Jour 513

VDC

C’était son anniversaire justement hier, elle a eu 42 ans. Comment fait-elle pour sautiller tout en chantant pendant deux heures –sans interruption– sur des talons aiguilles ?

Ce n’est une surprise pour personne, mais on dirait que je ne m’en étais jamais rendu compte avant hier soir, pendant le spectacle de Véronic DiCaire : plus j’avance en âge, plus la distance augmente entre mon présent et mon passé. Cette distance transforme ma manière de percevoir le passé, parce que pendant que cette distance s’est constituée, à savoir des années, j’ai changé, j’ai évolué, j’ai pris de la maturité.
La réminiscence qui est mon activité préférée s’en trouve ainsi affectée : ce que je caresse des moments de mon passé, je le caresse avec la sensibilité et la conscience qui sont les miennes aujourd’hui, et qui n’étaient pas celles qui m’habitaient quand j’étais jeune.
D’où il ressort que ce que je me remémore ne peut avoir la saveur primitive de l’événement tel que je l’ai vécu autrefois. Si cet événement imprègne la personne sexagénaire que je suis devenue, parce que je suis en train d’y penser, de m’en rappeler, il m’imprègne en faisant vibrer la sensibilité et la conscience qui m’habitent maintenant.
Je me rappelle de l’événement, autrement dit, mais je ne me rappelle pas tant de la manière dont je l’ai ressenti à l’époque. Ou si je m’en rappelle un peu, ce peu est dilué dans la manière dont j’appréhende le réel aujourd’hui.
Donc, hier soir, Véronic a imité Barbra Streisand en chantant The Way We Were. Or, il se trouve que durant mes études en littérature à l’université Laval, je travaillais les week-ends au comptoir des bonbons du cinéma de l’Hôtel Hilton. Pendant plusieurs semaines, c’était au début des années 80, le film à l’affiche a été Yentl, qui met en vedette Barbra Streisand, justement. Écoutant chanter Véronic, je me suis revue derrière le comptoir d’où je servais du pop-corn généreusement nappé de margarine fondue. Je portais un uniforme de fortrel bleu à manches courtes, col polo, et pochettes à l’avant à la hauteur de la taille. Je ne me rappelle pas si on devait le porter sur un pantalon noir ou si on pouvait mettre des jeans. Ce n’était pas une période particulièrement heureuse de ma vie, ces années pop-corn, ni non plus malheureuse. Mais le simple fait de me revisiter dans ma tenue de fortrel, quand j’étais au début de la vingtaine, m’a réchauffé le cœur, parce qu’alors j’étais inconsciente, naïve à souhait, inexpérimentée, je ne savais pas de quoi seraient faites les quarante années devant moi qui sont maintenant derrière, et en prime j’étais quand même belle, comme sont beaux, à mes yeux, tous les gens qui sont jeunes alors que je suis rendue, sinon vieille, disons d’âge mature.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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