Jour 798

147

C’est en plein celles-là que j’ai achetées : petites gommes sures en vrac. INGRÉDIENTS : Sucre, dextrose, sirop de maïs, base de gomme, acide citrique, acide malique, stéarate de calcium, arômes naturels et artificiels, glace de confiserie, glycérine, colorants, lécithine de soya, dextrine de tapioca, cire de carnauba.

Ce matin j’ai longuement promené la petite de vingt mois dans la poussette. Elle y a fait un beau dodo. Ça fait du bien, une dose de jeunesse, des gazouillis dans la maison –sens dessus dessous–, des petits pas qui courent vite vite sur le plancher. Dans la même veine, pour me sentir vivante et me sortir un peu du monde de la vieillesse, de la maladie, des pertes diverses dans lequel je macère depuis quelque temps, je me suis adonnée à une activité de délinquance, pour tester que je suis encore capable de l’être, délinquante, pour me donner du swing et me faire oublier mes rides.
En fait, j’ai pratiqué la même activité de délinquance trois fois de suite.
La première fois, c’était dans un grand magasin, parmi les étals de fruits et de légumes locaux. Arrivée devant un présentoir garni de paniers de framboises, j’en ai pris un, de grand format, désirant bel et bien l’acheter. Au fur et à mesure de mes déambulations dans ledit magasin, multipliant les allées et venues pour faire plaisir au Fitbit, je me suis trouvée à manger presque la moitié des framboises du panier. C’est bête, acheter plein prix un panier à moitié garni. Alors, au détour d’une allée qui offrait des quantités à n’en plus finir de viennoiseries et de beignes aux patates faits à Ste-Marcelline, j’ai pris le panier de framboises et je l’ai déposé, ni vu ni connu, du moins je l’espère, sur de grosses miches de pain. Je dois avouer que j’ai aussitôt accéléré le pas, mais rendue dans une autre section je me suis remise à flâner comme si de rien n’était.
La deuxième fois, nous étions tantine et moi à notre lieu de prédilection, à savoir le IGA de Rawdon. Tantine voulait acheter des bonbons dont la vente s’appuie sur un drôle de concept : c’est 3,99$ le contenant, peu importe qu’il soit rempli à ras bord ou aux trois-quarts vide. Pendant que tantine hésitait entre des caramels et des menthes au chocolat, j’ai rempli un contenant de gommes à mâcher surettes, rempli bien comme il faut, non sans d’abord m’être mis une dizaine d’échantillons dans la bouche. Sitôt mastiquées et leur saveur libérée, les gommes se sont avérées caoutchouteuses et sans attrait. J’ai jeté ma chique dans une poubelle qui se trouvait sur mon chemin, à une station de dégustation de Tostitos et sa salsa, et à même mon contenant je me suis servi une autre ration de quelque dix morceaux.
– Je ne vais quand même pas mâcher tout ça, me suis-je dit, m’inquiétant pour mes dents. Il doit y avoir plus de cent gommes là-dedans. J’ai beau en mâcher dix à chaque fois, ce n’est pas raisonnable.
Alors sans hésiter et forte de mon expérience récente avec les framboises, j’ai déposé le gobelet de gommes à mâcher sur une tablette de conserves de maïs en crème dont tantine avait besoin pour un pâté chinois. Je l’ai caché dans le fond, derrière d’autres conserves, et encore une fois, ni vu ni connu, j’ai continué ma route.
La troisième fois est moins délinquante dans la mesure où je ne suis que partiellement impliquée dans l’incident. Nous étions, mon mari, la petite et moi, toujours aux mêmes lieux de prédilection en lien avec l’alimentation, dans notre village cette fois. La petite s’est mise à jouer avec une banane verdâtre dure et pas mûre aussi grosse qu’elle ou à peu près, y croquant joyeusement en laissant dans la peau l’empreinte de ses dents. Denauzier et moi avons arpenté les allées, avons-nous besoin de ceci, et la petite aura-t-elle assez de cela, et on va prendre un litre de lait supplémentaire pour les biberons, etc. Au bout d’un moment, je tourne la tête et constate que la petite ne tient plus la grosse banane dans ses mains et qu’elle n’est pas non plus tombée d’elle-même dans le panier. Je l’aperçois, par terre, au beau milieu d’une allée.
– On va la laisser là, ai-je dit à Denauzier.
– De quoi parles-tu chérie ?
– De rien. Rien d’important, ai-je répondu. C’est moi qui paie, ai-je enchaîné.

