Jour 437

Après

APRÈS

Karen Blixen réussit à merveille ses longues descriptions, mais celles auxquelles je pense ont rapport à des paysages, à des lieux, de façon générale, africains, et moins à des personnages. Mais je peux me tromper, ça fait longtemps que j’ai lu Karen. Ou encore Kamouraska. Anne Hébert, si je me rappelle bien, cerne en peu de mots ses personnages et on sait dès lors à qui on a affaire.
Lynda. C’est moi. Fiou ! Une lettre facile. Elle (je) a passé trois jours à s’investir corps et âme pour embellir un endroit qu’elle n’habite plus mais qui lui tient tellement à cœur.
Mercredi matin, après la quatrième heure consacrée au mur de la chambre, après les touch-up ici et là sur d’autres murs, je suis allée acheter du silicone pour combler l’espace derrière l’évier à la jonction du comptoir et du dosseret.
Ne désirant pas passer sous silence que je m’étais fait avoir avec le litre de peinture blanche, et profitant que c’était le patron qui me répondait, je lui ai demandé pourquoi il m’avait orientée la veille vers une peinture si peu couvrante.
On peut avancer qu’il ne s’attendait pas à ma question, et que pour cette raison il a un peu bégayé.
Pour satisfaire nos clients, nous ne vendons que de la bonne qualité !, a-t-il prétexté.
Quand vous allez chez Costco, admettons, l’ai-je interrompu, et que vous achetez la marque maison, avez-vous remarqué qu’il est écrit sur les produits qu’ils sont de qualité égale, sinon supérieure, aux produits des autres marques du commerce ?
Rona, HomeDepot, Costco, Réno Dépot… Ces endroits ont un débit de vente en rien comparable au mien !
Si j’ai besoin à nouveau de peinture, ai-je coupé court, mon tube de silicone à la main, j’espère que vous m’orienterez vers une meilleure qualité la prochaine fois. Ça ne me dérange pas d’y mettre le prix.
Très bien, a-t-il répondu. Ou peut-être a-t-il plutôt dit Tope-là, je n’ai pas fait attention.
Une fois revenue à l’appartement, non sans avoir croisé un ancien voisin sur le trottoir avec lequel j’ai piqué une petite jasette, je me suis lancée dans le silicone.
Vraiment, il faut s’y prendre avec minutie pour obtenir une belle ligne de jointure fine. J’ai réussi, mais encore une fois j’y ai mis le temps. J’ai fait sortir le silicone directement du tube, j’y ai fait glisser mon petit doigt pour égaliser la quantité et combler les espaces qui s’étaient créés entre le comptoir et le mur. Je suis allée faire d’autres affaires, nettoyer par exemple le recoin où sont situées les laveuse et sécheuse. Je suis revenue ajouter du silicone en deuxième couche, je l’ai à nouveau égalisé avec mon petit doigt, etc.
Wow !, me suis-je exclamée quand j’ai eu fini, en regardant le résultat d’un peu plus loin, en ce sens que pendant que j’étendais le silicone j’avais le nez à deux pouces des surfaces traitées.
Xavier n’aurait pas fait mieux, ai-je décrété.
Xavier, c’est un grand ami des Pattes, un homme minutieux dont j’envie la patience et le travail toujours appliqué, quand, en ce qui me concerne, je peux m’appliquer et réussir, mais il faut que ça me tente.
Y a-t-il autre chose qui nécessite une petite couche de silicone ?, me suis-je demandé avant de reboucher le tube pour, finalement, le reboucher sans faire le tour de l’appartement. Il faut croire que ça ne me tentait déjà plus de m’appliquer.
Zut ! Je n’aurai pas eu le temps de nettoyer le carrelage au-dessus de la baignoire, mais j’aurai au moins lavé à grande eau –et préalablement aspiré– les marches de l’escalier de l’entrée qui étaient couvertes de petits gravier et de traces de sel.

