Jour 451

Je me suis fait brûler à l’azote deux bobos qui décoraient mon visage depuis l’été dernier, un sur la pommette gauche, un sur le front, à la limite de la ligne des cheveux, en plein centre. Le traitement sur la pommette a tellement fait enfler la peau que cela gêne ma vue, je vois une masse rosâtre –la couleur de ma peau– en permanence dans le bas de mon champ de vision. Le traitement sur le haut du front m’a fait l’effet d’un marteau qui frappait sur l’os. Ouille !
– Dorénavant, m’a dit le dermatologue, un homme jeune, gaucher, de nationalité étrangère mais je ne saurais dire laquelle, de carnation basanée et de cheveux noirs, vous devez porter des protections solaires en tout temps, m’a-t-il dit.
– Un chapeau à large bord en été, des lunettes fumées, de la crème solaire il va sans dire, des manches longues jusqu’aux poignets, la chemise attachée au premier bouton à l’endroit du col, a-t-il ajouté en désignant sa propre chemise attachée au premier bouton pour se citer en exemple.
– Vous continuez à vivre comme avant, mais vous ajoutez tout ça à votre routine.
– D’accord, ai-je répondu. Je fais déjà pas mal tout ce que vous venez d’énumérer, sauf le chapeau à large bord.
J’ai voulu ajouter que je trouve que ça ne me va pas bien, que ça me donne un air « gino », mais je me suis retenue.
– C’est la pêche qui est problématique, je trouve, ai-je ajouté.
– Vous allez pêcher sur des étendues d’eau qui reflète les rayons du soleil ?, a-t-il demandé.
– Oui, et ça dure toute la journée, plusieurs journées de suite…
– Faites attention, a-t-il simplement commenté. Avec les précautions, il ne devrait pas y avoir de problème.
Quelques jours auparavant, au restaurant où nous étions six autour de la table, j’ai annoncé à ma famille, car nous étions une tablée familiale, que j’allais prochainement chez le dermatologue faire traiter une kératose actinique.
– J’en arrive, m’a dit ma sœur. La rougeur est apparue sur le nez, et maintenant j’ai une petite zone qui se développe sur le front.
– J’en ai sur le nez, m’a dit ma tante, en pointant son nez qui, effectivement, était couvert d’une plaque rouge.
– Vous crémez-vous en masse ?, ai-je demandé.
– J’essaie, a répondu ma sœur.
– Non, je ne fais rien, a répondu ma tante. Je ne vais pas souvent dehors et surtout pas en plein soleil, c’est trop fatigant.
Elle a 86 ans.
– J’ai déjà assez de choses à surveiller, a-t-elle ajouté. Et à mon âge, ce n’est peut-être pas si grave…
En parlant d’âge : je suis allée nourrir papa hier soir. En m’approchant de son fauteuil roulant, et en mettant la main sur son bras, j’ai dit :
– Coucou papa !
Il m’a regardée tout en ne me regardant pas, en ce sens que son regard est constamment fixe et brumeux, un peu comme s’il était aveugle.
– Lynda, a-t-il dit.
– C’est moi !, me suis-je exclamée.
– Et Bibi ?, a-t-il demandé.
– Elle va venir demain.
– Elle est mieux de se dépêcher, a dit papa.
– Pourquoi ?
– Parce que je ne suis pas éternel.
– Ah bon ! Est-ce que tu as envie de « partir » ?, ai-je demandé.
– De quoi ?
– De « partir ».
Je me suis demandé quel autre mot je pourrais utiliser mais je n’en ai pas eu besoin car papa a répondu, fidèle à lui-même, la tête encore habitée par les grandes vérités, les adages, les réflexions sages et les proverbes :
– Bien… on part tous un jour…