Publié dans 2 200 textes en 10 ans | Marqué , , , , , , , , , , , , , | Laisser un commentaire

Jour 799

Quand la maman de Denauzier n’est pas contente d’être qui elle est, parce qu’elle perd la mémoire, parce qu’elle n’a pas su dire le bon mot au bon moment à la personne qu’elle ne s’attendait pas à croiser, pour tout un ensemble de raisons, quand elle n’est pas contente d’être qui elle est, elle se qualifie de Zouzoune.
– J’ai été pas mal Zouzoune, a-t-elle dit hier en voiture, à propos d’une mini mésaventure qui venait de se produire, alors que nous nous rendions nous baigner chez le frère de Denauzier.
Quand Denauzier trouve qu’une personne ne fait pas les choses comme il faut, une personne homme par exemple qui répare mal un de ses moteurs, il va dire de cette personne homme que c’est un Coco. S’il s’agit d’une personne femme, habituellement jeune, qui n’est pas à la hauteur de ce qu’on attend d’elle dans son travail, c’est arrivé récemment à la banque et aussi au téléphone pour le renouvellement de ses assurances, il va qualifier cette personne femme de Petite pouitche.
François, quand il était au volant de sa Vibe, arrivait vite à la conclusion, s’il devait suivre une voiture qui allait trop lentement à son goût, que cette voiture était conduite par un Étron. Il lui est arrivé une fois, par égard pour une tierce personne qui se trouvait dans la voiture avec nous, de faire attention et de remplacer Étron par Colon.
La mère de Denauzier encore. Elle a cinq fils. Si l’un d’eux fait une action qui ne lui semble pas être la bonne, elle va lui dire qu’il est Tata.
Papa, l’autre jour. L’autre jour récent qu’il était encore capable de parler avec une certaine lucidité. Je lui racontais que nous avions passé le week-end au Lac Miroir.
– C’est le lac qui apparaît sur la carte que je vous ai donnée, a-t-il commenté.
– Exact, ai-je répondu, enchantée qu’il s’en soit rappelé.
– Je lui ai donné deux cartes, d’ailleurs, à Denauzier, a-t-il précisé.
– Encore plus exact. Seigneur ! Papa, tu es bon, tu te rappelles de ça ?!, me suis-je évidemment extasiée.
– Si Denauzier ne trouve pas sa route avec ça, a conclu papa, c’est qu’il est pas mal épais.
Ça, c’est papa tout craché.
D’où il ressort que Épais pour papa est l’équivalent de Coco pour Denauzier.
Où est-ce que je veux en venir avec ces qualificatifs ? À ceux qui sortent de ma bouche, à l’occasion. Mais maintenant que je suis sur le point de les écrire, je me rends compte qu’ils sont tellement grossiers que je n’ai plus envie de poursuivre mon récit…
Si la contrariété a trait à ma personne, si je suis à un moment précis profondément contrariée d’être qui je suis, presque dégoûtée… Non, je ne suis pas capable de l’écrire.
Si je suis moyennement contrariée par une personne qui n’est pas moi, le qualificatif alors sera moins grossier. Je vais dire, m’inspirant de mon père, et s’il s’agit d’une femme, que c’est une Grosse épaisse. S’il s’agit d’un homme, c’est déjà moins gracieux que s’il s’agit d’une femme, je vais dire que c’est un Gros tas. Si je pense à une situation en particulier au centre de laquelle la personne, homme ou femme, me semble courir après le trouble, le faire exprès de s’embourber, prendre plaisir à répéter un scénario mille fois répété et toujours aussi peu gagnant, je vais dire, presque excédée, Qu’il ou Qu’elle s’arrange, et je vais arrêter d’y penser. Compte tenu que je n’articule pas trop quand je suis excédée, Qu’il s’arrange va devenir Qu’y s’arrange, et Qu’elle s’arrange va devenir Qu’a s’arrange.

