Jour 846

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J’aime et la robe, et la coupe de cheveux.

Le 21 mai, c’est aussi l’anniversaire du décès de maman, en 2014. Papa était venu au salon funéraire. Un homme qu’il n’avait pas vu depuis des années s’était approché pour lui parler, un ancien employé du garage. L’homme s’était mis à parler très fort et papa lui avait dit :
– Pas si fort ! Je suis aveugle, mais je ne suis pas sourd !
Je portais pour l’occasion une robe fabriquée en Allemagne de la marque Faifun et achetée avec Bibi au Complexe Desjardins. Depuis que j’habite à la campagne, je ne porte pour ainsi dire jamais mes robes. En ce moment, je porte la même chemise VAN achetée au bazar scout qui couvrait ma personne, dans la portion du haut, lors du nettoyage du jardin en compagnie de chouchou le week-end dernier, sur de vieux pantalons noirs. Nous sommes allés ce matin mon mari et moi, en camion avec remorque, ramasser à Montréal le bois de la clôture démolie pour ramener tout ça, avec des sacs de lierre, de feuilles et de branches, à la campagne. Mon mari est en train de brûler le contenu des sacs en ce moment, et les sacs avec. J’ai hâte d’aller le rejoindre, mais je suis en attente d’un courriel, alors je ne m’éloigne pas de mon ordinateur. Je remarque qu’il arrive souvent que le ciel s’éclaircisse en fin d’après-midi, c’est le cas en ce moment. J’ai une vue imprenable sur la nature, depuis mon bureau de travail, et cela rend d’autant difficile l’attente du courriel. Tiens, le voici qui arrive.

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Jour 847

2ans_cuirNous sommes le 23 mai. Donc hier nous étions le 22. Je suis revenue de Montréal le 22 assez tôt, vers midi j’étais déjà à la maison. La première chose que j’ai faite à mon arrivée : du tapis exerciseur pendant une heure. Ensuite, j’ai arrosé les plantes à l’étage et au rez-de-chaussée. Puis j’ai préparé une lasagne aux lentilles. Vite fait la lasagne, juste pour dire que nous aurions quelque chose à nous mettre sous la dent pour le souper. Il y avait un restant de pâtes déjà cuites dans le frigo. Je suis sortie à l’extérieur de la maison faire le tour des hostas pour constater quelques progrès dans leur croissance. Une fois ces obligations derrière moi, je me suis lancée dans mes rosaces jusqu’à l’arrivée de Denauzier en fin d’après-midi. Denauzier est arrivé, je l’ai aidé à sortir ses affaires du camion, mais comme il faisait froid et que je n’étais pas bien habillée, je suis rentrée avant lui. Il est rentré quelque temps plus tard. Nous avons parlé pendant un moment avant de nous consacrer à nos priorités respectives, lui ses courriels et des appels téléphoniques, moi mes rosaces. En début de soirée nous avons ressenti une petite faim, alors j’ai mis la lasagne au four. Nous nous sommes installés à la table pour ce premier souper ensemble après cinq jours. Mon mari a levé son verre pour trinquer avant le repas, nous avions chacun un fond de rouge dans nos coupes.
– Mince !, me suis-je dit précipitamment, me rendant compte au lever du verre que j’avais oublié notre anniversaire de mariage, le 21 mai.
– À nous deux chéri !, me suis-je exclamée pour me rattraper, à cette troisième année de mariage qui commence aujourd’hui !
Mon mari m’a regardé piteusement parce qu’il l’avait oublié.
– Ce n’est pas grave, l’ai-je rassuré, j’avais oublié aussi !

