Jour 728

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Dominic Besner

Les livres qui sont disponibles au chalet et dont j’ai nommé quelques titres ne me tentaient guère. Alors j’en ai ramassé quelques-uns que j’ai éparpillés sur la table de la cuisine. Je me suis fermé les yeux et j’en ai pris un au hasard. Je suis tombée sur une plaquette que Bibi –qui d’autre– m’a donnée. Il s’agit d’un livre à tendance spirituelle, écrit par le moine Anselm Grün, intitulé Invitation à la sérénité du cœur, publié chez Albin Michel. C’est bizarre, je n’ai pas été déçue de tomber sur ce livre. Je l’ai lu d’ailleurs presque d’une traite. Le thème de la foi y est abordé avec ici et là des références au domaine de la psychologie, du développement personnel. Quelques pages m’ont à ce point intéressée que je les ai lues à mon mari. En gros, l’auteur explique que l’homme, que tout homme vivant, aspire à s’élever. A-t-il réussi à s’élever qu’il veut s’élever encore plus, jusqu’à découvrir que la destination ultime de son élévation est Dieu.
– C’est en plein moi, ai-je dit à Denauzier –en tournant les coins ronds, j’avoue. J’aspire à produire des toiles plus abouties, des textes plus signifiants. Dans les deux domaines qui m’intéressent le plus, l’écriture et la peinture, j’aspire à me dépasser. Je cherche à m’élever pour ne pas cesser d’évoluer.
– Peut-être, a répondu mon mari, mais ton moine installe cette aspiration dans une recherche orientée vers Dieu. Si j’ai bien compris, il décrit Dieu comme la puissance seule capable de donner aux humains que nous sommes l’amour inconditionnel dont nous avons fondamentalement besoin.
– Je me demande si Dominic Besner, admettons, est satisfait des toiles qu’il crée, et si oui, que peut-il bien chercher, pendant son parcours terrestre, puisqu’il a déjà atteint la reconnaissance et le succès ?
– Si j’étais Dominic Besner, ai-je poursuivi, je serais satisfaite des toiles que j’aurais créées et il me semble que je n’aurais rien à chercher… mais en même temps, je ne peux pas croire qu’il ne cherche pas. De toute façon, si on ne cherche pas, j’ai l’impression qu’on stagne ? Et je ne suis pas certaine que Dominic Besner cherche, autant que le suggère notre moine, une relation d’amour pur avec Dieu ? Il cherche plutôt à repousser les limites de ses créations… ? À aller plus loin, en somme, dans son art. Mais aussi dans sa vie ? Dans la réalisation de lui-même… ?
– Il y a une chose que je ne comprends pas, du livre du moine, ai-je enchaîné. Il me semble que je reçois et que je donne de l’amour en masse, je n’ai pas l’impression d’être à la recherche d’encore plus d’amour… C’est intéressant cependant l’idée de vibrer avec Dieu. Le moine raconte qu’il lui arrive régulièrement, lorsqu’il est dehors, de se tenir les bras en croix. Il a alors l’impression de vivre entre ciel et terre, d’appartenir aux deux univers… Je fais la même chose pendant mes longues promenades mais c’est pour tester la capacité de mes bras à rester tendus.
– Une autre chose me chicote. Comment fait-on pour vibrer avec Dieu ? Qui est-il ? Parle-t-il d’une voix grave ? Est-il homme ou femme ou esprit ? Je me fais de lui l’idée d’un monument gigantesque, trop grand, trop puissant pour avoir envie de m’en approcher, c’est épuisant rien que d’y penser. Il y a une ascension de l’Everest dans l’idée que je me fais de lui, à laquelle je ne suis pas préparée…
– En tout cas. J’aspire à être meilleure et je suis incapable de vivre au jour le jour sans être tendue par cette aspiration, ai-je encore conclu. J’ai besoin d’être tendue vers, dans un mouvement vertical, et j’ai besoin d’aspirer à, toujours à la verticale.

