Jour 632

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En fait je cherchais du même auteur Mayonnaise, au Renaud-Bray, que je n’ai pas trouvé.

Voici quel a été mon parcours mercredi lors de ma visite à Montréal. Parcours minimal d’abord le matin, de la chambre à coucher à la galerie arrière, où j’ai lu en buvant un café. Lu André Major, L’Esprit vagabond. Encore une fois, j’ai tout faux par rapport à ce livre : il regroupe des textes écrits en 1993 et 1994 et n’a été publié qu’en 2007, d’où il ressort que je ne pouvais pas être en train de le lire au moment de la parution de ma belle Zébresse en 1994, comme je l’ai écrit dans mon texte précédent, Jour 633.
À force de chercher dans mes souvenirs rouillés, j’ai réussi à trouver qu’est-ce que je lisais au moment de la parution de La zébresse. Je lisais, et je me demande comment ça se fait, Saint-André Avellin… le premier côté du monde, de Jean-Paul Filion, paru chez Leméac en décembre 1995. Je m’y suis ennuyée pas mal plus qu’avec André Major qui, lui, m’apprend un tas de choses littérairement parlant, puisqu’il commente ses lectures, en grande partie, dans ses carnets. Lectures récentes et anciennes qui nourrissent son univers.
Au bout d’un moment cependant, et la même chose se produit quand je lis les textes de mon blogue à la file les uns des autres, l’intérêt s’effrite parce qu’il n’y a pas de tension vers un dénouement. Chaque texte de Major est intéressant, j’accumule des connaissances, j’annote des passages, mais c’est bien tranquille. Le mieux, c’est de lire Major en alternance avec un autre livre.
Nous avons lui et moi des points en commun. Il n’est pas très populaire et souffre peut-être de se trouver à l’écart dans le milieu littéraire québécois. Il écrit sans plan –car il écrit aussi des romans– en se laissant porter par les mots. Bien entendu il se fait prendre au piège : un personnage s’introduit qu’il n’a pas vu arriver, ce nouveau personnage en entraîne un autre vers un cul-de-sac. Ils demandent alors à Major de les aider à se sortir de l’impasse, or Major se découvre encore plus démuni qu’eux, et ça finit par aller mal. Aller mal, ça veut dire aller arroser les fleurs, cuisiner, jardiner plutôt que d’essayer d’écrire…
Donc, j’étais sur la galerie arrière, je lisais, et les textes ne produisant pas de tension qui se serait haussée d’un cran au fur et à mesure des pages, j’ai ressenti le besoin de bouger, de changer d’activité. Je suis allée faire la vaisselle, il y en avait quand même pas mal qui m’attendait sur le comptoir. Or, il y a quelques jours, je me suis brûlé un doigt sur une casserole qui sortait du four. Ça me fait mal si de l’eau coule sur la brûlure. J’ai donc cherché des gants de caoutchouc, chez Emma, que je n’ai pas trouvés. Alors je suis allée en acheter, c’est une mini promenade agréable jusqu’au coin de la rue. Rendue au coin de la rue, justement parce que c’était trop agréable, j’ai marché sur Monkland jusqu’à la boutique qui vend des magazines et j’y ai trouvé un livre d’Éric Plamondon qu’une amie m’a suggéré de lire parce que cet auteur adopte, comme moi, une forme littéraire basée sur des textes courts qui sont traversés de certains thèmes récurrents. Je l’ai acheté, je suis revenue à la maison en n’oubliant pas d’acheter les gants, j’ai fait la vaisselle en toute hâte, n’ayant à l’esprit que la découverte de Plamondon.

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Jour 633

31BrocheChat

Il me semble avoir vu cette broche en vente au Renaud-Bray de la Côte-des-Neiges il y a une dizaine d’années. Produit dérivé d’une toile impressionniste sur laquelle apparaît un chat semblable ? De Monet ?

