Jour 645

16Subversive

Blanc sur blanc.

Je suis plus jeune que Marie-Hélène, l’amie de Lelièvre, j’ai dix-huit ans. J’habite sur la rue St-Jean, à Québec, un un et demi, dans un édifice dont il n’est pas exagéré de dire qu’il était à moitié pourri. Mon voisin de palier habite avec sa sœur, dans un trois et demi. Sa sœur travaille et on ne la voit jamais. De son côté, il me semble qu’il ne fait pas grand-chose. Dès que j’arrive à mon appartement, de retour du Conservatoire ou d’avoir fait des courses, il frappe à ma porte pour me tenir compagnie. Il a découvert assez rapidement que je n’y connais rien en cuisine, alors il nous prépare les repas. C’est dans cette période de ma vie que j’aurai mangé le plus de croissants Pillsbury aux framboises. Il est malingre de corps, fume comme une cheminée, porte des sabots à semelle de bois qui font clac clac quand il s’approche pour venir frapper à ma porte. Il s’appelle Denis. Comme il est gay, il me présente des amis gay. J’ai souvenir d’une soirée où ils étaient plusieurs en couples à s’embrasser. J’étais la seule femme. Jeune femme. Un jour cependant Denis m’a présenté une amie gay. À partir de ce moment-là, j’ai connu beaucoup de femmes gay et je n’ai plus tellement fréquenté les hommes gay. La même chose s’est produite cependant : je me suis plusieurs fois retrouvée seule de ma catégorie hétérosexuelle, parmi des femmes qui, plus pudiques, ne passaient pas leurs soirées, heureusement, à s’embrasser. Une des femmes du groupe était une artiste. Elle vivait dans des conditions difficiles, sans domicile, sans entrée d’argent régulière. Elle passait les mois de l’hiver en Floride pour y vendre sa production de bijoux sur le bord des plages, dans les marchés, les foires, les bric-à-brac. Je l’admirais parce que, d’une part, elle savait ce qu’elle voulait faire dans la vie, vivre de son art, et parce qu’elle n’avait pas peur, d’autre part, de partir à l’aventure, là où j’avais besoin de me sentir protégée par mes quatre murs. Son art était une manière de revendiquer sa place dans une société qui n’était pas celle de maintenant, en matière d’orientation sexuelle, il y a quarante ans. Ainsi, les broches reproduisent des vulves, des moitiés de vulves. J’ai porté cette broche pendant des années. Les gens qui la remarquaient lui trouvaient une drôle de forme. Je me contentais d’acquiescer à la drôle de forme. J’étais une militante silencieuse.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
Cette entrée, publiée dans 2 200 textes en 10 ans, est marquée , , , , , , , , , , , , , . Mettre ce permalien en signet.

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s