Jour 89

J’ai trouvé quatre masques, ou des couvre-visages, dans mon sac à main de cuir Paul Marius acheté à Strasbourg. Deux noirs qui m’ont été donnés par chouchou sur lesquels il y a un logo de l’École Polytechnique. Un imprimé dans une dominante de vert, confectionné par ma voisine au chalet, de grand confort. Un bleu en papier jetable qui provient de l’hôpital, il m’a été donné j’imagine lorsque je suis allée faire une échocardiographie –et que je suis tombée sur cette technicienne qui partage avec moi un intérêt pour les lettres d’amour qu’a écrites François Mitterrand à Anne Pingeot.

Six crayons feutres à pointe fine séjournent aussi dans le sac Marius. Deux sont à encre blanche, qui s’étend difficilement et ne donne qu’un rendement moyen. J’ai beau secouer le crayon, ça n’améliore pas grand-chose. Un est à encre verte; trois sont noirs. Je les ai traînés au chalet en fin de semaine parce que je projetais de tracer des lignes blanches sur des masses de couleur bourgogne sur une de mes toiles, je projetais encore de tracer des lignes vertes sur une autre toile. Je n’ai rien fait de tout ça.

Deux rouges à lèvres sont au nombre de mes trésors dans ce même sac. Un Plumrose no 17 de la marque Milani, qui couvre moyennement, je le trouve un peu trop crémeux et translucide; un bon vieux Classic Wine no 752 de L’Oréal, qui couvre parfaitement et serait parfaitement adapté à mes besoins si sa teinte tirait un peu plus vers le rose.

C’est mon gros portefeuille noir qui occupe la majeure partie de l’espace de mon sac, en cuir, acheté pour je crois 1$ au bazar scout de Côte-des-neiges il y a quelque temps, quand les rassemblements étaient permis dans les sous-sols des églises.

Un carnet de notes occupe lui aussi un espace non négligeable. Élégant, à couverture de cuir de couleur Chamois, il appartenait à François. Ça fait longtemps que François aurait terminé de l’utiliser, toutes les pages en seraient déjà noircies, s’il en avait été le propriétaire. Plusieurs de ces pages auraient servi à consigner des définitions de mots, ou encore des séries de mots appartenant au même champ sémantique, des synonymes, en fin de compte. Avec moi, ce pauvre carnet ne sert qu’à écrire des listes de choses à faire et de produits à acheter. Quelques pages ont été consacrées à des calculs pour évaluer la quantité de bois qu’il fallait acheter pour la réfection de la galerie du duplex, à Montréal. Quelques pages encore sont couvertes de dessins très maladroits, le dernier y a été tracé pendant que j’attendais mon tour de passer dans le cabinet de mon médecin. Le dessin représente un bouquet de fleurs séchées reposant dans un vase qui était, lui, déposé sur une petite table basse et ronde.

Mon téléphone cellulaire clôt cet amoncellement dans mon sac, amoncellement qui n’en est pas vraiment un, il ne faut rien exagérer.

Ah oui ! J’oubliais. Mon étui de lunettes fumées, et les lunettes dans l’étui. J’aurais pu les porter aujourd’hui pour faire la route au soleil, lequel créait mille reflets sur la neige blanche, mais le pare-soleil, adéquatement incliné devant mon champ de vision, s’est avéré suffisant.

Publié dans 2 200 textes en 10 ans | Laisser un commentaire

Jour 90

J’ai envoyé une photo de mon dessin Sapins de guingois, explicité dans le texte d’hier, à un ami peintre qui a encore plus d’expérience que moi. Je dirais qu’il a une bonne trentaine d’années de pratique derrière la cravate. Il expose deux fois par année dans des galeries; il fait partie d’un groupe de peintres qui avait l’habitude de se rencontrer une fois par semaine (avant la Covid); il a suivi des cours avec plusieurs professeurs; à une époque, il commençait sa journée en traçant des croquis dans un carnet, il le fait peut-être encore. Autrement dit, à mes yeux, mon ami constitue une référence. Il a trouvé que mon sujet était pas mal touffu, qu’il serait plus digeste –il a écrit « plus fluide »– si les portions calmes, représentées par les masses blanches, étaient soit plus nombreuses, soit plus grandes chacune. Je suis d’accord avec son appréciation.

