Jour 643

20BrocheChou

Chef d’oeuvre d’Emmanuelle du temps de la garderie. Fait avec des contenants de médicaments du temps qu’ils étaient transparents. Les contenants opaques et de teinte ambrée sont peu de temps après apparus sur le marché. Idéaliste, j’ai espéré que reviennent en circulation les contenants transparents, que je préfère. Je les attends toujours.

J’avais presque oublié ma série sur les bijoux. J’avais presque oublié l’existence de mon blogue, en fait. J’y reviens ce soir après une interruption de huit jours. Que s’est-il passé pour qu’il me soit impossible d’écrire pendant cette période ? Mystère et boule de gomme. En me concentrant, en me forçant, en ordonnant à mes neurones de regagner la place qu’ils occupent d’ordinaire dans les cases de mon cerveau désorganisé, j’arrive à retracer certains événements. Ainsi, je suis allée le week-end du 19 et 20 mai à la représentation du Faust de Gounod, sans véritable mise en scène, ce Faust. Les chanteurs devaient se tenir à l’avant de la scène, devant les musiciens de l’Orchestre symphonique de Trois-Rivières. Ou alors ils devaient déambuler parmi les musiciens dans un étroit couloir prévu à cette fin. Comme je n’ai pas beaucoup d’oreille, j’ai dû demander à ma fille qui en a beaucoup si les chanteurs avaient chanté juste.
– Pas tous, a-t-elle répondu. Et la voix de certains est passée proche de craquer. Du coup, j’étais nerveuse pour eux quand arrivaient les notes aiguës, a-t-elle déploré.
– Dans le fond, heureux les pauvres d’esprit, les sans génie, les ceux qui n’ont pas d’oreille, ai-je conclu intérieurement, je ne me suis rendu compte de rien.
J’accepte ma petitesse, mon peu de capacité.
– Vous prendrez un taxi s’il pleut trop, m’a dit la gérante de l’établissement dans lequel j’avais loué une chambre pour la nuit du samedi au dimanche.
– Vous voulez rire ? Un taxi, je peux compter sur les doigts d’une seule main le nombre de fois que j’en ai pris dans ma vie, lui ai-je répondu.
– Je dis ça étant donné qu’on prévoit de la pluie en soirée, a-t-elle précisé. Et il n’y a pas tellement d’endroits où on peut se stationner…
– Les filles, ai-je demandé plus tard alors qu’il était l’heure de se rendre à la salle de spectacle, voulez-vous qu’on prenne un taxi ?
– Un taxi ?, s’est étonnée Bibi.
– Bien, la dame qui m’a facturé la chambre m’a suggéré de le faire pour nous simplifier la vie. Je lui ai répondu que c’était certain qu’on n’en prendrait pas un. Mais pour faire le contraire de ce que je lui ai dit, on pourrait en prendre un ?
– C’est vrai qu’il pleut pas mal, a mentionné Emma en regardant dehors à travers la fenêtre.
– Et que je porte des talons, a renchéri Bibi.
– Vendu ! On prend un taxi, ai-je conclu.
Quand elle était petite, je demandais à Emmanuelle de commander la pizza au téléphone, quand on voulait en manger à la maison, pour qu’elle apprenne à se familiariser avec le principe des livraisons qui requièrent la transmission des chiffres qui apparaissent sur les cartes de crédit. Par nostalgie, je lui ai demandé si elle voulait bien nous trouver une compagnie de taxi sur Internet et l’appeler pour qu’on ait une voiture dans dix minutes.
– Bon show !, nous a souhaité le chauffeur du taxi alors qu’on sortait de son véhicule.
– On s’en va à l’opéra !, avons-nous répondu toutes les trois d’une seule voix.

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Jour 644

23BrocheRivière

Ça y est, après des heures de recherche le nom m’est revenu : pierres du Rhin, ou Strass.

