Jour 897

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Toile du feu triptyque de 2017.

Je sens que je ne suis pas facile à suivre. Pour faire une histoire courte, retenons simplement ceci : de ma toile faite en 2009 dans les teintes de vert, je n’ai conservé qu’une partie, à savoir la partie de lignes à peu près verticales dans les teintes alternées de bronze et de cuivre, circonscrites par des contours jaune de mars, tel qu’on le voit ci-contre. Je pensais que cette masse bronze et cuivre allait devenir une chenille, et je me demandais, en voiture, comment j’allais tracer la branche sous la chenille. Je ne voulais pas ne tracer qu’une branche, je voulais représenter une partie du tronc, or je n’avais pas de place pour le tronc, la chenille occupant toute la largeur…
Au retour de ma soirée avec mes amies, cependant, j’ai vu autre chose qu’une chenille, dans la masse bronze et cuivre, j’ai vu le chapeau d’un flibustier. Mon travail –et ma vie !– prenait enfin un sens, je pouvais aller me coucher. Je suis donc montée dans ma chambre mais ce fut très difficile de m’endormir, je pensais non plus à une chenille mais aux traits du visage qu’il me faudrait tracer le lendemain. J’avais peur, comme encore et toujours et éternellement, de ne pas être capable de peindre un visage qui allait me plaire. J’ai commencé à travailler le visage le dimanche matin à 10h00, et je ne me suis pas arrêtée avant 15h30. Je suis allée me chercher une pomme, à un moment donné, et je la mangeais par grosses bouchées pour ne pas avoir à m’interrompre trop souvent. Je peignais comme si ma vie en dépendait.
– C’est curieux que je m’investisse autant pour obtenir si peu, tu ne trouves pas ?, ai-je dit à mon mari.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Je me suis épuisée à peindre mon flibustier. J’ai l’impression d’avoir tout donné de ma force, de ma concentration, de mes capacités. Je peux comprendre qu’un Riopelle se donne à ses toiles au point de s’épuiser, mais que cela m’arrive à moi, c’est presque ironique, quand on voit le résultat que ça donne. Je ne suis pas une peintre, je suis prisonnière de mes incapacités, or je me donne avec passion et, j’ose l’écrire, j’adore le résultat de ce tableau. Pourtant, personne ne va le comprendre ! Et il est plein de défauts !
– C’est-à-dire, a commencé mon mari, qu’on voit un visage vers le bas auquel il manque le menton, mais c’est difficile de comprendre ce qu’il y a au-dessus des yeux. Il y a peut-être un foulard qui couvre un sourcil ? Mais au-dessus du foulard, c’est difficile à dire.
– Bien c’est le chapeau du flibustier !, me suis-je exclamée.
– Il est très lourd, ai-je ajouté, il crée une masse qui écrase le visage, j’en conviens, d’ailleurs le visage est tellement écrasé qu’il apparaît trop bas sur la toile et tronqué. Mais j’ai choisi de vivre avec ce déséquilibre. Ma difficulté a été de trouver ce qui allait garnir le chapeau, dans le haut de la toile. J’ai recommencé plusieurs fois.
– Il y a un travail incroyable là-dedans, chérie, m’a dit mon mari. Je me sens très malhabile pour commenter, tu me connais.
– J’adore le visage, ai-je enchaîné. Les yeux bleus, la moustache qui remonte vers les joues, les sourcils. Comment trouves-tu la boucle d’oreille ?, ai-je demandé.
– Il y a une boucle d’oreille ? Ah oui, je la vois.
– Et l’oreille n’est pas trop massacrée finalement. Sais-tu ce que j’aime par-dessus tout ?
– Sa bouche, a répondu mon mari.
– Exact, sa bouche de femme, ai-je ajouté.

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Jour 898

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Toile du triptyque de 2009.

