
Jesse Eisenberg (quel acteur !), Kristen Stewart (habituellement je la trouve pleine de tics mais je l’ai beaucoup aimée dans ce film), Woody Allen in Cafe Society’, 2016
– Ne nous égarons pas. Je comprends que vous minimisez votre action sur cet homme parce qu’elle a des conséquences excessivement graves qui vous bouleversent ? Comme si vous refusiez d’être bouleversée ?
Silence de la patiente.
– Comme si, entre choisir de ne pas faire de mal et en faire, c’était plus fort que vous, vous choisissez d’en faire ? Tout en vous disant que vous n’en faites peut-être pas tant que ça ?
Silence de la patiente. Puis :
– Il me semble que je n’aime pas faire le mal à ce point-là ?
– À qui faites-vous mal au juste, dans ce rêve ? Un individu arrive et vous demande de le trancher…
– Il ne le demande pas, c’est convenu d’avance.
– Soit. Mais le geste demeure le même. Que cet homme soit votre amoureux, et que vous ressentiez pour lui un amour aussi grand puisse-t-il être, ne pensez-vous pas que l’action que vous vous apprêtez à poser risque de vous faire encore plus de mal à vous, qui devrez vivre avec la responsabilité de cette action horrible tout le restant de votre vie ?
Silence de la patiente.
– En allant un peu plus loin, on pourrait se poser la question suivante : par quel mécanisme acceptez-vous de vous faire du mal ? Quel est le mécanisme, autrement dit, qui s’enclenche dans votre personne, qui vous autorise à commettre des actions horribles, actions que vous tentez, alors même que vous les commettez, d’en minimiser l’horreur. Vous ne tombez pas en transe, quand vous tranchez, comprenez-vous ? Vous effectuez froidement une action en espérant qu’elle ne sera pas fatale, alors que tout le monde sait qu’elle le sera.
Silence de la patiente.
– Je vais répéter ma question car j’ai ajouté beaucoup de choses à sa suite : par quel mécanisme acceptez-vous de vous faire du mal ? Mécanisme n’est peut-être pas le mot idéal, remarquez…
– Vous me demandez en fait pourquoi est-ce que je choisis, tranchant l’homme, de me faire du mal, sachant qu’il n’y a aucune étanchéité entre être tranché et trancher.
– Wow ! Vous m’étonnerez toujours Madame Longpré. Exactement. Vous vous exprimez superbement.
– Un homme de mots et d’images…, ai-je mentionné tout à l’heure à propos de Truffaut.
– Effectivement. Une femme de mots et d’images, dirais-je à propos de vous. Mais du même souffle, encore la hache dans ce qui émane de vous : les textes que vous produisez, avez-vous dit tout à l’heure, ne sont bons qu’à faire baisser le calculateur, sur votre site…
– Ça me fait penser aux blagues de sexe.
– Pardon ?, s’étonne Mélina.
– Oui, je les déteste tellement, je les reçois avec un tel inconfort que je suis la première à les sortir de ma bouche, dans certaines circonstances
– Pour être certaine qu’elles ne vous arriveront pas au plus mauvais moment ! Je comprends.
– Je me minimise pour ne pas être confrontée aux commentaires minimisants des autres à mon égard, il y aussi un peu de ça dans mon comportement.
– Peut-être.
Silence de la psychanalyste. Je sais que la séance est terminée. J’attends qu’elle le confirme.
– Nous allons devoir continuer la prochaine fois.





Jour 923
Plusieurs de mes photos prises aux USA sont floues.
Je me demande comment ça se fait que je cherche tant ma voie. Que je me demande en rêve ce qui me définit : suis-je une professionnelle, une étudiante, une mère, une tentative d’artiste, suis-je sur le marché du travail ou déjà retraitée ? J’ai l’impression de ne m’être pas réalisée. D’être encore à la recherche de ma raison de vivre. Ma vie ne serait que ce qu’elle a été jusqu’ici ? Aucune mention d’honneur, aucune reconnaissance particulière ? Ça fait plusieurs années maintenant que je fais ce rêve. Je le faisais du temps que je travaillais à l’université, les dernières années.
Une part de moi ne semble pas accepter la vacuité de mon état : je ne travaille plus, pourtant je suis encore jeune, j’ai beaucoup étudié pour aboutir à pas grand-chose sur le plan de la carrière, je suis une semblant de peintre, une semblant d’écrivaine, je suis la compagne de Denauzier dans une relation récente alors qu’à nos âges plusieurs sont en couple –et fiers de l’être– depuis plus de trente ans…
– C’est elle, l’artiste de la famille, a dit papa en me présentant à son ami lors d’un repas au restaurant vendredi dernier.
Je me suis fait la réflexion qu’effectivement on me qualifie comme ça, l’artiste, en raison de mes comportements distraits et de ma difficulté à avoir un esprit pratique.
– Comment m’appellerait-on, si j’étais issue d’une famille dans laquelle on compte de vrais artistes ?, me suis-je demandé.
– L’artiste manquée, bien entendu, fut ma réponse.
On dirait que je ne peux accepter que ma vie ne soit que ça : du temps heureux qui se déroule sans heurts dans une relation aimante avec un homme bon. Du temps heureux à la campagne dans un environnement magnifique. Du temps passé à lire, à écrire, à peindre, à cuisiner, à m’occuper de mes proches. Du temps encore, surtout ces derniers jours que je suis malade, à écouter des films à la télévision le soir.
Plus jeune, mais j’imagine que c’est pareil pour tous les jeunes, je me voyais entamer une carrière prestigieuse, je vivais le temps présent en sentant qu’il ne s’y passait rien parce que le moment d’entamer la carrière prestigieuse n’était pas encore arrivé. Je vivais, donc, en attendant. En attendant que la vraie vie arrive et qu’elle m’éblouisse de ses mille possibilités.
– Voyons voir, me disais-je encore, quelles sont mes carrières possibles. Serai-je musicienne ?, me demandais-je à cette époque de mes premières années au conservatoire de Québec.
Or, le seul fait de m’imaginer jouant de la guitare devant des gens me faisait claquer des genoux. Non, je ne serai pas musicienne, était ma conclusion. Mais alors quoi ? Ai-je des talents ? Je n’avais pas encore vingt ans, à cette époque, et je ne savais pas que j’allais me tourner vers la littérature. Il aurait fallu, pour que ma vie se dessine avec plus d’ouverture, que je prenne conscience de mon fondamental manque de confiance. Il aurait fallu que je le prenne comme partie prenante de ma vie, que je travaille avec lui pour m’en faire un ami. À la place, j’attendais le jour où, me levant de bon matin, ma situation serait miraculeusement changée. Par une opération du saint-esprit, je me lèverais ce jour-là sûre de moi, affirmée, pas arrogante, juste confiante.