Je porte cette broche sur un manteau Royal Robbins de couleur rouille que j’ai acheté pas cher du tout au magasin Kaki de Joliette, qui est mon magasin préféré sur le plan vestimentaire. C’est d’un très bel effet, la rencontre de ce bleu sur le rouille. D’après ce que je comprends du cercle chromatique, ces couleurs peuvent être considérées comme complémentaires, ou presque.
L’histoire que je veux raconter aujourd’hui est la suivante, si on peut appeler ça une histoire. Avant d’aller m’occuper de papa hier en fin d’après-midi, je me suis arrêtée à mon magasin préféré dans le but de me procurer des chaussures Salomon que j’ai vu couvrant les pieds d’une amie, chaussures qui allaient m’aider à vivre un été joyeux, plein de dynamisme, un été vitaminé, parce qu’elles sont très colorées. Étant donné que je suis malade en ce moment, je n’étais pas loin de penser que les chaussures allaient me guérir. Or, après un essai de deux ou trois paires, il s’est avéré qu’elles ne me faisaient pas. J’ai voulu quitter sans plus tarder le magasin, mais je me suis accroché les pieds dans le présentoir des articles vendus moyennant un rabais de 70%. C’est dans un contexte identique que j’ai acheté mon manteau de mi-saison Royal Robbins.
Compte tenu de mon érudition sans faille, je pensais que cette marque de vêtements était anglaise, or elle est l’éponyme d’un alpiniste américain. Compte tenu encore que nous sommes à l’approche du mariage princier et que j’ai feuilleté quelques pages à ce sujet dans mes magazines, et compte tenu que je me méprenais quant à la nationalité de l’alpiniste, je me suis particulièrement intéressée aux vêtements Royal Robbins qui étaient en solde, au point d’essayer un bermuda de couleur anthracite, parfaitement coupé et cousu, en coton épais. Je le porte en ce moment.
– Je pense que je vais l’adorer, me suis-je dit dans la cabine d’essayage, sans prendre la peine d’en sortir pour me regarder dans le miroir.
Il suffit que je me regarde dans le miroir pour trouver mille défauts au vêtement –ou à la personne qui l’essaie– et je finis par ne pas acheter.
À la suite de ce non-événement joliettain, je suis revenue à la maison en début de soirée, en m’arrêtant en cours de route à la pharmacie pour me procurer les antibiotiques qui m’ont été prescrits afin de soigner ma laryngite. J’avais excessivement mal aux oreilles et à la gorge et je n’avais qu’une envie, avaler mon premier comprimé au plus vite. Or, pour un ensemble de raisons qu’il serait sans intérêt ici de détailler, le médicament en question n’était pas disponible et on m’a assuré qu’il me serait livré aujourd’hui en après-midi. Nous voici arrivés à la conclusion de mon récit : je porte mes bermudas nouveaux, qui ont quand même quelque chose du chic anglo-saxon dans le style, achetés à bas prix, en attendant le livreur de la pharmacie. Encore une fois, une deuxième fois de suite, je lance un clin d’œil à Lelièvre…

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Jour 645

16Subversive

Blanc sur blanc.

Je suis plus jeune que Marie-Hélène, l’amie de Lelièvre, j’ai dix-huit ans. J’habite sur la rue St-Jean, à Québec, un un et demi, dans un édifice dont il n’est pas exagéré de dire qu’il était à moitié pourri. Mon voisin de palier habite avec sa sœur, dans un trois et demi. Sa sœur travaille et on ne la voit jamais. De son côté, il me semble qu’il ne fait pas grand-chose. Dès que j’arrive à mon appartement, de retour du Conservatoire ou d’avoir fait des courses, il frappe à ma porte pour me tenir compagnie. Il a découvert assez rapidement que je n’y connais rien en cuisine, alors il nous prépare les repas. C’est dans cette période de ma vie que j’aurai mangé le plus de croissants Pillsbury aux framboises. Il est malingre de corps, fume comme une cheminée, porte des sabots à semelle de bois qui font clac clac quand il s’approche pour venir frapper à ma porte. Il s’appelle Denis. Comme il est gay, il me présente des amis gay. J’ai souvenir d’une soirée où ils étaient plusieurs en couples à s’embrasser. J’étais la seule femme. Jeune femme. Un jour cependant Denis m’a présenté une amie gay. À partir de ce moment-là, j’ai connu beaucoup de femmes gay et je n’ai plus tellement fréquenté les hommes gay. La même chose s’est produite cependant : je me suis plusieurs fois retrouvée seule de ma catégorie hétérosexuelle, parmi des femmes qui, plus pudiques, ne passaient pas leurs soirées, heureusement, à s’embrasser. Une des femmes du groupe était une artiste. Elle vivait dans des conditions difficiles, sans domicile, sans entrée d’argent régulière. Elle passait les mois de l’hiver en Floride pour y vendre sa production de bijoux sur le bord des plages, dans les marchés, les foires, les bric-à-brac. Je l’admirais parce que, d’une part, elle savait ce qu’elle voulait faire dans la vie, vivre de son art, et parce qu’elle n’avait pas peur, d’autre part, de partir à l’aventure, là où j’avais besoin de me sentir protégée par mes quatre murs. Son art était une manière de revendiquer sa place dans une société qui n’était pas celle de maintenant, en matière d’orientation sexuelle, il y a quarante ans. Ainsi, les broches reproduisent des vulves, des moitiés de vulves. J’ai porté cette broche pendant des années. Les gens qui la remarquaient lui trouvaient une drôle de forme. Je me contentais d’acquiescer à la drôle de forme. J’étais une militante silencieuse.

