Jour 721

Finalement, mon blogue est l’endroit où je me rencontre moi-même, telle que je suis, ou telle que je pense être. Moi qui pensais écrire pour les autres, pour partager mes expériences avec les autres, je me rends compte que j’écris avant tout pour me retrouver, pour m’entendre penser. C’est dans l’activité qui me lie à mon blogue, à savoir l’écriture, que je me sens authentique et naturelle. Que je m’abandonne. Je m’y repose de la vie de tous les jours, de tous ces jours au cours desquels, immanquablement, je prononce une phrase –quand ce n’est pas plusieurs !– uniquement pour la forme. Je m’y repose des sourires forcés qui me servent à me sortir d’une situation qui ne finit pas assez vite à mon goût. J’y puise la détente, la relaxation, j’y pratique la méditation. Je me parle ou je me tiens en silence, sans mots, fixant mon écran. Peu importe, je m’y laisse flotter. Je laisse mes doigts s’animer sur le clavier. Le blogue vient avec un certain nombre d’éléments qui me plaisent tous : mon bureau, le son dans mon bureau de l’air pulsé pour la circulation de la chaleur, le tic tac de mon réveille-matin, mon ordinateur Vaio qui me vient de François, le désordre de ma surface de travail, la lampe noire qui m’a été donnée il y a des siècles par un oncle, mes plantes le long de la grande fenêtre. J’ai véritablement besoin, sur une base régulière, de venir m’asseoir devant mon écran et de vivre en dehors du temps, suspendue au fil d’un souvenir ou d’une invention qui se précisent au fur et à mesure que je leur offre l’espace pour se déployer. J’ai besoin de cet abri qui me tient momentanément à l’écart du tumulte de ma vie pourtant bien tranquille.

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Jour 722

Je suis allée nourrir papa au CHSLD jeudi soir dernier. Il a tout mangé, c’était du saumon, de la macédoine, des pommes de terre, réduits en purée. Il y avait donc trois petites mottes dans l’assiette, une rose, une verte, une blanche. Pour dessert, également réduit en purée, du gâteau aux carottes. J’étais aussi excitée qu’il ait tout avalé qu’autrefois lorsque ma fille mangeait au complet ses premières céréales et ses purées de poire. Nous étions dans un des rares coins tranquilles de l’étage, un bout de corridor menant à seulement deux chambres. Une table s’y trouve, collée le long d’un mur, adaptée à la clientèle qui prend les repas en fauteuils roulants. La table peut accueillir quatre personnes et deux personnes s’y trouvaient déjà lorsque je suis arrivée avec papa : un patient, et une amie venue lui tenir compagnie. Le patient n’était pas sympathique et critiquait le physique de papa.
– Vous n’êtes pas assez fort, disait-il. N’importe qui pourrait vous tabasser.
Les plateaux heureusement ont alors été distribués et nous nous sommes mises à parler, les deux femmes. Je n’en nourrissais pas moins papa, pendant que l’autre dame, sans nourrir son ami, veillait à ce qu’il ne fasse trop de dégâts. L’homme se levait et revenait et se levait encore. Après le repas, j’ai promené papa dans le corridor principal. Assis sur son fauteuil, et moi derrière le poussant, je n’entendais pas bien ce qu’il me disait, d’autant qu’il n’a qu’un filet de voix. Je croyais comprendre qu’il était question d’argent, 10 000$, qu’il me demandait d’aller chercher à la banque pour qu’il puisse payer le lendemain un entrepreneur, à la première heure.
Au bout d’un moment, et je ne sais pas comment ça se fait que cette fois-ci j’ai tout compris sans perdre un seul mot, papa a dit ceci d’une seule traite :
– Je retiens de notre expérience de ce soir, à la table, au restaurant, qu’il est préférable de ne pas engager de conversation avec les représentants qui veulent nous vendre leurs assurances à tout prix. Quand on ouvre la porte à ces gens-là, ça n’en finit plus de leurs salades, on n’a pas la paix et le souper est gâché. Au prix qu’on paye, il est préférable de ne pas gâcher le souper ! La prochaine fois, de toute façon, on choisira un autre restaurant.
– Tu n’as pas oublié de payer la facture ?, s’est-il enquis tout d’un coup craignant que l’on passe pour des voleurs.
– Bien sûr que non, et j’ai donné un bon pourboire, ai-je répondu.
– Pour une fois, tu n’as pas été radine.
– Je me suis forcée pour que tu n’aies pas honte de moi.
– Ça mérite une bonne bière sur le bord du feu, a-t-il conclu.
Alors je nous ai conduits dans sa chambre où nous avons pris, assis l’un en face de l’autre le long de son lit, de l’eau dans des verres de styromousse.
– C’est le paradis, a décrété papa après avoir avalé, comme il le disait si souvent autrefois et comme, contre toute attente, il le dit encore maintenant.

