Jour 87

Michel Legrand est décédé début 2019, alors que je lisais son livre J’ai le regret de vous dire oui. Ce n’est pas lui qui a écrit le livre, il a accepté de raconter sa vie à un journaliste, Stéphane Lerouge, et de la rencontre des deux hommes est sorti un livre. Quand j’ai commencé ma lecture, Legrand était toujours vivant, il s’est éteint alors que j’en étais aux trois-quarts du livre.

Il me semble qu’Agnès Varda est décédée pas longtemps après.

Jacques Demy, qui est le lien entre les deux protagonistes précédents, est décédé jeune, à 59 ans, bien avant Legrand et Varda, qui eux sont morts vieux.

Demy est le réalisateur et scénariste des Parapluies de Cherbourg. Le film a gagné la Palme d’or du Festival de Cannes en 1964. Demy était le grand ami de Legrand, qui a fait la musique du film, et Demy était l’époux d’Agnès.

Le film est entièrement chanté. Mon mari trouve que si ça avait été chanté moins dans l’aigu, ça aurait fait moins mal aux oreilles.

Catherine est encore vivante, je veux dire Deneuve, mais elle a eu des ennuis de santé, peut-être de légers accidents vasculaires cérébraux, si je me rappelle bien ce que je lis en vitesse dans les journaux people.

Francesco Castelnuovo, celui qui interprète Guy, le jeune garagiste dont Geneviève est éprise, est encore vivant, il a 84 ans. Geneviève, ici, c’est le nom du personnage de Catherine, un personnage de 17 ans dans le film, mais Catherine en a 20 lorsqu’elle interprète le rôle.

Le rôle de la mère de Geneviève, qui tient la boutique des parapluies, est interprété par l’actrice Anne Vernon. Contrairement à ce que je pensais, elle est encore vivante, à l’âge vénérable de 96 ans.

Le riche diamantaire qui sauve la situation est un rôle interprété par l’acteur Marc Michel, décédé en 2016 à 83 ans. Il sauve la situation en ceci qu’il tombe amoureux de Geneviève en la voyant, sans la connaître le moindrement, or la belle est enceinte de Guy qui est parti combattre en Algérie. Le riche diamantaire, donc, épouse Geneviève. Je ne peux pas m’empêcher de me faire du souci pour lui : Geneviève vivra-t-elle son mariage sans jamais aimer cet homme, ou apprendra-t-elle à le connaître et finira-t-elle par oublier Guy ? Mystère et boule de gomme. Elle prénomme sa fille Françoise.

Guy, au retour de la guerre, blessé à un pied, hérite des biens de sa tante, qui l’a élevé, on peut penser que Guy était orphelin. La tante se considère mourante à la veille du départ de Guy pour ses deux ans de service militaire, or elle est encore vivante à son retour, mais meurt peu de temps après, heureuse d’avoir revu son neveu vivant.

Une jeune femme allemande, Ellen Farmer, s’occupe de la tante. Rien ne permet de penser, dans le film, qu’elle n’est pas de nationalité française. Elle est secrètement amoureuse de Guy. Elle interprète Madeleine, elle formera un couple avec Guy à son retour de la guerre, et on les voit heureux avec leur fils, François, à la toute fin du film.

Nous avons enregistré hier Les demoiselles de Rochefort. J’ai longtemps eu le CD de la musique du film, encore une fois composée par Legrand, nous l’avons beaucoup écouté dans ma voiture quand Emmanuelle était plus jeune, autour de ses dix ans.

La vie ainsi défile sous mes yeux le temps d’un texte de 500 mots, nul doute le temps passe, mais décidément je ne m’habitue pas à le voir passer.

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Jour 88

Il s’est produit des petites choses amusantes au cours de nos déplacements pour des courses ici et là cet après-midi. La plus surprenante, du moins de mon point de vue, a eu lieu au magasin de chasse et pêche ProNature où nous nous rendions pour me trouver des mitaines de motoneige.