En même temps, aurais-je été capable, dans la frénésie qui fut la mienne d’étendre la pâte de mes bâtons de rouges à lèvres, de contrôler mon geste ? Aurais-je été capable d’appuyer sur les freins alors que le plaisir de couvrir la feuille prenait toute la place ? Aurais-je pu manier mes bâtons de manière moins « goulue », disons ? Sûrement. Aurais-je trouvé autant de satisfaction à les glisser sur le papier si j’avais d’abord évalué qu’il ne fallait pas les y glisser trop goulûment ? Sûrement pas.

Le résultat, à savoir le dessin dans son ensemble, serait-il plus « réussi » s’il n’était pas si chargé ? J’imagine que oui. Il serait en tout cas plus facile à décoder, à assimiler, il répondrait mieux aux normes de la représentation. Mais ces normes existent-elles en peinture abstraite ? Je n’en ai aucune idée –c’est épouvantable à quel point je ne suis pas instruite ! Est-ce que le résultat actuel, j’en suis toujours à mes Sapins de guingois, me semble raté pour avoir manqué d’équilibre lors de mon maniement de pinceau et m’être laissé emporter par la frénésie du geste ? Je réponds non, et c’est là le problème. Je ne suis pas capable de doser. Je fonce, je suis un bélier.

Ou alors, dans un antagonisme inhérent à ma personne –tout ou rien–, je ne fonce pas, je me laisse immobiliser par une kyrielle de questions qui freinent le geste, l’élan, l’enthousiasme.

Tout est possible en peinture et je m’obstine à penser le contraire. Ce n’est pas parce que tout est possible, cela étant, que tout est intéressant. Il m’arrive de me demander ce que dirait Picasso s’il voyait mes toiles. Les verrait-il, s’il entrait dans la maison, ou ne les remarquerait-il même pas, parce qu’elles n’offrent rien qui créerait chez lui une résonnance minimale ?

Pour être réussie, j’ai lu ça ici et là, une toile doit vibrer, parler à celui qui la regarde, dégager de l’énergie, attirer le regard, peut-être évoquer des formes… Mais comment réussir cela dans une perspective non figurative ? Par le choix des couleurs, par la forme des masses, par des effets de contrastes, par un souci de fluidité, par des juxtapositions de plans ?

Je vais, après ce texte, tenter d’y comprendre quelque chose en lisant un article que je viens de faire imprimer qui porte sur l’expressionnisme abstrait de Jackson Pollock, l’as du dripping.

Publié dans 2 200 textes en 10 ans | Laisser un commentaire

Jour 91

Il est arrivé ceci qui devrait me servir de leçon. J’ai peint des sapins dans l’esprit de Noël sur une grande feuille de papier de bonne qualité qui traînait dans mes affaires. J’ai peint ces sapins en refusant, catégoriquement, de me casser la tête. J’ai décrit partiellement ce projet dans le texte récent du Jour 93.

D’abord, j’ai couvert la feuille de traits tracés avec mes bâtons de rouges à lèvres dont, contrairement à ce que le nom indique, une masse non pas rouge mais majoritairement rose est ressortie. Ensuite, j’ai déposé deux ou trois cuillerées généreuses d’acrylique rouge et d’acrylique bourgogne, séparées les unes des autres. J’ai déposé une autre feuille, vierge, sur la première, en appuyant bien de mes deux mains pour que les masses d’acrylique s’aplatissent. J’ai laissé sécher. J’ai laissé sécher d’autant plus que j’ai vidé en dernière étape un fond de petite fiole d’une peinture conçue pour adhérer sur du métal, qui sèche moins rapidement que l’acrylique.

Je portais un chandail à manches longues et j’ai oublié de les retrousser lorsque je me suis mise à travailler sur le papier, les avant-bras appuyés par moments sur mes couleurs. Qu’est-ce qui est arrivé ? Rien ! Les manches n’ont pas été tachées par la matière humide des rouges à lèvres, je me demande comment ça se fait !

