici et là le terrain, à la maison, mais il faudrait qu’elles prennent un peu de hauteur pour parer mieux, elles poussent à ras de terre !

Finalement, je ne me comporte pas mieux qu’une entreprise. En ce sens que les entreprises, dans mon esprit, ont le grand tort d’exploiter toujours davantage les ressources limitées de la terre pour soi-disant répondre aux besoins des humains, mais aussi pour faire plus d’argent. L’homme conçoit puis construit des barrages hydroélectriques, par exemple, pour obtenir de l’électricité qui servira à chauffer nos maisons. Cette construction, veut veut pas, dérègle l’équilibre naturel des ressources en présence. Qu’un cours d’eau ne circule plus de manière fluide parce qu’un barrage le pare désormais de ses plus beaux atours relève d’une modification majeure qui a des impacts sur les écosystèmes. Je ne sais pas lesquels, car je n’ai rien lu à ce sujet, c’est mon instinct qui me fait écrire ce que j’écris à l’instant. J’approche tout par instinct, de toute façon. Il s’agit d’une énergie considérée propre, cela étant, plus propre que celle produite par le charbon, et moins dangereuse que celle produite par des centrales nucléaires.
Toujours est-il que je ne me comporte pas mieux qu’une entreprise parce que, moi aussi, je suis tendue par une pseudo nécessité de toujours produire davantage. Je ne produis pas de l’électricité, bien sûr, ou des meubles, ou des vêtements…, mais des projets que j’ose qualifier d’artistiques. Actuellement, j’en ai trois sur le feu : 1- mon installation murale –branches et racines sur fond de nuage jaune– à laquelle il manque des disques de laine que je dois tricoter avant de les punaiser sur le mur; 2- mon mandala géant au centre d’un cadre de 30" X 30" qui a besoin d’être accompagné de frères et sœurs de plus petits formats qu’il me reste à colorier au prix d’une douleur à la nuque, car je suis tendue comme une barre de fer quand j’applique la pointe pas assez fine de mes crayons gel sur les masses minuscules contenues entre les lignes du dessin, lignes sur lesquelles en outre je ne dois pas colorier –j’ajoute que je tiens une loupe assez lourde de la main gauche, pour ne rien arranger; 3- une série photographique qui rendra hommage au confinement, et plus particulièrement à toutes ces conversations quotidiennes qui m’auront unie à chouchou, car il s’agira de regrouper un nombre important de photos nous représentant toutes les deux lors de Facetimes. Ce troisième projet occupe mon esprit depuis quelque temps tout en n’ayant aucun début d’existence matérielle pour le moment, si ce n’est l’accumulation des photos numériques sur mon téléphone, or peut-on dire d’une photo numérique qu’elle est matérielle ?
Je me suis fait cette réflexion, que je n’étais guère mieux qu’une entreprise, lorsque coloriant hier un mandala j’ai entendu ces mots sortir de la bouche de Joël Le Bigot :
– Nous allons tous nulle part, à quoi ça sert de se dépêcher ?
Il taquinait Ève Christian qui disait avoir été obligée de parler vite, ayant manqué de temps, quelque chose du genre…
– C’est bien trop vrai, me suis-je dit, ayant attrapé ses paroles au vol. On va tous nulle part, on meurt tous… ! Alors pourquoi créer dans une telle frénésie ?

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