Jour 917

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Jesse Eisenberg (quel acteur !), Kristen Stewart (habituellement je la trouve pleine de tics mais je l’ai beaucoup aimée dans ce film), Woody Allen in Cafe Society’, 2016

– Ne nous égarons pas. Je comprends que vous minimisez votre action sur cet homme parce qu’elle a des conséquences excessivement graves qui vous bouleversent ? Comme si vous refusiez d’être bouleversée ?
Silence de la patiente.
– Comme si, entre choisir de ne pas faire de mal et en faire, c’était plus fort que vous, vous choisissez d’en faire ? Tout en vous disant que vous n’en faites peut-être pas tant que ça ?
Silence de la patiente. Puis :
– Il me semble que je n’aime pas faire le mal à ce point-là ?
– À qui faites-vous mal au juste, dans ce rêve ? Un individu arrive et vous demande de le trancher…
– Il ne le demande pas, c’est convenu d’avance.
– Soit. Mais le geste demeure le même. Que cet homme soit votre amoureux, et que vous ressentiez pour lui un amour aussi grand puisse-t-il être, ne pensez-vous pas que l’action que vous vous apprêtez à poser risque de vous faire encore plus de mal à vous, qui devrez vivre avec la responsabilité de cette action horrible tout le restant de votre vie ?
Silence de la patiente.
– En allant un peu plus loin, on pourrait se poser la question suivante : par quel mécanisme acceptez-vous de vous faire du mal ? Quel est le mécanisme, autrement dit, qui s’enclenche dans votre personne, qui vous autorise à commettre des actions horribles, actions que vous tentez, alors même que vous les commettez, d’en minimiser l’horreur. Vous ne tombez pas en transe, quand vous tranchez, comprenez-vous ? Vous effectuez froidement une action en espérant qu’elle ne sera pas fatale, alors que tout le monde sait qu’elle le sera.
Silence de la patiente.
– Je vais répéter ma question car j’ai ajouté beaucoup de choses à sa suite : par quel mécanisme acceptez-vous de vous faire du mal ? Mécanisme n’est peut-être pas le mot idéal, remarquez…
– Vous me demandez en fait pourquoi est-ce que je choisis, tranchant l’homme, de me faire du mal, sachant qu’il n’y a aucune étanchéité entre être tranché et trancher.
– Wow ! Vous m’étonnerez toujours Madame Longpré. Exactement. Vous vous exprimez superbement.
– Un homme de mots et d’images…, ai-je mentionné tout à l’heure à propos de Truffaut.
– Effectivement. Une femme de mots et d’images, dirais-je à propos de vous. Mais du même souffle, encore la hache dans ce qui émane de vous : les textes que vous produisez, avez-vous dit tout à l’heure, ne sont bons qu’à faire baisser le calculateur, sur votre site…
– Ça me fait penser aux blagues de sexe.
– Pardon ?, s’étonne Mélina.
– Oui, je les déteste tellement, je les reçois avec un tel inconfort que je suis la première à les sortir de ma bouche, dans certaines circonstances
– Pour être certaine qu’elles ne vous arriveront pas au plus mauvais moment ! Je comprends.
– Je me minimise pour ne pas être confrontée aux commentaires minimisants des autres à mon égard, il y aussi un peu de ça dans mon comportement.
– Peut-être.
Silence de la psychanalyste. Je sais que la séance est terminée. J’attends qu’elle le confirme.
– Nous allons devoir continuer la prochaine fois.

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Jour 918

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François Truffaut (chemise à manches longues retroussées au-dessus des coudes) avec Nathalie Baye lors du tournage de La nuit américaine, 1972.

