Jour 423

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La face cachée de Bibi !

L’autre jour, j’ai cherché en vain les photos de cet ancien projet qui réunit mon foulard animalier et Bibi. Il s’agit du foulard que j’ai sauvé du piétinement parce qu’il traînait par terre au Village des Valeurs, celui situé non loin du boulevard Pie-IX. C’était il y a longtemps, plus de dix ans maintenant. Je venais de me séparer de Jacques-Yvan. Comme j’ai déjà raconté ce sauvetage dans un texte antérieur, je n’irai pas plus avant dans le récit de cette aventure.
Je ne suis pas tant que ça séparée de Jacques-Yvan, à bien y penser. Je rêve à lui régulièrement, toujours agréablement, il est le père de ma fille, et lorsque je ne sais pas comment conseiller ma fille, je lui suggère de se tourner vers son père. Dans ma vie éveillée, cela étant, une certaine distance s’est néanmoins installée, la distance entre Montréal et St-Jean-de-Matha.
J’avais abandonné la recherche des photos de Bibi et du foulard noir animalier –je ne me rappelle plus dans quel but je les cherchais– quand, un bon matin, pouf !, le répertoire de photos est miraculeusement apparu dans mon arborescence de répertoires, et dans mon champ de vision. C’est toujours quand on ne cherche pas qu’on trouve, paraît-il.

mal de dents

Foulard et mal de dent.

À l’époque, j’avais proposé à Bibi de la prendre en photo avec le foulard utilisé de toutes sortes de manières : lui bandant les yeux, lui faisant un serre-tête, la transformant en musulmane, puis en afghane, lui permettant de se protéger d’un mal de dent comme on le voit ci-contre, et encore toutes sortes de folies. Le but de l’exercice était de me pratiquer à prendre des portraits de près pour un cours –de photo– que je suivais à l’université.
Cette fois-là, Bibi n’avait pas répondu Ce n’est pas nécessaire, et nous avions ainsi pris beaucoup de photos un soir dans sa cuisine.
Ma sœur n’aime pas être photographiée quand un feu sauvage dépare sa bouche. J’ai la chance de ne pas avoir connu ça, du moins pas encore, les feux sauvages. Je ne sais donc pas à quel point cela peut représenter un inconfort. Il est arrivé plusieurs fois qu’elle soit affectée de ce problème alors que nous désirions prendre une photo. D’ailleurs, elle a déjà accepté de paraître sur une photo de famille à la condition qu’elle puisse cacher son feu sauvage avec son index.
On peut penser que si le foulard couvre au complet le visage de Bibi, ci-dessus, c’est parce qu’elle avait une fois de plus un feu sauvage autour de la bouche. Je pense qu’elle en avait un, effectivement, mais c’est plutôt qu’après avoir exploré la musulmane, l’afghane, la coquette, l’aveugle, la sourde, la femme de ménage, la gangster… et quoi encore, les idées avaient fini par me manquer.
– On pourrait terminer par une photo qui cache complètement le visage, avais-je proposé.
Bibi, docile, avait essayé de placer le foulard pour s’en cacher le visage, mais il n’arrêtait pas de glisser. Je ne sais plus qui de elle, ou de moi, ou de nous deux, avai(en)t eu l’idée de nouer le foulard sur le dessus du crâne pour qu’il reste en place.
J’adore cette photo.

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Jour 424

Tantine

Tantine, une jeunesse à 82 ans.