Une forme dans le résultat obtenu me semblait propice à la création d’un sapin, d’inspiration assez psychédélique, puis une autre forme un autre sapin, puis deux ou trois autres amis encore, chacun dans les positions les plus diverses, debout, couché, à l’envers, à l’endroit, de guingois.

J’ai envisagé vaguement de transformer les taches d’acrylique qui étaient couvertes de plis semblables à des veines. Je pense que ces plis se sont formés lorsque j’ai séparé les deux feuilles, une partie de la substance acrylique de la feuille du dessous étant en quelque sorte aspirée par la feuille du dessus. Mais cette idée de transformation m’aurait amenée à me casser la tête, alors j’ai aussitôt décidé que je ne me lançais pas là-dedans.

J’ai couvert de blanc les taches qui étaient sur le papier, en ce sens que j’ai utilisé, au départ, une feuille qui avait été en contact avec des dessins faits au fusain. Les taches noirâtres et grisâtres qui en ont résulté donnaient à la composition un aspect sale, mal entretenu. Le blanc est alors venu représenter la couche de neige du fond de la forêt, là où ce fond n’était pas caché par la végétation rose, un rose nordique, il va de soi.

À ce stade, l’ensemble manquait de précision. J’ai donc fait appel à un crayon gel à pointe arrondie, un gel vert parsemé de pigments métalliques. J’ai tracé les contours des sapins avec ce crayon, puis j’ai décidé de leur adjoindre des troncs, bruns, droits comme des soldats au garde-à-vous, sans aucun souci de ressemblance avec les troncs de la nature.

Tant qu’à y être, me suis-je dit enfin, je pourrais faire un ciel. J’ai déposé une petite quantité d’acrylique bleu lavande sur un des côtés de la feuille, j’ai saupoudré sur la pâte quelques pigments secs d’un autre bleu, j’ai utilisé un pinceau et de l’eau, et marié le tout pour obtenir une certaine uniformité.

– Voilà !, ai-je dit à ma fille, je viens de faire une représentation de Noël !
– Ah bon, a-t-elle répondu en s’efforçant de comprendre le gribouillis sur ma feuille.
– Tu n’aimes pas ?, ai-je voulu vérifier, voyant que son visage ne s’éclairait pas d’un superbe sourire.
– Bien…
– Sais-tu quoi ? J’adore ça ! Pour une fois, j’ai été capable de me laisser aller.
– Ça ressemble à un dessin d’enfant, maman !
– Exactement. Je n’y peux rien. C’est moi, je suis faite comme ça.