-Que vous inspire cet homme qui accepte de se faire couper en rondelles ?, serait la première question que me poserait Mélina, ma psychanalyste autrefois.
– À cause du physique, il me fait penser à François Truffaut. On oublie le conseiller de la banque d’une insipidité totale et mon gynécologue qui aime la vie.
– Pourquoi précisez-vous Qui aime la vie ?
– Parce que pour accepter de se faire trancher en rondelles, il ne faut pas trop l’aimer. Il faut être soit dépressif, soit kamikaze, soit atteint d’une certaine forme de maladie suicidaire.
– Diriez-vous que cet homme suicidaire, comme vous le dites, vous aime ?
– On ne le ressent pas vraiment dans mon rêve. Il est entièrement au service de sa cause, je dirais, coûte que coûte. C’est sa passion pour la cause qui prend le dessus, je pense.
– Quelle cause ? Vous êtes en guerre, dans ce rêve, m’avez-vous dit. Une cause politique ?
– Je préfère penser que, tant qu’à faire un lien avec François Truffaut, cet homme de mon rêve est passionné par l’art pour lequel il est né, par la forme d’art qu’il pratique depuis tout jeune, quand il avait encore la couche aux fesses, si vous me permettez l’expression.
– L’art pour lequel on est né. C’est intense. C’est une dévotion. C’est un don de soi absolu.
– C’est normal !, m’empresse-je d’ajouter. C’est ça la vie ! Woody Allen qui fait un film par année à plus de 80 ans, c’est ça la vie ! Pas des films juste pour faire des films ! Woody Allen fait des films délicieux, vraiment, je ne trouve pas de meilleur mot ! Il est habité par une beauté, un talent, un don… il ne crée pas des films comme moi des textes, dans mon blogue, juste pour dire que le compteur baisse. La même chose pour François Truffaut. J’ai déjà lu une brique épaisse à son sujet, qui a été publiée peu de temps après sa mort. Il vivait fondamentalement pour le cinéma et pour la littérature, c’est ça la vie ! C’est un homme de mots et d’images ! La même chose encore pour la danseuse Pina qui n’a vécu que pour la danse, elle appelait ça travailler. Imaginez, aller danser, elle appelait ça travailler ! À quelques jours de sa mort, à peine une semaine avant sa mort je dirais, elle était encore sur scène, alors qu’elle était atteinte d’un cancer fulgurant !
– Revenons à votre compagnon en rondelles. Comment vous sentiez-vous quand vous lui tranchiez les membres ?
– J’essayais de faire comme si de rien n’était. Comme si je n’étais pas en train de poser un  geste aux conséquences catastrophiques. Comme s’il n’y avait rien de catastrophique, dans la vie. Comme si c’était normal de remettre en question la notion même de catastrophe. Ah ! oui, c’est en plein ça ! C’est quand même un peu fort quand je dis de cet homme qu’il espère, une fois tranché, que les tranches se recollent d’elles-mêmes ! Ça veut dire qu’on peut tout faire et qu’il y aura toujours une manière de réparer les dégâts. Ou de tenter de les réparer approximativement… Ça veut dire qu’en autant qu’on répare, efficacement ou pas, en autant qu’on puisse cocher sur un formulaire qu’on a tenté de réparer, à telle heure, telle date, on n’a plus de responsabilité. Nos systèmes bureaucratiques, à l’université par exemple, me font penser à ça…

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Jour 919

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Toujours au même endroit, BC, Décembre 2016. À l’arrière-plan, j’aime les deux pneus peints en blanc, qui délimitent l’entrée d’une propriété.