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Jour 452

J’étais de noir vêtue, pour l’anniversaire, le 8 mars.
– C’est de circonstance, m’a dit Denauzier, nous soulignons le deuil de la cinquantaine.
J’ai trouvé que sa réponse avait bien d’l’allure, d’autant que je vais souligner mon propre deuil dans moins d’un mois.
Je me fais une joie de penser à l’avance aux vêtements que je possède et que je pourrais porter pour tel ou tel événement spécial, or arrive l’événement et mes tentatives de port s’avèrent toutes décevantes. Je n’ai pas le talent de la sœur de Denauzier en ce qui concerne la mise en valeur de ma personne. Quand j’étais plus jeune, je portais n’importe quoi, un peu n’importe comment, et j’étais toujours relativement agréable à regarder. En vieillissant, ce n’est pas pareil. Je trouve que les manches ont avantage à être longues pour cacher mes bras aux veines proéminentes. Que les décolletés en V me donnent un air mémère. Que les talons me donnent mal aux pieds. Et ceci, et cela.
Justement cette semaine, maintenant que je suis libérée de mon rôle de grand-maman, je voulais faire le point sur mes vêtements et sortir de mon walk-in tous ceux que je ne porte pas. J’en parlais à une tante qui a travaillé dans le domaine de la mode pendant vingt-cinq ans. Nous avons elle et moi un point en commun : les vêtements pliés sur les tablettes ou suspendus sur les cintres nous plaisent tous, mais nous ne les portons pas. Je les passe en revue régulièrement, et j’arrive toujours aux mêmes constats (sentimentaux) :
– Je ne suis quand même pas pour donner celui-là, il est en lin et c’est un souvenir de N. qui était avec moi quand je l’ai acheté.
– Ni celui-ci, il m’a été donné par unetelle.
– Ni celui-là, je l’ai payé deux dollars et sa couleur est unique.
– Celui-ci, il suffirait que je le repasse et je le porterais.
– Comment ça se fait que j’ai acheté cette tunique sans me rendre compte qu’elle était trop grande ? Elle est belle en titi, mais trop grande !
J’étais vêtue de noir : un pantalon acheté à la St-Vincent-de-Paul, à Joliette, 2$. Des sandales noires achetées à Rawdon pour le mariage de ma belle-fille l’automne dernier, au très chic magasin des Chaussures Pop. Une camisole avec dentelle à la hauteur de la poitrine, achetée à Toronto, payée trop cher bien que provenant d’une friperie. Un chandail noir très léger, à manches longues, qui requiert le port de la camisole pour annuler l’effet mémère de son décolleté en V.
Pour tout maquillage, un rouge à lèvres non pas rouge mais orange, très mat, et donc difficile à appliquer. Quand je le porte pour aller chez tantine, elle me dit que mes lèvres sont trop colorées, que je devrais choisir une couleur plus douce et l’estomper. Cette fois-ci, surprise, elle m’a dit que j’avais les lèvres d’une très jolie couleur !
Pour tout bijou, pour tout accessoire rehaussant la tenue d’une sobriété excessive, mon sautoir acheté chez la potière du village et dont me frère dit qu’il me donne un air aussi vieux que celui de tante Laurette, quand elle avait 90 ans.
J’essaie de décorer un brin, d’ajouter une ceinture, par exemple. Je me regarde dans la glace, j’essaie d’évaluer le résultat avec ceinture, je n’ai aucune idée de ce que je dois en penser : est-ce mieux, est-ce une maladresse, est-ce beau ? Incapable de me répondre, j’y vais pour la frugalité, je m’en tiens au minimum, pas de ceinture.
Je me rappelle avoir écrit il y a cinq six ans que je voulais porter la même robe fuseau noire pour les prochaines fêtes soit de Noël, soit d’anniversaire de naissance, jusqu’à ce que je ne sois plus capable d’entrer dedans. Eh bien je ne le pourrai pas, car j’ai donné la robe, elle était trop grande, finalement, et trop longue.