 

 

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Jour 438

Avant

AVANT

Au menu aujourd’hui, une liste des améliorations que j’ai apportées à l’appartement d’Emmanuelle, selon une présentation alphabétique.
Beaucoup de poils de chat et de cheveux châtain clair traînaient partout, j’ai donc commencé par les ramasser, partiellement parce qu’il y en a une bonne quantité qui trouve le moyen de contourner l’aspirateur.
C‘est le mur de la chambre à coucher qu’utilisera la colocataire dès ce lundi 1er avril qui nécessitait le plus de travail.
Dès mon arrivée je m’y suis attaquée en sortant le contenant de pâte pour combler les trous de clous, du papier sablé pour sabler la pâte, un couteau à mastic pour d’abord l’appliquer, et aussi pour retirer son couvercle au litre de peinture, un pinceau, un bâton de bois pour remuer la peinture, un linge mouillé en cas d’accident. Et l’escabeau.
Emmanuelle est arrivée alors que j’avais les deux pieds sur le plancher, contrairement à mon plan de match selon lequel j’aurais été juchée sur l’escabeau pour qu’elle ait l’impression que je travaillais fort.
Faisant le récit de sa journée étendue sur le lit de cette même chambre qu’occupera la colocataire, elle a accepté de se lever pour venir m’aider. C’est alors que je suis montée sur l’avant-dernière marche de l’escabeau pendant qu’elle tenait le litre de ses deux mains, et j’ai ainsi tracé les contours du mur à peindre sans avoir à me pencher autant que si le litre avait été déposé sur la tablette à cette fin de l’escabeau.
Grand mal me fit de demander au quincaillier s’il vendait une marque de peinture maison. Il a automatiquement pensé que je ne voulais pas payer cher, alors il m’a orientée vers une peinture qui ne couvrait pas pantoute, bien qu’il se soit agi de la marque Benjamin Moore qui est semble-t-il la meilleure.
Hésitante sur le coup, j’ai fini par mélanger trois sortes de peinture blanche car Emmanuelle en avait deux gallons qui traînaient dans un fond de garde-robe. Aucun des trois blancs n’était bien entendu de la même couleur –c’est parce que je le savais que j’hésitais à les mélanger. De fil en aiguille je ne m’en suis pas trop mal tirée, sauf qu’une application qui prend normalement une heure et demie, disons deux heures quand on n’est pas habitué, m’en a pris quatre pour essayer d’obtenir une couleur passablement uniforme. Trois le soir de mon arrivée, et une autre le lendemain matin.
Il y avait plusieurs autres choses à faire, après la peinture du mur. J’ai opté pour le comblement d’autres trous ici et là sur d’autres murs. J’ai écrit un texte pendant que la pâte séchait, j’ai ensuite sablé la pâte, et repeint la surface sablée.
Jacques Laiguillon, le cousin de Simone, se manifestait régulièrement à mon esprit pendant que je m’adonnais à mes tâches ménagères. Bien que Simone lui consacre des pages et des pages dans ses Mémoires, je n’arrive pas à saisir le personnage. Je pense que Simone se visite elle-même, en décortiquant les sentiments que Jacques suscite en elle, bien davantage qu’elle ne dresse un portrait du personnage qui nous ferait 
mieux saisir , peut-être, l’ascendant qu’il exerce sur elle.

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Jour 439

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Elle portait du vernis à ongles. Est-ce qu’elle l’appliquait elle-même ? 