– L’an dernier, personne n’était entré dans la maison, disais-je à l’élu de mon cœur pendant que je tranchais son bras en rondelles, en rondelles que je tentais d’obtenir le plus égales possible.
C’était difficile, exigeant physiquement, mais j’y arrivais.
– Cette année, ajoutais-je, j’ai un mauvais pressentiment, il va entrer des gens.
L’homme en voie d’être scié ne répondait pas. Il me laissait venir à bout de son bras, de son épaule, de sa cage thoracique, me tendant même ses membres docilement, puis, n’en pouvant plus, tout en ne se plaignant pas, il se couchait sur le côté, pas trop ensanglanté, et me faisait savoir qu’il désirait se reposer.
– Il espère peut-être, me disais-je, que les tranches se recollent d’elles-mêmes.
– C’est surprenant, me disais-je encore, à quel point on peut avoir l’impression de faire du mal à quelqu’un quand, en bout de ligne, ce n’est pas si pire que ça.
Pour ne pas continuer de me poser mille questions quant à la douleur que je venais d’infliger à l’élu de mon cœur, je choisissais de m’étendre à côté de lui, rassurée, voire heureuse qu’il soit encore en vie.
– Sera-t-il capable de se défendre si on nous attaque ?, me demandais-je aussi, en sombrant à mon tour dans le sommeil.
Je me sortais vite de mon petit repos car je réalisais que la porte du balcon n’était pas camouflée. La camoufler consistait à mettre de gros bouquets devant et derrière la porte, donc dedans et dehors, et à m’assurer que les plantes très hautes de type palmiers n’allaient pas tomber sous l’effet du vent car on avait besoin d’elles pour cacher la porte.
Très vite, une agitation envahissait les lieux et l’élu de mon cœur se retrouvait sur ses pieds pour diriger une partie des opérations. Il était le premier à se rendre compte que la porte extérieure de notre logement avait été dupliquée et que l’objet dupliqué se trouvait dans le corridor, dans le logement. Il s’empressait d’aller ramasser ladite porte, que je savais très lourde, et j’étais surprise de le voir la prendre et avancer avec elle, quoique vacillant dangereusement, jusqu’à un autre endroit du logement.
Mes sempiternelles questions ne manquaient pas alors de fuser dans tous les sens, auxquelles personne ne répondait, si déjà quelqu’un pouvait les entendre, car le tintamarre allait augmentant.
– Comment ça, dupliquer une porte ?, m’insurgeais-je. Parce qu’on pense que le vernis en sera plus frais ? Parce qu’on pense qu’avec du vernis plus frais elle sera plus facile à reconnaître ? Voyons donc ! C’est malin ! Aucune porte ne se ressemble, sur la rue !
Je décidais ensuite de me rendre rejoindre mon compagnon pour m’assurer que tout allait bien pour lui. Je le rejoignais dans un corridor étroit du logement, un peu à l’écart, à un endroit où régnait la couleur jaune. Cruelle et sans cœur, je ne m’intéressais pas à lui parce que je découvrais qu’une personne se trouvait derrière la porte de la salle de bains qui me faisait face. J’ouvrais la porte et, effectivement, je tombais sur notre première ennemie. Les gens de mon clan s’apprêtaient à me féliciter d’avoir capturé notre première prisonnière, quand ils ont constaté, se taisant subitement, qu’au lieu de la traiter durement, avec méchanceté, avec mépris, avec cruauté –puisque j’en étais capable–, je l’enlaçais et m’aventurais avec elle dans le corridor pour la présenter aux autres, gens du clan ou pas du clan.
– Qu’est-ce que tu fais là ? Ça n’a pas de sens ! Cette personne ne doit pas être ainsi accueillie ! Tu as perdu la tête !
Je marchais à travers les gens, au sein de ces remarques, fière de moi. Je me disais que mon attitude imprévisible, contraire au sens commun, allait changer les choses et faire avancer notre société… La jeune femme de la salle de bains, pas folle, qui s’attendait à mourir d’un coup de machette, était elle aussi heureuse de m’enlacer. Je n’osais pas me tourner vers mon amoureux. Je venais de changer de clan, apparemment, dans tous les sens du mot.

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Jour 920

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Same same somewhere as previously published, mon mari parlant toujours au téléphone dans le véhicule au même moment, BC, December 2016.

J’ai déjà rêvé que papa se faisait scier le cou par une égoïne et qu’il en résultait une grande effusion de sang. Je me rappelle m’être réveillée de ce rêve en état de panique. C’était il y a longtemps, Emmanuelle était en deuxième année de l’école primaire.
La nuit dernière, j’ai rêvé que je sciais l’élu de mon cœur. Un élu de mon cœur qui n’a pas de prénom parce qu’il ne ressemblait à aucun des compagnons que j’ai eus dans ma vie. Parfois, je rêve à un des hommes de ma vie et, bien qu’il ne soit pas ressemblant physiquement, je sais quand même que je rêve à untel, ou untel…
L’homme ressemblait un peu à François Truffaut. Petite stature, cheveux courts et foncés, portant les manches longues d’une chemise retroussées au-dessus des coudes. Ou encore, il avait un peu le physique de mon gynécologue, quand mon gynécologue n’avait pas encore de cheveux gris. Ou encore, il ressemblait au conseiller, à la banque, auquel j’ai eu affaire avant de me rendre chez le gynéco.
En fait, c’est une jeune dame peut-être russe, ou roumaine, belle et blonde et grande, une Andrea, qui s’est occupée de moi. Quand je suis arrivée dans la banque, il n’y avait aucun client qui attendait, je suis donc passée immédiatement au comptoir rencontrer cette conseillère, et quand je suis ressortie, il y avait une file de plus de vingt personnes, tellement ma consultation a été longue.
J’ai expliqué mon problème à Andrea qui a tenté de le solutionner à l’ordinateur, mais la requête qu’elle a adressée à l’ordinateur ne semblait pas donner de résultats.
– As-tu déjà vu un cas semblable ?, a-t-elle demandé au conseiller ressemblant à Truffaut qui ramassait des feuilles dans le plateau d’une imprimante juste à côté.
L’homme jeune s’est avancé, il a tout de suite pris un ton de jars sûr de lui, de sa beauté, de sa supériorité, pour faire savoir à sa collègue qu’elle n’avait pas fait la bonne affaire, qu’il fallait faire cette autre affaire.
– C’est ce que j’ai fait, a répondu Andrea qui avait heureusement l’habitude du personnage, et ça ne marche pas, regarde.
L’homme jars a regardé de plus près et donné quelques indications pas trop éclairantes avant de retourner ramasser ses feuilles.
– Ce serait tellement plus simple et plus agréable et plus efficace si les employés avaient l’esprit d’équipe !, ai-je soupiré intérieurement, ne comprenant pas qu’en 2017 ce ne soient pas les premiers cours qui soient enseignés aux gens qui se destinent au marché du travail.
– Tous ces jeunes égos qui exhibent leur plumage, ça devient déprimant, à la fin, ai-je ajouté à ma propre attention, en me rappelant toutefois, bien entendu, qu’à pareil âge j’étais tout aussi orgueilleuse.
Toujours est-il que l’homme de mon rêve était d’accord pour se faire scier, cela faisait partie de notre stratégie, car nous étions en temps de guerre et nous nous préparions pour une attaque qui devait avoir lieu dans la nuit.