Je porte, depuis que je connais mon mari, des mitaines qui traînent depuis je ne sais combien de temps soit dans un fond de sac ou de panier, soit par terre dans son garage, ou encore sur une tablette dans un garde-robe. Elles sont toutes trop petites, le cuir en est tellement vieux qu’il a eu le temps de sécher, et les coutures bien sûr sont décousues. Le plus agaçant, c’est qu’elles sont difficiles à passer sur mes grosses mains à l’endroit plus étroit qui enserre le poignet. Ça fait six ans, autrement dit, que je me bats avec des mitaines quand nous partons en motoneige. Nous avons donc décidé, aujourd’hui, de régler ce problème qui n’en est pas un, comparativement à tous les problèmes réels qui sévissent sur la planète.

Comme je m’apprêtais à entrer dans le commerce, mon mari ne me suivant pas parce qu’il réglait quelque difficulté au téléphone en lien avec son travail, demeurant pour ce faire assis dans la voiture, un homme s’est dirigé vers moi. Pas mal plus vieux que moi.
– Auriez-vous un masque à me vendre, madame ?, m’a-t-il demandé. J’ai oublié le mien à la maison, or je suis venu à pied et ça m’a pris une heure. Je ne voudrais pas être venu ici pour rien.
– Euh…, fut ma réponse, attendez voir…, ai-je articulé tout en tripotant les poches de mon manteau, des fois qu’il y aurait eu un masque dans une des deux.
Je savais cependant que j’avais deux ou trois masques, et mes lecteurs le savent aussi qui m’ont lue hier, dans mon sac de cuir Marius qui était resté dans l’auto.
– Je reviens tout de suite, ai-je dit en me dirigeant vers ma voiture au pas de course.
J’ai trouvé facilement un masque, mais il portait une trace de rouge à lèvres. Il s’agissait d’un masque de papier, je ne voulais pas donner ceux que j’ai reçus en cadeau de ma fille (Polytechnique) et de ma voisine de chalet (dominance de vert).
– Vous n’en voudrez pas, ai-je alors dit au monsieur, qui s’était finalement rendu jusqu’à ma voiture aussi, il est taché de rouge à lèvres, regardez.
Il n’a pas même regardé la tache et s’est empressé de prendre le masque avant que je le lui tende vraiment pour en installer les élastiques derrière les oreilles.
Il n’est pas dédaigneux, me suis-je dit.
– Je suis en parfaite santé, lui ai-je dit en taisant ma première pensée, comme s’il était nécessaire que je dise quelque chose et que je fasse en outre la promotion de mon absence de microbes –bien que les traces de rouge à lèvres devaient en être farcies !

Ça, c’était la petite chose qui s’est produite au magasin ProNature, et je me rends compte que j’ai presque atteint les 500 mots de mon défi quotidien. Et je suis fatiguée, et je ne pense qu’à une chose, aller relaxer sur le canapé, à côté de mon mari qui y est déjà. Alors j’y vais, et on verra demain si l’anecdote du deuxième magasin tient toujours la route comme micro-événement qui pourrait constituer la trame narrative du Jour 87.

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Jour 89

J’ai trouvé quatre masques, ou des couvre-visages, dans mon sac à main de cuir Paul Marius acheté à Strasbourg. Deux noirs qui m’ont été donnés par chouchou sur lesquels il y a un logo de l’École Polytechnique. Un imprimé dans une dominante de vert, confectionné par ma voisine au chalet, de grand confort. Un bleu en papier jetable qui provient de l’hôpital, il m’a été donné j’imagine lorsque je suis allée faire une échocardiographie –et que je suis tombée sur cette technicienne qui partage avec moi un intérêt pour les lettres d’amour qu’a écrites François Mitterrand à Anne Pingeot.

Six crayons feutres à pointe fine séjournent aussi dans le sac Marius. Deux sont à encre blanche, qui s’étend difficilement et ne donne qu’un rendement moyen. J’ai beau secouer le crayon, ça n’améliore pas grand-chose. Un est à encre verte; trois sont noirs. Je les ai traînés au chalet en fin de semaine parce que je projetais de tracer des lignes blanches sur des masses de couleur bourgogne sur une de mes toiles, je projetais encore de tracer des lignes vertes sur une autre toile. Je n’ai rien fait de tout ça.