Est-ce que Simone s’en sortirait bien si elle était née disons en même temps que moi, avril 1959 ? Elle est née le 9 janvier 1908, sous le signe astrologique du Capricorne, et du Singe chez les Chinois. Il y a fort à parier qu’elle ne lisait pas son horoscope ! Est-ce qu’elle maîtriserait bien les applications de son téléphone cellulaire, si elle était à la veille d’avoir comme moi 60 ans ? Est-ce qu’elle serait une abonnée Facebook ? Et qu’en serait-il de Jean-Paul ? Elle ne pourrait plus passer ses journées à écrire son journal au Café de Flore, parce que l’endroit est devenu trop touristique, il faut qu’il y ait du roulement de clients pas mal plus qu’avant. Elle ne pourrait plus fumer, au Flore ou ailleurs, et probablement qu’elle se serait adaptée aux nouvelles normes de santé publique, mais Jean-Paul aurait peut-être besoin de vapoter. Porterait-elle du vernis sur ses ongles, comme on voit qu’elle en porte sur plusieurs photos d’elle ? Est-ce contradictoire, de nos jours, porter du vernis et être féministe ? Est-ce qu’elle risquerait d’être poursuivie pour harcèlement par les jeunes filles qui garnissaient ses classes, quand elle était professeur de philosophie ? Parce qu’apparemment, c’est un loisir auquel elle aimait s’adonner, séduire ses étudiantes, mais comment savoir jusqu’à quel point c’est vrai. Je ne désire pas trop amalgamer fiction et réalité. L’activité littéraire de Simone me plaît, mais je n’ai pas envie d’aller plus loin. Je la laisse tranquille avec sa vie privée –qui me ferait peut-être aimer moins son œuvre ? Ayant affirmé cela, je mentionne quand même qu’elle séduisait une jeune fille et une autre, et qu’elle les présentait ensuite à Jean-Paul pour qu’ensemble ils forment un trouple. Le roman L’invitée publié en 1943 serait ainsi une référence directe à la relation qu’elle formait avec Jean-Paul et Olga Kosakiewicz. J’ai lu L’invitée il y a longtemps, et la seule chose dont je me rappelle c’est qu’ils étaient plusieurs à passer des soirées dans des cafés ou des bars, et que Simone revenait chez elle en déplorant avoir trop fumé de cigarettes !
Ici à Montréal, il y a plusieurs choses à déclarer : j’ai fait du ménage et j’en ai les mains sèches comme du papier sablé. Après ce texte du jour, j’y retourne d’ailleurs car je n’ai pas fini. En fait, j’en aurais pour une bonne semaine, vouloir faire un beau ménage de printemps. Pendant que je frotte, Emmanuelle vit sa vie à la Poly. Elle entraîne des réseaux de neurones. Elle utilise pour ce faire le langage de programmation Python. Elle se fout complètement de la vie publique ou privée de Simone. Elle est partie ce matin chaussée de ses vieilles baskets Nike mauve dont la semelle se décolle. Et vêtue du manteau pas cher de modèle pour homme que je lui ai acheté au Costco et qui lui va très bien. Elle portait ses jeans skinny, tandis que ses chaussettes couvraient une partie de ses mollets par-dessus le jean. Je l’ai trouvé très belle. Je me suis rappelé que dans mes textes d’autrefois, je me suis intéressée à la manière dont les jeunes de l’école Face portaient leurs chaussettes ainsi enfilées par-dessus le bas du pantalon. Il faut que ce soit un pantalon skinny, sinon l’effet est pas mal moins réussi. Je commence donc ma neuvième année d’écriture, et je m’achemine donc vers mes 60 ans, en me remémorant mes futilités d’écriture du passé.