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Jour 921

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Décidément, j’ai une fixation non feinte pour les lignes électriques, téléphoniques, les câbles, les poteaux, les fils… Same somewhere as previously published, December 2016.

De l’autre côté, c’est un bureau où il s’assoit en m’attendant, tout en écrivant quelques lignes de sa main gauche –car il est gaucher– qui résument l’intervention que je viens de recevoir.
– Pensez-vous que je vais ressentir des effets hormonaux ?, lui demandé-je en m’asseyant en face de lui, une fois habillée.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Bien, dans le Mirena il y a des œstrogènes, il me semble…
– Non, il y a un progestatif, on appelle ça du Lévonorgestrel.
Je sens que je ne suis pas à la hauteur scientifique de notre échange, alors je me dépêche d’exprimer ce qui me turlupine :
– Vous m’aviez dit lors de la première installation du Mirena que j’allais être moins dérangée par les bouffées de chaleur…
– Bien, disons que l’effet est presque minime. Si tu n’as pas eu de bouffées de chaleur très dérangeantes, dans ta vie, c’est parce que tu fais partie des femmes chanceuses qui s’en sortent bien de ce côté-là. Ce n’est pas à cause des hormones contenues dans le Mirena.
– C’est la dernière fois qu’on se voit, j’imagine, lui dis-je comme si je voulais déjà mettre fin à notre échange.
– Je constate que tu es retraitée, que tu habites à la campagne, me répond-il toujours feuilletant mon dossier. Ce n’est peut-être plus nécessaire de faire toute cette route pour un test qui peut être fait dorénavant par ton médecin de famille. Tu as un médecin de famille ?
– Oui. Vous rendez-vous compte, lui dis-je, ma fille a vingt ans.
Je cherche, bien entendu, à aborder avec lui le thème du temps qui passe.
– C’est incroyable, tout passe, répond-il avec son énergie contagieuse. Moi aussi, je vais devoir prendre ma retraite, j’ai maintenant 70 ans. Je me donne encore une année ou deux…
– Non, c’est impossible, 70 ans ! On ne vous en donne même pas 60 !
– Si si. Je suis né en 1946. Je me sens dans ma tête comme si j’avais ton âge. Tu as 56, c’est ça ?
– 57, bientôt 58 ans.
– Je me sens comme ça, dans la cinquantaine.
Le fait de sentir que cet homme est encore heureux au travail à 70 ans me donne un petit pincement de jalousie parce que ce n’était pas mon cas, mais je décide de ne pas le laisser me pincer trop fort. Nous parlons ensuite de la réforme du ministre Barrette en lien avec les frais accessoires et je m’arrange pour faire dévier la conversation :
– Pensez-vous qu’il s’est fait opérer pour avoir tant maigri ?, lui dis-je.
Je me sens comme une journaliste people small talk.
– Je ne sais pas, me répond-il dans un grand sourire parce qu’il n’a pas vu arriver ma question. Je dirais que oui parce qu’il a un travail tellement stressant. Tu ne peux pas te mettre au régime quand tu vis dans un tel contexte, ajoute-t-il. Il a dû perdre plus de cent livres !
Me rappelant que l’homme assis en face de moi a souffert d’un cancer il y a quelques années, et qu’il avait alors beaucoup maigri, bien qu’il soit petit de nature, je m’enquiers de sa santé :
– Vous n’avez pas eu d’autres ennuis à la suite de votre cancer ?
– Non, tout est  beau !
Je le regarde et je sens que je dois le quitter et ça ne me tente pas. Une autre tranche de ma vie qui se ferme.
– Bon, bien, je vais y aller. C’est dommage, on ne se verra plus !
– Non non, ce n’est pas dommage. C’est la vie. La vie est belle. Profitez ! Prenez soin de vous ! Et conduisez prudemment !, ajoute-t-il, en se rappelant que j’ai déménagé à la campagne.
P.S. : j’ai eu excessivement chaud cette nuit, comme cela ne m’arrive jamais, mais je pense que c’est à cause de la grippe qui sort enfin de ma personne de cette manière. Du moins j’espère.