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Jour 723

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Elle habitait à Marseille l’Unité d’habitation conçue par Le Corbusier en 1947.

Je suis arrivée à Aix-en-Provence pour entamer mes études supérieures comme on entre dans une épicerie et qu’on ne sait pas quoi acheter pour le souper. Cela m’arrive souvent. Je me promène dans les allées et, me laissant séduire, je finis par acheter ceci et cela. Pas besoin d’une vision à trop long terme pour me sortir de l’impasse. Pareil à Aix.
– Que vous proposez-vous d’écrire ?, m’avait demandé lors de notre première rencontre ma directrice de thèse –que j’aurai vue quatre fois peut-être pendant l’année.
La question bien sûr m’avait prise au dépourvu. Étais-je censée savoir ce que je venais faire à Aix ?
– Peut-être des nouvelles, un recueil de nouvelles ?, avais-je répondu en bredouillant.
Ma directrice de thèse portait ce jour-là une sorte de blouse tellement décolletée, sans soutien-gorge en-dessous, que je ne savais pas trop où regarder en lui parlant. Je portais des pantalons moulants de laine rouge dotés d’un galon sous l’arche du pied –qu’on appelle sous-pied dans le vocabulaire militaire. Et des baskets rose, parce que seuls étaient soldés les baskets rose au Sport Expert où j’étais allée avant de partir pour la France.
– Vous êtes chaussée pour vous déplacer sans souci, avait remarqué la directrice en enchaînant qu’ainsi chaussée je pourrais me rendre chez elle à Marseille pour notre prochaine rencontre.
– Vous m’apporterez quelques textes que nous pourrons lire ensemble.
Ainsi fut-il fait quelques semaines plus tard. J’étais arrivée chez elle soulagée de découvrir qu’elle portait cette fois un tee-shirt, et qu’elle portait en outre, quand elle ne s’affichait pas en public, des lunettes dont les verres étaient des fonds de bouteille. La monture généreuse, noire, prenait toute la place sur son visage et s’harmonisait avec ses cheveux noirs. Nous avions plus ou moins lu mes textes. Il faut dire que peu de temps avant de quitter le Québec, en 1985, je m’étais initiée au traitement de texte sur un ordinateur et que je ne prenais plus plaisir à écrire à la plume sur du papier. Il faut dire aussi que l’inspiration n’était guère au rendez-vous, au cours de mes premières semaines de vie aixoise, et que je n’installais pas les conditions nécessaires à l’arrivée de l’inspiration. Je me laissais porter par la nouveauté qui m’invitait à me promener partout. Nous étions sur le point de nous séparer lors de cette visite que j’avais faite chez elle lorsqu’elle m’avait annoncé tout de go qu’elle s’attendait à ce que je lui remette un texte de cent pages avant Noël.
– Inspirez-vous de Michel Butor, m’avait-elle suggéré, L’emploi du temps. Vous l’avez lu j’imagine ?
Je ne l’avais pas lu –mais j’avais lu, et adoré, La modification. Je m’étais empressée d’aller acheter le roman de Butor à Marseille, une manière d’étirer ma visite de la ville.
Et finalement, de ma première année d’études à Aix-en-Provence, est né un mémoire de maîtrise sans queue ni tête intitulé –encore une fois c’est ma directrice de thèse qui m’a mis le titre dans la bouche en ouvrant mon mémoire au hasard et en en tirant une phrase : Pourquoi Paul-Émile ne lui donnait-il pas de nouvelles de la Tanzanie ?
À la fin de cette année d’études, je désirais tout sauf retourner au Québec, alors j’ai entamé un deuxième mémoire, D.É.A. celui-là, pour Diplôme d’études avancées.
– La création littéraire n’est pas un des champs possibles au-delà de la maîtrise, m’avait prévenue la même directrice. Seriez-vous intéressée à travailler sur le romancier Louis-René Des Forêts ?, m’avait-elle suggéré car elle se cherchait quelqu’un pour l’aider à avancer ses propres recherches sur cet auteur.
Par esprit de contradiction, j’avais proposé de travailler sur les expérimentations littéraires de l’Américaine Gertrude Stein. Et c’est ici que je veux en venir avec ce texte de maintenant 614 mots : je suis passée proche d’entamer un mémoire de D.É.A. qui aurait porté sur la peinture des amis de Gertrude, parmi lesquels Picasso, Picabia, Juan Gris… Ce n’est pas son travail littéraire qui m’intéressait, mais ses relations avec les artistes.
– Connaissez-vous bien la peinture ?, m’avait demandé ma directrice, voyant que je lorgnais du côté de la collection de toiles de la dame Américaine. Picasso, Picabia… vous connaissez leurs œuvres ?
– Pas vraiment, avais-je répondu.
– Dans ce cas, on oublie ça, avait-elle décidé.
Et j’ai passé une partie de la journée d’hier, au cours de laquelle je suis allée voir le film Les fleurs bleues, qui raconte les dernières années de la vie du peintre Wladyslaw Strzeminski, à me demander ce qu’il serait advenu de mon parcours si j’y avais fait entrer la peinture quand j’étais encore dans la vingtaine…