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Jour 729

Je remets en question mon projet d’écriture pendant dix ans, ces derniers temps. J’en ai fait le tour pas mal. J’aime écrire, mais je ne suis pas écrivaine. Si poursuivre encore trois ans et demi l’écriture sur mon blogue ne s’avère qu’un exercice de ténacité, je n’en retire aucun intérêt. J’ai abordé plusieurs thèmes, tous en lien direct avec ma vie. C’est ça le problème, je n’arrive pas à sortir de moi-même. Je me gargarise. J’ai tenté vainement, à maintes occasions, de créer des univers que je projetais dans des personnages fictifs. Je n’étais pas rendue à la deuxième page de ma tentative que je revenais confortablement me glisser les pieds dans mes pantoufles –même si je ne porte jamais de pantoufles.
Au nombre de ces thèmes que j’ai abordés : mon amour pour chouchou, la maladie et le décès de François, ma relation avec mon éditeur, l’achat de mon véhicule, ma rencontre avec Clovis, ma fatigue incommensurable jusqu’à ma chirurgie cardiaque, les progiciels universitaires, le tricot avec Oscarine, la mécanique automobile avec Thrissa, mes conversations avec papa, la description minutieuse et sans intérêt de mes démarches lorsque je peins, mon quotidien à la campagne depuis que je vis avec Denauzier, les techniques de cuisson du jus de raisins, et quoi encore.
– Tu nous laisses la plupart du temps dans la noirceur, déplore un de mes amis. Tu introduis un sujet et tu le quittes tout de suite, ou alors tu y reviens mais pour répéter les mêmes affaires. Tu suggères un événement et l’abandonnes sans donner de détails, tu te cantonnes dans le positif à tout prix et cela finit par nous lasser.
C’est un ami qui me veut du bien et avec lequel j’entretiens, peut-être plus qu’avec d’autres, des conversations franches. C’est un ami artiste qui trouve que je fais du surplace et que je me la coule douce.
Dans le même esprit, je ne sais plus comment peindre. Comment approcher la toile avec spontanéité et me laisser porter par la découverte. J’élabore toutes sortes de consignes dans ma tête qu’il ne me tente déjà plus d’explorer dès lors que j’ai un pinceau ou une spatule entre les mains.
De manière un peu apparentée, je ne sais plus quoi lire. Je commence un livre et je l’interromps en cours de route, sans même me préoccuper de le finir un jour. Ainsi, je n’ai pas lu au-delà de deux cents pages de l’énorme brique qui regroupe les lettres de Mitterrand à Anne Pingeot, je me suis lassée assez vite de la perspective historique avec laquelle Tristan Malavoy aborde les phénomènes actuels de la société dans Feux de position. Je n’ai pas lu la plaquette L’inespérée, de Christian Bobin, que Bibi m’avait prêtée. Je me suis perdue dès le début du roman Emma, de Jane Austen, parce qu’il y a plusieurs personnages qui entrent en jeu et à ne pas lire avec suivi je ne savais plus, à part Emma, qui était qui.

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Jour 730

Hier jeudi j’ai convenu avec Denauzier que j’irais au magasin Sears de Joliette profiter des soldes de fermeture définitive pour acheter des draps. Ces temps-ci, mon mari est occupé à parcourir les villes à la recherche d’éventuels hélicoptères à acheter. Je me suis donc proposée pour régler la question des draps. J’avais à peu près une heure à ma disposition, avant de me rendre chez les Pattes où nous avions rendez-vous tous les trois –mon mari, les Pattes et moi–, pour souper. Après avoir réglé assez rapidement la question des draps dont la section se trouvait juste à côté de l’endroit où je suis entrée, j’ai senti une belle plage de liberté s’offrir à moi. Il me restait près de trois-quarts d’heure pour fouiller dans la caverne d’Ali Baba du côté des vêtements, tous surmontés sur les présentoirs d’affichettes annonçant l’ampleur des économies qu’il était possible de réaliser selon qu’on y allait pour du 30, 50 ou 60% de rabais. Wow !
– Je vais m’en donner à cœur joie, me suis-je dit.
Tenant d’une main le paquet de draps, et de l’autre des bricoles pour la salle de bain, je me suis dit qu’il serait préférable que je commence mon périple par la recherche d’un panier. Aussitôt pensé, aussitôt trouvé, il y avait une série de paniers pas tellement loin de l’endroit où je me trouvais. Tant qu’à profiter d’un panier, j’y ai mis mon manteau, mon sac à main et mes mitaines. Je me suis dirigée vers une colonne sur laquelle se trouvait un miroir, j’ai vérifié que mon image de magasineuse était acceptable, je n’étais pas trop décoiffée, et ma bouche était mise en valeur par mon rouge à lèvres. L’aventure pouvait commencer.
Fidèle à mes habitudes, j’ai essayé sur ma personne les vêtements qui me plaisaient sans prendre la peine d’aller dans une cabine d’essayage : une robe par ci, même si j’en avais déjà une semblable mais d’encolure différente, des vestes noires pour aller avec mes tenues noires car je porte toujours du noir, ou du gris, et une veste brune pour la délicatesse de son tricot, bien que je ne porte jamais de brun. Des pantalons noirs car c’est toujours pratique et que je n’en ai guère, un chemisier léger imprimé qui irait peut-être bien sous la veste noire, mais pour le savoir il me fallait me rendre dans une cabine d’essayage, ayant atteint la limite de couches que je pouvais superposer. Je m’y suis donc rendue, glanant ici et là sur mon parcours des ajouts que je n’étais pas convaincue de vouloir acheter, mais je me donnais le temps d’y penser puisque mes trois-quarts d’heure n’étaient pas tant que ça entamés.
Les pantalons noirs ne me faisaient pas et le chemisier était exclusivement fabriqué de fibres synthétiques qui allaient rendre mes cheveux électriques, alors j’ai passé peu de temps, au final, dans la cabine. Je suis ressortie pousser mon panier vers d’autres horizons vestimentaires, plus adaptés ceux-là à la femme professionnelle alors que je m’étais surtout attardée aux tenues sportives.
Puis, le temps passant, je me suis dit que je devais me rendre à la caisse et je m’y suis dirigée. M’y dirigeant, j’ai constaté qu’il n’y avait pas de file et que ça ne pouvait pas mieux tomber. Cependant, sans rien voir arriver, avec aussitôt une pensée coupable pour la première commis qui trouverait mon panier rempli abandonné, je me suis tournée vers la même entrée qui m’avait vu arriver. Une fois dehors, j’ai respiré l’air doux de ce soir de novembre avec une satisfaction maximale.

