Jour 507

demiVase

Vase sur guéridon.

Je suis seule aujourd’hui et le serai demain. Denauzier, son frère et son beau-frère sont partis en mini périple de motoneige. J’en profite pour travailler sur mon long vase. J’irai aussi nourrir papa tout à l’heure.
Ce matin, mon mari à peine parti, j’ai ajouté un cadre à gauche, et une table ronde sous le vase, couverte d’une nappe un peu transparente. Je voudrais maintenant dessiner un pied sous la table guéridon, que l’on verrait partiellement compte tenu du point de vue. Je pense aussi ajouter une chaîne de suspension au cadre, retenue par un clou qui serait à quatre ou cinq pouces de la bordure supérieure du cadre. Pour la chaîne, il ne devrait pas y avoir de problème. C’est facile. Pour le pied sous le guéridon, ça devrait ne pas trop m’embêter non plus car je n’ai pas à le déposer sur un plancher, je n’en trace que la partie du haut.
Le bouchon que j’ai ajouté aujourd’hui de forme demi-ampoule, tout en haut à droite, est peut-être un peu maigre.
En être capable, je placerais un fauteuil à côté du guéridon, un fauteuil rouge, dont on ne verrait qu’une partie du dossier et de l’accoudoir. Il serait introduit dans la composition en diagonale. C’est bien au-delà de mes capacités, alors je ne me lance pas là-dedans.
Hier soir nous étions invités à souper chez des amis. Ils ont dit de moi au cours du repas que j’étais une artiste. J’ai tenté de tempérer leurs propos :
– Si j’étais une artiste, ai-je rétorqué, si je possédais le minimum requis sur le plan de la technique pour être qualifiée d’artiste peintre, je saurais tracer un guéridon sous un vase sans avoir à y penser de midi à quatorze heures.
– Je saurais donner à la surface du guéridon la forme elliptique requise, en fonction de la taille du pied du vase. Or, je trace et retrace au crayon de plomb, à grand renfort de gomme à effacer, le contour de la surface elliptique sans jamais m’approcher d’un pseudo résultat réaliste. J’aboutis à un guéridon dont la surface inclinée est tout indiquée pour faire glisser le vase qui éclate en mille morceaux !

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Jour 508

Maximum 16

Maximum 16.

Nous ne pouvons pas être plus prêts à recevoir pour Noël. J’ai appliqué hier le vernis à ongles avec effet de scintillants, c’est très moyen comme résultat. J’ai frisé mes cheveux avec le fer plat, c’est aussi moyen comme résultat. Je porte du rouge à lèvres et cela fait en sorte que je tache de rouge la bordure de ma tasse en buvant mon café. J’ai horreur de ça. Mais cela n’arrive qu’une fois par année. Toutes mes plantes sont dans mon bureau, comme si nous allions recevoir un régiment d’enfants d’un an qui pourraient s’y blesser, s’y piquer, les faire tomber. Mon mari est sous la douche en ce moment, il va s’habiller tout en noir, comme moi. C’est une fantaisie. J’ai demandé à Emmanuelle si elle voulait se joindre à notre club, elle a décliné, ayant prévu porter du marine. J’ai demandé aux pattes et il est en mesure de se joindre au club pour une moitié seulement, celle des pantalons. Le haut sera blanc.
C’est souvent quand on est le plus à l’ordre, le mieux préparé, que les imprévus se mettent de la partie pour désorganiser ce que l’on a sur-organisé. Les imprévus ici sont la gastro et la grippe qui font passer notre clientèle de 19 à 12. Quand j’ai appris que trois joueurs allaient manquer à l’appel, j’ai ressenti un mini soulagement, en ce sens que notre table est conçue pour recevoir un maximum de 16 convives. Passer de 16 à 12 c’est moins l’fun, mais c’est la vie. Nous avons bien entendu de la nourriture pour 40.
Hier soir après la messe de minuit nous avons réveillonné chez ma belle-maman. Mini réveillonné, en fait, personne n’avait faim, sauf moi, d’autant que ma belle-maman est au nombre des victimes de la grippe. J’avais apporté le pâté de foie que j’ai confectionné il y a quelques semaines. J’ai pu constater qu’il est trop alcoolisé et que les saveurs ne se sont pas amalgamées. On reçoit en bouche le goût de l’alcool, puis celui du foie, puis c’est fini. Alors j’ai eu l’idée de servir ce soir les craquelins salés couverts et de pâté de foie, et de confiture aux petites baies. Je verrai ce soir la réaction du public !
C’est difficile à voir sur la photo ci-dessus, mais mon petit tableau de macaronis apparaît à l’arrière-plan. J’ai installé dans le corridor qui mène à la salle de bains celui sur lequel j’ai travaillé encore hier, le grand format rectangulaire aux serviettes de table et à la moitié d’amphore jaune. Il n’est pas fini.
Apparaît aussi au plein centre de la photo une jarre pleine de mes biscuits aux quatre épices. Ils sont délicieux, je trouve, secs, piquants et croustillants malgré leur ressemblance avec des galettes molles à la mélasse. Nos beignes reposent au frais, mais nous avons aussi sorti du congélateur un contenant bien plein, pour ceux qui les préfèrent à la température de la pièce. Ils sont très cuits, secs et foncés, je ne sais pas si on peut penser qu’ils auront du succès.
C’est un luxe que je puisse m’attarder à ces détails d’une futilité infinie quand on sait que des gens meurent de faim, particulièrement ceux victimes du tsunami en Indonésie. Nous en parlions récemment mon mari et moi. Nous nous demandions pendant encore combien d’années nous allons pouvoir payer nos renouvellements d’assurances qui n’arrêtent pas d’augmenter à cause, semble-t-il, des catastrophes naturelles.
À cet égard, et dans une perspective plus large que les seuls changements climatiques,  j’ai retenu hier après la messe ces paroles d’une dame avec laquelle j’ai échangé quelques mots :
– En ces temps incertains, disait-elle, un peu de spiritualité, ça ne peut que nous faire du bien.