Deux rouges à lèvres sont au nombre de mes trésors dans ce même sac. Un Plumrose no 17 de la marque Milani, qui couvre moyennement, je le trouve un peu trop crémeux et translucide; un bon vieux Classic Wine no 752 de L’Oréal, qui couvre parfaitement et serait parfaitement adapté à mes besoins si sa teinte tirait un peu plus vers le rose.

C’est mon gros portefeuille noir qui occupe la majeure partie de l’espace de mon sac, en cuir, acheté pour je crois 1$ au bazar scout de Côte-des-neiges il y a quelque temps, quand les rassemblements étaient permis dans les sous-sols des églises.

Un carnet de notes occupe lui aussi un espace non négligeable. Élégant, à couverture de cuir de couleur Chamois, il appartenait à François. Ça fait longtemps que François aurait terminé de l’utiliser, toutes les pages en seraient déjà noircies, s’il en avait été le propriétaire. Plusieurs de ces pages auraient servi à consigner des définitions de mots, ou encore des séries de mots appartenant au même champ sémantique, des synonymes, en fin de compte. Avec moi, ce pauvre carnet ne sert qu’à écrire des listes de choses à faire et de produits à acheter. Quelques pages ont été consacrées à des calculs pour évaluer la quantité de bois qu’il fallait acheter pour la réfection de la galerie du duplex, à Montréal. Quelques pages encore sont couvertes de dessins très maladroits, le dernier y a été tracé pendant que j’attendais mon tour de passer dans le cabinet de mon médecin. Le dessin représente un bouquet de fleurs séchées reposant dans un vase qui était, lui, déposé sur une petite table basse et ronde.

Mon téléphone cellulaire clôt cet amoncellement dans mon sac, amoncellement qui n’en est pas vraiment un, il ne faut rien exagérer.

Ah oui ! J’oubliais. Mon étui de lunettes fumées, et les lunettes dans l’étui. J’aurais pu les porter aujourd’hui pour faire la route au soleil, lequel créait mille reflets sur la neige blanche, mais le pare-soleil, adéquatement incliné devant mon champ de vision, s’est avéré suffisant.

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Jour 90

J’ai envoyé une photo de mon dessin Sapins de guingois, explicité dans le texte d’hier, à un ami peintre qui a encore plus d’expérience que moi. Je dirais qu’il a une bonne trentaine d’années de pratique derrière la cravate. Il expose deux fois par année dans des galeries; il fait partie d’un groupe de peintres qui avait l’habitude de se rencontrer une fois par semaine (avant la Covid); il a suivi des cours avec plusieurs professeurs; à une époque, il commençait sa journée en traçant des croquis dans un carnet, il le fait peut-être encore. Autrement dit, à mes yeux, mon ami constitue une référence. Il a trouvé que mon sujet était pas mal touffu, qu’il serait plus digeste –il a écrit « plus fluide »– si les portions calmes, représentées par les masses blanches, étaient soit plus nombreuses, soit plus grandes chacune. Je suis d’accord avec son appréciation.

En même temps, aurais-je été capable, dans la frénésie qui fut la mienne d’étendre la pâte de mes bâtons de rouges à lèvres, de contrôler mon geste ? Aurais-je été capable d’appuyer sur les freins alors que le plaisir de couvrir la feuille prenait toute la place ? Aurais-je pu manier mes bâtons de manière moins « goulue », disons ? Sûrement. Aurais-je trouvé autant de satisfaction à les glisser sur le papier si j’avais d’abord évalué qu’il ne fallait pas les y glisser trop goulûment ? Sûrement pas.

Le résultat, à savoir le dessin dans son ensemble, serait-il plus « réussi » s’il n’était pas si chargé ? J’imagine que oui. Il serait en tout cas plus facile à décoder, à assimiler, il répondrait mieux aux normes de la représentation. Mais ces normes existent-elles en peinture abstraite ? Je n’en ai aucune idée –c’est épouvantable à quel point je ne suis pas instruite ! Est-ce que le résultat actuel, j’en suis toujours à mes Sapins de guingois, me semble raté pour avoir manqué d’équilibre lors de mon maniement de pinceau et m’être laissé emporter par la frénésie du geste ? Je réponds non, et c’est là le problème. Je ne suis pas capable de doser. Je fonce, je suis un bélier.