YES ! Mon projet de série thématique familiale fait du chemin. Après avoir publié une photo de papa quand il avait vingt ans, une photo de Lynda au chapeau grec, une photo de Bibi –ma presque jumelle si je me fie aux commentaires que j’ai reçus–, voilà que tantine accepte d’apparaître en photo-vedette sur mon blogue. Et je pense que mon frère les Pattes fermerait les yeux si je décidais de l’inclure dans la ronde.
J’ai pris la photo de tantine au Métro d’alimentation, vendredi dernier. Après tout, c’est un lieu qui nous aura vu régulièrement fouiner dans les allées.
– Tantine, ne bouge pas, je vais te prendre en photo.
– Pardon ?, a-t-elle demandé en bougeant pour tester la fermeté des tomates.
– Ne bouge pas, je vais te prendre en photo, ai-je répété un peu plus fort.
– Pourquoi ?
– Pour le plaisir.
– Ici ?
– Oui.
– Ç’aurait été mieux au restaurant, tout à l’heure ?
– Peut-être, mais je n’y ai pas pensé, et c’est quand même ici que se déroule l’essentiel de nos activités.
– Qui va voir la photo ?
– Tout le monde, la planète entière.
– Mais tu vas la mettre sur ton blogue, le blogue c’est chez toi ?
– Oui, le blogue c’est l’endroit où je publie mes textes.
– D’accord.
– En plus, avec ton manteau de mi-saison, ai-je mentionné, ça va être plus joli qu’avec ton gros manteau d’hiver gris.
– Si tu le dis.
Tantine n’en est pas revenue à quel point la photo d’elle est réussie. Elle s’est exclamée plusieurs fois qu’elle se trouvait à son meilleur. Il ne faut pas en déduire qu’elle est orgueilleuse, car elle ne l’est absolument pas.
Tout est facile avec elle. Tout est beau. Je serais laideron qu’elle me verrait joyau. Nos sorties du jeudi sont l’occasion d’essais vestimentaires, en ce qui me concerne. Je me mets sur mon trente-six pour embellir notre journée. Et avant même que j’aie refermé la porte derrière moi, une fois arrivée chez elle, elle entame ses compliments : mes cheveux n’ont jamais été si bien placés, la couleur de mon rouge à lèvres me va parfaitement, mes vêtements sont bien agencés. Puis, ayant fait remonter quelques fois son regard sur moi de haut en bas, elle apporte quelques précisions :
– Quand même, c’est étrange que les manches de ton manteau soient si courtes, on voit les manches de la veste que tu portes en-dessous, et les gants turquoise c’est peut-être un peu trop ?
Je la laisse profiter de tout ce qui nous passe sous les yeux, à l’épicerie, sans chercher à accélérer le rythme. Aller seule acheter les produits dont elle a besoin me prendrait quatre minutes, mais nous pouvons facilement y rester trois-quarts d’heure.
– Regarde les chocolats de Pâques, les oreilles du lapin, le museau du chien !
Elle s’esclaffe comme une petite fille.
Elle prend une boîte de feuilletés aux pommes, Préparés ici-même est-il écrit sur la boîte. Une hésitation presque souffrante se lit sur son visage. La boîte vacille parce que ses mains tremblent.
– J’en ai tellement envie, déplore-t-elle, mais j’en aurai bien trop !
– Achète-les, tantine, voyons donc, on est ici pour profiter de la vie !

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Jour 425

BibiToulouse

Bibi chez Darielle, avant la coupe de cheveux, portant un tablier Toulouse Lautrec.