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Jour 453

Voici, de manière très très personnelle, ce qui me vient à l’esprit quand je pense à chacun des invités présents lors de l’anniversaire de Denauzier.
L’amie J. portait une tenue originale et élégante qui faisait honneur au rouge. À cause du rouge, cette tenue, pantalon et veste, attirait mon regard lorsque, juchée, je m’adressais à mon auditoire.
Son compagnon P. portait une chemise grise à manches longues. J’ai eu tôt fait de remarquer qu’elle était fraîchement repassée, pourtant il l’avait portée toute la journée. P. est celui des amis qui a tranché le saumon et accepté de réduire les pommes de terre en purée.
L’autre ami M. sait faire vibrer nos cœurs. Il a eu un mot pour souligner l’anniversaire de mon mari qui résume à merveille le parcours des dix dernières années de Denauzier. Sa compagne, G., fait battre ses cils de manière irrésistible à chaque mouvement des paupières. Je suis certaine qu’elle ne s’en rend pas compte. On dirait une biche.
Une autre amie était parmi nous, discrète comme à son habitude. Je voulais aller échanger quelques mots avec elle, mais d’une chose à l’autre j’ai été happée.
La sœur de Denauzier est d’une grande beauté, je lui ai déjà dit qu’elle me faisait penser à Marie-Ève Janvier. Son mari, au physique élancé, m’a causé la plus grande surprise lorsque, un matin, je l’ai vu tartiner sa tranche de pain grillé de plus d’un pouce d’épais de confiture.
Le frère de Denauzier m’a déjà dit quelque chose de réconfortant de sa voix douce que je retiendrai toute ma vie. Sa femme bouge ses mains avec un léger balancement du tronc d’une manière particulière qui lui nuirait si elle était, admettons, une meurtrière. À moins de se les tenir attachées, on la reconnaîtrait tout de suite.
La maman de Denauzier est très belle et à chaque fois que je le lui dis elle pense que je me moque d’elle.
Nous avons pris en photo notre petite-fille de trois ans. Sur la photo, elle met ses lunettes fumées à l’envers, comme l’a déjà fait Emma au même âge. À l’époque, j’avais dit :
– Emma, tu mets tes lunettes à l’envers.
Elle avait répondu :
– Non, pas à l’envers.
J’ai voulu refaire le test. J’ai dit à la petite :
– Sais-tu que tu mets tes lunettes à l’envers ?
J’étais convaincue qu’elle allait répondre :
– Non, pas à l’envers.
Eh bien non, elle a retiré la monture de son visage, elle l’a regardée, et l’a replacée correctement, à l’endroit !
Chouchou a dormi avec la petite. Au premier mouvement de son corps, comme elle allait s’endormir, elle a entendu un Couac ! de canard qui était caché sous les couvertures.
La plus jeune fille de Denauzier n’a pas tellement profité de la soirée parce qu’elle était malade, ainsi que son compagnon. J’ai eu l’occasion de sauver ses clefs d’une perte éventuelle car la petite avait déjà la main dessus quand je me suis trouvée à passer au bon endroit, au bon moment.
L’autre fille de Denauzier est à l’origine de l’achat des lunettes fumées. Elle est aussi à l’origine de l’achat de bonbons, que la petite appelle « des bommbons ». Je me suis dit que ç’allait être difficile, gérer l’envie des bommbons, mais ce ne fut pas le cas. Son compagnon est un homme timide qui, bien que timide, nous a proposé de retourner encore cette année à la cabane à sucre en compagnie de ses parents.
Ma tantine est ma tantine. Je suis allée m’asseoir au bout de la table, lors du repas, pour lui tenir la main.
– Contente que tu viennes t’asseoir, belle nièce, m’a-t-elle dit.
Je lui ai aussi tenu la main lors de photos que nous avons prises plus tôt cette semaine, dans un restaurant, lors d’une mini-fête. J’avais aussi tenu la main de ma grand-maman de la même manière pour une autre prise de photos, il y a de cela vingt-sept ans.
Les Pattes sont les pattes.
– Tu manges toujours autant ?, lui a demandé mon beau-frère, interloqué.
– Oui, a-t-il répondu.
Idem, plongée dans le passé : je me suis rappelé qu’il avait mangé un paquet complet de douze saucisses à hot-dog, une après l’autre, lors d’une fête en été. Je n’en étais pas revenue.

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Jour 454

paradeMode

Parade de mode : bottes, manteau, bonnet nouveaux. En sus : brosses à dent et élastiques pour les lulus. N’apparaît pas sur la photo : le pommpon du bonnet.