 

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Jour 509

dernièreDeL'année

On a une meilleure idée du format du panneau de bois sur lequel j’ai peint avec cette photo d’ensemble.

Quand Denauzier n’y est pas c’est vrai que j’en profite pour abattre plein de travail, pour concrétiser des projets auxquels je pense depuis longtemps et auxquels je suis bien tannée de penser. Ainsi, j’ai encadré plusieurs photos ces deux derniers jours et j’ai installé les cadres sur les murs de l’escalier qui mène au sous-sol. Je suis tombée sur une photo où on voit papa souriant, c’est rarissime –sur les photos, je veux dire, pas dans la vie. C’était il y a trente ans. Bibi est toute jeune et semble n’avoir encore aucun cheveu gris. Ils sont tous les deux plantés droit, la photo est mal cadrée, mais heureusement elle n’est pas floue. Papa souriant porte un t-shirt sur lequel il est écrit « J’file sportif ». Ça m’a fait sourire, lui qui n’a jamais pratiqué de sport sauf le ski alpin quelques fois par saison. Mais il a toujours travaillé dehors, été comme hiver. J’ai demandé à mon mari à son retour de Sept-Îles s’il pouvait me dire quels cadres étaient nouveaux. Il m’a pointé deux ou trois cadres qui sont là depuis plus de deux ans ! Je l’adore ! Mais il a quand même su me montrer les nouveautés.
Mon mari est d’une efficacité redoutable. Au moment où j’écris ces lignes, la première dinde est en train de cuire. Il y en a deux de prévues, mais deux rôtissoires n’entrent pas dans le four en même temps. Il va donc falloir les cuire « back à back » comme dirait Denauzier. Nous en avons pour douze heures d’utilisation du four. La farce est préparée et tiédit tranquillement dans la grosse casserole. C’est moi qui me suis occupée de la farce. Je vais servir séparément dinde et farce cette année, et je ne me ferai pas avoir : la dinde sera déjà tranchée et désossée.
J’ai donc du temps pour me consacrer à mon dernier projet pictural de l’année 2018. Je dirais qu’avec ce projet je me suis effectivement trouvé un style et je vais essayer de l’exploiter le plus possible en 2019. C’est le style, je ne reviendrai que brièvement là-dessus : serviettes de table imprimées – séries – mosaïque – et j’ajoute effet non fini. Effet non fini, c’est lorsque je commence un carré dans la mosaïque jaune qui apparaît ci-dessus et qui représente une amphore mince et haute, et que je ne me donne pas la peine de bien couvrir ce carré.
– Je voudrais l’installer au mur avant le 25, ai-je dit à Denauzier, en voulant sous-entendre que je désire la terminer aujourd’hui ou demain.
– C’est parfait, comme ça on va cacher les trous dans le mur, a-t-il répondu en montrant une longue balafre qui marque le mur à l’horizontale.
– C’est que… à cause du pied de l’amphore, le panneau doit être installé à la verticale mon chéri !
Il me reste beaucoup de détails à couvrir de couleur avec mes crayons gel, alors j’y retourne.