Voici dans quelles circonstances le mal de gorge est revenu. Parce que j’ai eu mal à la gorge presque tout le mois de janvier. J’ai pris des antibiotiques pendant dix jours. Je me suis sentie mieux, mais pas débarrassée à 100% de mes microbes. J’en étais là dans l’évolution de ma situation, pas débarrassée à 100% de mes microbes, alors que je conduisais ma voiture pour me rendre chez mon amie Nicoletta à l’Île-Perrot. C’était samedi dernier. Nous avions rendez-vous, quatre femmes, pour un souper dans un restaurant, le Balnéo. C’est assez long en distance, en ce qui me concerne, deux heures à l’aller et deux heures au retour. Pour rappel de mémoire –mais l’ai-je seulement mentionné ?–, mon mari était en week-end d’hommes en Abitibi.
J’étais très préoccupée par une chenille, alors que je conduisais, en ce sens que la toile sur laquelle je travaillais depuis quelques jours semblait vouloir donner naissance à une grosse chenille. Je me demandais de quelle manière j’allais tracer la branche sous la chenille. Je me demandais de quelle manière, plus précisément, j’allais créer un effet d’écorce sur la branche, dans les teintes de gris, de noir et de brun. La toile est de format 20"X24".
Il s’agit de la toile qui était auparavant suspendue à l’un des murs de la salle de bains du rez-de-chaussée. Encore ici, rappel de mémoire : alors que je m’apprêtais, il y une semaine ou deux, à travailler sur un grand format qui me fait peur, et qui m’attend toujours dans mon bureau, j’étais sortie de la salle de bains, après y être allée faire pipi cette fois-là, avec cette toile entre les mains et c’est sur elle que j’ai travaillé. Que j’ai travaillé jusqu’à hier lundi. La toile, telle que je l’ai peinte en 2009, apparaît ci-dessus. Ma tantine, maintenant décédée, y voyait une chaise de jardin à large dossier ouvragé, dans la portion centrale.
J’arrivais dans le secteur des raffineries, la tête pleine de chenille et d’écorce, lorsque la gorge a commencé à me faire mal.
– Est-ce que la pollution peut me faire mal à la gorge alors que je suis en hiver en voiture ?, me suis-je demandé, constatant à quel point le paysage extérieur m’apparaissait gris.
– Est-ce qu’il y aurait une si grande différence dans la qualité de l’air, entre la campagne et la ville ?, me suis-je demandé encore.
Je toussais, toujours est-il, lorsque je suis arrivée chez mon amie. En soirée, au restaurant, il m’a fallu parler fort. Au final, j’avais la voix éraillée et un début de douleur à l’oreille, quand je suis arrivée à la maison à minuit.
J’étais trop réveillée pour aller me coucher, ayant eu les sens en alerte les deux dernières heures à cause de la route. Je ne voulais pas me mettre à peindre cependant car, me connaissant, j’y aurais passé la nuit. Alors je me suis installée devant ma toile, pour la regarder seulement. L’idée m’est venue de la changer de sens, de l’incliner au format paysage, puis de la remettre au format portrait mais la chenille à l’envers, et de la retourner à nouveau au format paysage, parcourant ainsi les quatre quarts d’un cadran. Quand j’ai replacé la toile dans sa position initiale, je savais que je n’allais pas peindre une chenille.