Avec tout ça, je n’ai rien écrit ces derniers jours. Garder une petite de trois ans et quatre mois c’est du sport. Elle est sur la route en ce moment, Denauzier au volant, pour rejoindre son coin de pays, l’Abitibi. À mon avis, le coin de pays ce sera pour une autre fois car il neige beaucoup, ç’a commencé tout d’un coup. Les deux amis, à savoir petite et mari, doivent emprunter la route très sinueuse de Notre-Dame-de-la-Merci. Par un temps pareil, ce sera infernal. Je vais me dépêcher d’écrire quelques lignes pendant que je suis encore seule !
Vendredi dernier, 8 mars, nous avons souligné l’anniversaire de Denauzier, 60 ans. J’avais invité les gens qui sont les plus présents dans notre vie quotidienne. Les gens qu’on appelle à la dernière minute et qui sont partants pour venir souper ou faire de la raquette. Ces gens chez lesquels on peut sonner sans s’être annoncé pour aller boire un café. Nous étions vingt en incluant la petite.
Côté Denauzier Longpré, deux couples d’amis étaient avec nous.
Côté Denauzier, ses deux filles étaient présentes, son frère, sa sœur et sa maman.
Côté Longpré, les Pattes était des nôtres. Il avait apporté de l’eau gazeuse, du fromage et des baguettes en quantité industrielle.
– Qu’est-ce que j’apporte comme fromages, m’avait-il demandé au téléphone quelques jours auparavant.
– Des pâtes molles et des pâtes dures, avais-je répondu, et tu peux choisir comme tu veux entre le lait de vache, de chèvre ou de brebis.
Le pire, c’est que nous avons été peu nombreux à manger du fromage, tellement nos estomacs étaient gonflés par les victuailles diverses.
Mon incontournable tantine était présente aussi.
– Toi, tantine, lui ai-je dit en voiture alors que nous arrivions à la maison quelque trois heures avant le souper, tu jouis d’un passe-droit, tu arrives avant tout le monde.
Chouchou avait fait le trajet en autobus, presque un aller et retour. Sa participation constituait une entorse à mon principe de sélection, dans la mesure où on ne la voit jamais, elle est trop occupée !
Pour ouvrir le bal, nous avons fait circuler un monticule de saumon fumé sur une belle assiette de fantaisie. Je prends la peine de le mentionner car nous avons très peu d’assiettes de fantaisie, pas davantage que d’articles de maison un tant soit peu recherchés. Assez peu méticuleux, plutôt durs sur le matériel, nous nous débrouillons avec les moyens du bord, brounche que brounche.
Pendant que notre ami tranchait le saumon, Denauzier était dehors à faire frire des rouleaux impériaux. La particularité de l’événement, en effet, est qu’il a sollicité la participation active de mon mari.
Autre particularité : je suis montée sur un petit banc pour lire à nos invités le texte que j’ai publié le Jour 465J’ai procédé en début de soirée car quand les gens ont un verre dans le nez ils sont plus dissipés ! Plutôt sûre de moi, j’ai demandé à ce que tout le monde s’assoie. Ainsi juchée, j’ai d’abord expliqué que le principe des invitations était basé sur les fréquentations courantes qui embellissent notre vie quotidienne. Certains ne se connaissaient pas, alors j’ai présenté tout le monde, puis j’ai lu mon texte. J’ai parlé vite, pour être certaine qu’on m’écoute jusqu’au bout.
– Ça va être long ?, m-a-t-on d’ailleurs demandé.
– 500 mots !, me suis-je exclamée.
J’y suis allée de ma lecture, et les invités, assis et attentifs, m’ont fait le cadeau de m’écouter.

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Jour 455

bonhommeNeige

Land art abitibien. On peut voir un visage dans la fine couche de neige qui est collée sur la paroi du seau, vaguement inspiré de celui de Grujot, ou de Délicat.

