Jour 442

sensodyne

Je ne sais pas si Maxim Vengerov perçoit son tube de pâte dentifrice comme un objet de réconfort quand il anticipe une difficulté.

J’ai tendance à me réfugier dans de petites choses de rien du tout quand je ne vais pas bien. Avant de quitter la maison pour me rendre chez tantine, je me suis adonnée à mon nouveau rituel crémeux, mais avant, je me suis brossé les dents. C’est cohérent. Je me brosse les dents, je me rince la bouche avec de l’eau, je me crème, je mets du rouge à lèvre, je pars. Ce matin-là, le tube de Sensodyne était sur le point de rendre l’âme. J’ai eu de la difficulté à en extraire la quantité requise d’un petit pois et à la déposer sur les poils de ma brosse ronde –c’est une brosse à dents électrique. J’ai eu besoin de mes deux mains pour extraire le petit pois, m’obligeant à une gymnastique manuelle pour, à la fois appuyer sur le tube, et à la fois maintenir en place la brosse à dents sur le comptoir. Étant donné, en effet, que le manche de la brosse n’est pas mince et plat, mais gros et arrondi, il tourne de lui-même sur le côté quand je le dépose sur le comptoir. Ça veut dire que la brosse tourne aussi sur le côté, droit ou gauche peu importe, il suffit de retenir que cela me complique la vie pour déposer le petit pois sur les poils.
Parce que je ne me sentais pas bien, que la somme des petits gestes que j’allais devoir poser tout au long de la journée m’apparaissait grosse comme une montagne d’autant que j’avais mal partout, j’ai eu subitement très très hâte, me voyant me battre avec le tube, d’être de retour à la maison pour m’occuper de le vider de sa peut-être dernière quantité et ensuite le jeter. J’avais besoin de m’inventer cette forme d’anticipation de plaisir pour m’aider à traverser ma journée. Je me voyais déplier le tube, car il était plié et retenu dans ses pliures par un pince-notes, constater qu’il était vide et le jeter. Incroyable mais vrai, ce geste de détachement, qui représente un produit de moins dans mon large éventail, me faisait du bien. Pourtant, et paradoxalement, j’adore ma collection. Sans rien y connaître mais juste comme ça, intuitivement, je me dis qu’il y a une tendance schizophrène dans le fonctionnement de mon univers mental. Mais on peut retenir aussi que ça ne me prend pas grand-chose pour me réconforter.
Bien entendu, quand j’arrive le soir, après avoir passé ma journée sans trop d’épuisement, finalement, je me fiche pas mal du Sensodyne. Ma première pensée va à mon mari, que je viens embrasser, puis à mes médicaments, que je m’empresse d’avaler de peur de les oublier. Souvent, mon mari étant déjà installé sur le canapé, c’est le lieu de campement permanent de son quartier général, je m’assieds à ses côtés et je relaxe. Je lui raconte mes minuscules péripéties, il me raconte les siennes –qui ont plus de corps que les miennes. En fin de soirée, arrivé le moment de me brosser les dents, je constate que mon tube de dentifrice tire à sa fin, je n’ai aucune envie de me battre avec. Je le lance dans la poubelle et j’utilise sans état d’âme l’autre tube qui attend son tour, un dentifrice au fenouil de la marque Desert Essence, made in the U.S.A.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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