Publié dans 2 200 textes en 10 ans | Laisser un commentaire

Jour 800

CIMF

Marie de France était une poétesse au XIIe siècle.

Le premier matin de ma vie que j’ai accompagné le plus jeune fils de Jacques-Yvan à l’école Marie de France, Emma n’était pas encore née, j’avais réussi, malgré ma nervosité, à nous faire déjeuner sans brûler les tranches dans le grille-pain. Après m’être assurée que les dents avaient étaient lavées et que les vêtements n’étaient pas tachés, nous avions quitté la maison légèrement en avance pour être sûrs de ne pas arriver en retard. Nous avions descendu la rue Grosvenor sous un beau soleil de début mai, en parlant de tout et de rien, comme si déjà on se connaissait, et nous étions entrés au service de garde sans qu’on me demande qui j’étais. J’allais quitter ce petit bout d’homme de six ans pour me rendre travailler à l’université lorsque nous nous étions rendu compte que nous avions oublié sa boîte à lunch !
Cette fois-ci, bien que portant vingt-cinq ans de plus dans mon corps, et contrairement à mon nouveau précepte à l’effet que les temps changent, nous vivons avec la même absence de familiarité, comme si nous n’avions jamais eu d’enfants, notre rôle de grands-parents.
– Peut-être qu’il faudrait couper les morceaux plus petits ?, ai-je suggéré ce matin à Denauzier, voyant que la petite ressortait de sa bouche les quartiers d’orange qu’on lui donnait.
C’est ce que nous avons fait et ce fut un succès.
– Elle ne s’intéresse pas à ses jouets, ai-je ajouté plus tard. Qu’est-ce qu’on pourrait lui donner pour l’amuser ?
– Des bocaux de plastique et une cuiller de bois, fut la réponse immédiate de Denauzier. Comme quand on était petits.
C’est ce que nous avons fait et ce fut un succès aussi, sauf que la cuiller de bois y est passée, son long cou s’est brisé !
– Bonjour !, est venue nous dire une voisine alors que nous étions tous les trois dehors en milieu de matinée autour de la maison.
Pour montrer la petite à la voisine, je l’ai prise dans mes bras. Son pantalon était complètement mouillé, la couche n’ayant rien absorbé pour avoir été mise à l’envers !
Des amateurs, voilà de quoi nous avions l’air, des amateurs un peu cernés ayant dormi très moyennement, compte tenu que la petite a pleuré en pleine nuit, pendant deux secondes, mais ce fut suffisant pour qu’on ne dorme ensuite que d’un seul œil.
En ce moment elle fait dodo. Denauzier aussi, sur le canapé. Nous avons dîné à 11h30, c’est du jamais vu ! Nous avons mangé du macaroni, ça aussi c’est du jamais vu, je n’en fais jamais. Je trouvais jusqu’à tout récemment que le macaroni était un plat ennuyant. Mais en compagnie de tantine au marché de Rawdon je suis tombée sur une boîte de macaroni au blé, presque aussi foncé que le pain Pumpernickel, et j’ai eu envie de l’essayer. Le repas fut un vif succès, la petite en a redemandé.
À suivre !

Publié dans 2 200 textes en 10 ans | Marqué , , , , , , , , , | Laisser un commentaire

Jour 801

DSC_3236

Les Îles-de-la-Madeleine où nous avons séjourné en août 2016.