Ou alors, dans un antagonisme inhérent à ma personne –tout ou rien–, je ne fonce pas, je me laisse immobiliser par une kyrielle de questions qui freinent le geste, l’élan, l’enthousiasme.

Tout est possible en peinture et je m’obstine à penser le contraire. Ce n’est pas parce que tout est possible, cela étant, que tout est intéressant. Il m’arrive de me demander ce que dirait Picasso s’il voyait mes toiles. Les verrait-il, s’il entrait dans la maison, ou ne les remarquerait-il même pas, parce qu’elles n’offrent rien qui créerait chez lui une résonnance minimale ?

Pour être réussie, j’ai lu ça ici et là, une toile doit vibrer, parler à celui qui la regarde, dégager de l’énergie, attirer le regard, peut-être évoquer des formes… Mais comment réussir cela dans une perspective non figurative ? Par le choix des couleurs, par la forme des masses, par des effets de contrastes, par un souci de fluidité, par des juxtapositions de plans ?

Je vais, après ce texte, tenter d’y comprendre quelque chose en lisant un article que je viens de faire imprimer qui porte sur l’expressionnisme abstrait de Jackson Pollock, l’as du dripping.

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Jour 91

Il est arrivé ceci qui devrait me servir de leçon. J’ai peint des sapins dans l’esprit de Noël sur une grande feuille de papier de bonne qualité qui traînait dans mes affaires. J’ai peint ces sapins en refusant, catégoriquement, de me casser la tête. J’ai décrit partiellement ce projet dans le texte récent du Jour 93.

D’abord, j’ai couvert la feuille de traits tracés avec mes bâtons de rouges à lèvres dont, contrairement à ce que le nom indique, une masse non pas rouge mais majoritairement rose est ressortie. Ensuite, j’ai déposé deux ou trois cuillerées généreuses d’acrylique rouge et d’acrylique bourgogne, séparées les unes des autres. J’ai déposé une autre feuille, vierge, sur la première, en appuyant bien de mes deux mains pour que les masses d’acrylique s’aplatissent. J’ai laissé sécher. J’ai laissé sécher d’autant plus que j’ai vidé en dernière étape un fond de petite fiole d’une peinture conçue pour adhérer sur du métal, qui sèche moins rapidement que l’acrylique.

Je portais un chandail à manches longues et j’ai oublié de les retrousser lorsque je me suis mise à travailler sur le papier, les avant-bras appuyés par moments sur mes couleurs. Qu’est-ce qui est arrivé ? Rien ! Les manches n’ont pas été tachées par la matière humide des rouges à lèvres, je me demande comment ça se fait !

Une forme dans le résultat obtenu me semblait propice à la création d’un sapin, d’inspiration assez psychédélique, puis une autre forme un autre sapin, puis deux ou trois autres amis encore, chacun dans les positions les plus diverses, debout, couché, à l’envers, à l’endroit, de guingois.

J’ai envisagé vaguement de transformer les taches d’acrylique qui étaient couvertes de plis semblables à des veines. Je pense que ces plis se sont formés lorsque j’ai séparé les deux feuilles, une partie de la substance acrylique de la feuille du dessous étant en quelque sorte aspirée par la feuille du dessus. Mais cette idée de transformation m’aurait amenée à me casser la tête, alors j’ai aussitôt décidé que je ne me lançais pas là-dedans.

J’ai couvert de blanc les taches qui étaient sur le papier, en ce sens que j’ai utilisé, au départ, une feuille qui avait été en contact avec des dessins faits au fusain. Les taches noirâtres et grisâtres qui en ont résulté donnaient à la composition un aspect sale, mal entretenu. Le blanc est alors venu représenter la couche de neige du fond de la forêt, là où ce fond n’était pas caché par la végétation rose, un rose nordique, il va de soi.

À ce stade, l’ensemble manquait de précision. J’ai donc fait appel à un crayon gel à pointe arrondie, un gel vert parsemé de pigments métalliques. J’ai tracé les contours des sapins avec ce crayon, puis j’ai décidé de leur adjoindre des troncs, bruns, droits comme des soldats au garde-à-vous, sans aucun souci de ressemblance avec les troncs de la nature.