Publié dans 2 200 textes en 10 ans | Laisser un commentaire

Jour 92

État des lieux : chatonne se frotte à mes pieds nus, sous la table. Elle veut de l’attention, or il me semble qu’elle en a, elle veut de la nourriture, elle en a aussi, elle veut aller dehors, non, pas vraiment.
Chouchou programme en masse à côté de moi sur la grande table de la salle à manger. Elle n’a pas les pieds nus mais porte des chaussettes blanches.
La raison pour laquelle je me promène pieds nus dans la maison est bicéphale. D’abord, je me suis acheté des bottes Pajar, une journée que je me sentais riche. Elles sont fourrées de laine de mouton de la Nouvelle-Zélande, donc elles ne sont pas éco-environnementalement friendly.
– Vous les portez sans mettre de bas à l’intérieur, m’a dit le vendeur.
– Pas de chaussettes, vraiment ?, ai-je rétorqué, juste pour informer le vendeur que ce qu’il appelle des bas, s’appelle pour moi des chaussettes, depuis que j’ai vécu trois ans en France, et que j’ai décidé de conserver certaines particularités de langage, à la seule fin de me démarquer des autres, même quarante ans plus tard.
Donc, une des raisons de mes pieds nus, c’est qu’en après-midi avec mari je suis allée marcher dehors, qu’au retour j’ai enlevé mes bottes, et que ça s’est arrêté là.
L’autre versant de la bicéphalité, c’est que le plancher est sale et que porter des chaussettes serait synonyme de les salir.
Chouchou, le temps que je noircisse mon écran des paragraphes précédents, ne semble plus programmer, elle fait défiler des informations sur son téléphone. Elle attend peut-être que ses dataset aient fini de rouler. Elle a peut-être, encore, décrété qu’elle a assez travaillé pour aujourd’hui, et le téléphone est à ce moment-là son ami de récréation en ce début de soirée.
Mari est assis sur le canapé, à l’opposé de l’endroit où chatonne est allée s’installer, sur le dossier. C’est dommage qu’elle se soit éloignée, j’adore la sensation de son poil qui me caresse les chevilles.
La table est encore et toujours à l’envers, surencombrée d’affaires.
J’ai omis de mentionner hier que ma grand-mère Yvette est décédée à 93 ans, qui était le chiffre du Jour. Je ne connais personne qui soit décédé à 92 ans, le chiffre d’aujourd’hui.
Pendant presque une heure nous n’avons rien entendu d’autre, dans la maison, que la ventilation de la thermopompe. J’étais pour ma part en train de me soumettre à mes projets catastrophes dans mon bureau, chatonne ne miaulait pas, car il lui arrive de le faire, chouchou certes faisait un peu de bruit sur le clavier de son ordinateur, mari aussi sur le clavier du sien. Puis, j’ai entendu que quelqu’un, de Denauzier ou de ma fille, se prenait une croustille et la mastiquait.
Cela m’a fait penser qu’il serait agréable de nous servir quelque chose à manger, ce samedi soir, au cours duquel il est possible que nous écoutions un documentaire sur la vie de la princesse Diana. Ce bruit de mastication est donc à l’origine de mon arrêt d’acharnement sur mes projets qui ne vont nulle part, de mon arrivée dans la cuisine pensant y ouvrir le frigo, mais mon regard est tombé sur mon ordinateur, qui n’attendait que moi, alors voilà.


Publié dans 2 200 textes en 10 ans | Laisser un commentaire

Jour 93

Nous avons mangé ce midi une guacamole dans laquelle nous avons trempé des tortillas de forme triangulaire et de différentes couleurs, selon qu’elles étaient parfumées aux poivrons rouges, aux carottes et patates douces leur conférant une couleur orange, ou qu’elles provenaient d’un mélange de maïs bleu, sans omettre qu’une bonne quantité des croustilles était faite de maïs jaune.

La recette de guacamole que j’ai toujours préparée contient des avocats bien sûr réduits en purée, de l’ail, du poivre de cayenne, du beurre de sésame, de la sauce soya, du jus de citron. En fonction de mon humeur, j’ajoute de la coriandre et du cumin. Or, j’ai consulté les recettes sur Internet et aucune ne m’a proposé de beurre de sésame, jusqu’à ce que je me décide à taper « guacamole et tahini » dans l’engin de recherche. J’ai alors reçu une recette très semblable à la mienne dite d’inspiration libanaise. En tout cas c’était bon !

Mes amis de table, à savoir mon mari et ma fille, ont moins aimé mon dessert non sucré composé de pommes cuites, flambées au whisky, couvertes d’un mélange de flocons d’avoine et de beurre. Ils ont trouvé que la mixture manquait d’humidité et de saveur, pourtant je n’ai pas lésiné sur la quantité de beurre. Ils ont ajouté du yaourt à la vanille du commerce, et moi du yaourt de brebis non sucré fabriqué par un artisan des environs.

Après l’écriture de ce texte, je vais m’intéresser au gribouillis que j’ai obtenu en couvrant une grande feuille de papier Canson avec mes bâtons de rouges à lèvres, tous ceux dont je n’aimais pas la teinte sur mes lèvres. J’ai fait glisser les bâtons rapidement sur le papier, un après l’autre, dans un mouvement de va et vient qui crée des formes évoquant un peu celle des sapins, parce que les lignes en début de mon élan sont plus larges et vont se rétrécissant en formant un semblant de pointe. Le projet m’attend sur la table, déposé à côté de mon ordinateur. Deux crayons sont déjà prêts à être utilisés : un vert à pointe très fine, un autre vert à pointe arrondie et dont l’encre crée un effet métallisé.