En Abitibi, nous avons fait un bonhomme avec les enfants. Nous, c’est moi, la seule adulte à me mettre à genoux dans la neige, profitant de l’étanchéité de mon pantalon North Face bleu ciel, acheté dans la section Junior du magasin Sail il y a maintenant quelque temps. Comme la neige n’était pas collante, et que les enfants voulaient quand même faire un bonhomme, et que je voulais jouer avec eux pour les distraire et me faire prendre un peu d’air, j’ai eu l’idée d’accumuler des morceaux de neige glacée que la charrue avait tassée dans un coin de la cour. On a mis les morceaux les uns sur les autres, et on a obtenu la figure ci-contre.
– Il manque un chapeau, a déploré une petite.
Alors je me suis rabattue sur un seau de métal qui traînait non loin.
– Il n’a pas de visage !, a déploré la même petite. Et pas de carotte pour le nez !
Je m’en suis sortie avec un sandow vert, qui ne semble pas vert sur la photo.
– Il n’a pas de visage mais il a un beau sourire !, ai-je proposé en accrochant l’élastique au seau.
Les enfants n’ont rien répondu.
Il s’agit d’art éphémère bien entendu, sachant que la neige fond. La seule fonte serait venue à bout de bonhomme en quelques jours de temps doux, mais comme il fallait libérer de l’espace pour les voitures, bonhomme s’est fait éventrer par un quatre roues moins de vingt-quatre heures après son existence !
De trois choses l’une : soit les petits ne se sont pas rendu compte de l’éventration, soit ils se fichent pas mal du bonhomme une fois qu’il est fini, soit ils n’ont pas réalisé qu’il était possible de voir, dans ma structure, une ressemblance avec un bonhomme.
De toute façon, comme j’ai pris une photo, il n’est pas si éphémère que ça.
Pour me rendre à Val d’Or, et comme je l’ai mentionné précédemment, j’ai pris l’autobus. En calculant tout, de la maison à celle de mon frère les Pattes où j’ai laissé ma voiture, de chez mon frère les Pattes au terminus de Joliette –j’ai marché car ce n’était pas loin–, du métro Radisson où m’a déposée l’autobus de Joliette au métro Berri où m’attendait un autre autobus, celui qui allait me garder six heures en son sein, cela a pris dix heures. Ce n’est pas tout à fait exact, le six heures en son sein. Après quatre heures de route, il y a un arrêt pour se dégourdir, quelque part dans la pourvoirie du Parc de la Vérendrye.
J’ai eu mal au cœur au bout d’un moment pendant la route, donc j’ai dû interrompre ma lecture des Mémoires d’une jeune fille rangée. Je me suis tournée vers des revues, j’en avais apporté six parce que j’ai l’exagération facile. Je les ai consultées mollement, sans conviction, mais assez pour y trouver une recette de bœuf Stroganoff à la mijoteuse que je me propose d’essayer ce vendredi, pour l’anniversaire de mon mari.

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Jour 456

Je n’ai pas choisi de dormir chez les Pattes parce que j’avais trop de choses à faire à la maison, dont le regroupement des documents relatifs aux impôts.
J’ai encore pensé à Maxim aujourd’hui, je me suis demandé si, après avoir joué un concerto de grande virtuosité, il était assez en forme physiquement pour en jouer un deuxième d’affilée.
Ce soir je nourrissais papa. Il a fait quelque chose qui a créé en moi le même effet d’incroyable surprise qu’Emmanuelle a créé aussi quand elle était toute petite. D’abord Emmanuelle. Nous étions la famille recomposée à la table, cela représente cinq personnes. En fait, je n’étais pas assise mais les autres l’étaient, je remuais les casseroles et je servais le souper. Soudain, je tourne la tête, et je vois mademoiselle qui tient une fine tranche de saucisson trois fois plus grosse que sa main.
– Qui lui a donné ça ?, avais-je aussitôt demandé, comme s’il s’agissait de la chose à ne pas faire.
– Pas moi !, s’étaient exclamés les deux garçons en même temps.
– Elle s’est servie toute seule, avait répondu Jacques-Yvan.
Probablement que l’assiette de charcuterie avait été déposée assez près d’elle pour qu’elle puisse piger dedans.
C’était inattendu de la voir tenir cette tranche. Je n’aurais pas imaginé qu’elle était déjà capable de se servir. Ma fille venait de franchir une étape de plus dans son développement et j’en étais à la fois émue et ravie.
Ce soir, pour sa part, papa a bougé le bras en direction du plateau sur lequel était son repas. Habituellement, il se tient les mains cachées sous son tablier, et s’il bouge les mains c’est pour triturer le tablier. Tout d’un coup, d’un geste rapide et assuré du bras et de la main, il a pris le verre d’eau qui était devant lui, il l’a porté à sa bouche et l’a reposé là où il était. En mettant le verre sur le plateau, il a dit :
– Tiens, madame. Je n’ai plus soif, et je n’ai plus faim.
Je n’en suis pas revenue. Ça fait des mois qu’il n’est plus capable de faire ça, boire en tenant un verre de la main, ou en tout cas ça fait des mois que je lui ai vu faire ce geste. Et là, ce soir, tout d’un coup, paf, il le fait. Et il l’a fait deux fois. J’ai été traversée du même sentiment de ravissement que lorsqu’Emma nous a fait le coup du saucisson.
À la veille de mon départ pour l’Abitibi en autobus, je dois reconnaître que je n’ai pas eu le temps de passer mes toiles en revue. Mais j’ai pris le temps de vider l’armoire des casseroles et plats et contenants divers pour en faire un beau ménage. Ce ménage va durer trois jours, puis ce sera à recommencer. Je n’ai pas fait d’exercice extérieur puisque j’ai consacré l’essentiel de mon temps à l’écriture et à la peinture. Tout à l’heure, il est dans mes projets de m’accorder une petite heure de lecture, au lit.
Il me reste quinze textes à écrire et j’aurai atteint le Jour 440, qui sera le début du décompte de la neuvième année d’écriture.