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Jour 646

15Bienaimée

La paire a été achetée chez Birks rue Ste-Catherine.

Ah ! Que je l’aime, celle-là ! Elle me ramène loin dans le temps. Je n’étais pas en couple à l’époque, donc pas de séparation en vue, ni de décès du conjoint à l’horizon, que la liberté du célibat. Je me demande d’ailleurs quelle aurait été ma vie si elle avait été traversée dans le célibat. Je ne serais pas mère. Je ne me serais pas rendu compte à quel point je suis enrichie d’être mère, parce que pour le savoir il faut l’avoir été. Je ne vivrais pas dans l’endroit merveilleux où je vis depuis trois ans, je ne serais pas nourrie par la ferveur de Denauzier. Je suis capable de nommer ce qui m’aurait manqué, mais je ne suis pas capable d’imaginer de quelle manière je me serais développée disposant de ma liberté. Je n’aurais pas été libre à 100% parce qu’il m’aurait fallu gagner ma vie, mais en-dehors du travail je l’aurais été, je l’aurais été plus, en tout cas, que lorsque je devais faire fonctionner une famille recomposée de cinq personnes. Ah ! mais quelle richesse c’était, la vie en famille de cinq !
C’est toujours la même rengaine : serais-je devenue écrivaine ? Peintre ? Artiste multidisciplinaire de quelque sorte ? Me serais-je ouverte aux autres ou me serais-je cantonnée dans mes petites affaires ? Une chose est sûre, j’étais cantonnée dans mes petites affaires à l’époque où j’ai perdu l’anneau de cette paire de boucles dorées. Je ne perçois pas positivement le fait d’être cantonnée dans mes petites affaires, mais parallèlement il s’exprime en moi un mini pincement d’envie quand je me laisse habiter par le souvenir de cette liberté qui était toute là, grande ouverte, à ma disposition. Elle était toute là, grande ouverte, à ma disposition et je ne m’en rendais pas compte, encore une fois, puisqu’elle était là, n’ayant pas encore fait la découverte de l’engagement.
J’étais partie –en robe et chaussures à talon– sur ma bicyclette me promener sur l’avenue Laurier. C’est là que je voulais aller, pour le plaisir. J’habitais la rue Garnier, au nord du quartier Villeray et je m’étais laissée descendre en pédalant le moins possible pour mieux savourer les rayons du soleil sur mes épaules. C’est tout à fait moi : faire de la bicyclette en m’efforçant de bouger le moins possible ! L’avenue Laurier n’était pas éventrée par les pelles et autres appareils mécaniques comme c’est le cas maintenant pour la réfection des infrastructures qui gangrène la ville, elle n’était pas encore devenue une avenue passée de mode, anémique, délaissée, affichant ses locaux à louer.
À l’intersection de la rue Beaubien et du boulevard St-Laurent, je me suis rendu compte que j’avais perdu un anneau. Trop désireuse de poursuivre la promenade en me faisant réchauffer par le soleil, trop épicurienne pour me préoccuper de quoi que ce soit d’autre que du moment présent, j’ai poursuivi ma route. À Laurier j’ai attaché ma bicyclette quelque part et j’ai déambulé à pied, côté nord, côté sud. Je me suis acheté un sandwich ou une crème glacée, certainement quelque chose à manger car dans mon frigo, à cette époque-là, habitant seule, il n’y avait jamais rien. J’ai profité de la vie et au bout de quelques heures je suis retournée à la maison. J’ai roulé plus lentement passé Beaubien et St-Laurent, espérant retrouver par terre un petit objet scintillant. J’ai même fait un bout à pied, en marchant lentement. Je suis revenue bredouille à la maison. Le lendemain, rebelote, je suis repartie à la recherche de mon bijou. Sans succès. Il s’agit du premier achat important que j’ai fait avec mon nouveau statut d’employée permanente à l’université. Je me demande comment ça se fait que j’en ai perdu une, je ne les enlève pratiquement jamais. J’ai volé une petite sœur presque jumelle à Emmanuelle et je continue de porter ma paire comme si de rien n’était.

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Jour 647

14Merguez

Atelier de fabrication de bijoux aux Îles à l’atelier-boutique Limaçon.