Ce que j’adore de Bibi, c’est quand elle répond :
– Ce n’est pas nécessaire.
Ce n’est pas nécessaire, dans sa bouche, ça peut vouloir dire plusieurs choses. Ça peut vouloir dire que ça ne lui tente pas, ou qu’elle trouve que c’est une mauvaise idée, voire même que cette mauvaise idée lui inspire des craintes.
– Est-ce qu’on monte cette grosse côte pour faire du cardio ?, lui ai-je déjà demandé, peu après mon opération cardiaque.
Je voulais tester l’efficacité de ma réparation mitrale.
– Ce n’est pas nécessaire, avait-elle répondu.
J’entends qu’elle craint de s’essouffler trop, de trouver ça forçant, de trouver ça trop long avant d’en être venue à bout, et on peut ici la comprendre parce qu’elle est un peu asthmatique.
– Est-ce qu’on va se promener à la lisière du boisé, là-bas ?, lui ai-je déjà demandé du temps qu’elle habitait près de la Rivière des Prairies.
Seigneur ! Je me rends compte que ça fait longtemps en titi !
Je trouvais que le soleil nous plombait sur la tête et je recherchais un peu d’ombre.
– Ce n’est pas nécessaire, avait-elle répondu.
J’entends qu’elle craint d’y faire de mauvaises rencontres, soit de dealers de drogues, de couples qui s’ébattent sur les lits de feuilles et d’aiguilles de pins, soit encore de ratons-laveurs gloutons qui ne craignent pas les humains.
– Est-ce que tu voudrais qu’on partage cette part de gâteau ?, pourrais-je aussi lui demander dans un café, un bistro.
– Ce n’est pas nécessaire.
J’entends que ce jour-là une petite voix lui dicte de faire attention à son poids.
Bien entendu, ça se peut que j’entende tout de travers ! Cependant, beaucoup de temps ayant passé dans ma vie puisque j’ai maintenant soixante ans, je pense que ce que j’entends, et ce que Bibi énonce, qui expriment semble-t-il des réalités différentes, sont plutôt des manières différentes d’exprimer une même réalité. Ou encore, il existe plusieurs réalités, qui se ressemblent… Ou enfin, notre manière individuelle d’appréhender le réel n’est pas si tant importante.
Qu’est-ce qui serait plus important, dans cette perspective ?
De s’aimer, dirait papa.
Bibi est plus imprégnée que moi de la mythologie qui avait cours au sein de la famille de ma mère. On y disait par exemple que les soutien-gorge avec armatures pouvaient aller jusqu’à causer le cancer du sein. Que si une femme avait d’abondantes pertes vaginales, c’est qu’elle souffrait de faiblesse, d’anémie, et la leucémie se terrait dans le détour, pas très loin. Je discerne un peu l’influence de cette mythologie quand Bibi me dit que les crèmes de soins pour le visage, entre autres crèmes, sont peut-être nuisibles pour la santé.
– Ces crèmes sont vendues à la grandeur de la planète entière, depuis des décennies, lui réponds-je. Te rends-tu compte à quel point cela coûterait cher au système de santé publique en traitements contre le cancer si les produits étaient nocifs ?
Qui a raison ? Qui a tort ?
Habituellement, et tacitement, une fois rendues là, ayant exprimé de part et d’autre notre position, on change de sujet !
J’aime que Bibi, cela étant, soit imprégnée de la mythologie de notre environnement maternel. Ça veut dire qu’elle ne ressent pas le besoin de s’en éloigner, ça veut dire qu’elle s’y laisse porter sans ressentir d’inconfort, ça veut dire, surtout, qu’elle y a été heureuse.

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Jour 426

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Je me rappelle que l’homme jeune à gauche est un planchiste qui se trouve des petits boulots en été, la femme asiatique derrière est immigrante et n’étant plus toute jeune c’est moins facile de se trouver un emploi, la belle blonde vers la droite est une ex-toxicomane…

J’ai écrit hier que Bibi allait être le thème de mon texte, mais en fait j’ai pris le dessus et dilué le thème avec mes sempiternelles questions existentielles. Retour, donc, sur Bibi aujourd’hui.
Nous ne sommes pas, elle et moi, idéalistes de la même manière. Elle peut se mourir d’extase pour de grands airs d’opéra, qui me font certes dresser les poils des bras parce qu’ils m’émeuvent aussi, mais sans jamais m’amener à la frontière de la mort.
– Nous nous sommes déjà arrêtés sur le bord de la route, m’a-t-elle une fois raconté, du temps d’un compagnon décédé, parce que l’air que nous écoutions à la radio (ou sur CD) nous faisait trop pleurer…
J’entends ses élans excessifs et j’y réagis toujours de la même manière –qui me désole–, en restant de marbre.
Il me semble que les choses qui me font vibrer sont modestes et moins tragiques, en comparaison. Je pense aux Bourgeois de Vancouver, un court métrage de Adad Hannah et de Denys Arcand dont il est question au Jour 736. J’adore l’alternance, dans le film, entre l’histoire personnelle de ces gens –qui ont en commun d’être sans le sou–, et le rôle qu’on leur voit jouer dans le film pour gagner leur maigre pitance, et qui consiste à imiter des statues, en bougeant le moins possible pendant plusieurs heures, pour créer une représentation vivante de la sculpture de Rodin, Les Bourgeois de Calais.
Ce doit être très difficile pour le corps, pour la concentration, pour le système nerveux, de bouger le moins possible. Et c’est tragique de ne pas avoir d’argent…
J’ai vu le film la première fois au Musée de Vancouver, j’étais seule, et je l’ai vu pour mon plus grand plaisir une deuxième fois au Musée de Joliette, j’étais avec Bibi.
– C’est le film de Denys Arcand et de cet autre artiste dont je ne me rappelle plus du nom !, ai-je exprimé à Bibi avec enthousiasme, quand j’ai découvert qu’une salle était réservée à la projection du film. Wow ! Viens voir ça !
– Je vais plutôt aller relire la lettre que j’ai reçue ce matin, a-t-elle répliqué en s’éloignant déjà.
Je me rappelle encore d’un souper dans un restaurant, je ne sais plus lequel ni dans quelle ville ni combien de personnes nous étions autour de la table. J’étais dans la jeune trentaine, ça je m’en rappelle, et je venais d’obtenir mon poste à l’université.
– Tu vas pouvoir t’acheter une maison, avait suggéré papa, mon papa idéaliste qui me pensait déjà riche.
– Il n’y a rien de pire que de s’acheter une maison, s’était exclamée Bibi, il y a toujours quelque chose à réparer !
Je regardais papa, je regardais Bibi, qui ne pouvaient pas m’offrir positions plus opposées, en ne sachant pas ce que je pensais moi-même ! C’est un peu l’histoire de ma vie, ne pas savoir ce que je pense.
Bibi est aussi un être non existentiel, là où je suis fondamentalement existentielle. Se poser mille questions et tournailler les réponses possibles dans tous les sens, autrement dit, ce n’est pas son genre. Je suis une adepte des circonvolutions infinies, là où Bibi est adepte des formules brèves, efficaces et uniques.
– Trouves-tu que tu as réussi ta vie ?, pourrais-je lui demander.
Elle répondrait certainement oui, et elle ajouterait un énoncé de type :
– Il faut privilégier la joie.
Et ça marche. Sa formule fonctionne. Elle est tout le temps joyeuse.