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Jour 899

Certes, j’ai l’imagination galopante. Voici où j’en étais hier soir, dans ma tête, alors que nous revenions de Lavaltrie, mon mari et moi, dans ma voiture.
Notre maison, parce qu’elle est grande, était envahie par une vingtaine de soldats américains. Nous avions encore accès à notre chambre à coucher, mais il commençait à y avoir des pressions pour que nous la cédions à un groupe de têtes fortes qui se plaignait du manque de confort au sous-sol et au rez-de-chaussée. Dans notre chambre à coucher, qui est spacieuse, dormaient aussi le fils de Denauzier qui avait perdu son emploi le mois précédent, sa femme et leur petite fille de deux ans. Ils se couchaient sur des matelas qui avaient été déposés à même le sol, à côté de notre lit. La petite, qui était nerveuse dans ce contexte désorganisé, dormait avec ses grands-parents.
Trump avait décrété que tout le continent lui appartenait. Cela simplifiait la surveillance des frontières parce qu’il n’y en avait plus. Justin n’avait pas eu le temps de réunir son cabinet pour discuter de la situation que les soldats étaient déjà arrivés. En tant que Blancs de religion catholique, nous n’avions pas tellement à craindre pour nos vies, mais notre survie n’était pas assurée pour autant en ce sens que les denrées commençaient déjà à se faire rares. Nous étions en septembre (2017) et avions récolté les légumes de notre potager en prévision de l’hiver qui allait être difficile. Le problème, c’est qu’avec les bouches américaines à nourrir, les provisions du potager n’allaient pas durer longtemps.
Denauzier était inquiet, il en était blême et je craignais qu’il ne tombe malade. D’abord il devait surveiller les soldats qui m’attrapaient les fesses pendant que je cuisinais. Quand il se tenait à côté de moi, j’avais la paix. Or, il ne pouvait rester longtemps à côté de moi puisqu’il devait accumuler du bois pour l’hiver. Il passait plusieurs heures par jour sur sa terre, à scier des arbres, à les transporter près de la maison, à les fendre. Son fils l’aidait. Mon mari savait qu’il allait lui aussi perdre son emploi, c’était une question de semaines, auquel cas nous allions vivre tous les cinq avec ma maigre rente. Tous les cinq plus les Américains, pour une période indéterminée.
Les soldats étaient jeunes et turbulents. Ils n’avaient rien d’autre à faire que d’imposer leur présence au Canada. Plusieurs venaient de s’enrôler pour répondre aux exigences du déploiement massif de troupes américaines sur tout le continent. Ils ne savaient pas eux-mêmes ce qu’on attendait d’eux. Leur capitaine n’avait aucun sens du leadership et les laissait faire ce qu’ils voulaient. Certains aurait volontiers aidé aux tâches domestiques, mais ils n’osaient pas le montrer de peur de se faire harceler par les têtes fortes. Alors ils jouaient au foot sur le terrain devant la maison, pendant que d’autres jouaient aux cartes à l’intérieur, et que d’autres zappaient, écrasés sur le canapé, en se plaignant que les chaînes de télévision américaines n’étaient pas accessibles.
– Avons-nous accès à plusieurs chaînes de télévision américaines, ai-je alors demandé à mon mari.
– Très peu, a répondu Denauzier, j’ai modifié notre forfait l’an dernier pour qu’il nous coûte moins cher.
– C’est vrai, je m’en rappelle.
– Pourquoi tu me poses la question ? Où étais-tu, dans tes pensées ?
– Nulle part.
– Nulle part ?
– As-tu remarqué qu’il n’y a pas d’étoiles ce soir, ai-je enchaîné, est-ce qu’on annonce de la neige ?

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Jour 900

Je me rappelle avoir fait mon premier plein d’essence à Montréal, angle Côte-des-neiges et Édouard-Montpetit, j’étais dans le début de la trentaine. J’ai obtenu mon permis de conduire assez jeune, au début de ma vingtaine alors que j’habitais Limoilou, mais j’avais rarement accès à un véhicule à cette époque-là. La voiture qui a reçu mon premier plein était notre voiture familiale, une Altima de Nissan couleur bleu acier, dans laquelle les deux fils de Jacques-Yvan avaient de la difficulté à se glisser, chacun de leur côté du gros siège d’Emmanuelle qui occupait le milieu de la banquette arrière. Cette fois-là du premier plein, j’étais accompagnée d’un collègue de l’université que je connaissais à peine. J’étais catastrophée à l’idée de faire le plein en sa présence, il faut donc comprendre que j’y étais obligée. Ça faisait peut-être trois fois que l’avertisseur clignotait au tableau de bord ? Je ne m’en rappelle plus. Pour ne pas me perdre en détails inutiles, disons que j’avais péniblement réussi mon défi, dans un état de nervosité mal dissimulée qui m’avait fait rire forcé tout le temps de l’opération, et même après.
Question : pourquoi procéder au remplissage d’un réservoir à essence constituait-il alors un si gros défi ? Autre question : pourquoi procéder au remplissage d’un réservoir à essence constitue-t-il encore, vingt-cinq ans plus tard, à l’occasion, un si gros défi ?
Est-ce que cela pourrait être en lien avec le fait que je n’ai pas le sens de l’orientation ? Que je me situe de moins en moins bien dans l’espace ? Que je mélange la droite et la gauche depuis toujours, mais encore plus en vieillissant ? Que j’interprète à l’envers du sens commun les signes universels que tout le monde semble décoder du premier coup d’œil ?
Sur ma voiture Sonic, l’icône qui représente le réservoir à essence, sur le tableau de bord, est accompagnée d’une flèche qui pointe vers la droite. Ça veut dire que la petite porte qui donne accès au réservoir de mon véhicule est située à l’arrière, à droite. Hier, à la station d’essence de St-Félix-de-Valois où j’étais, j’ai interprété, regardant la flèche sur mon tableau de bord, que je devais arrêter ma voiture devant la pompe qui se trouvait à ma droite. Or, à ma droite, il n’y avait pas de pompe, il y avait la rue.
– Ça doit vouloir dire, me suis-je dit tout fort parce que dans ces moments d’incompréhension je me parle tout fort toute seule–, que je dois aller de l’autre côté, vers la station de service.
Bénéficiant d’un espace vacant devant moi, j’ai avancé et tourné ma voiture pour me rendre de l’autre côté, à une des deux pompes qui se situaient à ma gauche quand j’étais encore à droite. Faisant cela, j’ai constaté, en sortant faire le plein, que ma petite porte arrière était bien entendu du mauvais bord. Il m’a fallu étudier la situation pour conclure que si je m’avançais jusqu’à l’endroit où je m’étais initialement arrêtée, mais que je m’y avançais à reculons, s’il est permis de comprendre ce que je veux dire, je serais bien placée pour procéder au plein. Je suis donc retournée dans mon véhicule, j’ai contourné la voiture qui était devant, en faisant comme si le propriétaire ne me regardait pas d’un drôle d’air, et je suis allée me placer comme je viens de l’expliquer pour ceux qui auraient un peu compris. J’ai eu à me reprendre dans mes manœuvres arrière parce que je me dirigeais dangereusement vers le propriétaire qui me regardait encore plus d’un drôle d’air, mais finalement j’y suis arrivée. Je suis sortie, j’ai ouvert la petite porte, j’ai dévissé le bouchon qui est derrière la petite porte, j’ai sélectionné l’essence régulière du bout du pistolet que je tenais d’une main, et enfoncé ensuite ce pistolet dans le réservoir.
– Incroyable que j’y sois arrivée, me suis-je dit en moi-même. Fiou ! Au moins, ça ne me bouleverse pas autant qu’avant, ai-je ajouté pour m’encourager.
– Madame !, ai-je alors entendu.
Je n’ai pas fait attention parce qu’entretemps d’autres clients étaient arrivés pour faire le plein.
– Madame !, ai-je entendu à nouveau, me doutant que, contre toute attente, c’est à moi qu’on s’adressait.
Avant de me tourner vers la voix qui m’appelait, j’ai tenté de trouver ce qui n’allait pas, et j’ai réussi : je tenais le pistolet réservé au diesel. C’est donc pour ça que l’essence tardait tant à sortir ! J’ai changé de pistolet tout en adressant mon plus beau sourire à l’âme charitable qui m’était venue en aide. Et je n’ai pas osé diriger mon regard vers le propriétaire toujours debout à côté de sa voiture qui s’était mis à me regarder de plus belle.