Pour changer de l’âge avancé, des problèmes de mémoire et de surdité, des douleurs de papa qui est encore tombé en bas de son lit la nuit dernière, je me consacre depuis ce soir à mon rôle de grand-maman par alliance, jusqu’au prochain week-end dans huit jours. Nous avons en effet avec nous une petite qui aura deux ans cet automne, à savoir la fille du fils de mon mari.
À pareille date ou presque il y a un an, puisque nous étions alors dans les premiers jours d’août 2016, tantine séjournait avec nous dans notre maison de St-Jean-de-Matha, en compagnie de sa petite chienne. J’allais la conduire l’après-midi au pavillon des soins palliatifs, à quelques minutes d’ici, pour qu’elle puisse profiter des derniers moments que lui offrait son mari.
Par un heureux hasard, la petite-fille de Denauzier, qui dort en ce moment dans notre chambre, était aussi parmi nous l’an dernier. Elle ne marchait pas encore mais se traînait sur ses jambes comme une championne pour aller flatter la chienne de tantine qui se laissait faire. Tantine, qui dormait chez nous, profitait de la beauté et de l’énergie de la jeunesse le matin, pour aller ensuite accompagner son mari dont les heures, littéralement, étaient comptées.
Pour Denauzier et moi, les heures aussi, il y a un an, étaient comptées, puisque nous avions une réservation pour le 13 août sur le traversier se rendant aux Îles-de-la-Madeleine. Au fur et à mesure que les jours passaient, nous nous acheminions vers un trajet qui allait se faire d’une traite jusqu’au traversier ! Comme je ne voulais pas priver tantine de la commodité d’habiter juste à côté de l’endroit où se trouvait son mari –elle ne conduit pas la voiture–, nous laissions les jours passer jusqu’au moment où, in extremis, il nous a bel et bien fallu partir.
Je commence à avoir l’habitude de l’écrire, donc je me répète, les temps changent et la vie passe. J’ai rendu visite à tantine sur une base régulière depuis qu’elle est veuve, la retrouvant de semaine en semaine toujours un peu plus menue. Nous avons fait les courses ensemble à Rawdon. Nous avons fait des retraits à la Caisse populaire. Nous avons joué au Chromino. Nous avons eu peur d’une souris dans sa cuisine. Nous avons porté le même t-shirt pas plus tard que cette semaine, etc.
Voici là où je veux en venir : pour boucler la boucle de cette année difficile qui est sur le point de se clore –tonton est décédé le 15 août 2016–, je désire amener tantine ici, à la maison, pendant que la petite nous tient compagnie. Je désire amener tantine avec sa petite chienne, pour qu’elle puisse profiter des beautés et de l’énergie de la jeunesse, je me répète encore, et entamer la deuxième année de son veuvage avec un peu d’optimisme.

Publié dans 2 200 textes en 10 ans | Marqué , , , , , , , , | Laisser un commentaire

Jour 802

tshirtidentiquesanstete

Il y a une mini différence de couleur, on s’en est rendu compte après coup.

Cette fois je n’ai pas oublié. J’avais même déposé le vêtement à ma vue dans ma chambre à coucher pour être certaine de le porter. Je suis arrivée chez tantine vêtue du t-shirt qu’elle m’a donné qui est identique au sien.
– Est-ce que ça te dit quelque chose, tantine, le t-shirt que je porte ?
– Est-ce que c’est moi qui te l’ai donné ?, a-t-elle deviné.
– Exact, c’est toi qui me l’as donné. Te rappelles-tu pourquoi ?
– Comique ! Je te l’ai donné parce que ça me faisait plaisir de te le donner !, a-t-elle répliqué.
– Il y a une autre raison. Tu me l’as donné parce que tu en as un pareil.
– Non ! Comment ça, j’en ai un pareil ? Je n’ai quand même pas acheté deux fois le même vêtement !
– Je pense que oui ! Viens, on va aller vérifier dans ton garde-robe.
On se rend dans sa chambre, tantine fait glisser la porte miroir de son garde-robe, j’y trouve le t-shirt au premier coup d’œil, je le retire de sur son cintre, je le montre à tantine.
– Voudrais-tu le porter ?, ai-je demandé. Comme ça je pourrais nous prendre en photo, j’ai apporté mon appareil.
Tantine a accepté sans hésitation.
– Tu veux encore faire quelque chose de spécial, a-t-elle simplement exprimé.
– On prendra la photo après le dîner, ai-je répondu. Il va falloir qu’on fasse des tests de lumière et je ne me rappelle plus comment utiliser le retardateur.
N’ayant pas entendu ma référence au retardateur, tantine me demande :
– Comment tu vas faire pour nous prendre en photo en tenant ton appareil, on va être bien trop proches !
– Je vais m’arranger, ai-je répondu, mais d’abord on va manger et on fera les tests après.
On mange, on boit le thé, tantine se lève quatre cinq fois pendant le repas pour aller chercher ci et ça, comme d’habitude.
– Ça prendrait un tabouret, ai-je dit à tantine après le repas.
– Pourquoi ? Parce que je suis trop petite ?
– Tu as tout compris. Tu pourrais monter sur le tabouret et tu paraîtrais à ma hauteur sur la photo, ce serait plus beau.
– Impossible, a-t-elle répondu.
– Tu n’as pas de tabouret ?, ai-je demandé en en cherchant un du regard. Il me semble que tu en as un dans la salle de bains, ai-je ajouté en me rendant vérifier.
– Regarde, ai-je enchaîné, lui montrant le tabouret comme un trophée.
– Impossible, a répété tantine. Impossible d’être à ta hauteur. Dans tous les sens du mot, a-t-elle ajouté.
Comment pourrais-je avoir l’impression, recevant de si belles paroles, que je suis son aidante sous une quelconque forme ? Je suis la nièce qu’elle aime, elle est ma tantine chérie, point final.

