Jour 90

J’ai envoyé une photo de mon dessin Sapins de guingois, explicité dans le texte d’hier, à un ami peintre qui a encore plus d’expérience que moi. Je dirais qu’il a une bonne trentaine d’années de pratique derrière la cravate. Il expose deux fois par année dans des galeries; il fait partie d’un groupe de peintres qui avait l’habitude de se rencontrer une fois par semaine (avant la Covid); il a suivi des cours avec plusieurs professeurs; à une époque, il commençait sa journée en traçant des croquis dans un carnet, il le fait peut-être encore. Autrement dit, à mes yeux, mon ami constitue une référence. Il a trouvé que mon sujet était pas mal touffu, qu’il serait plus digeste –il a écrit « plus fluide »– si les portions calmes, représentées par les masses blanches, étaient soit plus nombreuses, soit plus grandes chacune. Je suis d’accord avec son appréciation.

En même temps, aurais-je été capable, dans la frénésie qui fut la mienne d’étendre la pâte de mes bâtons de rouges à lèvres, de contrôler mon geste ? Aurais-je été capable d’appuyer sur les freins alors que le plaisir de couvrir la feuille prenait toute la place ? Aurais-je pu manier mes bâtons de manière moins « goulue », disons ? Sûrement. Aurais-je trouvé autant de satisfaction à les glisser sur le papier si j’avais d’abord évalué qu’il ne fallait pas les y glisser trop goulûment ? Sûrement pas.

Le résultat, à savoir le dessin dans son ensemble, serait-il plus « réussi » s’il n’était pas si chargé ? J’imagine que oui. Il serait en tout cas plus facile à décoder, à assimiler, il répondrait mieux aux normes de la représentation. Mais ces normes existent-elles en peinture abstraite ? Je n’en ai aucune idée –c’est épouvantable à quel point je ne suis pas instruite ! Est-ce que le résultat actuel, j’en suis toujours à mes Sapins de guingois, me semble raté pour avoir manqué d’équilibre lors de mon maniement de pinceau et m’être laissé emporter par la frénésie du geste ? Je réponds non, et c’est là le problème. Je ne suis pas capable de doser. Je fonce, je suis un bélier.

Ou alors, dans un antagonisme inhérent à ma personne –tout ou rien–, je ne fonce pas, je me laisse immobiliser par une kyrielle de questions qui freinent le geste, l’élan, l’enthousiasme.

Tout est possible en peinture et je m’obstine à penser le contraire. Ce n’est pas parce que tout est possible, cela étant, que tout est intéressant. Il m’arrive de me demander ce que dirait Picasso s’il voyait mes toiles. Les verrait-il, s’il entrait dans la maison, ou ne les remarquerait-il même pas, parce qu’elles n’offrent rien qui créerait chez lui une résonnance minimale ?

Pour être réussie, j’ai lu ça ici et là, une toile doit vibrer, parler à celui qui la regarde, dégager de l’énergie, attirer le regard, peut-être évoquer des formes… Mais comment réussir cela dans une perspective non figurative ? Par le choix des couleurs, par la forme des masses, par des effets de contrastes, par un souci de fluidité, par des juxtapositions de plans ?

Je vais, après ce texte, tenter d’y comprendre quelque chose en lisant un article que je viens de faire imprimer qui porte sur l’expressionnisme abstrait de Jackson Pollock, l’as du dripping.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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