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Jour 731

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Je cherche toujours un titre à cette toile…

Nous avons monté ma toile sur un châssis de bois en forçant comme des bons pour la tendre au maximum, mon mari et moi. J’imagine que l’application des produits liquides que sont l’acrylique et le polymère a rétréci les fibres de la toile car je me suis retrouvée avec des espaces non peints en bordure du cadre –surtout en haut, à droite sur la photo. Autrement dit, pour délimiter l’espace dont je disposais, j’avais pris la peine, au départ, de tracer avec un crayon à encre noire sur la toile achetée en rouleau le contour du cadre sur lequel j’allais la monter. La précaution a été utile, mais pas efficace à 100%. J’ai recouvert ces espaces non peints de mon mélange de couleur bleue, parce qu’il m’en restait et que le pot était juste à côté de moi. Cet après-midi, je vais installer des crochets et un fil de fer à l’arrière pour qu’on puisse suspendre la toile sur le mur encore passablement vide qui longe l’escalier menant aux chambres.
Cet après-midi encore, je vais faire un pain cétogène, donc sans farine, à base de poudre d’amandes et de poudre de graines de lin, avec des œufs.
Ce matin, je reviens en arrière dans le défilement du temps, mon mari et moi avons parlé assez longuement de notre nouvelle manière de nous nourrir. En quelques mots, je résumerais ainsi : mon mari s’ennuie de certaines des choses qu’il mangeait, comme il dit, « avec cœur ». Les pâtes sont ici un bon exemple.
– Ce n’est pas parce que tu substitues les pâtes par des courgettes passées au moulin Starfrit pour en faire des filaments que j’ai l’impression de manger du spaghetti, a exprimé mon mari.
De mon côté, j’ai vécu la mini expérience suivante deux matins de suite qui m’a fait réaliser à quel point je suis une inconditionnelle finie des sucreries. J’ai ramassé la semaine dernière les grappes de raisins dont regorgeait la vigne qui couvre la maison et j’en ai fait un sirop en les laissant cuire dans un peu d’eau après les avoir lavés. J’ai enlevé les pépins de mon mieux avec les moyens du bord, soit une passoire et une louche. De la louche, j’écrasais les pépins cuits dans la passoire. Il en ressortait une purée et du jus qui retombaient dans le contenu de la marmite car bien entendu j’étais au-dessus de la marmite pour procéder. J’en suis venue tranquillement à bout et j’ai laissé réduire la mixture assez longtemps puisque je l’ai oubliée sur le feu. Au bout d’une bonne couple d’heures, Denauzier et moi nous sommes en même temps dirigés vers la cuisinière. J’ai déduit de cette synchronicité que le jus avait assez réduit et j’ai éteint le feu. Nous avons laissé traîner la mixture jusqu’en soirée et je l’ai mise dans un pot Masson –une énorme marmite n’a donné qu’un seul pot– et j’ai mis le pot au frigo. Le lendemain matin, à jeun, je me suis servi une seule cuillerée de mon invention et c’était tellement bon que je n’en suis pas revenue moi-même. J’ai répété l’expérience le lendemain matin toujours à jeun pour vivre le même effet. Mon mari s’y est trempé les lèvres une seule fois. Les bananes et les raisins sont les premiers fruits à éliminer de notre alimentation car ils sont les plus riches en glucides. Donc, mon mari ne s’y est que trempé les lèvres, et pour nous délivrer de la tentation de goûter cet élixir des dieux, j’ai donné le pot à Bibi, hier. Après avoir goûté le fabuleux nectar, elle n’en est pas revenue elle non plus.