Je pense que le résultat de mes expérimentations sera catastrophique, mais je vais quand même me prêter à l’exercice sans réfléchir, car je n’en peux plus de me laisser freiner par les questions, les concepts, les élucubrations farfelues. Je vais essayer de laisser parler mes mains en ne me décourageant pas de l’aspect que prendra ma composition. Le plus dur, c’est de ne pas abandonner après deux minutes, de persévérer, que le résultat me plaise ou non. Il ne peut que se produire deux choses : le résultat pourra être sauvé si je l’aborde d’une certaine manière, en cours d’exercice, le résultat sera un fiasco et aura servi à me défouler. Je pourrai alors jeter mon papier, ou le garder pour me rappeler qu’il m’arrive de traverser des mauvaises passes, quoique les mauvaises passes ne s’oublient pas facilement…

Je me sens à un carrefour de mon évolution artistique –bien que je n’aie rien d’une artiste. Je ne sais plus s’il faut que je me représente à l’avance ce que je veux dessiner sur mon papier, sur ma toile, ou s’il faut plutôt que je laisse les lignes, les formes, les couleurs, m’amener vers un sujet auquel je n’aurais jamais pensé.

Ce sujet, en outre, qui prend forme à mon insu la plupart du temps par le seul mouvement du pinceau ou du crayon, reçoit ensuite les lignes et les courbes nécessaires à sa facture figurative au prix d’efforts inimaginables parce que je ne sais pas dessiner et que je ne maîtrise pas les lois de la perspective. Ce sujet, encore, une fois qu’il ressort de mes masses informes, devient le prétexte à une approche presque scientifique : je vais commencer par petit pour aller vers plus grand, je vais commencer par une teinte très pâle pour aller vers plus foncé… je vais aborder le sujet à l’endroit, puis à l’envers, puis en juxtaposant endroit et envers… ça ne finit plus !

Je vais peut-être aller marcher, là, là, pour retarder le moment de la catastrophe…

Publié dans 2 200 textes en 10 ans | Laisser un commentaire

Jour 94

C’est quand même un peu tôt pour me prêter à une récapitulation de mon vaste projet d’écriture de dix ans. Il me reste encore un bon cinq mois à maintenir le rythme. Il n’empêche que je suis tombée ces derniers jours sur des photos de moi il y a dix ans. Il me semble que ce n’est pas la même personne que je vois sur ces photos d’une part, et qui me sourit le matin dans le miroir quand elle se réveille d’autre part. J’ai changé. La fatigue extrême se lit moins sur mon visage. Même si je ne prends pas soin de mon apparence tant que ça, l’aspect général de ma personne est moins négligé, moins sommairement arrangé. Étrange. Je me serais attendue à être moins intéressante sur les photos maintenant, à soixante et un ans, qu’il y a dix ans. Cela me fait penser à Tom Hanks. Je trouve qu’il est plus beau maintenant, il a soixante-quatre ans, qu’au début de sa carrière.

La même chose se produit quand je regarde mes anciennes toiles. Elles ont été peintes par une personne qui n’était pas tout à fait moi, qui n’était qu’une partie de moi. Celles que j’ai produites au début de mes explorations en arts plastiques sont ternes, il me semble, retenues, on n’y sent pas de souffle, pas d’élan. Ce matin, je ne me rappelle pas par quel enchaînement d’idées, je me suis entendu me dire, dans ma tête, que la peintre en moi, autrefois, n’avait pas encore appris à vivre. C’est intéressant, comme réflexion, car ça fait oublier les désagréments de l’âge et du corps vieillissant, au profit de l’épanouissement, de la maturité. Faut-il attendre soixante ans pour se connaître et s’apprécier ? Je suis certaine que plusieurs y arrivent avant ! Mais ce n’est pas grave non plus que ça m’ait pris tant de temps à me sentir vivante. C’est ma vitesse, mon histoire, ma vie. Je suis « fabriquée » comme ça, comme disait ma psychologue.

En attendant, je me suis acheté encore deux toiles de grand format au magasin Cadrimage. À cause de cette manière dont je suis fabriquée, justement, il est primordial que je m’exprime, à travers l’art ou l’écriture, or je n’exprime rien de primordial, d’essentiel, d’important, de touchant. En autant que je puisse faire sortir de mon être la pulsion qui a absolument besoin de se mouvoir dans l’espace, le reste m’importe peu.