Je me demande ce qu’écrirait un être aussi doué que Marc Séguin, admettons, s’il publiait comme je le fais un texte par jour. J’ai l’impression que ma culture générale n’est pas à la hauteur de mon inclination à écrire. Je me rabats sur le cordage du bois, sur la visite faite à ma belle-maman, sur du pratico pratique –moi qui le suis si peu–, pour noircir mes pages. Ce ne serait pas le cas de Séguin.
Il est un écrivain qui embrasse cette approche du un texte par jour, sous forme de ce qu’il appelle des carnets, je pense ici à André Major. Je feuillette son livre L’esprit vagabond et j’y retrouve la formule qui est la mienne : des textes qui couvrent à peu près une page, séparés les uns des autres par la date. Les textes ont été écrits en 1994 et 1995, cela fait déjà plus de vingt ans. J’avais entamé la lecture du livre de Major au moment de sa parution, chez Boréal, à peu près au même moment qu’avait paru ma Zébresse, aux Herbes rouges.
– Que lisez-vous ces temps-ci ?, m’avait demandé mon éditeur à cette même période.
– Je viens de me procurer L’esprit vagabond, avais-je répondu, mais je ne peux pas dire que ça m’accroche tant que ça…
– C’est normal, avait rétorqué l’éditeur sans rien ajouter.
– C’est peut-être une question d’âge, avais-je tenté de m’expliquer à haute voix en improvisant. Une question de valeurs, d’univers trop différents… J’aime l’idée qu’il s’agisse de textes courts, avais-je mentionné, fragmentés, mais je ne me reconnais pas dans ses préoccupations.
Je me rends compte aujourd’hui que je lorgnais déjà, sans le savoir, vers les productions courtes et quotidiennes, bien avant la naissance de mon blogue !
Toujours est-il qu’hier en rangeant Le cahier noir dans ma bibliothèque, parce que je l’ai fini, je suis tombée sur lesdits carnets de Major. Je vais tenter de m’y remettre pour m’imprégner de sa manière de noircir des pages au jour le jour, dans un exercice qui se donne à lire pour le texte du jour en tant que tel, sans trouver sa suite dans le texte suivant, ou alors rarement. Rien qu’en feuilletant le livre, je constate qu’il exprime son avis avec le recul et disons la hauteur d’un essayiste, sur plusieurs sujets que je ne me permettrais pas d’aborder parce que, de façon générale, je n’ai pas d’opinion. Ne pas avoir d’opinion, en fait, c’est une manière d’exprimer que je ne maîtrise pas les mots qui me permettraient d’en formuler une. Mon vocabulaire est trop restreint, ma pensée trop peu articulée, et ma culture, littéraire et générale, trop déficiente.
Les cahiers noirs : j’avais hâte de finir, c’est pourquoi j’ai enfilé la deuxième moitié jusqu’au bout. Même dans l’univers excessif qui est celui de Tremblay, j’aurais eu envie, par endroits, d’un peu de retenue. Les traits n’ont pas besoin d’être appuyés tout le temps, il me semble. J’ai passé tout le temps de la lecture du livre à me demander quel était le nom de famille de ce jeune metteur en scène qui monte les Troyennes. La réponse m’est arrivée ce matin, pendant que je préparais mon café. Brassard. Maudit bâtard !
André Major ne doit pas terminer ses textes par Maudit bâtard !

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Jour 634

27BrocheAnonyme

Cette broche est elle aussi « pas si pire » et pour une fois la photo est bien nette.

Je pense n’avoir jamais porté cette broche. J’imagine que j’en ai fait l’acquisition pour 1$ au bazar scout. J’imagine aussi qu’elle a été fabriquée en Chine. C’est curieux parce que, comme je vais le mentionner juste un peu plus bas, j’ai rendu visite à ma belle-mère cet après-midi et elle portait une broche presque identique sur son chemisier.
Je vais commencer par le commencement. Ce matin, je me suis levée dans la presque urgence de me débarrasser de la corvée qui m’attendait. Je suis sortie du lit en me donnant une heure maximum de farniente avant d’aller dehors. C’est une corvée que je me suis créée, j’aurais pu ne pas m’en occuper. Mais j’ai eu envie de faire de l’exercice, alors j’ai passé trois heures à corder du bois en prévision de notre prochain hiver. Nous sommes beaucoup plus prévoyants que la cigale. Après, il était rendu midi et demi, je suis allée m’asseoir sur la terrasse au soleil pour me reposer, boire et me faire sécher. J’en ai profité pour jouer au Solitaire sur mon téléphone. Trop rapidement, en ce sens que j’aurais volontiers passé l’après-midi assise là à ne rien faire, il a fallu que je prenne ma douche pour me rendre voir ma belle-maman qui est en convalescence, dans un centre où elle s’ennuie pas mal. Je lui ai tenu compagnie pendant une petite heure. Autour de 16 heures j’étais de retour à la maison, où j’ai terminé les aménagements floraux que j’avais entamés la veille. Cela consiste à planter les bégonias dans la plate-bande qui ceinture l’arbre dont le nom m’échappe en ce moment, et comme j’avais acheté trop de bégonias, cela a également consisté à les mettre en pots que j’ai déposés sur le bord de la fenêtre de mon bureau, à l’extérieur.
J’aime agir ainsi, je reviens à ce matin, dans l’idée de me débarrasser. J’aime être mise en mouvement par le besoin de me débarrasser, parce qu’après, tout est possible. Je fais ce que je veux. Ce qui me tente.
– Qu’est-ce qui va me tenter ?, me suis-je ainsi demandé pendant que je cordais.
– Lire Le cahier noir de Michel Tremblay, fut la réponse.
J’ai lu la première partie ces deux derniers jours et je vais entamer ce soir la deuxième partie. Si jamais je me rends jusqu’au bout du roman, je vais peut-être lire ensuite Autoportrait de Paris, avec chat, de Dany Laferrière.