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Jour 922

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Je prenais des photos dehors somewhere in BC pendant que mon mari parlait au téléphone dans le véhicule. Décembre 2016.

J’ai rêvé que je sciais l’élu de mon cœur. Rien de moins. Avec une bonne vieille scie égoïne. J’écris l’élu de mon cœur parce que dans mon rêve il s’agissait d’un homme que je connaissais, que j’aimais, mais qui n’était aucun des hommes qui ont pris place, véritablement, dans mon cœur au cours de ma vie. Pour cette raison, je ne peux lui attribuer de prénom.
Avant de me lancer dans ce récit macabre –dont la conclusion offre cependant un rebondissement inattendu–, je voudrais raconter ma journée d’hier, à Montréal.
Je devais me présenter, bien que malade, à mon rendez-vous chez le gynécologue. Pas question de ne pas me présenter à un rendez-vous qui était fixé depuis deux ans. Denauzier, malade aussi, m’a accompagnée. À deux nous avons survécu, mais nous sommes revenus à la maison, en soirée, très fatigués.
À chaque fois, quand mon gynécologue arrive enfin dans la pièce où aura lieu mon examen, je suis en train de lire. Cette fois-ci, c’était le roman Vi, que m’a donné Bibi, de l’auteure de Ru, que je n’ai pas lu. La fois d’avant, il y a deux ans, je ne me rappelle pas de ce que je lisais, mais j’aimerais penser que je lisais L’énigme du retour, de Dany Laferrière, parce que la lecture de Vi m’y a fait penser.
– J’ai presque fini mon livre !, me suis-je exclamée quand il a ouvert la porte.
– Vous seriez arrivé une minute plus tard que je l’aurais tout lu en vous attendant !, ai-je ajouté.
– Parce qu’il faut dire que ça fait deux heures et demie que j’attends, mais je dois reconnaître que je suis arrivée un peu à l’avance. Et que le livre est une plaquette mince, qui se lit vite.
C’est ma manière, maladroite, de le taquiner. Parce que je l’aime.
À chaque fois, idem, c’est le même scénario : il entre dans la petite pièce où je l’attends, vêtue du haut mais dévêtue du bas, il a mon dossier à la main et il tourne les pages. Je le laisse les tourner sans l’aider. Plus précisément, il commence par me regarder pour savoir à qui il a affaire, puis il se met à les tourner :
– La dernière fois que nous nous sommes vus…, commence-t-il.
Je ne réponds pas pour le laisser se dépatouiller.
– Vous portez un Mirena…, ajoute-t-il, en poursuivant du même souffle qu’il est peut-être temps de l’enlever.
– Vous avez ?, me tend-il comme une perche pour que je lui donne mon âge.
Je suis vicieuse et je fais comme si je ne comprenais pas la question. Je lui dis :
– J’ai une fille de vingt ans. J’aurais aimé lui offrir un frère ou une sœur, mais la vie en a voulu autrement.
Il poursuit sa recherche au fil des pages :
– Valve mitrale et Coumadin…
– Vous êtes au courant de ça ?, lui dis-je, étonnée –est bien pris qui croyait prendre !
Après avoir observé que mon médecin semble bien se porter, qu’il ne change pas et qu’il est toujours de si bonne humeur, je décide de l’aider :
– Je suis ici pour me faire enlever mon Mirena, c’est le deuxième que je porte et il est arrivé à sa fin de vie. Vous ne vouliez pas vraiment m’en installer un deuxième, mais j’ai insisté. Un peu.
– Tu es donc ménopausée ?, conclut-il en passant au tutoiement.
– C’est dur à dire, après dix ans de Mirena, mais puisque vous le dites…
– Respire bien, je vais tirer et tu vas avoir une crampe, me dit-il.
Car tout en parlant, je me suis installée sur le meuble d’examen, j’ai mis les pieds dans les étriers et j’ai reçu, très froid, le spéculum.
L’opération ne prend que quelques secondes.
– Je te laisse t’habiller et tu me rejoins de l’autre côté, me dit-il.