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Jour 510

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Je ne me suis pas fait offrir un tel produit Lancôme, j’utilise cette photo pour faire plus glamour ! Mon vernis est dans les teintes de rose et son nom de couleur est Artique et sa fiole est beaucoup moins élégante.

Je ne suis pas rendue qu’à l’étape des petits détails qui m’énervent. Il y a la dinde, et la farce et la purée et les carottes qui viennent avec qui ne sont pas encore préparées. Je vais faire cela demain le 23. Ce matin je suis allée acheter les derniers ingrédients manquants, de même que je suis passée à la boucherie. Les dindes ont été achetées en début de semaine chez le producteur. En ce moment, les canneberges sont en train de cuire, et j’ai aussi fait mariner un peu de viande pour ce soir. Mon mari sera de retour de son périple et je retomberai pour ma part dans un horaire normal. Lorsque je suis seule, je me couche à des heures impossibles.
Il y a d’autres préparatifs encore dont j’aimerais m’occuper, qui sont en lien avec ma personne. Je voudrais me friser les cheveux et me mettre du vernis à ongles. Je m’en suis fait offrir en cadeau à la pharmacie qui contient des lamelles minuscules à effet de poussières scintillantes.
À propos des deux dindes que je vais faire cuire demain. Je suis allée les chercher la journée que Bibi était en ma compagnie, à la maison, pour m’aider à tout nettoyer.
– Est-ce que tu viens avec moi ?, lui ai-je demandé lorsque la dame m’a téléphoné pour me dire que je pouvais aller les chercher.
J’étais certaine qu’elle dirait non pour profiter d’un petit vingt minutes de repos. Mais non ! Elle a dit oui ! Alors nous y sommes allées ensemble. Mon mari m’avait expliqué à sa manière comment m’y rendre car je n’y étais jamais allée. Autrement dit, habituellement, c’est lui qui s’occupe des dindes ! La manière de mon mari a été la suivante : tu tournes au cimetière, tu vas prendre le premier croche, puis l’autre tout de suite après, tu roules un bout de temps et tu vas arriver à un long droit qui monte, tu montes jusqu’en haut de la côte, tu es rendue.
– À gauche ou à droite ?, ai-je demandé.
– À droite, à gauche il n’y a rien.
Donc je suis dans la voiture avec Bibi et je lui dis que je ne sais pas vraiment où nous devons aller. Mais finalement j’aboutis à la grosse côte et je vois qu’en haut se trouvent deux grands poulaillers.
– Ça doit être ici, dis-je à Bibi en sortant du véhicule.
– Pourquoi ne pas fonctionner avec une adresse, tu serais sûre de ton coup ?, me demande ma grande sœur.
– Parce que ce serait bien trop facile !, lui ai-je répondu avec un grand sourire.
Les canneberges sont cuites.
Je pense que je vais me permettre une petite heure de pinceau et d’acrylique avant d’attaquer un autre préparatif pour le 25. Ce seront les carrés de beurre.

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Jour 511

styleLynda

Style Lynda. Bien tranquille, aurait dit François. Détail d’un assez grand format, 16"X48".