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Jour 635

28BrocheChiro

J’achète rarement les choses sur un coup de coeur, je les achète en me disant qu’elles sont « pas si pires », en ce sens que je ne sais jamais si elles sont ou ne sont pas belles. Voici une broche « pas si pire », que j’aime. 

Cette broche était épinglée en permanence sur la veste que je portais au travail. Je portais la veste quand je me rendais à mes rendez-vous chez le chiropraticien. C’était une femme, en fait, une chiropraticienne, dont je n’aimais pas la personnalité. J’avais de plus en plus souvent un point dans le dos, à la hauteur de l’omoplate droite. Un collègue m’avait suggéré la chiropratique.
Après deux ou trois séances de soins qui me semblaient bâclés et qui consistaient essentiellement à me faire craquer la colonne, j’ai voulu me tourner vers un autre chiro. La jeune femme dont je n’aimais pas la personnalité pratiquait dans une maison de soins alternatifs, si on peut dire ça, qui réunit des ostéopathes, des naturopathes, des massothérapeutes et plusieurs chiros. J’avais facilement obtenu un rendez-vous avec un chiro homme qui, lui, ne réussissait pas à faire craquer la colonne. C’était tellement improbable que cela m’avait presque plu ! Ne réussissant pas à faire craquer la colonne, cet homme, lui aussi plutôt jeune, se tournait vers d’autres pratiques, peut-être le reïki, qui avaient l’avantage de me garder longtemps dans son bureau. J’avais ainsi l’impression d’en avoir plus pour mon argent. Assez rapidement, la jeune femme que j’avais délaissée s’était rendu compte que je lui préférais un confrère. Elle avait presque exigé que je lui rende des comptes. Ne sachant comment me sortir du pétrin, j’avais décidé de ne plus aller voir les spécialistes de la chiropratique, mais plutôt les massothérapeutes de la même maison.
C’est ainsi que je suis tombée sur une femme qui m’a semblé compétente et dont j’aimais le caractère. Notre collaboration, encore une fois si on peut dire ça dans la mesure où je ne faisais absolument rien lors de mes soins sinon me tourner quand elle me le demandait, a duré des années. Ce que j’ai aimé le plus de nos rencontres, c’est qu’elles se déroulaient dans le sous-sol de cette grande maison de la rue St-Denis, un sous-sol en bonne condition qui ne dégage pas de relents d’humidité. La petite pièce dans laquelle travaillait la massothérapeute donnait directement sur la rue, et sur la circulation. Je pouvais mesurer l’importante superficie de la maison parce que pour descendre au sous-sol il fallait emprunter un escalier situé à l’arrière du rez-de-chaussée, donc côté ruelle, et une fois au sous-sol on traversait tout l’espace pour se rendre à l’avant, côté rue. Une petite fenêtre, quand même plus grande qu’un soupirail, laissait entrer un peu de lumière. On entendait les grondements des moteurs des camions, atténués par l’épaisseur du béton et la proximité de la terre qui entourait le béton. Je me sentais en sécurité. Je me sentais comme dans le film Le dernier métro parce que dans ce film de François Truffaut, qui se déroule pendant les années du nazisme, un des personnages principaux, juif, se cache dans le sous-sol du théâtre qu’il dirige.

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Jour 636

32BraceletMarie

Bracelet fabriqué par une collègue. N’ajustez pas votre appareil, la photo est un peu floue.