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Jour 724

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Premier disque du groupe, 1992.

En faisant du ménage cet après-midi dans une boîte de carton qui traînait dans le fond d’un garde-robe, je suis tombée sur un CD du groupe français –mais il faut le savoir– Deep Forest. Ils sont deux, en fait, dans le groupe, deux Français donc. Leur premier disque a paru en 1992, et en 1992 je vivais seule, rue Garnier à Montréal. Je me rappelle qu’en entendant la musique du groupe à la radio, dans un état de demi-sommeil car l’émission de radio me servait de réveille-matin, je m’étais dit que j’achèterais le disque, et comme de fait, dans les jours qui avaient suivi cette décision unilatérale, je l’avais acheté et quand même pas mal écouté par la suite. Je m’étais aussi demandé pourquoi est-ce que cette décision d’acheter le disque s’était présentée dans mon esprit de manière aussi péremptoire. Je n’ai pas vraiment trouvé réponse à cette question.
De la même manière, en traînant dans les rues de Québec il y a très longtemps avec une amie qui est encore mon amie mais que je ne vois jamais, un livre à saveur féministe, dont la couverture rouge me faisait des clins d’œil dans la vitrine de la librairie, avait fait lui aussi l’objet d’un désir d’acquisition immédiate. Alors j’étais entrée dans la librairie avec mon amie et avais acheté ledit livre, dont je ne me rappelle ni l’auteure –j’imagine que c’était une femme auteure– ni le titre. J’avais mis un peu plus de temps que pour le CD à consommer mon achat, mais j’avais fini par le lire, sans trop d’enthousiasme cependant.
Dans une galerie de Parry Sound il y a quelques années, je suis ainsi tombée sous le charme d’une toile de la peintre maintenant décédée Fran Rutke. L’artiste est originaire de cette région de la baie georgienne. De mémoire, on voyait sur la toile un personnage autochtone, autrefois on disait un esquimau et maintenant on dit plutôt un inuit. Le personnage portait un manteau de peau avec un capuchon de poils, et sur les épaules du manteau était déposée une cape elle aussi de peau, en protection supplémentaire contre le froid. Le personnage se trouvait au centre d’un cercle de glace, et tenait dans ses mains un cercle qui pouvait faire penser soit à la glace, soit à la cape. J’étais restée figée d’émotion devant la toile et m’étais dit, ici aussi, que j’allais l’acheter sur le champ.
– Combien pour cette toile ?, avais-je demandé à l’artiste.
– 2000$, avait-elle répondu d’un air qui ne me semblait pas ouvrir la voie à la négociation.
La déception devait se lire sur mon visage parce qu’elle avait ajouté que je pouvais payer en plusieurs versements. Je n’avais pas les moyens de me permettre une telle dépense à cette époque de ma vie. Mais je continue de penser que j’aurais dû l’acheter.