Je suis rendue à l’étape des préparatifs innombrables que je n’aime pas. Couper le beurre en petits carrés, les déposer dans quatre contenants, un pour chaque coin de la table. Laver les coupes à vin qui, parce qu’elles sont vieilles et ont été mal entretenues, restent tachées sous mon linge à vaisselle. Attention, si j’essuie trop fort, le verre casse. Je suis rendue à l’étape du tri d’ustensiles supplémentaires dans le gros contenant où ils s’accumulent pêle-mêle; de la recherche de chaises à placer autour de la table; du lavage des napperons qui vont couvrir la table. Elle est tellement grande qu’aucune nappe n’arrive à la couvrir. J’y vais avec des napperons que je colle les uns sur les autres, ça fait beaucoup de napperons mais en bout de ligne c’est joli.
J’ai eu de la difficulté à m’endormir d’ailleurs parce que je pensais à tous ces détails d’arrangement. Pourtant, je me suis couchée tard, vers deux heures du matin, mais au lieu de m’activer autour des détails d’arrangement, dans la soirée, j’ai peint sur un panneau de bois. J’ai eu l’impression que j’avais enfin trouvé ma signature, ma manière de composer des tableaux que les gens pourraient reconnaître au premier coup d’œil. C’est pratique, avoir une signature, parce que lorsqu’on expose dans une galerie, les œuvres ne sont pas disparates mais reliées par une approche commune. Cela séduit le regard dès l’arrivée. C’est traître, par exemple, quand on est acheteur. On ne sait pas quelle toile sélectionner de la série, et une fois extraite de sa série, la toile est moins forte picturalement. Elle s’ennuie de ses frères et sœurs, elle perd de sa vitalité.
Cette approche que j’ai eu l’impression d’avoir trouvée hier, dans mon exaltation, requiert le concours des serviettes de table et de l’effet mosaïque, comme on le voit ci-dessus. La série, aussi, est chère à mon cœur. Ici, les lignes sarcelle, les blocs jaunes et les carrés imprimés du papier constituent des séries. Il faudrait que je trouve un moyen de les rendre chacune plus accrocheuses. J’ai pensé entourer chaque bloc jaune de lignes fines tracées au crayon gel de couleur cuivre, mais je vais en avoir pour deux mois… Un peu sinon beaucoup de l’effet « manque de vie » tient au fait qu’il n’y a aucune perspective, tout est à plat. À cet égard, couchée hier soir et ne dormant pas, je me suis demandé où était rendu le pastel que j’ai fait il y a plus de dix ans d’un vase rehaussé d’une masse d’ombre portée qui crée une troisième dimension…
Et la dinde, et la farce, et les canneberges…
J’aurais dû me lever et venir couper les carrés de beurre…

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Jour 512

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Un peu semblables aux chaussures de Véronic.

En tout cas, Véronic, elle swing par là ! Sur des talons aiguilles pendant deux heures à bouger sans arrêt et à chanter pendant qu’elle bouge, ça me semble un exploit. Les danseurs et les musiciens aussi nous ont impressionnés. On avait beau être placés à la rangée S, donc pas mal dans le fond de la salle, on voyait très bien, on ne manquait rien. Mon frère est allé entendre Brigitte Boisjoli il y a quelque temps et il a pensé la même affaire :
– Elle s’excite bien trop, elle ne sera jamais capable de se rendre jusqu’à la fin du spectacle !
– Pas beaucoup de jeunes !, a commenté mon mari avant le début de la représentation.
Effectivement, nous étions entourés de têtes blanches. J’ai observé la dame qui était assise devant moi. Ses mains étaient marquées par le temps, traversées de veines saillantes et tachetées de brun. J’ai voulu demander à mon mari quel âge il lui donnait pour évaluer dans combien de temps j’allais porter les mêmes mains, mais j’ai laissé faire, Seigneur, on était dans la salle pour s’amuser et profiter de la vie, après tout ! J’étais allée entendre la Bande magnétik il y a longtemps dans une église d’un village voisin d’Oka. En plein été dans une chaleur étouffante. Comment les chanteurs faisaient-ils pour se démener comme ils le faisaient ? Je me l’étais demandé toute la soirée. Les membres du groupe étaient venus parler avec les spectateurs à la fin, –et dédicacer leurs CD !– dans le fond de l’église. Tout le monde y allait de sa question. Je brûlais d’envie de leur demander comment ils faisaient pour se maintenir dans une telle forme. Bien entendu, fidèle à moi-même, gênée, timide, pas confiante, même si j’avais pourtant atteint la quarantaine, je n’avais pas ouvert la bouche. C’est comme cette autre fois, dans un passé encore plus ancien de l’université d’Aix, cette fois que j’aurais voulu résumer en classe le livre de Marie Cardinal que j’ai lu cinq fois, Les mots pour le dire, et que je n’avais pas été assez brave pour le faire.
J’ai déjà écrit à propos de ça, la forme physique des chanteurs de la Bande magnétik (Jour 1106) et mon manque de confiance pour parler en classe, à Aix (Jour 2015) ou ailleurs.

ligneSarcelle

Une image vaut mille mots. Ça vaut bien la peine d’écrire un blogue de 2200 textes !