Publié dans 2 200 textes en 10 ans | Marqué , , , , , , , , , , , | Laisser un commentaire

Jour 803

Emma et son grand-papa, version masculine de Vanessa

Chouchou et papachou, quand il pouvait encore se tenir debout

Je me demande si l’idée qui m’a effleurée de tout frotter vigoureusement, de la chemise et de la tunique, dans mon rêve de l’avant-dernière nuit, n’exprime pas mon désir que papa en finisse vite de son état de grande douleur et de vulnérabilité. En finir une fois pour toutes avec les taches comme on en finit sans possibilité de retour avec la vie. Facile avec les taches, moins facile avec la vie.
Lorsque son corps malade l’abandonnera, je ne pourrai plus entendre la voix de papa et trouver délicieuse sa manière de s’exprimer. Il a toujours excellé dans le maniement des mots et j’ai encore ici tendance à penser que mon inclination pour l’écriture me vient de lui. Quand je lui ai demandé s’il trouvait que son lit était trop court, c’était avant tout pour savourer la prosodie de son langage. Il m’a regardée, les yeux ronds comme à chaque fois qu’il s’apprête à exprimer quelque chose d’important, et m’a dit, exemple à l’appui en créant un espace d’un pied entre ses mains :
– Je veux l’allonger d’un pied.
– Ce n’est pas un peu court ? Tant qu’à te lancer dans la construction d’une rallonge, ce ne serait pas mieux qu’elle soit plus longue ?, ai-je demandé en créant un espace de deux pieds entre mes mains.
– Non ! C’est bien trop long !, a-t-il répliqué en tournant la tête à gauche et à droite.
– Tu cherches quelque chose ?
– Je cherche les outils.
Après m’avoir dit que la rallonge n’aurait qu’une valeur esthétique pour que ce soit plus beau, il m’a demandé de le laisser seul.
– Tout le monde veut m’aider, apparemment c’est pour mon bien, mais je préfère être seul.
– Je vais lire dans le salon à ce moment-là, lui ai-je répondu, et si tu as besoin de moi tu m’appelleras.
– Ça me fait plaisir, a-t-il conclu.
Je l’ai entendu bardasser un peu –en ayant peur qu’il tombe– avant de deviner qu’il avait réussi à s’asseoir sur sa chaise droite à côté de son lit.
Si je peux reconnaître des bribes de ma vie éveillée dans mes rêves, il est d’autres passages qui s’avèrent des mystères. Ainsi, pourquoi la chaussure gauche était-elle plus large, plus affaissée que la chaussure droite ? Était-ce une banale référence à la déformation de mes pieds qui requiert l’usage des orthèses ? Était-ce une manifestation de la peur qui me visite parfois, à l’effet que mes pieds ne soient plus capables, un jour, de me laisser marcher comme je le fais à la campagne et sur le tapis exerciseur ? On associe le côté gauche du corps au côté cœur. La chaussure déformée du côté gauche me rappelle-t-elle que mon cœur a été opéré et qu’il est, de ce fait, moins performant ? Et si les chaussures étaient plutôt en lien avec papa, est-ce qu’elles pourraient représenter, tout simplement, et quand on sait qu’il a le cœur très faible, qu’il traîne de la patte ? C’est trop primaire, presque bête. La chaussure gauche, il ne faut pas l’oublier, et j’y reviendrai peut-être, contenait du sable aux reflets dorés…