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Jour 427

Bibi

Nous sommes deux à commettre le péché d’orgueil.

Bibi ne le sait pas mais elle m’enlève une épine du pied. Elle s’est fait couper et boucler les cheveux. Je l’ai trouvée tellement belle que j’ai pris plein de photos d’elle. Il y en a une qui lui a plu, elle m’a demandé de la mettre en photo vedette, en accompagnement de mon texte d’aujourd’hui, pour que les gens de la famille et les amis qui me lisent puissent juger du style capillaire qui est le sien depuis hier.
– Je vais te dire comme on m’avait dit au travail, à l’époque, même si ce n’est pas vraiment un compliment…
– Que j’ai rajeuni de vingt ans !, m’a-t-elle interrompue, en me faisant savoir qu’elle se rappelait de mon histoire.
Grâce à Bibi, toujours est-il, je n’ai pas besoin de me demander quel sera le thème du jour, le thème, c’est ma sœur ! Si tout le monde de la famille, jeunes et moins jeunes, proches et moins proches, me faisaient ce cadeau, j’aurais plein de textes à écrire qui tous plongeraient dans le passé, dans l’enfance, dans les souvenirs. Je me gargariserais de nostalgie sans compter, d’idéalisme à l’aile blessée, de regrets de trois pouces d’épais…
Le mercredi, je l’ai écrit plusieurs fois, je nourris papa au CHSLD. Je profite d’avoir à me rendre à Joliette pour faire des courses. La seule course que j’avais à faire cette semaine était d’aller chercher à la librairie La force de l’âge que j’avais commandé (une petite brique de 787 pages chez Folio). L’autre chose que je voulais faire était de remplir mes cinq bouteilles d’eau sulfureuse. La mini entorse que je me suis permise, entre ces deux déplacements, fut d’aller fouiner à la pharmacie y quêter un échantillon d’un produit qu’ils n’avaient pas. Sachant que j’avais peu à faire avant de me rendre auprès de papa, j’ai proposé à Bibi que nous prenions un café ensemble à la Brûlerie du Roy. C’est là que je l’ai photographiée. Tout en déposant sur la table mon livre flambant neuf, j’ai entrouvert la porte à un petit échange quant au regard que nous portons, à notre âge, sur notre parcours de vie.
– J’ai tendance à penser que j’ai moyennement réussi ma vie, ai-je commencé. Jeune, je ne ressentais pas que j’avais les moyens de me réaliser. Je flottais, je ne me rendais compte de rien. J’ai vaguement découvert qu’une vie, ça se construit, quand je suis entrée dans la trentaine…
– Pourquoi tu nous racontes ça ?, a répondu Bibi.
– À cause de mon livre. Simone portait en elle la conviction qu’elle saurait se construire une vie riche. Elle avait confiance en elle, elle était consciente et présente au monde. En fait, j’ai presque peur de poursuivre la lecture de son autobiographie, je vais me percevoir comme une incapable, en comparaison.
– Tu te compares à très haut et à très intelligent, fut la réponse de Bibi.
– Plusieurs personnes que j’ai croisées sur mon modeste chemin ont aussi réussi leur vie… Mais c’est vrai qu’au lieu de me comparer, je devrais lire Simone comme une source d’inspiration…
Sur ce, pour en finir de mes lamentations, j’ai changé de sujet.