C’est dommage. J’appelle Merguez ce bijou que j’ai fait aux Îles-de-la-Madeleine et que j’ai porté peut-être deux fois. Tiens, je vais le porter ce soir au souper. Nous recevons la fille de Denauzier dont c’est l’anniversaire demain.
Au départ, j’en aimais la pierre, surtout la petite veine dans les tons de vert, mais au fur et à mesure de la coupe, je me suis rapprochée de la veine au point de la faire presque disparaître. Du coup, j’ai taillé en me sentant stressée, sur le frein, je ne me suis pas laissée aller et c’est peut-être pour ça que je ne porte pas mon bijou et que je me contente de le dénigrer en l’appelant Merguez.
Nous étions à l’atelier Limaçon ce jour-là. Mon regard a été attiré dès notre arrivée par une série de tabliers noirs qui séchaient sur une corde à linge, dans le vent. Je les ai pris en photo, en me disant que dans les jours suivants j’essaierais de prendre en photo une corde à linge qui ne soit pas couverte que de tabliers noirs mais de toutes sortes de vêtements, et de même des serviettes, des nappes et des draps. Au bout du compte, je suis repartie sans cette photo qui a été au centre de mon périple et qui brille encore par son absence. Soit je ne rencontrais pas de corde à linge bien garnie, soit j’en rencontrais mais je n’avais pas mon appareil photo, soit j’en rencontrais mais il ne ventait pas.

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J’ai choisi la forme oblongue, mais il faut le savoir !

Nous nous sommes approchées de l’atelier et, telles des pigeonnes, nous avons été happées, Emmanuelle, son amie et moi, par les excellents vendeurs qui y travaillent. La manière de procéder est à peu près la suivante : on choisit une forme géométrique à partir d’un stencil, on en trace le contour sur le morceau de pierre qu’on a choisi avec un crayon feutre. On coupe avec un scalpel résistant les bords qui excèdent la forme géométrique, et on taille ensuite la pierre en la frottant à une meule qui lance de l’eau dans les lunettes et qu’il n’est pas dangereux d’utiliser, contrairement à ce qu’on peut penser en présence de la machine, qui fait par ailleurs un bruit d’enfer.

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Elles sont toutes belles, finalement.

Bien entendu, je me suis cassé la tête quant à la pierre que je voulais tailler et polir. J’ai fouillé dans les paniers qui étaient à notre disposition, à la recherche de la pièce unique qui allait faire de moi une future joaillière tellement le résultat que je m’apprêtais à obtenir allait être faramineux. Ainsi fouillant, j’ai découvert des restes de pierres taillées dans des seaux sous une table, que la bijoutière a accepté de me donner et qui traînent encore dans mes affaires d’art et que je vais peut-être, sait-on jamais, utiliser un jour. Ma fille, après quelques pierres rejetées, celles du dessus du premier panier, a choisi en moins de cinq minutes une pierre d’une belle couleur bourgogne. Son amie a pris la première pierre blanche qui lui est tombée sous la main.

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Jour 648

13BraceletMéd

Bracelet médical depuis été 2013.

Comme c’est curieux. Pas de Jacques-Yvan, de séparation, de François, de cancer, de mort… au menu d’aujourd’hui. Nous voici dans un temps moins ancien avec ce bracelet. Ça va faire cinq ans dans un mois que j’ai été opérée à l’Hôtel-Dieu de Montréal. J’étais abonnée à la Presse papier, à l’époque, et les numéros qui ont accompagné mon retour à la maison portaient tous sur la tragédie du Lac Mégantic. Bibi, qui s’occupait de moi, me lisait les gros titres. Nous voici encore dans le passé très récent de la fête des mères hier. Nous sommes allés à Montréal construire un petit aménagement paysager. Comme il faisait beau et chaud et que nous travaillions à quelques mètres du trottoir, nous avons placoté avec les passants, ceux qui s’arrêtaient pour commenter, ceux que je connaissais et ceux que je ne connaissais pas, et nous avons placoté aussi avec les voisins. Celui de gauche semble ne pas aller bien. Je voulais aller m’informer de sa santé mais d’une chose à l’autre je ne l’ai pas fait. Le soir, nous avons mangé le bœuf au fromage bleu préparé par chouchou, une salade méditerranéenne en accompagnement et du yaourt pour dessert. Un menu cétogène pour la fête des mères. Merci chouchou !
Ce matin lundi je me décrète une journée de repos. Je vais m’installer dehors pour lire le Faust de Goethe, étant donné que samedi prochain nous serons à Trois-Rivières y entendre l’œuvre dans la version symphonique de Gounod. J’ai réservé une chambre dans un hôtel modeste pour la nuit de samedi à dimanche.
– On pourra bruncher quelque part le dimanche matin, a suggéré chouchou.

