Jour 381

Nous sommes aujourd’hui le 19 juin 2019. Il y a exactement six ans, en 2013, je passais sous le bistouri du chirurgien pour l’installation d’une valve mitrale. La coquine, avec les années, a décidé de s’entourer d’une épaisseur de « pannus » qui empêche le clapet de bien faire son travail. Du coup, je dois retourner sous le bistouri à une date indéterminée pour l’instant. Une date est déterminée cependant pour la fluoroscopie, ce sera demain à 9:00 au CHUM. J’ai réfléchi comme une campagnarde qui n’est jamais sortie de son village et qui affronte la grande ville avec grande peur, lorsque le téléphone a sonné pour la confirmation d’un rendez-vous en radiologie, car la fluoroscopie appartient au rayon de la radiologie.
– J’ai plusieurs heures à vous proposer, m’a dit la dame. Vous pouvez choisir entre 9:00, 9:30, 10:00, 10:30…
– Si je comprends bien, les séances durent toutes une demi-heure ?
– On ne peut rien vous cacher.
– Et la première séance est à 9:00 ?
– J’imagine que c’est celle que vous choisissez pour ne pas attendre en cas de décalage d’une séance à l’autre ?
– Exact.
Alors nous voilà obligés de nous lever aux petites heures, demain matin, alors que pour une rendez-vous à 10:30 il aurait suffi de se lever à une heure normale et de profiter d’un trajet délesté de la congestion matinale. Je suis cocotte.
La nuit dernière, j’ai rêvé que mon cœur arrêtait de battre. Cela m’a réveillée, mais je n’étais pas en panique. J’avais plutôt une petite faim, alors je suis descendue manger du yaourt et après une couple de cuillerées je suis remontée et j’ai bien dormi.
En 2013, j’étais arrivée toute seule pour m’enregistrer à l’étage où j’allais passer ma première nuit à l’Hôtel-Dieu. Il faisait excessivement chaud. La dame qui m’avait répondu, au comptoir, ne pouvait pas croire que j’étais le sujet devant être opéré, elle pensait que je venais enregistrer un parent. Puis, le soir, lorsque l’infirmier était passé, je lui avais demandé s’il allait me réveiller idéalement autour de 7:00, mon opération étant prévue pour 8:00 le matin !
– J’ai peur de passer tout droit, avais-je mentionné, car dès que j’ai l’occasion d’étirer mes heures de sommeil –dès que je ne dois pas me lever pour aller travailler, autrement dit–je peux filer jusqu’à midi…
Quelle suave naïveté, quand même, quand j’y pense.
Je me demande à quel moment et de quelle façon la drogue m’a été donnée, cela dit, car entre le moment où je me suis endormie cette nuit-là et le moment où je me suis réveillée, après l’opération, aux soins intensifs, je n’ai eu conscience d’absolument rien. Est-ce qu’on m’avait donné un sédatif sous forme de comprimé avant le sommeil et je ne m’en rappelle pas ? On ne m’a probablement rien administré pendant que je dormais car comment aurais-je pu avaler en dormant ? Et avoir été piquée par une seringue je m’en serais aperçu ?
Comme je sortais de l’hôpital, quelques jours plus tard, la ville du Lac Mégantic vivait la tragédie que l’on connait. Je lisais la progression des événements dans La Presse, en format papier. Je feuilletais les pages au petit déjeuner en buvant un café pas du tout bon car Bibi, qui me le préparait, avait peur qu’il soit trop fort, et qu’étant trop fort mon cœur s’emballe en palpitations !
Mais je constate que la tragédie a eu lieu le 6 juillet, c’est 17 jours après mon opération, or je sais que je n’ai passé que cinq jours à l’hôpital une fois opérée. Je me demande bien ce qui s’est passé pendant ces presque deux semaines entre ma sortie et la tragédie… Il n’y a pas à dire, j’étais très très droguée…