Tant qu’à y être, me suis-je dit enfin, je pourrais faire un ciel. J’ai déposé une petite quantité d’acrylique bleu lavande sur un des côtés de la feuille, j’ai saupoudré sur la pâte quelques pigments secs d’un autre bleu, j’ai utilisé un pinceau et de l’eau, et marié le tout pour obtenir une certaine uniformité.

– Voilà !, ai-je dit à ma fille, je viens de faire une représentation de Noël !
– Ah bon, a-t-elle répondu en s’efforçant de comprendre le gribouillis sur ma feuille.
– Tu n’aimes pas ?, ai-je voulu vérifier, voyant que son visage ne s’éclairait pas d’un superbe sourire.
– Bien…
– Sais-tu quoi ? J’adore ça ! Pour une fois, j’ai été capable de me laisser aller.
– Ça ressemble à un dessin d’enfant, maman !
– Exactement. Je n’y peux rien. C’est moi, je suis faite comme ça.

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Jour 92

État des lieux : chatonne se frotte à mes pieds nus, sous la table. Elle veut de l’attention, or il me semble qu’elle en a, elle veut de la nourriture, elle en a aussi, elle veut aller dehors, non, pas vraiment.
Chouchou programme en masse à côté de moi sur la grande table de la salle à manger. Elle n’a pas les pieds nus mais porte des chaussettes blanches.
La raison pour laquelle je me promène pieds nus dans la maison est bicéphale. D’abord, je me suis acheté des bottes Pajar, une journée que je me sentais riche. Elles sont fourrées de laine de mouton de la Nouvelle-Zélande, donc elles ne sont pas éco-environnementalement friendly.
– Vous les portez sans mettre de bas à l’intérieur, m’a dit le vendeur.
– Pas de chaussettes, vraiment ?, ai-je rétorqué, juste pour informer le vendeur que ce qu’il appelle des bas, s’appelle pour moi des chaussettes, depuis que j’ai vécu trois ans en France, et que j’ai décidé de conserver certaines particularités de langage, à la seule fin de me démarquer des autres, même quarante ans plus tard.
Donc, une des raisons de mes pieds nus, c’est qu’en après-midi avec mari je suis allée marcher dehors, qu’au retour j’ai enlevé mes bottes, et que ça s’est arrêté là.
L’autre versant de la bicéphalité, c’est que le plancher est sale et que porter des chaussettes serait synonyme de les salir.
Chouchou, le temps que je noircisse mon écran des paragraphes précédents, ne semble plus programmer, elle fait défiler des informations sur son téléphone. Elle attend peut-être que ses dataset aient fini de rouler. Elle a peut-être, encore, décrété qu’elle a assez travaillé pour aujourd’hui, et le téléphone est à ce moment-là son ami de récréation en ce début de soirée.
Mari est assis sur le canapé, à l’opposé de l’endroit où chatonne est allée s’installer, sur le dossier. C’est dommage qu’elle se soit éloignée, j’adore la sensation de son poil qui me caresse les chevilles.
La table est encore et toujours à l’envers, surencombrée d’affaires.
J’ai omis de mentionner hier que ma grand-mère Yvette est décédée à 93 ans, qui était le chiffre du Jour. Je ne connais personne qui soit décédé à 92 ans, le chiffre d’aujourd’hui.
Pendant presque une heure nous n’avons rien entendu d’autre, dans la maison, que la ventilation de la thermopompe. J’étais pour ma part en train de me soumettre à mes projets catastrophes dans mon bureau, chatonne ne miaulait pas, car il lui arrive de le faire, chouchou certes faisait un peu de bruit sur le clavier de son ordinateur, mari aussi sur le clavier du sien. Puis, j’ai entendu que quelqu’un, de Denauzier ou de ma fille, se prenait une croustille et la mastiquait.
Cela m’a fait penser qu’il serait agréable de nous servir quelque chose à manger, ce samedi soir, au cours duquel il est possible que nous écoutions un documentaire sur la vie de la princesse Diana. Ce bruit de mastication est donc à l’origine de mon arrêt d’acharnement sur mes projets qui ne vont nulle part, de mon arrivée dans la cuisine pensant y ouvrir le frigo, mais mon regard est tombé sur mon ordinateur, qui n’attendait que moi, alors voilà.