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Jour 732

DSC_5238Dans une vie d’autrefois, Bibi avait dans son petit appartement une longue sculpture anorexique de type africain peut-être achetée à Montréal, je n’ai jamais eu la curiosité de lui demander d’où provenait son acquisition. Il me semble qu’elle n’a pas dû acheter ça en voyage, la sculpture fait huit pieds de long. L’acquisition a fini chez moi, je suis depuis toujours la destination numéro un des choses dont Bibi se départ. Voyant cette longue sculpture arriver chez lui, quand j’ai aménagé chez mon mari il y a deux ans et demi maintenant, Denauzier a fouillé dans ses affaires pour en sortir des masques dont on peut penser, quand on n’y connait rien comme moi, qu’ils sont aussi d’origine africaine. Nous en avons garni un mur de la pièce d’entrée au plafond cathédrale. Une fois le mur garni, nous avons trouvé que la longue sculpture d’une maigreur extrême n’allait plus trop avec les masques, alors nous l’avons mise dans un coin, près d’un banc de quêteux et d’un panier d’osier qui contient les mitaines, casquettes, bas de laine et pantoufles en phentex qui traînent régulièrement dans l’entrée. C’est une entrée d’esprit multiethnique, finalement.
Il arrive que la sculpture soit couverte de fils d’araignées, surtout dans sa partie supérieure qui ressemble à une couronne. Il n’est pas rare que les coccinelles viennent finir leurs jours entre les doigts qui constituent la couronne, quand ce ne sont pas les grosses mouches. Bien entendu, à un moment donné, je finis par passer l’aspirateur sur tout le corps de la sculpture, qui se met alors à éternuer. Elle est allergique aux acariens car les acariens, tels que nous les connaissons en Amérique, n’existent pas en Afrique. J’ajoute que la sculpture a porté le printemps dernier, justement parce qu’elle avait beaucoup éternué, et parce qu’en avril on ne se découvre pas d’un fil, une casquette et un long foulard qui lui descendait jusqu’aux pieds.
Je n’ai pas mis en accompagnement de ce texte une photo de la sculpture au complet parce que je voulais que mes lecteurs puissent bien observer le cou de la déesse. Le cou de la déesse est de la même circonférence que le poignet de mon mari –il ne lit pas mon blogue–, si vous voyez ce que je veux dire…

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Jour 733

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Je me suis habillée chaudement.

