Jour 646

15Bienaimée

La paire a été achetée chez Birks rue Ste-Catherine.

Ah ! Que je l’aime, celle-là ! Elle me ramène loin dans le temps. Je n’étais pas en couple à l’époque, donc pas de séparation en vue, ni de décès du conjoint à l’horizon, que la liberté du célibat. Je me demande d’ailleurs quelle aurait été ma vie si elle avait été traversée dans le célibat. Je ne serais pas mère. Je ne me serais pas rendu compte à quel point je suis enrichie d’être mère, parce que pour le savoir il faut l’avoir été. Je ne vivrais pas dans l’endroit merveilleux où je vis depuis trois ans, je ne serais pas nourrie par la ferveur de Denauzier. Je suis capable de nommer ce qui m’aurait manqué, mais je ne suis pas capable d’imaginer de quelle manière je me serais développée disposant de ma liberté. Je n’aurais pas été libre à 100% parce qu’il m’aurait fallu gagner ma vie, mais en-dehors du travail je l’aurais été, je l’aurais été plus, en tout cas, que lorsque je devais faire fonctionner une famille recomposée de cinq personnes. Ah ! mais quelle richesse c’était, la vie en famille de cinq !
C’est toujours la même rengaine : serais-je devenue écrivaine ? Peintre ? Artiste multidisciplinaire de quelque sorte ? Me serais-je ouverte aux autres ou me serais-je cantonnée dans mes petites affaires ? Une chose est sûre, j’étais cantonnée dans mes petites affaires à l’époque où j’ai perdu l’anneau de cette paire de boucles dorées. Je ne perçois pas positivement le fait d’être cantonnée dans mes petites affaires, mais parallèlement il s’exprime en moi un mini pincement d’envie quand je me laisse habiter par le souvenir de cette liberté qui était toute là, grande ouverte, à ma disposition. Elle était toute là, grande ouverte, à ma disposition et je ne m’en rendais pas compte, encore une fois, puisqu’elle était là, n’ayant pas encore fait la découverte de l’engagement.
J’étais partie –en robe et chaussures à talon– sur ma bicyclette me promener sur l’avenue Laurier. C’est là que je voulais aller, pour le plaisir. J’habitais la rue Garnier, au nord du quartier Villeray et je m’étais laissée descendre en pédalant le moins possible pour mieux savourer les rayons du soleil sur mes épaules. C’est tout à fait moi : faire de la bicyclette en m’efforçant de bouger le moins possible ! L’avenue Laurier n’était pas éventrée par les pelles et autres appareils mécaniques comme c’est le cas maintenant pour la réfection des infrastructures qui gangrène la ville, elle n’était pas encore devenue une avenue passée de mode, anémique, délaissée, affichant ses locaux à louer.
À l’intersection de la rue Beaubien et du boulevard St-Laurent, je me suis rendu compte que j’avais perdu un anneau. Trop désireuse de poursuivre la promenade en me faisant réchauffer par le soleil, trop épicurienne pour me préoccuper de quoi que ce soit d’autre que du moment présent, j’ai poursuivi ma route. À Laurier j’ai attaché ma bicyclette quelque part et j’ai déambulé à pied, côté nord, côté sud. Je me suis acheté un sandwich ou une crème glacée, certainement quelque chose à manger car dans mon frigo, à cette époque-là, habitant seule, il n’y avait jamais rien. J’ai profité de la vie et au bout de quelques heures je suis retournée à la maison. J’ai roulé plus lentement passé Beaubien et St-Laurent, espérant retrouver par terre un petit objet scintillant. J’ai même fait un bout à pied, en marchant lentement. Je suis revenue bredouille à la maison. Le lendemain, rebelote, je suis repartie à la recherche de mon bijou. Sans succès. Il s’agit du premier achat important que j’ai fait avec mon nouveau statut d’employée permanente à l’université. Je me demande comment ça se fait que j’en ai perdu une, je ne les enlève pratiquement jamais. J’ai volé une petite sœur presque jumelle à Emmanuelle et je continue de porter ma paire comme si de rien n’était.

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Jour 647

14Merguez

Atelier de fabrication de bijoux aux Îles à l’atelier-boutique Limaçon.