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Jour 93

Nous avons mangé ce midi une guacamole dans laquelle nous avons trempé des tortillas de forme triangulaire et de différentes couleurs, selon qu’elles étaient parfumées aux poivrons rouges, aux carottes et patates douces leur conférant une couleur orange, ou qu’elles provenaient d’un mélange de maïs bleu, sans omettre qu’une bonne quantité des croustilles était faite de maïs jaune.

La recette de guacamole que j’ai toujours préparée contient des avocats bien sûr réduits en purée, de l’ail, du poivre de cayenne, du beurre de sésame, de la sauce soya, du jus de citron. En fonction de mon humeur, j’ajoute de la coriandre et du cumin. Or, j’ai consulté les recettes sur Internet et aucune ne m’a proposé de beurre de sésame, jusqu’à ce que je me décide à taper « guacamole et tahini » dans l’engin de recherche. J’ai alors reçu une recette très semblable à la mienne dite d’inspiration libanaise. En tout cas c’était bon !

Mes amis de table, à savoir mon mari et ma fille, ont moins aimé mon dessert non sucré composé de pommes cuites, flambées au whisky, couvertes d’un mélange de flocons d’avoine et de beurre. Ils ont trouvé que la mixture manquait d’humidité et de saveur, pourtant je n’ai pas lésiné sur la quantité de beurre. Ils ont ajouté du yaourt à la vanille du commerce, et moi du yaourt de brebis non sucré fabriqué par un artisan des environs.

Après l’écriture de ce texte, je vais m’intéresser au gribouillis que j’ai obtenu en couvrant une grande feuille de papier Canson avec mes bâtons de rouges à lèvres, tous ceux dont je n’aimais pas la teinte sur mes lèvres. J’ai fait glisser les bâtons rapidement sur le papier, un après l’autre, dans un mouvement de va et vient qui crée des formes évoquant un peu celle des sapins, parce que les lignes en début de mon élan sont plus larges et vont se rétrécissant en formant un semblant de pointe. Le projet m’attend sur la table, déposé à côté de mon ordinateur. Deux crayons sont déjà prêts à être utilisés : un vert à pointe très fine, un autre vert à pointe arrondie et dont l’encre crée un effet métallisé.

Je pense que le résultat de mes expérimentations sera catastrophique, mais je vais quand même me prêter à l’exercice sans réfléchir, car je n’en peux plus de me laisser freiner par les questions, les concepts, les élucubrations farfelues. Je vais essayer de laisser parler mes mains en ne me décourageant pas de l’aspect que prendra ma composition. Le plus dur, c’est de ne pas abandonner après deux minutes, de persévérer, que le résultat me plaise ou non. Il ne peut que se produire deux choses : le résultat pourra être sauvé si je l’aborde d’une certaine manière, en cours d’exercice, le résultat sera un fiasco et aura servi à me défouler. Je pourrai alors jeter mon papier, ou le garder pour me rappeler qu’il m’arrive de traverser des mauvaises passes, quoique les mauvaises passes ne s’oublient pas facilement…

Je me sens à un carrefour de mon évolution artistique –bien que je n’aie rien d’une artiste. Je ne sais plus s’il faut que je me représente à l’avance ce que je veux dessiner sur mon papier, sur ma toile, ou s’il faut plutôt que je laisse les lignes, les formes, les couleurs, m’amener vers un sujet auquel je n’aurais jamais pensé.

Ce sujet, en outre, qui prend forme à mon insu la plupart du temps par le seul mouvement du pinceau ou du crayon, reçoit ensuite les lignes et les courbes nécessaires à sa facture figurative au prix d’efforts inimaginables parce que je ne sais pas dessiner et que je ne maîtrise pas les lois de la perspective. Ce sujet, encore, une fois qu’il ressort de mes masses informes, devient le prétexte à une approche presque scientifique : je vais commencer par petit pour aller vers plus grand, je vais commencer par une teinte très pâle pour aller vers plus foncé… je vais aborder le sujet à l’endroit, puis à l’envers, puis en juxtaposant endroit et envers… ça ne finit plus !

Je vais peut-être aller marcher, là, là, pour retarder le moment de la catastrophe…

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