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Jour 923

Plusieurs de mes photos américaines sont floues.

Plusieurs de mes photos prises aux USA sont floues.

Je me demande comment ça se fait que je cherche tant ma voie. Que je me demande en rêve ce qui me définit : suis-je une professionnelle, une étudiante, une mère, une tentative d’artiste, suis-je sur le marché du travail ou déjà retraitée ? J’ai l’impression de ne m’être pas réalisée. D’être encore à la recherche de ma raison de vivre. Ma vie ne serait que ce qu’elle a été jusqu’ici ? Aucune mention d’honneur, aucune reconnaissance particulière ? Ça fait plusieurs années maintenant que je fais ce rêve. Je le faisais du temps que je travaillais à l’université, les dernières années.
Une part de moi ne semble pas accepter la vacuité de mon état : je ne travaille plus, pourtant je suis encore jeune, j’ai beaucoup étudié pour aboutir à pas grand-chose sur le plan de la carrière, je suis une semblant de peintre, une semblant d’écrivaine, je suis la compagne de Denauzier dans une relation récente alors qu’à nos âges plusieurs sont en couple –et fiers de l’être– depuis plus de trente ans…
– C’est elle, l’artiste de la famille, a dit papa en me présentant à son ami lors d’un repas au restaurant vendredi dernier.
Je me suis fait la réflexion qu’effectivement on me qualifie comme ça, l’artiste, en raison de mes comportements distraits et de ma difficulté à avoir un esprit pratique.
– Comment m’appellerait-on, si j’étais issue d’une famille dans laquelle on compte de vrais artistes ?, me suis-je demandé.
– L’artiste manquée, bien entendu, fut ma réponse.
On dirait que je ne peux accepter que ma vie ne soit que ça : du temps heureux qui se déroule sans heurts dans une relation aimante avec un homme bon. Du temps heureux à la campagne dans un environnement magnifique. Du temps passé à lire, à écrire, à peindre, à cuisiner, à m’occuper de mes proches. Du temps encore, surtout ces derniers jours que je suis malade, à écouter des films à la télévision le soir.
Plus jeune, mais j’imagine que c’est pareil pour tous les jeunes, je me voyais entamer une carrière prestigieuse, je vivais le temps présent en sentant qu’il ne s’y passait rien parce que le moment d’entamer la carrière prestigieuse n’était pas encore arrivé. Je vivais, donc, en attendant. En attendant que la vraie vie arrive et qu’elle m’éblouisse de ses mille possibilités.
– Voyons voir, me disais-je encore, quelles sont mes carrières possibles. Serai-je musicienne ?, me demandais-je à cette époque de mes premières années au conservatoire de Québec.
Or, le seul fait de m’imaginer jouant de la guitare devant des gens me faisait claquer des genoux. Non, je ne serai pas musicienne, était ma conclusion. Mais alors quoi ? Ai-je des talents ? Je n’avais pas encore vingt ans, à cette époque, et je ne savais pas que j’allais me tourner vers la littérature. Il aurait fallu, pour que ma vie se dessine avec plus d’ouverture, que je prenne conscience de mon fondamental manque de confiance. Il aurait fallu que je le prenne comme partie prenante de ma vie, que je travaille avec lui pour m’en faire un ami. À la place, j’attendais le jour où, me levant de bon matin, ma situation serait miraculeusement changée. Par une opération du saint-esprit, je me lèverais ce jour-là sûre de moi, affirmée, pas arrogante, juste confiante.

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