C’est dommage. J’appelle Merguez ce bijou que j’ai fait aux Îles-de-la-Madeleine et que j’ai porté peut-être deux fois. Tiens, je vais le porter ce soir au souper. Nous recevons la fille de Denauzier dont c’est l’anniversaire demain.
Au départ, j’en aimais la pierre, surtout la petite veine dans les tons de vert, mais au fur et à mesure de la coupe, je me suis rapprochée de la veine au point de la faire presque disparaître. Du coup, j’ai taillé en me sentant stressée, sur le frein, je ne me suis pas laissée aller et c’est peut-être pour ça que je ne porte pas mon bijou et que je me contente de le dénigrer en l’appelant Merguez.
Nous étions à l’atelier Limaçon ce jour-là. Mon regard a été attiré dès notre arrivée par une série de tabliers noirs qui séchaient sur une corde à linge, dans le vent. Je les ai pris en photo, en me disant que dans les jours suivants j’essaierais de prendre en photo une corde à linge qui ne soit pas couverte que de tabliers noirs mais de toutes sortes de vêtements, et de même des serviettes, des nappes et des draps. Au bout du compte, je suis repartie sans cette photo qui a été au centre de mon périple et qui brille encore par son absence. Soit je ne rencontrais pas de corde à linge bien garnie, soit j’en rencontrais mais je n’avais pas mon appareil photo, soit j’en rencontrais mais il ne ventait pas.

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J’ai choisi la forme oblongue, mais il faut le savoir !

Nous nous sommes approchées de l’atelier et, telles des pigeonnes, nous avons été happées, Emmanuelle, son amie et moi, par les excellents vendeurs qui y travaillent. La manière de procéder est à peu près la suivante : on choisit une forme géométrique à partir d’un stencil, on en trace le contour sur le morceau de pierre qu’on a choisi avec un crayon feutre. On coupe avec un scalpel résistant les bords qui excèdent la forme géométrique, et on taille ensuite la pierre en la frottant à une meule qui lance de l’eau dans les lunettes et qu’il n’est pas dangereux d’utiliser, contrairement à ce qu’on peut penser en présence de la machine, qui fait par ailleurs un bruit d’enfer.

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Elles sont toutes belles, finalement.

Bien entendu, je me suis cassé la tête quant à la pierre que je voulais tailler et polir. J’ai fouillé dans les paniers qui étaient à notre disposition, à la recherche de la pièce unique qui allait faire de moi une future joaillière tellement le résultat que je m’apprêtais à obtenir allait être faramineux. Ainsi fouillant, j’ai découvert des restes de pierres taillées dans des seaux sous une table, que la bijoutière a accepté de me donner et qui traînent encore dans mes affaires d’art et que je vais peut-être, sait-on jamais, utiliser un jour. Ma fille, après quelques pierres rejetées, celles du dessus du premier panier, a choisi en moins de cinq minutes une pierre d’une belle couleur bourgogne. Son amie a pris la première pierre blanche qui lui est tombée sous la main.

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Jour 648

13BraceletMéd

Bracelet médical depuis été 2013.

Comme c’est curieux. Pas de Jacques-Yvan, de séparation, de François, de cancer, de mort… au menu d’aujourd’hui. Nous voici dans un temps moins ancien avec ce bracelet. Ça va faire cinq ans dans un mois que j’ai été opérée à l’Hôtel-Dieu de Montréal. J’étais abonnée à la Presse papier, à l’époque, et les numéros qui ont accompagné mon retour à la maison portaient tous sur la tragédie du Lac Mégantic. Bibi, qui s’occupait de moi, me lisait les gros titres. Nous voici encore dans le passé très récent de la fête des mères hier. Nous sommes allés à Montréal construire un petit aménagement paysager. Comme il faisait beau et chaud et que nous travaillions à quelques mètres du trottoir, nous avons placoté avec les passants, ceux qui s’arrêtaient pour commenter, ceux que je connaissais et ceux que je ne connaissais pas, et nous avons placoté aussi avec les voisins. Celui de gauche semble ne pas aller bien. Je voulais aller m’informer de sa santé mais d’une chose à l’autre je ne l’ai pas fait. Le soir, nous avons mangé le bœuf au fromage bleu préparé par chouchou, une salade méditerranéenne en accompagnement et du yaourt pour dessert. Un menu cétogène pour la fête des mères. Merci chouchou !
Ce matin lundi je me décrète une journée de repos. Je vais m’installer dehors pour lire le Faust de Goethe, étant donné que samedi prochain nous serons à Trois-Rivières y entendre l’œuvre dans la version symphonique de Gounod. J’ai réservé une chambre dans un hôtel modeste pour la nuit de samedi à dimanche.
– On pourra bruncher quelque part le dimanche matin, a suggéré chouchou.

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Je suis fière de moi, mais bien entendu c’est mon mari qui a tout fait ! Moi, je placotais.