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Jour 440

Colorful Paper Mache Number on a white background  - Number 60Je m’approche de la soixantaine en compagnie de Simone de Beauvoir avec les Mémoires d’une jeune fille rangée. Dans quelque cinquante pages j’aurai fini le livre, commencé il y a belle lurette. Je pensais le finir ce soir, au lit, mais il se trouve que le mur que j’ai peint est situé dans la chambre à coucher où je vais dormir, alors pour l’instant je le laisse sécher, la fenêtre entrouverte –et le thermostat ajusté à la baisse pour ne pas qu’il s’emballe. Je vais ensuite me tourner vers La force de l’âge, puis vers La force des choses, qui regroupe tellement de pages, presque mille, qu’il est publié en deux livres distincts dans la collection Folio de Gallimard.
Tout le monde a lu ça dans son jeune temps, les Mémoires et le Deuxième sexe de Simone, mais pas moi, je m’y mets sur le tard. Quand tout le monde lisait Simone à l’université, dans le cadre des études féministes qui étaient populaires au tournant des années quatre-vingt, je lisais Gertrude Stein pour ne pas faire comme tout le monde, et parce que, sans le savoir, je m’intéressais à la peinture. Gertrude en avait toute une collection. J’avoue que sur le plan littéraire je n’y trouvais pas grand intérêt, tandis que Simone, quarante ans plus tard, me passionne.
J’aime ses tiraillements, ses questionnements, sa quête, sa recherche incessante. J’aime son assurance, sa confiance en elle, j’aime la conviction qui l’habite à l’effet qu’elle va savoir construire sa vie. J’aime son optimisme, son désir de jouir de la vie, d’en faire une création riche aux facettes multiples. Qui suis-je, où vais-je, que sera ma vie, auprès de qui évoluerai-je…, ça n’arrête pas. Là où je me montre paresseuse et où je me contente de formuler les questions qui me passent par la tête, ici et là dans mes textes, Simone est rigoureuse et essaie de trouver des réponses. Il faut dire qu’elle est brillante, érudite, et qu’elle aura passé sa vie à réfléchir, assise au Café de Flore ! Elle explore un thème sous toutes ses coutures, par en-dedans, par en-dehors, en plongée, en contre-plongée, de proche, de loin. Quand elle pense avoir bouclé la boucle, elle revient sur la même affaire parce que, le temps ayant passé, et sa conscience ayant mûri, elle aborde dès lors le thème différemment, d’autant que des événements additionnels, eux aussi répartis sur la ligne du temps, se sont ajoutés qui teintent sa perception. Ça ne finit plus. C’est ce qui fait que le prénom de son cousin Jacques Laiguillon –est-ce que je l’aime, m’aime-t-il, devrais-je me marier, pourquoi se marie-t-on– doit bien revenir cinq cents fois dans le récit.
Simone est chanceuse. Elle est née dotée de la capacité d’atteindre le sommet, car c’est là qu’elle voulait aller. Un sommet littéraire. Il n’y a rien de pire que de vouloir absolument se hisser et se maintenir au sommet, et se découvrir incapable d’y arriver. Je suis chanceuse aussi. Je suis née habitée par le vague désir d’écrire, de m’exprimer d’une manière ou d’une autre, et j’y arrive, encore une fois sur le tard, grâce à mon blogue, en n’ayant pas encore perdu, depuis maintenant huit ans fermes, mes rares et chers lecteurs. C’est sûr que Simone est plus chanceuse, elle savait jouer des coudes pour tailler sa place. Je me demande si j’ai déjà joué des coudes…
Au fil de mes lectures sur Internet autour de Simone, je découvre qu’un autre livre doit s’ajouter à mon programme : les Mémoires d’une jeune fille dérangée. Tiens, tiens. Je vais avoir envie de le lire avant les autres…

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Jour 441

natureMorteHiver

Échantillons de pièces précieuses au lac Miroir.

Je vais partir ce matin pour Montréal où je passerai trois jours.
Tadam ! Me voilà arrivée !
Autrement dit, j’ai écrit ma première phrase ce matin à la maison, puis je me suis rendu compte que je ne me sentais pas d’attaque pour me lancer dans le dernier texte de ma huitième année d’écriture, alors j’ai fermé ma machine, je l’ai mise dans mes bagages, et en sautant quelques étapes –habillement, crème solaire et tout le tralala– je suis partie en voiture, direction la grande ville. J’ai fait quelques arrêts en cours de trajet. D’abord pour acheter de l’essence, à Notre-Dame-de-Lourdes. Ensuite pour faire encadrer ma chaussure-mocassin au magasin Cadrimage à Joliette. J’ai choisi le cadre le moins cher.
– Il est d’une drôle de couleur, vous ne trouvez pas ?, ai-je demandé à l’encadreur, un monsieur d’un certain âge qui m’appelle par mon prénom parce que je suis devenue avec les années une excellente cliente.
– Il est de couleur prune, m’a-t-il répondu. C’est parfait pour rappeler la couleur de vos petites masses, ici, et là…
Ce fut suffisant pour me convaincre de ne pas investir davantage.
Je suis aussi arrêtée à la station de filtration prendre de l’eau « du parc », comme on dit à Joliette, à savoir de l’eau qui goûte semble-t-il le fluor et qui sent les « oeufs pourris », que personne n’aime sauf les Joliettains. Mon mari, par exemple, originaire de l’Abitibi, n’aime pas cette eau. Et Emmanuelle, montréalaise, non plus. J’en ai rempli deux bouteilles de verre, achetées au IGA de St-Charles-Borromée. Les bouteilles, de la marque Acqua Panna, proviennent de l’Italie, la Toscane plus précisément.
Je ne voulais pas conduire ma voiture avec mes bottes aux pieds, alors j’ai mis mes richelieu, mais par prudence j’ai apporté mes bottes dans un sac, et j’ai mis une bouteille toscane dans chaque botte. Je me suis trouvé astucieuse. De là, direction Montréal.
Comme nous avons passé le week-end dans la splendeur immaculée de la neige et dans le calme total du bois au lac Miroir, je me sentais paresseuse ce matin, car c’est toujours un peu fatigant ces va-et-vient. Et comme mon déplacement à Montréal est causé par le besoin de faire du ménage et de menus travaux, et comme Bibi n’était pas disponible pour m’accompagner et surtout m’aider, il a fallu que je me secoue les plumes pour me mettre en mouvement. Au moment où j’écris ces lignes, la pâte de plâtre est en train de sécher. Il devait bien y avoir une trentaine de trous de clous sur le mur que je repeins. Je vais sabler ces plaques de plâtre après avoir écrit mon texte, et me lancer dans la peinture avant le retour de chouchou pour qu’elle ait l’impression, me voyant juchée sur l’escabeau quand elle va arriver, que j’ai beaucoup travaillé.
Demain, je voudrais nettoyer l’escalier intérieur, le bel escalier de chêne que j’ai fait faire il y a quelques années.
Jeudi, je vais épousseter et passer l’aspirateur.
Vendredi, nous repartons au chalet. De retour dimanche. Lundi, nous partons Bibi et moi faire des arts plastiques chez une amie à Laval. Mardi et mercredi seront réservés au repos et excluront les déplacements en voiture. Jeudi nous participons, une gang, à une cabane à sucre. Vendredi rien. Samedi 6 avril j’aurai soixante ans.