En fin de compte, je suis une écrivaine du dimanche et cela me convient. Je relate des micro aventures, des anecdotes d’une importance dérisoire que je qualifie de non événements. C’est ainsi que j’ai soumis au concours du récit de Radio-Canada un texte qui a pour titre La non glace vive. Il y est question de ma réussite à avoir monté en voiture une grosse côte à pic couverte de glace qui se termine sur un tournant bien traître. Victoire pour moi là où d’autres voitures n’ont pas réussi. L’autre jour, ici sur la terrasse au soleil, j’ai demandé à Bibi qui portait lunettes fumées et casquette si elle voulait bien nous lire à voix haute ce texte de cinq pages. Elle a accepté. À l’écoute de mes propres mots je me suis régalée, comme quoi ça ne me prend pas grand-chose pour me satisfaire.
Je suis une écrivaine du dimanche qui aime chercher sa voie parce que cela m’expose à une palette de possibilités qui me font rêver, voyager, explorer. Papa a raison. Je ne cherche pas ma voie tant que ça, pour en trouver une qu’il me presse d’emprunter. Je cherche ma voie comme une abeille butine de fleur en fleur, se délectant de leur nectar.
Je suis une écrivaine du dimanche qui se traite durement. Au lieu de me demander ce qu’aurait été ma vie si j’avais connu un succès fût-il modeste auprès des éditeurs, je me demande, en installant dès l’abord une notion de tort, de reproche envers moi-même, comment ça se fait que je ne suis pas devenue une écrivaine ne serait-ce que modestement connue ?
Je peux nommer au moins deux manières de faire de sa vie une vie d’écrivain. Il y a la manière Duras, pour donner un exemple parmi d’autres –et aussi parce que j’ai lu la biographie de Duras écrite par Laure Adler. C’est la manière monolithique. Marguerite, toute jeune, savait sans en douter qu’elle consacrerait sa vie à l’écriture. C’est la manière agréable, en fait, confortablement appuyée sur le coussin de la confiance en soi et en son destin. Il y a la manière Je dois y arriver coûte que coûte, la manière qui donne le sentiment vertigineux que la vie en dépend. Cette manière me séduit, elle sollicite toute l’énergie de l’individu, elle est proche parent de la dévotion, elle nécessite que le sujet apprenti écrivain se donne corps et âme.
Je n’ai été habitée par aucune de ces manières puisque je ne suis qu’une écrivaine du dimanche. Il n’empêche que ma vie est définitivement plus riche depuis sept ans que j’alimente mon blogue.

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Jour 637

19BrocheNB

Investissement de 1$ au bazar scout de Côte-des-Neiges.

Sur cette broche noir et blanc très discrète, je vois, à droite, deux dunes couvertes en leur centre d’une végétation dense. Elles se jettent dans un bras de mer, ou une grande étendue d’eau couverte d’embrun. Il n’y a pas de signature d’artiste ou de pays d’origine à l’endos de la plaquette dont est constitué ce bijou. Cette plaquette semble être faite de matière plastique, ou d’une résine. Peut-être que la représentation picturale, si on peut dire ça comme ça, relève d’un procédé tout simple, par exemple le dépôt de quelques gouttes d’encre sur la résine. Les gouttes formées de molécules réagissent une fois exposées à une source de chaleur intense et créent d’elles-mêmes en s’entrechoquant ce paysage marin que je suis peut-être la seule à discerner. À force de regarder cette broche, je me transporte, parce que j’y vois une ressemblance, sur la colline de Signal Hill qui surplombe la ville de St-John’s dans la province de Terre-Neuve. J’imagine mal, en tout cas, un artiste peindre cette miniature sur une surface vierge au départ. Même avec une grosse loupe, ça doit arracher les yeux. D’ailleurs, ce serait peint selon quelle technique ? Il n’existe pas à ma connaissance de pinceau ou d’aiguille en mesure de produire ce pointillisme microscopique.
Hier, mon attention a été intensément sollicitée par la situation dans laquelle j’ai baigné pendant plusieurs heures, de telle sorte que c’est seulement en fin de journée, après être allée au CHSLD nourrir papa, que je me suis rendu compte d’une anomalie importante : je ne portais pas ma Pulsar ! Je me suis empressée de corriger la situation dès mon arrivée à la maison.
Rien ne se présentant à mon esprit ce soir qui rendrait ce texte plus sémillant, je déclare forfait, je m’arrête là.

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Jour 638

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Ma belle Pulsar. Elle apparaît plus abîmée sur la photo qu’elle ne l’est en réalité.