Mais je refuse de me laisser abattre par mes répétitions dans mes textes, par mon âge, par la grippe que papa essaie de surmonter en ce moment, par le fait que je n’ai pas cuisiné et apporté des plats à ma fille pendant sa fin de session alors que ça lui aurait tellement rendu service, par tous mes manques, par mes finances, et quoi encore. Je vais plutôt, de ce pas, tracer des petites lignes sur un panneau de contreplaqué que j’ai couvert de morceaux de papier. J’en ai déjà tracé une, de couleur Sarcelle –qui est un peu turquoise pour ceux qui s’en souviennent–, parce que ça aussi, la couleur Sarcelle, j’ai écrit là-dessus il n’y a pas longtemps. J’ai tellement aimé l’effet de ma ligne Sarcelle que je vais en tracer d’autres, en attendant de partir pour tenir compagnie à tantinette car nous sommes jeudi, jour tantine.

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Jour 513

VDC

C’était son anniversaire justement hier, elle a eu 42 ans. Comment fait-elle pour sautiller tout en chantant pendant deux heures –sans interruption– sur des talons aiguilles ?

Ce n’est une surprise pour personne, mais on dirait que je ne m’en étais jamais rendu compte avant hier soir, pendant le spectacle de Véronic DiCaire : plus j’avance en âge, plus la distance augmente entre mon présent et mon passé. Cette distance transforme ma manière de percevoir le passé, parce que pendant que cette distance s’est constituée, à savoir des années, j’ai changé, j’ai évolué, j’ai pris de la maturité.
La réminiscence qui est mon activité préférée s’en trouve ainsi affectée : ce que je caresse des moments de mon passé, je le caresse avec la sensibilité et la conscience qui sont les miennes aujourd’hui, et qui n’étaient pas celles qui m’habitaient quand j’étais jeune.
D’où il ressort que ce que je me remémore ne peut avoir la saveur primitive de l’événement tel que je l’ai vécu autrefois. Si cet événement imprègne la personne sexagénaire que je suis devenue, parce que je suis en train d’y penser, de m’en rappeler, il m’imprègne en faisant vibrer la sensibilité et la conscience qui m’habitent maintenant.
Je me rappelle de l’événement, autrement dit, mais je ne me rappelle pas tant de la manière dont je l’ai ressenti à l’époque. Ou si je m’en rappelle un peu, ce peu est dilué dans la manière dont j’appréhende le réel aujourd’hui.
Donc, hier soir, Véronic a imité Barbra Streisand en chantant The Way We Were. Or, il se trouve que durant mes études en littérature à l’université Laval, je travaillais les week-ends au comptoir des bonbons du cinéma de l’Hôtel Hilton. Pendant plusieurs semaines, c’était au début des années 80, le film à l’affiche a été Yentl, qui met en vedette Barbra Streisand, justement. Écoutant chanter Véronic, je me suis revue derrière le comptoir d’où je servais du pop-corn généreusement nappé de margarine fondue. Je portais un uniforme de fortrel bleu à manches courtes, col polo, et pochettes à l’avant à la hauteur de la taille. Je ne me rappelle pas si on devait le porter sur un pantalon noir ou si on pouvait mettre des jeans. Ce n’était pas une période particulièrement heureuse de ma vie, ces années pop-corn, ni non plus malheureuse. Mais le simple fait de me revisiter dans ma tenue de fortrel, quand j’étais au début de la vingtaine, m’a réchauffé le cœur, parce qu’alors j’étais inconsciente, naïve à souhait, inexpérimentée, je ne savais pas de quoi seraient faites les quarante années devant moi qui sont maintenant derrière, et en prime j’étais quand même belle, comme sont beaux, à mes yeux, tous les gens qui sont jeunes alors que je suis rendue, sinon vieille, disons d’âge mature.

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