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Jour 442

sensodyne

Je ne sais pas si Maxim Vengerov perçoit son tube de pâte dentifrice comme un objet de réconfort quand il anticipe une difficulté.

J’ai tendance à me réfugier dans de petites choses de rien du tout quand je ne vais pas bien. Avant de quitter la maison pour me rendre chez tantine, je me suis adonnée à mon nouveau rituel crémeux, mais avant, je me suis brossé les dents. C’est cohérent. Je me brosse les dents, je me rince la bouche avec de l’eau, je me crème, je mets du rouge à lèvre, je pars. Ce matin-là, le tube de Sensodyne était sur le point de rendre l’âme. J’ai eu de la difficulté à en extraire la quantité requise d’un petit pois et à la déposer sur les poils de ma brosse ronde –c’est une brosse à dents électrique. J’ai eu besoin de mes deux mains pour extraire le petit pois, m’obligeant à une gymnastique manuelle pour, à la fois appuyer sur le tube, et à la fois maintenir en place la brosse à dents sur le comptoir. Étant donné, en effet, que le manche de la brosse n’est pas mince et plat, mais gros et arrondi, il tourne de lui-même sur le côté quand je le dépose sur le comptoir. Ça veut dire que la brosse tourne aussi sur le côté, droit ou gauche peu importe, il suffit de retenir que cela me complique la vie pour déposer le petit pois sur les poils.
Parce que je ne me sentais pas bien, que la somme des petits gestes que j’allais devoir poser tout au long de la journée m’apparaissait grosse comme une montagne d’autant que j’avais mal partout, j’ai eu subitement très très hâte, me voyant me battre avec le tube, d’être de retour à la maison pour m’occuper de le vider de sa peut-être dernière quantité et ensuite le jeter. J’avais besoin de m’inventer cette forme d’anticipation de plaisir pour m’aider à traverser ma journée. Je me voyais déplier le tube, car il était plié et retenu dans ses pliures par un pince-notes, constater qu’il était vide et le jeter. Incroyable mais vrai, ce geste de détachement, qui représente un produit de moins dans mon large éventail, me faisait du bien. Pourtant, et paradoxalement, j’adore ma collection. Sans rien y connaître mais juste comme ça, intuitivement, je me dis qu’il y a une tendance schizophrène dans le fonctionnement de mon univers mental. Mais on peut retenir aussi que ça ne me prend pas grand-chose pour me réconforter.
Bien entendu, quand j’arrive le soir, après avoir passé ma journée sans trop d’épuisement, finalement, je me fiche pas mal du Sensodyne. Ma première pensée va à mon mari, que je viens embrasser, puis à mes médicaments, que je m’empresse d’avaler de peur de les oublier. Souvent, mon mari étant déjà installé sur le canapé, c’est le lieu de campement permanent de son quartier général, je m’assieds à ses côtés et je relaxe. Je lui raconte mes minuscules péripéties, il me raconte les siennes –qui ont plus de corps que les miennes. En fin de soirée, arrivé le moment de me brosser les dents, je constate que mon tube de dentifrice tire à sa fin, je n’ai aucune envie de me battre avec. Je le lance dans la poubelle et j’utilise sans état d’âme l’autre tube qui attend son tour, un dentifrice au fenouil de la marque Desert Essence, made in the U.S.A.