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Jour 901

J’ai hâte d’arriver au Jour 880. Dans 21 textes. Conformément à la consigne initiale que je me suis fixée en 2011 qui consiste à écrire 220 textes par année pendant 10 ans, j’aurai atteint, avec le texte du Jour 880, la fin de ma 6e année d’écriture sur mon blogue. J’avais prévu atteindre cette étape à la fin du mois d’avril 2017, pour entamer, avec le Jour 879, ma 7e année d’écriture début mai. Or, nous sommes en février, et si je donne la claque je pourrais me rendre au texte 880 avant la fin du mois. De la sorte, j’aurais mars et avril à ma disposition pour corriger mes textes anciens.
J’ai commencé à retravailler les textes de ma première année d’écriture alors que j’étais malade de ma bronchite. J’ai revu une trentaine de textes pendant trois ou quatre jours, intensivement. J’ai aimé le résultat que j’ai obtenu. Je me rends compte cependant que sur une base quotidienne, je ne suis pas capable de me consacrer à la correction des textes anciens et à l’écriture du texte du jour. C’est trop exigeant pour la petite capacité de mes neurones. Le temps qu’il me faut pour m’imprégner de l’esprit de mes textes anciens, et le temps qu’il me faut pour m’en sortir, sont autant de temps qu’il ne me reste plus pour rendre compte du présent. Ou s’il me reste du temps pour écrire au présent, l’esprit, fatigué, n’y est pas.
Donner la claque pour écrire les 21 textes qui me séparent du numéro 880, ça ne veut pas dire produire juste pour me débarrasser, puisque chaque texte est important. Ça veut dire m’investir plus intensément. Si j’y arrive, j’aurai aussi la liberté pendant mes deux mois de vacances de publier sur mon blogue des photos, des maximes, des mille fois rien, juste pour le plaisir. Bien entendu, ce n’est pas le fait d’avoir écrit pendant six ans sans fléchir qui me plaît le plus, dans ce que je viens d’écrire. Ce n’est pas non plus la perspective de me lancer dans la correction des textes déjà produits, de manière à obtenir un enchaînement vivant et intéressant. C’est la possibilité que je me donne des publier des mille fois rien pendant ma récréation de 61 jours qui constitue l’attrait que j’ai hâte de savourer.
J’ai rêvé la nuit dernière que je devais participer à un défilé de mode. Le comité organisateur me demandait de porter des pantalons très moulants pour que les spectateurs puissent apprécier l’effet desdits pantalons sur un corps pourvu de fesses bombées qui attirent le regard. Je répondais au comité organisateur que cela me mettait mal à l’aise d’exhiber mes fesses de cette façon, mais que, par solidarité, j’allais m’acquitter de ce rôle. Des femmes africaines –qui ont naturellement les fesses bombées–, surgies de nulle part, applaudissaient alors mon choix. Je sentais dans ce rêve que j’acceptais la personne que je suis, avec mes forces et mes faiblesses. Certes, j’allais mettre l’accent lors du défilé de mode sur une de mes faiblesses, sur un aspect de mon corps que je ne porte pas aux nues, mais je savais qu’en pareille circonstance, s’il m’était demandé de mettre en valeur un aspect de ma personne qui me plaît, je le ferais volontiers.
– C’est déjà ça de gagné, me disais-je dans mon rêve, en me comparant à la personne que j’étais autrefois, il n’y a pas si longtemps…