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Jour 725

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Le chien s’appelle Nemo et on rapporte qu’il a mordu les chaussures du président.

Je me suis abonnée pour un an au magazine Paris Match, malgré le prix exorbitant que cela représente. Je sais déjà quel en sera le contenu la semaine prochaine, à la réception de mon premier numéro : le récent attentat dans le Sinaï.
Nous avons passé quatre jours la semaine dernière dans le bois au lac Miroir mon mari et moi. Seuls. Nous en avons profité pour manger cétogène, pour presque jeûner tellement les plages étaient longues entre les repas, parfois vingt heures. J’ai lu en plein soleil le matin le livre sur la sérénité du cœur. Nous avons marché en après-midi dans les traces étroites des pneus de notre véhicule, dans la neige, un à la suite de l’autre, c’est-à-dire moi derrière mon mari. C’était forçant avec nos grosses bottes. J’entendais ma valve, tic tac, et j’avais chaud. Nous nous sommes assis devant le feu, le soir, en buvant un peu de vin rouge. Nous nous sommes couchés tôt.
À notre retour dans la civilisation, à St-Michel-des-Saints, nous nous sommes arrêtés au tout nouveau commerce d’essence qui fait aussi dépanneur. À peine entrée, je vois traîner sur le comptoir un exemplaire, il n’y en avait qu’un seul, du magazine français.
– Seigneur !, me suis-je exclamée, vous vendez le Paris Match ici ?
– Bien oui, ma p’tite dame, même ici on trouve le Paris Match !, a répondu l’homme derrière son comptoir en me faisant réaliser que le mot ici, dans ma question, n’était peut-être pas nécessaire.
– Remarquez, a-t-il ajouté, on ne l’a pas tout le temps. Ça dépend des livraisons.
Je n’ai pas pu résister à la tentation de le feuilleter, même si Denauzier m’attendait dans le camion. Je l’ai feuilleté rapidement et je suis tombée sur un reportage portant sur Emmanuel Macron en visite à Abu Dhabi, endroit de l’Arabie Saoudite dont je lisais le nom pour la première fois. Même pas. Endroit des Émirats Arabes Unis, après vérification sur Wiki. Les photos du reportage ont attiré mon attention parce qu’on y voit de près les chaussures impeccables du président lors d’un défilé quelconque, de même que l’étoffe de son pantalon, et le pli très frais de la jambe. Il me démangeait de me rendre au comptoir payer mon café et la revue, malgré qu’elle se détaille 6,20$.
– Je ne peux quand même pas acheter la revue parce que je suis contente de me retrouver dans la civilisation, me suis-je dit.
– Ou parce que je ressens un certain plaisir à la vue des chaussures du président et de son bel habit.
– Ou parce que j’aime le sourire presque permanent de Brigitte –sauf lors de la cérémonie soulignant le triste anniversaire des événements du Bataclan.
J’ai continué de feuilleter mais je ne portais plus attention au contenu des pages, je m’efforçais de décider : j’achète ou j’achète pas ?
– J’achète, me suis-je dit, il me reste le nombre de pas qui me séparent du comptoir pour changer d’idée.
– Tiens, ma femme s’est acheté de la lecture, a remarqué mon mari comme je remontais dans le camion.
J’ai passé une bonne partie du trajet du retour à me délecter de potins people.
Une fois arrivée à la maison, ouvrant à nouveau ma revue et tombant sur la photo ci-dessus, photo qui m’a déconcertée car je n’y ai pas reconnu dès l’abord un chien couché sur le tapis, en raison du motif du tapis, je me suis dit que Paris Match me donnait accès à du contenu déstabilisant et artistique, alors je me suis abonnée.