Publié dans 2 200 textes en 10 ans | Laisser un commentaire

Jour 804

J’ai rêvé la nuit dernière que je devais prêter des vêtements à une personne qui m’était inconnue. Un événement un peu mondain avait lieu en soirée. J’avais été désignée pour fournir une tenue convenable à cette personne qui, apparemment, n’avait rien d’autre à se mettre sur le dos que des vêtements de sport. Je ressortais donc de ma garde-robe une tenue que j’ai mille fois portée au travail, à savoir une chemise à manches longues et une tunique sans manche, qui arrive à mi-cuisses, qu’on enfile par-dessus la chemise. Je portais cette tenue sur des pantalons cigarettes noirs. L’inconnue, dans mon rêve, probablement dotée de belles et longues et jeunes jambes, n’avait pas besoin des pantalons, d’autant que nous étions en été.
Pour m’assurer que les vêtements que j’avais choisis faisaient l’affaire, je les plaçais à plat sur une table et je prenais le temps de les regarder tout en tentant, de la main, d’en faire disparaître les plis. Je découvrais très vite, avec consternation, qu’ils étaient tachés. Les coutures aux épaules, sur la chemise, étaient couvertes de pigments de couleur ocre. J’entreprenais de les enlever délicatement avec un linge mouillé, tout en sachant que j’étais susceptible de faire un méchant gâchis puisque les pigments, une fois mouillés, allaient répandre de la couleur dans les fibres bien au-delà des coutures. Miraculeusement, je réussissais à enlever les pigments, pour découvrir aussitôt que la tunique était elle aussi tachée. N’ayant pas le courage de m’attaquer aussi à la tunique, je me disais qu’il était préférable, finalement, de tout laver. J’envisageais alors de mettre les vêtements dans l’évier et de les frotter vigoureusement, mais une inquiétude aussitôt m’assaillait : auraient-ils le temps de sécher ? Une mini-pensée me traversait à l’effet que la personne allait peut-être accepter de les porter à moitié séchés, mais la mini-pensée ne faisait pas la route. On prête, ou on ne prête pas, me disais-je, et quand on prête, on prête sec.
Sur cette affirmation définitive, mon regard se portait sur des chaussures, déposées à mes pieds, qui n’attendaient que leur tour de se faire inspecter. Les chaussures, des Hush Puppies en suède de couleur marine, n’allaient pas faire l’affaire non plus tellement elles étaient remplies de sable. La chaussure gauche, de surcroît, était plus large que sa jumelle droite.
Mon rêve emprunte à toutes sortes de petites choses réelles. À la campagne, par exemple, il y a du sable partout. À la campagne, encore, je travaille sur une toile que j’ai couverte de couleurs aux pigments iridescents. J’y ai consacré plusieurs heures, le dos caressé par le soleil, en pleine lumière, au chant des bruants, dimanche dernier. Dans ma vie de retraitée, je ne porte que des vêtements de sport. Dans ma vie de serveuse de restaurant, j’ai porté lesdits Hush Puppies. Dans sa chambre hier, papa a passé plusieurs minutes, instable sur ses jambes faibles, terriblement courbé, tremblant de la tête aux pieds, à aplanir sa couverture en passant et repassant sa main sur un pli récalcitrant.
– Que fais-tu papa ?, ai-je demandé presque en chuchotant pour ne pas le faire sursauter.
– Je cherche un outil pour allonger mon lit, a-t-il répondu en chuchotant aussi.
– Tu trouves que ton lit est trop court ?
– Il lui manque un pied, pas plus, pas moins.
– Donc tu voudrais qu’il soit plus long ?
– C’est seulement parce que je voudrais qu’il soit plus beau.

Publié dans 2 200 textes en 10 ans | Laisser un commentaire