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Jour 457

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Elle était pas si pire, dans le fond…

Il ne faudrait pas que j’oublie de respirer. J’augmente la cadence d’écriture de mes textes ces derniers jours, en exploitant le créneau de la virtuosité musicale, pour rattraper un léger retard dans mon décompte annuel et pour atténuer l’effet de non écriture qui s’en vient, à partir de demain, car je vais passer une semaine en Abitibi. Je vais m’y rendre en autobus. Au secours ! Je me demande, écrivant ces lignes, si je désire coucher cette nuit sur le canapé, chez les Pattes, à Joliette, pour ne pas avoir à faire le trajet St-Jean-de-Matha-Joliette demain matin, auquel va s’ajouter Joliette-Montréal dans un premier autobus, et ensuite Montréal-Val d’Or dans un deuxième. Si je n’arrive pas à trouver le sommeil, sur le canapé, ce n’est pas grave parce que j’aurai toute la journée pour dormir dans l’autobus. Je me demande aussi si je vais acheter mon billet en avance par Internet, celui pour Val d’Or. Compte tenu de la distance, ce n’est pas si tant cher, 92$. Je me demande si je vais être capable de lire pendant le trajet parce que parfois ça me donne mal au cœur. Je me demande si je vais être encore vivante à mon arrivée.
Donc, à la veille de ce départ et pendant l’absence de mon mari ces derniers jours, j’ai peint mes spirales et j’en retire une certaine satisfaction, et j’ai écrit des textes, imprégnée d’une musique sublime. Hier soir, j’ai tenté de transformer ma pomme. De pleine, j’en ai fait une croquée.
Vers onze heures, je suis allée me coucher, une panne d’électricité m’aidant à arrêter de travailler. Je n’étais pas couchée que l’électricité revenait, je suis donc descendue pour vérifier que tous les appareils étaient bien éteints, et je suis remontée.
J’ai réfléchi, enfin tranquille sous les couvertures, au fait que je travaille comme un robot, je me prends pour une musicienne asiatique, finalement. J’espérais réussir trois ou quatre toiles, cette dernière semaine, or je n’en ai réussi qu’une seule.
J’ai pensé aussi à Jean Sibelius. Nous sommes en 1900, il est habité par son concerto, est-ce qu’il y a de l’électricité dans sa maison ? Écrit-il à la bougie en l’absence de la lumière du jour ? Est-ce qu’on peut se représenter combien de notes il y a à écrire pour tous les instruments de l’orchestre ? Je me demande qu’est-ce qu’il entend dans sa tête, quand il compose, est-ce qu’il entend toutes les notes de tous les instruments en même temps, comme nous on les entend parce qu’elles sont bel et bien jouées ? Avait-il l’oreille absolue ou relative ?
J’ai pensé ensuite à Michel Legrand. Le dernier chapitre de sa biographie s’ouvre sur l’énumération des événements qui étaient à son programme dans un concentré de temps. Il a peut-être eu l’occasion de vivre un ou deux de ces événements, puis il a souffert d’un ennui pulmonaire nécessitant l’hospitalisation, et cela s’est terminé par une septicémie qui l’a emporté. Ça veut dire, mais je résume assez grossièrement, que le rythme effréné de sa vie ne s’était guère ralenti.

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