Je suis fière de moi. Fière d’avoir collaboré à l’aménagement du petit coin paysager, fière d’être capable de nous amener les trois femmes, Bibi, Emma et moi, passer du bon temps dans une ville que nous visiterons sommairement. Pendant ce temps, Denauzier sera à la pêche, en Abitibi.
– Ta voiture a un ennui mécanique, m’a informée mon mari hier. Je pense qu’un cardan doit être changé.
Comme je savais que je ne comprendrais pas ce en quoi consiste un cardan, je n’ai pas posé de question autre que la suivante :
– Est-ce qu’on pourra quand même aller à Trois-Rivières le week-end prochain ?
– Oui, oui, on arrangera ça à ton retour.
Pas de fantôme, donc, aujourd’hui. Que du concret, du maintenant, que des projets à très très court terme. Ainsi, je vais faire des crêpes tout à l’heure, je vais faire cuire aussi les asperges, préparer une béchamel, ce sera notre dîner. Avant tout ça, je vais me préparer un deuxième café. Pendant tout ça, je vais faire laver les vêtements que nous portions hier et qui sont pleins de terre. Je vais ensuite les étendre sur notre corde à linge et dans le temps de le dire ils seront secs. Je vais plus tard faire le tour du terrain pour déterminer où est-ce qu’on désire planter l’arbuste que nous avons rapporté de Montréal. Je vais lire Faust, je l’ai déjà écrit. Je vais profiter de ma solitude en après-midi pour ne pas parler car j’ai encore mal à la gorge. Le temps présent, quand même, ça fait du bien. C’est un élément non négligeable, voire incontournable, dans l’atteinte d’une gestion équilibrée de soi.

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Jour 649

12Pulsar

Une belle Pulsar qui a mangé de la misère, ça veut dire que je l’ai beaucoup portée.

Nous sommes loin dans le passé, dans un passé antérieur à ma vie avec Jacques-Yvan. Je suis secrétaire à l’UQÀM et j’y fais la connaissance de Michèle. Grande, mince, les yeux noirs, elle a le squelette d’une Érythréenne. Pour une raison qui m’échappe, elle doit porter une montre, or elle n’en a pas, alors je lui propose de porter la mienne le temps d’un après-midi. Sur ses poignets minuscules la montre est ravissante. Elle attache le bracelet au dernier trou, alors que je l’attache au deuxième de l’autre extrémité ! Le bracelet sur la photo n’est pas le bracelet d’origine, cela dit en passant. La montre lui va tellement bien que je ne désire plus la récupérer. Pendant plusieurs mois mon amie philosophe –car elle a fait ses études universitaires en philosophie– aura porté ma montre et je ne me rappelle pas dans quelles circonstances elle me l’a redonnée. Je me rappelle que lorsque je l’ai remise, je la trouvais cent fois moins belle sur mes gros poignets.
Plus tard, j’ai fait la connaissance de Jacques-Yvan qui m’a offert une montre Simon Chang, et plus tard je me suis offert à moi-même une montre Simon Chang, fort différente de la première. D’où il ressort que trois montres dorment sur mon bureau, dans ma chambre, sans pile depuis des années. Si je ne me dépêche pas d’utiliser la Pulsar, je serai bientôt incapable d’y lire l’heure car le cadran en est fort petit et ma vue baisse année après année. Vouloir la porter sur une base régulière, il faudrait que je change aussi la vitre qui est sinon craquée du moins égratignée.
Je ne peux quand même pas porter deux montres, à savoir le Fitbit, que je porte en tout temps au bras gauche, et un de mes trois spécimens au bras droit, juste pour dire que j’honore les personnes qui m’ont offert les montres, et que j’honore aussi leur beauté car je les trouve belles (les montres et les personnes).
L’an dernier, la mère de Denauzier avait ainsi des montres à donner. Je dirais pas loin d’une dizaine. Elle les avait regroupées dans un petit sac qu’elle a fait circuler. Ses petites-filles en ont chacune pris une, mais je pense qu’elles ne les portent pas. J’ai pu constater qu’une femme chez laquelle je me rendais pour la première fois, il y a déjà quelque temps, avait dans son walk-in au bas mot plus de cinquante montres. Je suis contente de n’en avoir que trois, tout en trouvant que trois, et même quatre avec le Fitbit, c’est déjà trop.

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Jour 650

11BraceletJYvan

Bracelet discret, qui me l’a offert ?