Cela me fait penser à ce matin. Nous étions, Denauzier et moi, en présence de notre conseiller financier. Il voulait que je change ma participation à tel fonds, qui n’avait un rendement que de 4%, pour une participation à tel autre fonds, dont le rendement bien sûr était supérieur, peut-être 11%.
– Je peux faire ça pour toi, ai-je répondu en me rendant signer un papier qui rendait possible ce type de transfert. Mais ça ne me dérange pas tellement, ai-je ajouté, que le rendement ne soit que de 4%, car je vis très bien avec ma seule rente de l’université.
– On ne sait jamais ce qui nous pend au bout du nez !, a répondu le conseiller.
– C’est bien vrai !, me suis-je exclamée, enthousiaste tout d’un coup parce que le conseiller utilisait une expression chère à mon père.

Publié dans 2 200 textes en 10 ans | Laisser un commentaire

Jour 95

Je travaille sur une toile comme une fourmi. J’ai trouvé le moyen de couvrir des masses d’une couche uniforme d’acrylique, masses sur lesquelles j’applique ensuite des petites lignes droites ou en spirales. C’est une sorte d’étude, qui mise sur les contrastes : des masses pleines, solides, affrontent des masses dentellières toute fines et délicates. J’utilise un crayon à pointe extrafine, bien entendu, pour les lignes microscopiques, et je m’abime les yeux à travers le verre d’une grosse loupe.

Pendant ce temps, Emmanuelle ma fille travaille sur des données qu’elle appelle familièrement des data set, il s’agit pour elle d’implémenter quelque fonction qui ne se laisse pas apprivoiser facilement, d’après ce que je comprends.

Pendant ce même temps, mon mari est parti chercher des petites roches pour une personne qui en a besoin dans notre entourage, en ce sens que les grosses pluies diluviennes que nous avons reçues ont fissuré les chemins à proximité des propriétés.

Pendant ce temps-là, encore, et sans que je puisse me l’expliquer, l’espace de vie où nous nous tenons tous les trois est sens dessus dessous. Des vêtements traînent sur des dossiers de chaise; des toiles, mes pinceaux et petits pots d’acrylique traînent également; un plateau de chocolats Lindt me fait les yeux doux à proximité de mon ordinateur, il décore la grande table en ambiance pré-Noël, mais au rythme où vont les consommations il n’en restera plus dans moins d’une semaine. Des cartes de Skip-Bo traînent elles aussi, en attente qu’on les manipule ce soir, car nous tentons de nous plier à l’habitude d’une partie par 24 heures et ce n’est qu’en soirée qu’on arrive à s’y consacrer. Un jouet tracteur offert à mon mari par nos amis il y a un moment se tient derrière l’écran du même ordinateur qui est le mien; il est suivi d’un contenant de noix de cajou de gros format qui fait face à des langues de belle-mère qui m’ont été offertes par ma belle-fille et qui n’ont pas grossi d’une miette depuis un an.

Je pourrais envisager de faire du ménage demain mercredi, mais ça m’étonnerait que je m’y résolve parce qu’en matinée mon mari et moi avons un rendez-vous, et qu’en après-midi je vais vouloir poursuivre les petites lignes qui m’arrachent les yeux et tendent les muscles de ma nuque.

D’ailleurs, ce matin, avant d’entamer le maniement de mon stylo à pointe extrafine, je me suis prêtée à quelques exercices d’étirement sur le tapis de yoga qui ajoute au désordre de la pièce car il n’est pas roulé et rangé dans un coin, mais étendu à plat, sous le bégonia qui réside dans une jardinière suspendue.

Je dois m’arrêter là, le court laps de temps dont je disposais pour écrire ce texte d’un pratiquement seul jet est maintenant expiré.

Il n’empêche que ça fait du bien, cet exercice d’écriture spontanée, non revue, non corrigée, non porteuse de mille questions dont les réponses me glissent constamment entre les doigts.

Publié dans 2 200 textes en 10 ans | Laisser un commentaire