Pour aborder un aspect bien concret de ma vie, je peux faire l’annonce suivante : je ne porte plus mon Fitbit ! Lorsque je me suis vue marcher mes 10 000 pas alors que je souffrais d’une laryngite qui me donnait envie de me trancher les oreilles et la gorge tellement j’avais mal à la moindre déglutition, j’ai décidé que c’en était assez.
– Je porterai mon Fitbit lorsque j’aurai l’intelligence, le jugement et l’équilibre pour l’utiliser adéquatement, me suis-je dit en rangeant mon compteur de pas dans un tiroir.
Mais que porter en remplacement pour lire l’heure à mon poignet gauche ? Je n’ai pas hésité une seconde : mon ancienne montre Pulsar, qui attendait un retour à la vie active depuis plus de vingt ans. Je l’attache au dernier trou du bracelet, comme si j’avais le poignet fin, parce que j’avais demandé au bijoutier, il y a très longtemps mais je m’en rappelle, de changer le bracelet d’origine par un bracelet conçu pour les poignets forts. Elle ne pèse rien, c’est à peine si je me rends compte que je la porte. Je ne l’enlève pas la nuit. Mes manches s’enfilent dorénavant de manière fluide alors qu’avec le Fitbit, à cause de son épaisseur, elles restaient coincées. Je devais recourir à mes doigts pour faire passer le tissu par-dessus l’engin. Cela m’énervait. Dans notre monde de technologie et de changements incessants, je suis contente de procéder à rebrousse-poil, en me tournant vers le passé, en réutilisant plutôt qu’en achetant. C’est une manière –métaphorique– de choisir une valeur sûre, d’opter pour la lenteur par opposition à la vitesse du mouvement du monde qui va s’accélérant. Il a suffi, pour sa remise en forme, d’en faire changer la pile et polir la vitre pour la modique somme de 15$.
– Va-t-elle durer jusqu’à ma mort ?, ai-je demandé au bijoutier.
– C’est une bonne marque…, a-t-il répondu, déstabilisé par ma question.
– Une bonne marque au point de durer encore trente ans ?, ai-je insisté.
– Je ne peux pas dire. Une chose est sûre, si son mécanisme brise, on ne peut pas le remplacer, on ne tient plus les pièces pour ça, c’est trop vieux.
Bien entendu, porter cette montre c’est encore ici une manière métaphorique de faire la paix avec mon passé. C’est maintenir vivant le lien qui m’a unie à la personne qui m’a offert la montre, c’est affirmer très subtilement que je n’ai plus honte des agissements qui ont été les miens à cette époque de ma vie. Ou moins honte, disons.
Je reviens sur mon rêve de l’avant-dernière nuit. Il me semble que le message est le suivant : maintenant que je sais être aimante, gentille, compréhensive, pour en être venue à bout des démons qui me rongeaient l’intérieur étant jeune, où dois-je me tourner pour progresser ? Est-ce que la vie pourrait n’être qu’une enfilade de moments heureux ? Progresse-t-on quand on est heureux ? Comment vit-on quand on n’a pas à traîner de boulet ? Est-ce que progresser consiste à surmonter des difficultés ? Peut-on être heureux quand on n’est pas en mode de résolution de problème ? Etc.
En lien avec les rêves, il en est un, récurrent, venu me visiter encore une fois la nuit dernière, que je ne m’explique pas. Je me demande qu’est-ce que je fais dans la vie, où en suis-je, où sont mes repères de base : où est-ce que j’habite, par exemple, et de quelle manière je gagne ma vie. D’ailleurs, est-ce que j’en suis à l’étape de gagner ma vie, ou est-ce que je suis encore aux études, vivant très modestement ? Dans mon rêve de la nuit dernière, je me demandais si je pourrais m’accommoder de vivre dans une chambre de la grande maison de mon amie, et si oui, comme elle habite en banlieue, quel serait le prix à payer pour un abonnement mensuel au transport par train, et ce train m’amènerait où chaque jour pour gagner ma pitance ?
Ça fait plusieurs années que je fais ce rêve, que j’interprète comme étant la manifestation incessante de la recherche de ma voie… Est-ce que je fais ce rêve sous l’effet du temps qui passe, en ce sens que, les deux-tiers de ma vie étant maintenant derrière moi, il me reste de moins en moins de temps pour trouver où est-ce que je dois aller ? Le rêve me fait signe que je ne dois pas tarder si je veux trouver ? Mais au fait, faut-il aller quelque part ? Qu’est-ce qui se passe en moi, quelle petite voix me souffle de trouver ma voie avant qu’il ne soit trop tard ? Est-ce une histoire de voix et de voie qui se manifeste ainsi la nuit ? Ou alors quoi ? Cette voix étouffe-t-elle ?

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