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Jour 902

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Ma nouvelle amie, qui n’a pas encore de nom. Acrylique, pigments secs et serviettes de table. 12"X12"

En cette période tourmentée que nous voyons naître sous Trump, je suis fière de présenter à mes lecteurs ma nouvelle amie, à laquelle je n’ai pas encore donné de nom. Elle est petite cousine d’une personnalité princière de sang noble. Comme elle a l’habitude de frayer avec les membres de la royauté, elle porte volontiers un chapeau. D’une part, cela fait plaisir à la reine de voir un de ses sujets éloignés porter un couvre-chef, parce que ça arrive, parfois, que les deux femmes se croisent en se saluant discrètement. D’autre part, ma nouvelle amie a reçu une intervention chirurgicale sans gravité qui lui a laissé une cicatrice assez large, en plein sur le dessus du crâne. Le chapeau a l’avantage de cacher la blessure ancienne sur laquelle les cheveux n’ont pas repoussé. Dans ces circonstances, en ce qui concerne le chapeau, tout le monde est satisfait.
Ça ne paraît peut-être pas sur la photo prise avec flash dans une pièce sombre en fin d’après-midi, mais l’original est joyeux, les couleurs sont vives et réjouissantes. C’est pour ça que je suis fière, parce que j’ai créé heureux pendant que Trump nous regarde avec un air de dégoût et d’envie d’en finir. On dirait qu’il veut tuer la vie sous prétexte de la défendre. Je me demande comment ça se fait qu’il veut tuer la vie alors qu’il possède tout, il a réussi sa carrière, il est entouré de ses enfants, il a accès à toutes les beautés, à tous les plaisirs. Qu’est-ce qui peut bien le rendre si amer ? De quoi est-il jaloux chez autrui ? Qu’est-ce qu’il cherche à atteindre qu’il n’a pas déjà ? Pourquoi s’y prend-il de manière si hargneuse pour atteindre ce qu’il n’a pas ? Mystères.
Ma nouvelle amie est née au terme d’un processus laborieux, c’est toujours comme ça chez moi. Sur une toile déjà barbouillée, j’ai accumulé ce week-end des amas d’acrylique sans l’aide d’un pinceau, je laissais sortir l’acrylique directement du tube en quantité mini. J’ai utilisé cinq couleurs, donc cinq tubes. J’ai obtenu une surface recouverte de pics, chacun décoré de ce que j’ai envie d’appeler une appogiature, à défaut de connaître le nom du filament de pâte qui retombe sur lui-même –comme en sont garnis les sundae. J’ai aplati les pics obtenus avec une spatule, en un minimum de coups pour que les couleurs ne se mêlent pas trop les unes sur les autres. J’ai ensuite saupoudré la surface de pigments secs d’oxyde de chrome vert. C’est à partir de là que les choses se sont gâtées car j’ai obtenu un écran complètement vert, opaque, duquel il ne subsistait rien de mes barbouillages préparatoires. Je me suis précipitée à l’évier de la cuisine pour enlever la pâte opaque. J’ai essuyé ma toile et constaté qu’il restait un voile de vert dont je me suis contentée. À travers les barbouillages, certains traits déjà en place m’ont donné l’idée de tracer le chapeau et les cheveux, que j’ai tous les deux couverts de motifs provenant de serviettes de table, mes éternelles alliées. J’ai voulu que la tenue de la dame soit assortie au chapeau, j’ai donc utilisé le même motif de serviette de table pour la robe dont on n’aperçoit que le haut. J’ai mélangé des couleurs pour obtenir une teinte de chair, et j’ai créé un autre mélange de couleurs pour uniformiser le fond, derrière le personnage. Ma toile est-elle complétée, alors que ma princesse n’a pas reçu de traits au visage ? Je ne le sais pas. Je me donne le temps de décider. La ligne sous le menton, entre autres choses, pourrait être estompée, je verrai peut-être à m’acquitter de ce détail.