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Jour 726

Étiq & C-Etiq Coq d'or USA RoséJe me demande si c’est normal. Je me demande toujours, de toute façon, si c’est normal ma manière d’être et de me comporter.
Certains diraient que je vis dans le passé. Est-ce que vivre dans le passé signifie que le présent ne nous satisfait pas ? Ou est-ce que l’attraction qu’exerce le passé sur moi s’explique par le besoin de vouloir réparer toutes les bêtises que j’ai faites, bêtises étant ici un mot poli qui ne peut pas exprimer plus mal la honte qui m’habite d’avoir fait ceci ou cela, étant jeune et moins jeune ?
J’exprimerai un jour –je ne perds pas espoir– un réel amour pour ma personne quand j’arrêterai de vivre dans la culpabilité et que j’assumerai, sans flagellation aucune, les mauvais choix qui ont jalonné mon parcours sur la terre.
Voilà une bien mauvaise entrée en matière, toujours est-il, pour le sujet que je veux aborder aujourd’hui qui n’est teinté que de positif : j’ai retrouvé –plongée dans le passé– une amie qui m’est chère. Une amie que j’ai connue lors de mon séjour à Aix-en-Provence et à Paris à la fin des années 80.
– Une Québécoise habite aussi le complexe, à l’aile sud, m’avait dit la concierge lorsque je m’y étais enregistrée comme locataire pour y habiter.
J’avais remercié la concierge en me disant que c’était bien la dernière chose dont j’avais envie, fréquenter une Québecoise, alors que je m’étais dépaysée pour explorer la nouveauté. Au terme de quelques semaines d’exploration de la nouveauté, cependant, j’étais allée sonner au cinquième étage de l’aile sud. Je ressentais le besoin de vibrer auprès d’une personne qui allait comprendre le fonctionnement de mes vibrations ! Une belle femme blonde était venue entrouvrir sa porte, et l’avait ouverte au complet une fois sortis, porteurs de mon accent, les premiers mots de ma bouche.
Formée à l’Université Laval, elle venait à Aix parfaire ses connaissances en linguistique, au troisième cycle. De Laval également, je me retrouvais à Aix pour des études en création littéraire au deuxième cycle. Blondes toutes les deux. Trois années nous séparent en âge. La vie a passé, je l’ai rencontrée à Québec de rares fois au début de nos vies professionnelles, puis aucune fois ces vingt dernières années.
Mais voilà, nous sommes maintenant toutes les deux retraitées ! Nous nous sommes donné rendez-vous en janvier.
Le même sentiment m’habite d’exprimer plus qu’avant mon attachement aux membres de ma famille. Je pense que c’est en grande partie parce que les rejetons que nous sommes de ma génération prenons inexorablement la place des rares irréductibles de la génération précédente. Du côté de ma mère, par exemple, frères et sœurs sont tous décédés. Je veux profiter des êtres qui croisent ma route pendant que nous en sommes encore capables, comprendre pendant que nous sommes encore vivants.
– On devrait se prendre un petit Pineau, ai-je suggéré hier à tantine pour accompagner notre partie de Chromino, au beau milieu de l’après-midi.
– Est-ce que j’en ai ?, a répondu tantine.
– On va regarder, ai-je répondu en ouvrant déjà les portes de son garde-manger.
Nous en avons trouvé, nous nous en sommes versé une belle rasade avec des glaçons et nous sommes installées à la table pour jouer.
– On porte un toast ?, a demandé tantine.
– Certainement. À la vie ! À l’amour ! À nous deux !
Nous avons avalé notre première gorgée en nous regardant malicieusement, et en frissonnant de plaisir tellement c’était bon.