Donc je me suis habillée chaudement et je suis partie me faire piquer le doigt hier, il était 14h12 lorsque je suis sortie de la maison. J’adore marcher en cette saison. Il n’y a pas encore de neige, donc ce n’est pas glissant, et l’air est celui vivifiant de l’hiver, donc je respire à pleins poumons. J’essaie d’y aller d’un bon pas, mais mon naturel lent vient déloger le pas vif, alors je me reprends à être vive, puis la lenteur reprend le dessus, etc. La première chose que je sais, occupée que je le suis par cette alternance, c’est que je suis rendue à destination !
C’est toujours pareil en hiver, et je pense qu’en vieillissant c’est encore plus marqué qu’avant : il faut que je me botte le derrière pour aller dehors, mais une fois dehors j’apprécie mon effort.
Il ne s’est rien passé de particulier sur mon chemin, à part le phénomène vif lent, mais arrivée à la pharmacie une belle surprise n’attendait que moi.
– Ça ressemble à un billet de cinq dollars, me suis-je dit fixant une petite protubérance bleue devant moi.
– Bof. À chaque fois que je pense avoir trouvé de l’argent ce n’en est pas, me suis-je dit aussitôt, défaitiste.
– Mais quand même ça ressemble drôlement, ai-je ajouté, arrivée cette fois à la protubérance qui gisait sur des brins d’herbe.
– Et c’est bien ça !, me suis-je exclamée intérieurement, tout en me penchant pour ramasser mon trésor.
Comble de l’abondance, il y avait deux billets de cinq dollars collés l’un sur l’autre. Avoir trouvé un billet de mille dollars ne m’aurait pas fait plus plaisir. Wow !
Je suis entrée dans la pharmacie, nous avons fait le test qui n’était pas du tout bon, on m’a prescrit un médicament à prendre pendant trois jours pour me protéger d’avoir le sang trop épais, je suis ressortie, revenue à la maison, et des problèmes sur mon ordinateur qui n’obéissait plus à aucune commande ont terni la fin de mon après-midi.
Une petite chose à cette étape du récit doit être mentionnée. À mon retour de la pharmacie, sur le banc que nous utilisons à l’entrée, traînait un bracelet de Denauzier, un bracelet à propos duquel nous faisons souvent des farces car il a été offert à mon mari par une femme avant moi.
En soirée, les mêmes problèmes informatiques m’ont incitée à faire le ménage de mes courriels, et ce faisant, par une manœuvre malheureuse, j’ai effacé tous mes courriels ! J’en avais peut-être une centaine dans ma boîte de réception. J’en ai conclu, même s’il n’était que 21h30, qu’il était préférable, et en tout cas moins dangereux, que j’aille me coucher. C’est ce que j’ai fait et mon mari en a fait autant. C’est à ce moment-là seulement, au lit en fin de journée, que j’ai annoncé à Denauzier avoir trouvé dix dollars par terre.
– Ça c’est bien ma femme !, a répondu mon mari, toujours à marcher pour essayer de s’enrichir.
– Ce sera toi qui s’enrichira, ai-je répliqué. Je te donne ces dix dollars si jamais tu trouves dans la maison à quel endroit j’ai caché ton bracelet…

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Jour 734

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La force du nombre, 2665 petites masses.

J’en suis venue à la conclusion que je ne suis pas assez audacieuse.
– Trouves-tu chéri que je manque d’audace ?, ai-je demandé à Denauzier.
Après quelques secondes de réflexion, mon mari m’a répondu que ça prend quand même de l’audace pour changer sa vie radicalement comme je l’ai fait, quitter le travail, la ville, ma fille et m’en venir m’installer dans un coin un peu perdu à côté des vaches et des urubus.
– Avec un bûcheron de l’Abitibi ronchonnant par moments, a-t-il ajouté.
– Je suis peut-être un peu audacieuse et je ne m’en rends pas compte ?, ai-je répondu.
– Pourquoi te poses-tu la question ?, a demandé mon mari.
– Parce que je ne sais pas comment m’y prendre pour donner un sens à ma toile, celle des masses numérotées qui est ennuyante comme une pluie d’automne. J’essaie toutes sortes d’approches qui ne donnent rien. Ça fait longtemps que Riopelle en serait venu à bout…
– Lâche-toi lousse, fut la réponse de mon mari.
Finalement, j’y suis allée pour une superposition de formes organiques dans les tons de turquoise, violet, blanc et noir. Je n’aime peut-être pas les deux masses noires un peu semblables à des gamètes, au centre et à droite de la partie inférieure. Ni les deux masses uniformément turquoise à peu près au centre, au-dessus des gamètes. Je pourrais poursuivre et ajouter des formes de couleur cuivre et ne laisser vivre en arrière-plan qu’une esquisse de l’espèce de feuille géante circonscrite par les points bruns. Mais j’ai décidé de vivre avec cette version de l’œuvre avant de décider si je vais plus loin.
Parlant d’aller quelque part, je dois me faire piquer le doigt à la pharmacie pour tester la vitesse de coagulation de mon sang. Le régime cétogène a une incidence sur ma médication. Mon dernier test a révélé une vitesse de coagulation bien trop rapide, alors ma dose a été augmentée. Je vais m’y rendre à pied pour marcher un peu. Sans plus attendre –j’écris ça pour me convaincre car j’attendrais volontiers, sans bouger !– je quitte mon bureau, je m’habille chaudement et je pars. J’en ai pour un bon deux heures. Sinon plus.

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