Jour 899

Certes, j’ai l’imagination galopante. Voici où j’en étais hier soir, dans ma tête, alors que nous revenions de Lavaltrie, mon mari et moi, dans ma voiture.
Notre maison, parce qu’elle est grande, était envahie par une vingtaine de soldats américains. Nous avions encore accès à notre chambre à coucher, mais il commençait à y avoir des pressions pour que nous la cédions à un groupe de têtes fortes qui se plaignait du manque de confort au sous-sol et au rez-de-chaussée. Dans notre chambre à coucher, qui est spacieuse, dormaient aussi le fils de Denauzier qui avait perdu son emploi le mois précédent, sa femme et leur petite fille de deux ans. Ils se couchaient sur des matelas qui avaient été déposés à même le sol, à côté de notre lit. La petite, qui était nerveuse dans ce contexte désorganisé, dormait avec ses grands-parents.
Trump avait décrété que tout le continent lui appartenait. Cela simplifiait la surveillance des frontières parce qu’il n’y en avait plus. Justin n’avait pas eu le temps de réunir son cabinet pour discuter de la situation que les soldats étaient déjà arrivés. En tant que Blancs de religion catholique, nous n’avions pas tellement à craindre pour nos vies, mais notre survie n’était pas assurée pour autant en ce sens que les denrées commençaient déjà à se faire rares. Nous étions en septembre (2017) et avions récolté les légumes de notre potager en prévision de l’hiver qui allait être difficile. Le problème, c’est qu’avec les bouches américaines à nourrir, les provisions du potager n’allaient pas durer longtemps.
Denauzier était inquiet, il en était blême et je craignais qu’il ne tombe malade. D’abord il devait surveiller les soldats qui m’attrapaient les fesses pendant que je cuisinais. Quand il se tenait à côté de moi, j’avais la paix. Or, il ne pouvait rester longtemps à côté de moi puisqu’il devait accumuler du bois pour l’hiver. Il passait plusieurs heures par jour sur sa terre, à scier des arbres, à les transporter près de la maison, à les fendre. Son fils l’aidait. Mon mari savait qu’il allait lui aussi perdre son emploi, c’était une question de semaines, auquel cas nous allions vivre tous les cinq avec ma maigre rente. Tous les cinq plus les Américains, pour une période indéterminée.
Les soldats étaient jeunes et turbulents. Ils n’avaient rien d’autre à faire que d’imposer leur présence au Canada. Plusieurs venaient de s’enrôler pour répondre aux exigences du déploiement massif de troupes américaines sur tout le continent. Ils ne savaient pas eux-mêmes ce qu’on attendait d’eux. Leur capitaine n’avait aucun sens du leadership et les laissait faire ce qu’ils voulaient. Certains aurait volontiers aidé aux tâches domestiques, mais ils n’osaient pas le montrer de peur de se faire harceler par les têtes fortes. Alors ils jouaient au foot sur le terrain devant la maison, pendant que d’autres jouaient aux cartes à l’intérieur, et que d’autres zappaient, écrasés sur le canapé, en se plaignant que les chaînes de télévision américaines n’étaient pas accessibles.
– Avons-nous accès à plusieurs chaînes de télévision américaines, ai-je alors demandé à mon mari.
– Très peu, a répondu Denauzier, j’ai modifié notre forfait l’an dernier pour qu’il nous coûte moins cher.
– C’est vrai, je m’en rappelle.
– Pourquoi tu me poses la question ? Où étais-tu, dans tes pensées ?
– Nulle part.
– Nulle part ?
– As-tu remarqué qu’il n’y a pas d’étoiles ce soir, ai-je enchaîné, est-ce qu’on annonce de la neige ?

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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Une réponse à Jour 899

  1. Ce scénario est plausible. Prions que rien de tout cela arrive en 2017. En effet, il me semble que septembre prochain, c’est un peu trop près. Même Adolf a été obligé d’attendre quelques années avant de commencer à envahir ses voisins. Envahir le Canada serait facile sur le plan militaire, une promenade dans un parc.

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