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Jour 848

Je suis dans la cuisine de l’appartement d’Emma. Elle tente de reproduire la recette de l’humus que lui a servi son frère récemment. Ça fait beaucoup de bruit au mélangeur électrique. Elle dit « Bon », ça veut dire qu’elle aura bientôt fini et que nous pourrons goûter sa préparation. Je porte ma chemise Van achetée au bazar de Côte-des-Neiges récemment, mes pantalons Gap achetés il y a longtemps en compagnie d’Emma, nous en avions essayé chacune une paire dans la même cabine d’essayage. Je porte aussi, pour m’empêcher d’avoir les cheveux dans le visage, le bandeau qu’elle m’a tricoté pour mon anniversaire. Après avoir mangé ma lasagne aux aubergines et son humus accompagné d’une salade de fraises et de poivrons rouges avec basilic, nous sommes retournées à nos moutons, à savoir le nettoyage du jardin. Il a beau être grand comme un mouchoir de poche, il a exigé beaucoup de travail pour se faire redonner un début de beauté. Nous voulions aller nous acheter un cornet de crème glacée dans le courant de la journée mais ce sera pour une autre fois, le temps nous a manqué. Nous sommes allées, à la place, acheter des poches de paillis, des poches de terre et un sac de graines de gazon.
– On y va comme ça, maman ?, m’a demandé chouchou en faisant référence à nos vêtements, particulièrement à mes pantalons kaki dont le tissu, aux genoux, avait absorbé la chlorophylle du gazon.
– Bien sûr que oui !, ai-je répondu.
Nous avons aussi acheté un petit outil qui retire les pousses de pissenlits, pour nous éviter d’utiliser les couteaux, les fourchettes ou les cuillers de la cuisine. Il ne coûtait pas cher, mais il était écrit sur l’étiquette que dans l’état de la Californie cet outil est considéré comme étant dangereux pour la santé à cause de la composition du plastique qui déséquilibre le système hormonal.
– On va mettre nos gants, ai-je dit à chouchou.
Nous avons aussi acheté un sécateur pour nous débarrasser des branches coriaces ici et là.
À la fin de notre journée de travail, les voisins sont venus nous dire à quel point 1-) nous nous ressemblons Emma et moi, et 2-) nous avions changé l’aspect du jardin du tout au tout.
Ah oui, nous avons aussi enlevé une clôture qui tenait par la peur, trop haute pour la grandeur du jardin. Vieille comme Mathusalem. Il y a de quoi faire un immense feu de la St-Jean avec le bois récupéré.
Ce fut bien sûr, en ce qui me concerne, une journée de pur bonheur. D’autant qu’en soirée Emma a traîné sa mère à un party…

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Jour 849

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8 Boulevard du Palais, 75001 Paris

Je vais bientôt terminer mes rosaces mais ce ne sera pas avant d’aller voir chouchou demain samedi à Montréal. Je suis rendue au nombre 2029. Je me suis forcée, hier soir, il était presque minuit, pour aller me coucher plutôt que de continuer.
Quand j’ai tracé le chiffre 1956, j’ai pensé à Bibi parce que c’est son année de naissance. Rapidement ce fut mon tour, 1959, puis je me suis demandé en quelle année était né les pattes d’ours, j’hésitais entre 1961 et 1962. Mon inconscient savait que mon frère a trois ans de moins que moi et que, par conséquent, il est né en 1962. C’est la raison pour laquelle j’ai tracé le nombre 1962 à la place de 1961. Heureusement, je me suis rendu compte de cette presque omission à la dernière minute. J’ai aimé risquer de me tromper de la sorte parce que cela prouve que pour faire ce que je suis en train de faire, il faut être concentré et j’ai toujours aimé être concentrée.
Ensuite ce fut 1971, c’est l’année pendant laquelle j’ai commencé à fréquenter le Séminaire en septembre, dans les classes duquel il y avait, je trouve, beaucoup de garçons. Quand je pense au Séminaire et à la vie qui commençait à peine pour moi, je regrette de n’avoir pas été plus à même de profiter de toutes les richesses que la vie scolaire nous offrait. Mais c’est peut-être parce que je regrette beaucoup de choses de mon passé que je profite tant de chaque seconde qui passe maintenant. Je ne m’étends pas sur mes regrets au point de m’arrêter de vivre et je ne pense pas pour autant que si c’était à refaire je m’y prendrais mieux.
Les études secondaires se sont terminées en 1976. Certains de mes lecteurs se rappellent peut-être qu’à pareille date l’an dernier, grosso modo, je m’apprêtais à fouler le sol de la salle de récréation après quarante ans d’absence. Ce fut une soirée des plus excitante.
– Tu donnais l’impression, m’a dit par la suite une amie, de vouloir embrasser tout le monde, de renouer avec tout un chacun.
– Renouer est un peu fort, lui avais-je répondu, dans la mesure où je n’ai noué de liens avec à peu près personne à l’adolescence !
En 1977, je suis allée en France avec l’amie qui m’a dit que je donnais l’impression de vouloir embrasser tout le monde au Conventum. Le premier souvenir de ce voyage qui me vient à l’esprit est à quel point je mourais de faim ! Je n’étais pas du tout préparée pour entreprendre ce voyage, en ce sens que je n’avais rien lu et rien désiré visiter en particulier. En prime, je n’avais pas d’appareil photo ! Un soir dans une auberge de jeunesse nous avions rencontré une Américaine, un guide Michelin à la main, qui nous avait demandé si nous avions visité la Sainte-Chapelle. Je dirais que c’est grâce à elle, l’Américaine, que nous sommes allées la visiter le lendemain, le ventre criant famine. Je ne serais pas capable, à l’âge que j’ai maintenant, de visiter la Sainte-Chapelle en ayant faim. Je me sentirais faible, prise de vertige, grelottante dans l’humidité et paradoxalement envahie par des bouffées de chaleur. D’où il ressort ceci : c’est beau la jeunesse !