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Jour 443

Chaussure

Acrylique, crayons gel, vernis à ongles, papier 24"X18" sur fond de tapis gris foncé !

Hier je n’étais pas en forme. J’ai fait ce que j’avais à faire, mon double bénévolat, auprès de tantine en après-midi et de papa au souper, en me bottant le derrière pour avancer. Tantine était pas mal en forme, cela m’a fait plaisir. Plus elle est en forme et plus j’ai tendance à la taquiner. Ce fut un bel après-midi. Dans la chambre de papa, ce fut agréable aussi, ou disons facile, parce que j’étais assise et que je n’avais pas besoin de bouger !
J’avais vaguement mal à la tête, pas d’appétit, des douleurs diffuses un peu partout dans le corps comme lorsqu’on couve une grippe. C’est comme ça que je me sens quand je suis soit fatiguée, soit incommodée par une mini contrariété de santé non diagnostiquée.
Si ces inconforts se mettent à aller croissant, au fur et à mesure de mon vieillissement, parce qu’on dirait que c’est un peu ça qui se produit, je serai de plus en plus à même de comprendre un ami de Thrissa qui disait, à 93 ans : My body is killing me.
Il m’est arrivé souvent au fil des années d’aller travailler dans cet état comateux. Je me rappelle qu’une fois ainsi dérinchée (ou déwrenchée m’informe Wiki), il avait fallu que j’honore un dîner professionnel avec un collègue. Nous étions allés dans un restaurant asiatique où il avait ses habitudes. Parler, quand je suis dans cet état, requiert des efforts. Or, avec ce collègue bavard, je n’avais pas même eu d’espace pour placer trois mots, alors le dîner s’était avéré moins exigeant que je l’avais craint. Ce même collègue, des années plus tard, est venu me faire signe pour que je change de poste et me rende travailler dans son équipe. Il avait suffi d’une entrevue gagnée d’avance auprès de la conseillère des RH pour boucler l’affaire. C’est probablement mon grand sens de l’écoute –au restaurant asiatique– qui l’avait convaincu de me recruter !

gilet-long-femme-bio-hiver

Ça ressemble un peu à la veste que je portais, qui était brune toutefois, et d’égale longueur à l’avant comme à l’arrière.

Cette fois-là du dîner au restaurant au cours duquel je n’avais rien avalé, je portais une veste dont je cherche le nom, en arrière-plan dans ma tête, depuis que j’ai commencé ce texte. Il s’agit d’une veste de laine couvrante jusqu’à la mi-cuisse, sans attache d’aucune sorte, exit bouton et boutonnière, qu’on porte habituellement ouverte et tombante sur sa tenue. La veste n’a pas de col en tant que tel, mais elle est dotée d’un étroit panneau de la même laine replié sur le devant. Voir la photo ci-contre, en fin de compte ! Chez Simons on l’appelle la veste cardigan minimaliste, et ailleurs le long gilet pour femme… Je pensais qu’on pouvait aussi parler de veste chasuble, mais je suis dans les patates.
Je portais cette veste à ma manière, soit directement sur la peau, les panneaux croisés l’un sur l’autre et maintenus en place au moyen d’une large ceinture élastique à grosse boucle à l’avant. Mais, aussi, et c’est ce dont je me souviens le plus, je portais cette veste sur des collants opaques de couleur fuchsia… D’où il ressort que mon collègue universitaire ne se laissait pas déstabiliser par les tenues baroques de ses futures recrues !
Je pensais décrire dans ce texte l’état de bien-être qui s’est installé dans ma personne lorsque je me suis lancée dans le zen coloriage de mes petites masses, jusqu’à presque minuit, qui entourent la chaussure ci-dessus. Ce sera pour une autre fois.
J’adore le vif et joyeux résultat.

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