 

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Jour 428

papa

Papa dans la jeune vingtaine

Ah bien saperlipopette ! Je n’ai pas tant le regard de Diane Dufresne que celui de mon père ! Cette habitude qu’on a de chercher loin quand la réponse est toute proche ! La ressemblance est difficile à déceler, sur la photo ci-contre, qui est une copie numérique d’une photo argentique ayant plus de soixante ans. En outre, l’original papier est de format 5"X7", réduit ici au format passeport. C’est mon frère les Pattes qui m’a montré ces photos hier, lors de notre souper pour son anniversaire.
– On est hot !, vous ne trouvez pas ?, ai-je lancé en pénétrant dans son appartement. Rouler par un temps pareil par amour pour mon frère !
Je lui ai offert un porte-savon encore taché du savon qu’il contenait jadis chez Emmanuelle, que j’ai trouvé chez elle, abandonné à son triste sort sur une tablette. Je l’ai volé pour le réintroduire dans la circulation familiale.
– Si tu ne le veux pas, ne le jette surtout pas, il provient de chouchou, ai-je commencé.
– On sait bien, chouchou…, a glissé mon mari.
– Parce qu’il n’est pas neuf ?, s’est étonné mon frère.
– Il est bien plus précieux qu’un neuf anonyme, ai-je rétorqué.
Avec le porte-savon, j’ai pensé qu’un savon serait approprié, j’ai donc apporté un gros pain de savon vert foncé à l’huile d’olive acheté dans un commerce arabe à Montréal.
– C’est écrit en quelle langue sur le savon ?, m’a demandé les Pattes.
– En grec, c’est un savon grec sur un porte-savon sentimental fabriqué en Chine.
Mon frère est allé déposer son cadeau près de l’évier de la cuisine où, je pense, il va dorénavant séjourner.
Alors que j’écris ces lignes, il me revient en mémoire qu’il y avait, il n’y a pas longtemps, sur le comptoir de la salle de bains cette fois, toujours chez mon frère, un porte-savon fait en petites lattes de bois, que lui a offert Emmanuelle. Mince ! Mère et fille ont eu la même idée !?
Le gratin aux légumes de ma belle-soeur était délicieux.
– Est-ce que tu aimes ça ?, a-t-elle demandé à son beau-frère en la personne de mon mari.
– Je suis habitué astheure, a-t-il simplement répondu.
Quand j’entends quelqu’un dire astheure, j’entends automatiquement dans ma tête Astor Piazzola.
Avec tout ça, et confirmant mon constat en début de texte, je suis rendue très loin, en Argentine, et je n’ai toujours pas exprimé ce que je voulais exprimer à propos de papa tel qu’il apparaît sur la photo.
– Quand je vois une photo de papa jeune, ai-je commencé, je ne peux pas m’empêcher d’avoir le cœur serré, je suis vaguement triste.
– Pourquoi ?, a demandé ma belle-sœur.
– Parce que c’était un idéaliste qui n’a pas eu la vie qu’il aurait voulu avoir, il était destiné, je trouve, à avoir une vie plus riche, plus réussie.
– Comme nous tous !, a-t-elle répondu.
– Oui et non…
J’avais en tête le parcours exceptionnel de Simone, qui savait, très tôt, qu’elle allait façonner sa vie pour en faire une réussite, et qui a réussi sa réussite. Mais je me suis dit aussi que pour la plupart des communs des mortels, le « nous tous » de ma belle-sœur avait bien d’l’allure, mais en même temps plusieurs personnes auxquelles j’ai aussi pensé, vite fait, ressortent quand même du lot…
Alors je me suis répétée :
– Oui et non…
– Moi, a dit ma belle-sœur, c’est ma fille qui a la vie que j’aurais voulu avoir.
– Moi aussi !, me suis-je exclamée. Emmanuelle est encore jeune, je ne connais pas encore la couleur de son parcours, professionnel et personnel, mais je la sens outillée comme j’aurais voulu l’être.
Me rappelant enfin une phrase identique d’Ingrid Bétancourt, ou à peu près identique, à savoir :
– Ma fille, c’est moi en mieux.
et me rappelant finalement une phrase de ma tendre Oscarine dont je me rappellerai toujours à cause de son aspect lapidaire :
– On court tous après la même affaire.
j’ai continué de regarder ma belle-sœur en répétant pour une troisième fois, et en sachant de moins en moins ce que j’en pensais :
– Oui et non…