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Jour 903

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Balai, Swiffer, Swiff.

Mon frère n’appelle pas mon mari par son prénom, ou alors rarement, il l’appelle Monsieur Sourire, parce qu’il trouve qu’il ne sourit pas souvent. Il a surnommé Rambo le gros véhicule que nous sommes allés chercher en Colombie-Britannique. Dans sa bouche, ma sœur devient Agathe ou Tantine. Mon frère est Swiff, un diminutif de Swiffer, en référence à un balai, car lorsqu’il était à l’école primaire, mon plus jeune frère avait une coupe de cheveux qui pouvait faire penser à un balai de paille, d’autant qu’il avait les cheveux blonds. Quand j’ai atteint pour ma part mes dix ans, par un effet de glissement sonore à partir de mon prénom Lynda, je suis devenue Lynn Doyle, à savoir une jeune fille boulotte qui était dans la classe des grandes pattes, en deuxième année, pas très jolie, à grosses lunettes épaisses. Assez rapidement, Lynn Doyle est devenue la grosse Doyle. La compagne de mon père portait le nom de Saturne parce qu’elle s’intéressait à l’astrologie.
Les mots sortent de la bouche de mon frère naturellement déformés. Avec les années, les surnoms se sont faits moins râpeux, ils nous écorchent moins. De grosse Doyle –j’étais la plus écorchée–, je suis passée à Bouzette, qui est un mot inventé par mon père, et qui m’a été attribué parce que petite je pleurais et je boudais tout le temps.
Hier, au cours de notre soirée de seulement les quatre enfants, nous avons joué aux cartes. Nous étions donc, autour de la table : les grandes pattes, Swiff, Agathe et Bouzette. Nous avons eu droit à une nouvelle invention de la part des grandes pattes. Pour désigner le fait de fournir aux cartes avec la couleur demandée, mon frère nous a sorti la jolie perle de la fournissation.
– Tu joues un sept de trèfle ?, s’est étonnée Agathe, à un moment donné.
– Je me conforme à la fournissation, a répondu les pattes.
– Il a raison, a répondu Swiff, c’est trèfle demandé.
Je perds presque tout le temps lorsque nous jouons aux cartes. Nous avons joué deux parties, j’ai vraiment perdu à plates coutures à la première partie, et avec modération à la deuxième partie.
Pendant le repas –rappelons-nous que j’avais cuisiné du porc– nous avons parlé de tout et de rien. Nous avons écouté la musique du film Le parrain, le solo de trompette. Nous interrompions notre conversation pour nous exclamer que les côtes levées étaient exquises. J’avais l’impression, compte tenu que je suis rarement dans le temps présent mais toujours extrapolant ou remontant le temps, j’avais l’impression que nous étions en étape préparatoire au décès de papa. Je me disais que nous étions en train de vérifier tous les quatre si nous allions avoir envie de nous voir, lorsqu’il ne restera que nous. Aurons-nous plus ou moins envie de nous voir ? Ressentirons-nous le besoin d’être encore plus soudés ?
Mon frère les pattes, justement en lien avec le décès, portait des vêtements superbes dont il a fait l’acquisition l’été dernier, pour assister aux funérailles de mon oncle. J’ai demandé à Bibi Agathe de prendre une photo de nous, grandes pattes et Bouzette, tellement j’étais fière d’avoir un frère si beau. Sur la photo, j’apparais vieillotte, un peu tassée sur moi-même, alors que mon frère est resplendissant d’énergie. Le temps que ma sœur sorte son appareil photo, j’ai glissé ma main dans celle –géante– de mon frère. Il l’a gardée dans la sienne. J’ai beau être son aînée de trois ans, je me sentais fillette comme si j’avais cinq ans.

 

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