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Je suis fière de moi, mais bien entendu c’est mon mari qui a tout fait ! Moi, je placotais.

Je suis fière de moi. Fière d’avoir collaboré à l’aménagement du petit coin paysager, fière d’être capable de nous amener les trois femmes, Bibi, Emma et moi, passer du bon temps dans une ville que nous visiterons sommairement. Pendant ce temps, Denauzier sera à la pêche, en Abitibi.
– Ta voiture a un ennui mécanique, m’a informée mon mari hier. Je pense qu’un cardan doit être changé.
Comme je savais que je ne comprendrais pas ce en quoi consiste un cardan, je n’ai pas posé de question autre que la suivante :
– Est-ce qu’on pourra quand même aller à Trois-Rivières le week-end prochain ?
– Oui, oui, on arrangera ça à ton retour.
Pas de fantôme, donc, aujourd’hui. Que du concret, du maintenant, que des projets à très très court terme. Ainsi, je vais faire des crêpes tout à l’heure, je vais faire cuire aussi les asperges, préparer une béchamel, ce sera notre dîner. Avant tout ça, je vais me préparer un deuxième café. Pendant tout ça, je vais faire laver les vêtements que nous portions hier et qui sont pleins de terre. Je vais ensuite les étendre sur notre corde à linge et dans le temps de le dire ils seront secs. Je vais plus tard faire le tour du terrain pour déterminer où est-ce qu’on désire planter l’arbuste que nous avons rapporté de Montréal. Je vais lire Faust, je l’ai déjà écrit. Je vais profiter de ma solitude en après-midi pour ne pas parler car j’ai encore mal à la gorge. Le temps présent, quand même, ça fait du bien. C’est un élément non négligeable, voire incontournable, dans l’atteinte d’une gestion équilibrée de soi.

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Jour 649

12Pulsar

Une belle Pulsar qui a mangé de la misère, ça veut dire que je l’ai beaucoup portée.

Nous sommes loin dans le passé, dans un passé antérieur à ma vie avec Jacques-Yvan. Je suis secrétaire à l’UQÀM et j’y fais la connaissance de Michèle. Grande, mince, les yeux noirs, elle a le squelette d’une Érythréenne. Pour une raison qui m’échappe, elle doit porter une montre, or elle n’en a pas, alors je lui propose de porter la mienne le temps d’un après-midi. Sur ses poignets minuscules la montre est ravissante. Elle attache le bracelet au dernier trou, alors que je l’attache au deuxième de l’autre extrémité ! Le bracelet sur la photo n’est pas le bracelet d’origine, cela dit en passant. La montre lui va tellement bien que je ne désire plus la récupérer. Pendant plusieurs mois mon amie philosophe –car elle a fait ses études universitaires en philosophie– aura porté ma montre et je ne me rappelle pas dans quelles circonstances elle me l’a redonnée. Je me rappelle que lorsque je l’ai remise, je la trouvais cent fois moins belle sur mes gros poignets.
Plus tard, j’ai fait la connaissance de Jacques-Yvan qui m’a offert une montre Simon Chang, et plus tard je me suis offert à moi-même une montre Simon Chang, fort différente de la première. D’où il ressort que trois montres dorment sur mon bureau, dans ma chambre, sans pile depuis des années. Si je ne me dépêche pas d’utiliser la Pulsar, je serai bientôt incapable d’y lire l’heure car le cadran en est fort petit et ma vue baisse année après année. Vouloir la porter sur une base régulière, il faudrait que je change aussi la vitre qui est sinon craquée du moins égratignée.
Je ne peux quand même pas porter deux montres, à savoir le Fitbit, que je porte en tout temps au bras gauche, et un de mes trois spécimens au bras droit, juste pour dire que j’honore les personnes qui m’ont offert les montres, et que j’honore aussi leur beauté car je les trouve belles (les montres et les personnes).
L’an dernier, la mère de Denauzier avait ainsi des montres à donner. Je dirais pas loin d’une dizaine. Elle les avait regroupées dans un petit sac qu’elle a fait circuler. Ses petites-filles en ont chacune pris une, mais je pense qu’elles ne les portent pas. J’ai pu constater qu’une femme chez laquelle je me rendais pour la première fois, il y a déjà quelque temps, avait dans son walk-in au bas mot plus de cinquante montres. Je suis contente de n’en avoir que trois, tout en trouvant que trois, et même quatre avec le Fitbit, c’est déjà trop.

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