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Jour 429

En début d’après-midi, je vais refaire un pain aux bananes et nous irons le manger ce soir chez les Pattes dont c’est l’anniversaire aujourd’hui. 57 balais. J’ai téléphoné à sa copine pour savoir si elle prévoyait faire un gâteau.
– Il est déjà sorti du four, a-t-elle répondu, mais je n’ai fait que la moitié de la recette pour qu’on ne soit pas pris avec trop de restes.
– Est-ce que je peux vous apporter une recette entière et vous laisser être pris avec beaucoup de restes ?, ai-je demandé.
– Pas de problème, a-t-elle répondu en riant.
Je viens d’en faire un que nous n’avons pas tout à fait terminé. Nous en avons laissé la moitié à ma belle-maman dimanche dernier. De la quantité que nous avons gardée, Denauzier s’est tranché une part hier soir, qu’il a nappée d’un peu de crème fouettée au sucre de coco. Ce n’est pas tout à fait cétogène, me direz-vous, mais je dois mentionner qu’il n’avait mangé que de la salade à 13h30 –nous dînons tard–, et qu’un petit bol de soc de porc à 19h.
À 13h30, j’étais en conversation Facetime avec mon amie Estelle. C’était la première fois de ma vie que j’initiais une conversation Facetime. Je l’ai fait à rebrousse-poil, en ayant hâte que ce soit fini, et parce qu’Estelle me le demandait, mais finalement j’y ai pris goût passées les premières minutes.
Estelle et son mari vivent de manière bohème, et ce encore plus depuis qu’ils sont à la retraite tous les deux.
– Je vais te quitter, ai-je dit à mon amie au bout d’un moment, nous n’avons pas encore dîné et je pense que Denauzier a faim…
– Il faudrait bien que l’on dîne aussi, a simplement constaté mon amie.
Je suis la première surprise d’aimer cette recette. Habituellement, je ne suis pas folle du pain aux bananes, souvent humide et lourd, et sentant trop les bananes. Celui que je viens de découvrir est plus sec car il ne contient pas de gluten, il est fait à partir de poudre d’amandes et de farine de sarrasin.
En pleine préparation du mélange, je me suis rendu compte qu’il manquait de l’essence de vanille, qu’on allait bientôt ne plus avoir de cassonade et, surtout, qu’il manquait des bananes !
– Tu peux en profiter pour acheter du lait, m’a dit mon mari comme je partais.
Je suis allée acheter tout ça malgré la tempête. J’en ai profité pour faire deux courses ailleurs qu’au Métro. Un des endroits où je suis allée est situé en haut d’une butte, donc, au retour, il faut descendre la butte, s’arrêter juste en bas et surveiller qu’aucune voiture ne vient d’un côté ou de l’autre sur la route 131, très achalandée. Or, mon véhicule n’a rien voulu savoir de freiner. Je suis passée entre deux voitures qui arrivaient de la gauche, et si une voiture était arrivée en même temps de la droite, elle me serait rentrée dedans. J’ai été miraculeusement épargnée.
L’autre jour, j’ai aussi été miraculeusement épargnée en sortant de notre entrée, juste ici devant la maison. Alors, je commence à penser que je devrais ne pas trop trop conduire ces temps-ci.
Et avec tout ça, j’ai oublié d’ajouter les pastilles de chocolat à ma recette…

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