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Jour 382

Dans la période qui m’a vue porter souvent ma robe pantalon jusqu’à ce qu’elle se déforme, j’étais une fois au restaurant, encore sur une terrasse puisque c’était l’été, avec cette ancienne collègue qui habite maintenant au Portugal. Ce midi-là, il s’était produit deux choses. D’abord, un homme que je n’avais jamais vu était venu se présenter et me demander si j’étais bien la rédactrice en informatique dont il lisait les articles dans le journal universitaire. J’avais été décontenancée par sa question pour une raison bien précise : de mon amie portugaise et de moi, c’est elle que je trouvais nettement plus belle et plus intéressante, et je ne pouvais pas imaginer que son entrée en matière me visait, moi. À tel point que j’avais répondu très brièvement à sa question, pour le laisser ensuite se tourner à son aise vers mon amie, mais il ne s’était pas tourné. Plus tard, en après-midi, il m’avait téléphoné au bureau pour m’inviter le soir même à aller entendre Pink Floyd au Forum. J’avais bafouillé que je ne le pouvais pas, toujours interdite, n’en revenant pas de m’être trouvée au centre des intérêts de cet homme.
Était-ce Pink Floyd ? Était-ce au Forum ? Il me semble que oui. Ç’aurait été n’importe quel groupe aussi prestigieux, n’importe quel événement artistique, de toute façon, que j’aurais évidemment refusé. Comment être à l’aise, confortable, abandonnée à la musique auprès d’un individu que je ne connaissais pas ? Je ne maîtrisais rien du code de la drague, de la romance, je n’avais aucune envie de m’exposer à des avances, sérieuses ou pas sérieuses. Je savais que je n’allais pas savoir quoi répondre à des paroles flatteuses, que j’allais vouloir me sauver. Pourtant j’étais seule, sans compagnon, et certaines de mes collègues, d’ailleurs, déploraient que je ne sois pas encore en couple.
La deuxième chose qui s’était produite, au restaurant ce midi-là, fut que voulant m’appliquer du rose à lèvres après le repas, sortant pour cela le tube de ma pochette Chanel et me fiant sur mon amie pour me dire si la couleur était bien appliquée, j’avais manqué de douceur dans mon mouvement, il faut croire. Le tube rose, d’une couleur Lancôme magnifique, s’était cassé et était tombé sur ma robe bustier, ne tachant pas, miraculeusement, les pastilles blanches. J’avais ressenti une très vive déception à l’idée que je ne pourrais plus profiter de ce tube. Il faut dire que la pâte de couleur avait absorbé la chaleur de l’extérieur, puisque nous étions assises en plein soleil. En fin de compte, il aurait fallu que j’attende qu’elle se refroidisse avant de penser l’utiliser. Cette recommandation élémentaire, je peux l’écrire maintenant que j’ai l’expérience des produits de beauté. À cette époque-là, je ne l’avais pas.
Je n’avais l’expérience d’à peu près rien, d’ailleurs. Je me laissais porter, sans réfléchir.

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Jour 383

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Excellent exemple de bustier à licou.

Deux personnes par la suite sont venues s’asseoir sur le banc de bois, dont un homme qui ne jouissait peut-être pas d’un niveau de confort optimal car il n’arrêtait pas de bouger. Quand il bougeait, tout le banc vacillait au mouvement de son corps et je bougeais aussi. Rue Bernard, je baignais en plein passé. C’est au Bilboquet que j’ai fait la connaissance des deux fils de Jacques-Yvan. Le petit, cinq ans, parlait tout le temps à la table où nous nous étions installés, sur la terrasse, jusqu’à ce qu’il décide de nous tourner le dos pour observer, lui aussi, les passants. J’avais envié l’indépendance que permet l’enfance, quand alimenter une conversation ne constitue pas une obligation par convention. Le plus vieux, dix ans, était à mes yeux mystérieux, silencieux, observateur.
J’avais moi aussi dix ans quand mes parents se sont séparés.
– Je suis toujours contente de rencontrer tout ce monde de mon ancienne vie, ai-je dit à Bibi, mais cette vie ne me manque pas. Je replonge dans mon passé d’une manière sereine, puis j’en ressors. Je déplore seulement ne pas avoir eu suffisamment confiance en moi à cette belle époque de ma vie.
Puis le serveur est arrivé, il m’a recommandé le PM au PM, bien entendu j’ai suivi ses recommandations, et nous avons entamé notre repas en parlant de tout et de rien.
Avant de rencontrer Jacques-Yvan, j’habitais au nord du quartier Villeray. Je faisais tous les jours en bicyclette le trajet me conduisant à l’université. L’été. Je pédalais avec mes talons hauts. J’ai souvenir d’une robe pantalon noire avec imprimé de pastilles blanches, à bustier en plissé nid d’abeille, maintenu en place par un licou. Je m’étais acheté une pochette en cuir Chanel matelassé qui se portait à la taille au moyen d’une ceinture de cuir aussi. J’y mettais la clef de la maison, celle du bureau, un tube de rouge à lèvres, une carte d’identité, un billet de cinq ou dix dollars. Je voyageais léger !
À la fin de sa première saison, la robe a commencé à être plus longue en arrière qu’en avant. Je sentais le tissu me caresser l’arrière des genoux, dans la pliure, alors qu’il aurait dû s’arrêter un pouce plus haut. Le licou, aussi, s’est mis à m’énerver, le nœud de la boucle appuyant sur une vertèbre cervicale. Je traversais le corridor, me rendant récupérer mes feuilles à l’imprimante, en tirant sur la partie bustier, les mains derrière le dos, afin de la remonter. J’essayais par la même occasion de replacer le nœud du licou, mais il n’y avait rien à faire. J’étais allée voir une couturière pour lui demander de resserrer le bustier afin que la robe cesse de pendouiller par l’arrière, et elle m’avait répondu, idem, qu’il n’y avait rien à faire.
Puis, le sac Chanel a cessé de me plaire et je l’ai donné à une collègue.
Très souvent, sur mon trajet me faisant emprunter la rue Bernard –et ensuite traverser le parc dont je ne me souviens plus du nom, celui au court de tennis– je rencontrais une collègue qui buvait un café à la terrasse du Bilbo. Parfois je m’arrêtais, parfois je continuais ma route. Cette collègue, maintenant, vit au Portugal. Elle vient de m’écrire, j’avais d’elle un courriel ce matin, envoyé du Maroc car elle voyage tout le temps. Les deux garçons de Jacques-Yvan sont dans la trentaine, l’aîné aura 37 ans dans quatre jours. Ma robe a rendu l’âme il y a longtemps. Je me suis fait voler la bicyclette que j’utilisais à cette époque de ma vie. Le Bilboquet, lui, existe encore, et la glace que nous y avons achetée, Bibi et moi, après mon PM au PM, était un pur délice.