Nous voici à nouveau auprès de Jacques-Yvan. Cette fois-là, la fois du bracelet ci-contre et non la fois des boucles d’oreilles Made in Taiwan, nous étions dans le métro, sur la ligne orange. Jacques-Yvan portait son nouveau manteau de cuir noir, long, coupé sur le modèle d’un trench. Nous étions debout et je l’embrassais discrètement. Au hasard de mes mouvements, mes mains s’étaient dirigées vers les poches de son trench et je pense même que j’en avais glissé une à l’intérieur. On apprend à connaître un individu en fouillant dans les poches de ses vêtements, c’est bien connu. Jacques-Yvan m’avait laissé glisser une main, mais pas l’autre, et pour empêcher l’autre main baladeuse d’aller visiter la deuxième poche, il m’avait repoussé le bras presque violemment. Il y avait anguille sous roche ! L’anguille était ce bracelet, déposé sur un petit lit d’ouate dans une boîte jaune ocre que j’ai encore et qui contient mes bijoux précieux. D’où il appert que mes bijoux précieux sont peu nombreux et petits puisqu’il suffit d’une boîte de rien du tout pour contenir ce bracelet si fin.
Je dois dire que je ne l’ai pas beaucoup porté pour avoir, deux fois de suite, fait des mailles à mes bas de nylon en raison des torsades qui alternent avec les breloques de forme oblongue. Les torsades sont piquantes aux extrémités. Et, oui, à cette époque de ma vie je portais des bas de nylon, de couleur ambre ou noire.
À propos des bracelets et de mon absence de cœur, quand j’étais adolescente. Absence de cœur, ça veut dire ne pas avoir de cœur pantoute. Faire souffrir. Traiter durement, et tous ces mots encore qui s’allongent à un cheveu des regrets et des remords. J’ai reçu un bracelet en or tout aussi fin, quand j’avais quinze ou seize ans, un bracelet personnalisé sur lequel était gravé mon prénom et sous la plaque en or où était gravé mon prénom étaient gravées les initiales de celui qui m’offrait le bracelet. Cruelle, je ne l’ai pas porté, ou presque pas. Voyez comme la vie est elle aussi cruelle : plusieurs années plus tard, constatant que je portais le bracelet, celui qui me l’avait offert s’était éclaté de rire. Trop peu, trop tard, c’est le moins qu’on puisse dire.
Même chose auprès de Jacques-Yvan. Il était un soir arrivé tard parce qu’il était allé magasiner mon cadeau de Noël. Lorsqu’il était arrivé encore une fois si tard, et alors que je n’en pouvais plus qu’il arrive irréductiblement tard, je l’avais reçu avec une brique et un fanal. Quand il m’avait dit qu’il était arrivé si tard parce qu’il était allé magasiner mon cadeau de Noël, je n’avais même pas été touchée, je ne m’étais pas excusée, aucune brèche fût-elle minuscule n’avait ramolli mon cœur.

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Jour 651

10BoucleSanFran

Il est imprimé Made in Taiwan à l’intérieur.

J’ai une belle histoire à raconter autour de ce bijou, une boucle d’oreille en imitation d’or blanc et jaune. Nous sommes en 1992. Jacques-Yvan et moi avons été séparés cinq semaines par des obligations de part et d’autre et voilà arrivé le jour de nos retrouvailles. Je porte mon éternelle robe noire de l’époque, très simple, aucune fioriture, décolletée aux épaules, avant arrière. Je la garnissais, été comme hiver, d’une ceinture large en suède noir, agrémentée de deux sangles cousues une à côté de l’autre, une kaki et une bourgogne, qui retenaient l’extrémité de la ceinture. J’aimais la robe, la ceinture, et les deux avaient du style.
Nous étions je pense chez mon oncle qui m’avait hébergée une partie de l’été, rue De Lorimier. Je dormais sur un petit lit de camp, dans la partie de la pièce double de ces anciens appartements faits en long, partie de la pièce double qui n’était pas fenestrée. Comme il faisait très chaud, nous laissions les portes grandes ouvertes et je me faisais réveiller la nuit par les camions. Mon cousin était avec nous dans l’appartement, y vivant avec son père, et mon autre cousin vivait à l’étage. Bref, je me retrouvais en famille.

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Marc Chagall, 150 x 136,5 cm, huile sur toile de lin, 1938-1939