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Jour 850

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Autoportrait à la crème glacée, pour aller avec le narcissisme de mes propos.

Aujourd’hui je vais faire le point sur mes projets en cours pour tenter d’y voir plus clair dans tout ce que j’ai encore à faire. Je vais en outre publier une déclaration fracassante.
Je commence par un sujet léger : les hostas sortent peu à peu de terre. Je me demande s’ils vont pousser à leur pleine capacité étant donné qu’ils sont en retard, qu’ils expriment une rare timidité et qu’ils sont plantés plein sud alors qu’ils préfèrent la mi-ombre. Je suis allée tout à l’heure acheter des annuelles chez le marchand de fleurs du village. Je ne suis pas certaine d’avoir envie de me lancer là-dedans cet après-midi parce qu’il fait très chaud, mais en même temps il vente, le ciel se couvre et je n’aurais peut-être pas si chaud.
Denauzier est parti à son expédition annuelle de pêche en Abitibi. Un ami graphiste a mis en pages tous les textes de ma première année d’écriture. La présentation est aérée, les textes bien numérotés, il y en a pour 311 pages.
– Je vais profiter des cinq jours d’absence de mon mari, ai-je dit à mon ami graphiste, pour lire attentivement et te transmettre les coquillettes.
Sauf que d’une chose à l’autre, et délaissant pour y arriver les masses de mes rosaces, j’ai terminé ma lecture hier alors que mon mari n’était pas encore parti.
Déclaration fracassante : je suis très satisfaite du résultat. Vers la fin, certains enchaînements sont difficiles à suivre, je fais du coq à l’âne. Je me pâme un peu trop par rapport à la beauté de la vie et à l’amour universel qui nous unit tous autant que nous sommes sur la terre. On peut aussi déceler à quel point je ne suis pas une femme d’affaire quand vient le temps de m’acheter une voiture, mais au moins je le sais et je l’écris.
Cela dit, je transcris avec précision ma perception amusée d’événements qui s’avèrent généralement anodins. On peut voir mon manuscrit comme un manuel pratique fourmillant d’exemples pour apprendre à développer une attitude positive, voire joyeuse, dans les situations courantes de la vie. On peut même lire mon manuel pour découvrir qu’il est possible de transformer en épisodes savoureux des faits et gestes qui semblent insipides au premier regard. Je me lance des fleurs et je me gargarise avec le nectar qui se dégage de ce premier tome.
Mais justement, il ne s’agit que du premier tome. J’en ai cinq autres en attente d’être mis en pages par mon ami. Cela nous amène à six années d’écriture. Mais ces cinq autres ne sont pas encore corrigés et la correction prend beaucoup de temps. Parallèlement, je suis en train d’écrire la septième année, au terme de laquelle il en restera trois. Si je pense à tous les efforts qui ont été nécessaires pour arriver au produit fini de la première année, je ne peux que courber le dos devant l’ampleur du travail colossal qui m’attend.
Pour me changer les idées, et me rappelant qu’il n’y avait pas de mouches noires hier et qu’il n’y en a peut-être pas encore aujourd’hui, je vais aller me courber le dos en plantant des fleurs dehors.