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Jour 727

165083Je suis allée avec Bibi voir le film Sage femme qui met en vedette les deux Catherine, Frot et Deneuve. Elles ont respectivement 60 et 74 ans dans leur vie réelle. Je trouve la plus âgée plus expressive au fur et à mesure que les années passent. Peut-être se sent-elle moins prisonnière de sa beauté et se permet-elle plus d’écart, selon une supposition de mon crû qui est bien entendu contraire aux informations que nous donnent ses biographes selon lesquels elle n’a jamais craint de mettre à mal sa beauté pour répondre aux exigences de ses rôles. En tout cas. Je la trouve quand même plus généreuse, moins figée qu’autrefois dans l’expression de ses émotions.
Je me rappelle, quand j’étais au début de la vingtaine et que j’habitais à Québec. Je m’arrêtais régulièrement, été comme hiver, devant la vitrine de la pharmacie, rue Cartier, pour admirer sa photo en tant qu’égérie du parfum Chanel No 5. Je me demandais comment elle pouvait faire pour être si belle. Je me doutais qu’il devait y avoir une manipulation quelconque, un trucage à la PhotoShop, mais je n’en passais pas moins quelques minutes debout sur le trottoir à admirer la photo.
Dans Sage femme, elle joue le rôle d’une femme épicurienne, délinquante sur les bords, qui joue aux cartes –avec des hommes exclusivement– dans des endroits louches pour se faire comme elle dit du pognon. Elle range ensuite le pognon dans un sac Ziploc dans son sac à main qui doit à lui seul coûter une petite fortune, Longchamp serait ici un bon exemple. Elle porte des chemisiers et des foulards imprimés, et ses éternels talons aiguilles, même sur le bord de l’eau dans la gadoue. Elle n’aime certainement pas le riz brun ennuyant mais raffole de frites, de steaks et d’huîtres.
Pendant ce temps-là, l’autre Catherine joue le rôle de Claire, une sage femme très disciplinée qui se donne à autrui là où la Catherine plus âgée se donne aux plaisirs. Arrive ce qui doit arriver, la Catherine plus âgée reçoit un diagnostic de cancer au cerveau et se retrouve seule, telle la cigale à l’approche de l’hiver, pour traverser cette épreuve. Elle contacte alors Claire, sa belle-fille d’une vie passée qu’elle n’a pas revue depuis au-delà d’une trentaine d’années, je dirais.
Et le film raconte comment se crée un rapprochement touchant entre ces deux portraits extrêmes. Un homme, aussi, s’immisce dans la vie de la Catherine jeune, elle a quarante-neuf ans dans l’histoire. Quand on n’est plus tout à fait jeune, on ne lésine pas trop sur les préliminaires, on va droit au but, alors cet homme qui arrive dans l’histoire ne tarde pas à mettre sa bouche sur celle de la Catherine jeune et le couple improbable qu’ils forment s’avère un plus dans l’histoire.
Ensuite, Bibi et moi nous sommes dépêchées de retourner à ma voiture pour nous rendre au magasin Sears y acheter des stylos pour Bibi. Nous avons tripoté les paquets et fini par trouver le bon, avant de nous rendre en vitesse dans la section de la cuisine y chercher une mandoline pour mes nouvelles recettes cétogènes, sans succès. Il ne restait presque plus rien dans le rayon des produits Starfrit. Nous nous sommes ensuite engouffrées dans ma voiture pour nous rendre au CHSLD faire souper papa. Rendues là, il n’y avait plus rien de pressant et il faisait très chaud. Papa est en meilleure forme depuis qu’il vit dans sa dernière demeure.
– Ce condo est un paradis, a-t-il dit à la préposée venue lui faire avaler un médicament, et j’en suis le meilleur locataire.

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