Nous sommes assis à la table de la cuisine, Jacques-Yvan et moi, nous nous regardons, nous parlons, nous nous tenons la main. Je sors une enveloppe de mon sac qui ne devait pas être loin car j’ai eu l’idée de lui offrir une carte pour lui exprimer mon amour. Sur la carte, une reproduction des Mariés de la Tour Eiffel, de Chagall. Jacques-Yvan ouvre l’enveloppe, lit mes mots, et comme il est très facilement ému, peut-être que ses yeux se brouillent un peu. Venant je ne sais d’où, probablement de la poche intérieure de sa veste, il me tend à son tour une enveloppe. Il a eu la même idée que moi, m’offrir une carte. Je l’ouvre, je sors la carte, c’est la même, les Mariés de la Tour Eiffel. Je prends quelques secondes avant de l’ouvrir car je ne comprends pas ce qui m’arrive. Comment la carte que je viens de lui offrir peut-elle se retrouver entre mes mains, offrant à lire ses mots et non les miens ? Et qu’est-ce qu’il y a dans la carte ? Je remarque une bosse, deux bosses, en fait.
– Ouvre-la !, m’encourage Jacques-Yvan de son filet de voix –parce qu’il n’a toujours eu qu’un filet de voix.
Je l’ouvre et les boucles d’oreilles tombent sur mes cuisses, sur ma robe.
Jacques-Yvan ne me connaissait pas assez « dans le détail » pour savoir que j’ai les oreilles percées depuis l’âge de cinq ans, alors il m’a acheté des boucles pour oreilles non percées. Je ne les ai pas portées autant que je l’aurais voulu parce que, même avec un coussin de caoutchouc conçu pour procurer un peu plus de confort, elles m’écrasaient les lobes d’oreilles.

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Jour 652

09BouclesDenauzier

Cadeau de Denauzier.

Voici les boucles d’oreilles aux trois ors, cadeau de mon mari au début de notre relation. Ça peut donner à penser que je n’ai reçu des cadeaux de mon mari qu’en début de relation, mais il n’y a rien de plus faux.
Comme il faisait hier beau et chaud, je me suis installée sur la terrasse, faisant dos au soleil, pour lire La bouilloire qui siffle dans l’oreille d’un homme. C’est une histoire, vécue par Michel Tremblay mais transposée dans le corps d’un cinéaste, qui raconte l’arrivée d’un acouphène et l’ablation très délicate de la tumeur, appuyée sur le conduit auditif, qui l’a causé. Il y a donc une bonne partie du récit qui se déroule auprès du corps médical, en examens préparatoires et à l’hôpital. J’ai pu comparer l’expérience du cinéaste avec la mienne lors de ma chirurgie cardiaque. Le jour et la nuit. Les enjeux n’étaient pas les mêmes, cela dit. Au terme de sa chirurgie, le cinéaste aurait pu se réveiller avec une paralysie faciale, et la perte de l’ouïe. Au terme de ma chirurgie, il aurait pu s’avérer que ma valve mécanique « coule », auquel cas le sang de l’oreillette gauche n’aurait pas été entièrement acheminé vers le ventricule gauche, et quand cela arrive il semblerait que le sang non acheminé gicle sur les poumons. Quelle est la conséquence d’avoir du sang qui gicle sur les poumons ? J’avoue ne pas trop le savoir.
Quand il apprend qu’il doit se faire opérer, le cinéaste est dans tous ses états, il s’énerve, s’exprime, on l’imagine qui gesticule. Michel Tremblay, après tout, est un homme de théâtre ! Quand j’ai appris que je devais me faire opérer, assise et immobile, je n’ai pas aimé la manière du cardiologue de me l’annoncer. Il a dit :
– La valve est finie. Elle coule à flots. On ne va pas attendre dix ans.
– Allez-vous attendre disons trois ans en me maintenant stable par des médicaments ?, avais-je demandé stoïquement.
Je raconte ça de mémoire, ça fait quand même cinq ans maintenant.
– Des médicaments, vous allez en prendre à vie après la chirurgie, avait répondu le médecin.
– Je pose la question parce que ça ne me tente pas d’attendre trois ans, avais-je répliqué.
– Ce sera moins que ça.
– Trois mois alors ?
– Disons qu’à la fin de l’été vous devriez avoir été opérée.
J’avais hâte que ça se fasse, autrement dit, et il ne me semble pas, comme ce fut le cas du cinéaste, avoir traversé une période de déni.
Là où je veux en venir, c’est que j’aurais pu, comme Michel Tremblay, utiliser cette expérience pour écrire un roman de quelque cent cinquante pages. Pour y arriver, j’aurais pu prendre des notes au fur et à mesure des rencontres et des examens. En fait, ces notes existent car certains de mes textes relatent lesdits examens, je pense ici à l’échocardiographie transœsophagienne.
Hier soir, et c’est rare que ça m’arrive, j’ai oublié de prendre ma dose de Coumadin. Il faut dire que je n’avais pas toute ma tête, je ne me sentais pas en forme. Je ne savais pas encore, mais je l’ai découvert ce matin, que je couvais un virus qui s’exprime à travers des éternuements, un mal de gorge, un mal d’oreilles.

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