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Jour 851

Je me suis lancée dans un autre exercice de persévérance de type éphémère celui-là, à savoir le désherbage de l’immense plate-bande que j’ai aménagée l’an dernier le long de la galerie avant. On a beau n’être qu’à la mi-mai, il y a déjà beaucoup de mauvaises herbes qui poussent à travers le paillis, qui poussent cent fois plus vigoureusement que les timides hostas. Je tiens les mauvaises herbes entre mes doigts et je les tire délicatement, c’est le meilleur moyen que j’ai trouvé pour les extraire avec la racine. Quand je sens que la racine ne résiste pas et qu’elle fait partie de ma récolte, je ressens un petit contentement en récompense de mes efforts minutieux. J’étais ainsi accroupie hier faisant la guerre aux indésirables quand le voisin est arrivé avec son tracteur pour engraisser la terre immédiatement voisine à notre propriété. En moins d’une minute, un délicieux fumet est venu taquiner mes narines, délicieux n’étant pas employé ici ironiquement car il s’avère que j’aime vraiment cette odeur on ne peut plus organique.
– YES !, ai-je dit aux mauvaises herbes, remerciant même intérieurement le cultivateur d’avoir choisi ce moment pour venir travailler.
Une seule mini pensée est venue assombrir le tableau parfait dans lequel je me trouvais. Je me suis demandé si les deux brassées de vêtements que je venais d’étendre sur la corde à linge, du côté de la terre qui se faisait engraisser, allaient être imprégnés de l’odeur du fumier de vache.

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Jour 852

Les rosaces sont un exercice de persévérance, je suis experte là-dedans, mais aussi de lâcher prise. Je voulais améliorer une portion de la feuille géante dont les petites masses sont couvertes d’ocre et de brun dans un effet de barbouillage qui me désole. Eh bien je ne les ai modifiées qu’à moitié. Je me suis dit que ma feuille géante allait exister parée d’une section pas très réussie parmi d’autres plus réussies, point final.
Hier soir mon mari et moi étions invités à souper chez nos amis. C’est juste à côté, j’y suis allée à pieds, en bonne fitbitienne. Denauzier, de la Beauce où il était, m’appelle pour me dire qu’il ne pourrait se joindre à nous, les ennuis mécaniques d’un hélicoptère le retenant là-bas.
– Je pense en avoir pour toute la soirée, si je dors ici je vais te rappeler.
J’appelle les amis et je leur annonce que mon mari ne pourrait se joindre à nous. Je raccroche. Le téléphone sonne aussitôt. C’était mon mari, déjà en route pour ledit souper, les ennuis s’étant miraculeusement arrangés en quelques minutes seulement.
Vers 22 heures nous avons quitté les amis et comme mon mari avait eu une journée très chargée, il n’a pas tardé à aller se coucher. Je suis allée m’installer contre lui. Je n’aurais jamais pu dormir tellement j’avais mangé, alors j’ai lu jusqu’à minuit. À deux heures, bien que couchée, je ne dormais pas encore, le système digestif –et la caféine– me tenant éveillée.
En pleine nuit dans cette grande maison à deux heures et quart, le téléphone a sonné. Mon mari s’est réveillé.
– On ne va pas commencer à recevoir des publicités automatiques en pleine nuit de Las Vegas ou du Chili (ça nous arrive en plein jour), lui ai-je dit alors qu’il émergeait de son profond sommeil.
La sonnerie s’est arrêtée avant que le répondeur démarre. Puis la sonnerie a recommencé. Mon mari s’est levé. Il est allé répondre. C’était sa fille, qui avait des ennuis avec sa pompe et son puits.
– Je regarde ça et j’arrive, fut la réponse de mon mari.
Regarder ça, ça voulait dire trouver une génératrice dans notre garage et vérifier si elle fonctionnait toujours en la faisant démarrer. Il a fallu ensuite mettre la très lourde génératrice dans le camion et ce ne fut pas facile. Nous nous sommes battus avec les roulettes qui s’accrochaient dans le système très très rudimentaire que nous avons inventé pour faire gravir à l’engin les quelque trois quatre pieds de hauteur entre le sol et la boîte du camion.
– Heureusement, ce n’était pas Las Vegas !, ai-je dit à mon mari pendant qu’on forçait comme des bons.
– En tout cas, ça nous fait digérer le souper !, a répondu Denauzier.
Et nous sommes montés dans le camion pour nous rendre chez sa fille comme si de rien n’était, comme s’il n’était pas deux heures et demie du matin, comme si je n’étais pas en robe de chambre et en baskettes sans chaussettes.

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