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Jour 384

Hier à pareille heure, vers 17:30, je m’apprêtais à m’installer sur une terrasse de la rue Bernard, à Outremont, en compagnie de ma sœur. Nous sortions du concert de la chorale d’Emmanuelle, dirigée par son père, dans laquelle chantent sa tante, la compagne d’un de ses deux frères, et son autre frère. Une affaire de famille. Une musique céleste. Le concert avait lieu dans une chapelle de la rue St-Viateur. Nos pas nous ont menées ensuite, sans qu’on s’en rende compte, jusqu’à la rue Bernard. Nous avons d’abord marché jusqu’au parc où se trouve un court de tennis, je ne sais plus quel nom porte ce parc, bien que je l’aie traversé des dizaines de fois, puis nous sommes revenues sur nos pas, non sans constater que l’appétit commençait à nous tenailler. Nous avons atteint rapidement le Café Souvenir, consulté le menu sans conviction, nous tournant alors vers le menu, juste à côté, du Petit Italien.
– Qu’est-ce que tu as envie de manger ?, m’a demandé Bibi.
– Peut-être des pâtes, ai-je répondu, je n’en mange jamais. On pourrait s’installer à l’intérieur, ai-je suggéré, mon regard se posant au même moment sur l’intérieur du bistro, il n’y a personne !
– Bonne idée, a répondu Bibi en me suivant.
– On entend de la musique !, s’est-elle aussitôt exclamée en mettant le pied à l’intérieur.
Nous sommes retournées dehors, sans attendre ni une ni deux, dans la musique de la vie et des passants. Il faut savoir que ma sœur est allergique –notamment– à la musique dans les bistros, et à la mastication du popcorn dans les cinémas.
Retournant dehors, j’ai fait preuve d’une subtilité sans nom, voici comment. J’ai repéré une table pour deux en bordure du trottoir. À cet endroit de la terrasse, les tables sont d’un côté bordées de chaises, et de l’autre d’un long banc de bois, de type banc d’église. Je me suis empressée de me glisser sur le banc, la hanche droite allant se coller sur l’accoudoir, et de là, confortablement installée, j’ai demandé à Bibi si la table que je venais de choisir lui convenait. Heureusement elle a répondu oui, et c’est ainsi que j’ai pu passer le temps du repas en me sentant entièrement libre du côté droit, qui donnait sur les passants.
Cela s’est déclenché très vite dans ma tête : j’ai réalisé que si j’allais m’asseoir là où je me suis assise, et tel que je viens de le décrire, j’allais faire un clin d’œil à un de mes textes, sur mon blogue, dans lequel j’avais décrit l’emplacement du bureau où je m’apprêtais à déménager, c’était il y a longtemps, bureau que j’allais occuper avec Ludwika. Ce bureau était en effet le dernier du corridor, à proximité d’une porte qui donnait sur les escaliers nous menant dehors. J’avais écrit à propos de ce bureau, empruntant en cela au vocabulaire militaire, qu’il jouxtait la « zone libre ».
Nous avons connu un très agréable moment à la table de la terrasse qui jouxtait la zone libre que constituaient les passants –hommes, femmes, enfants à pieds et enfants sur trottinettes, chiens en laisse. Je n’ai pas mangé de pâtes mais le poisson du moment (abrévié PM sur le menu) au prix du marché (abrévié PM également sur le menu). Du bar aux asperges et aux pleurotes, délicieux, mais servi en trop petite quantité. Bibi a mangé des spaghettis alla puttanesca, eux aussi délicieux. J’ai payé l’addition, je dirais que le prix fut faramineux.

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Jour 385

EnversDécor

Avant d’affronter l’envers du décor, je vais défaire la partie hétéronormative gondolante –on se croirait à Venise.

Mes histoires de réopération me plongent dans le passé. C’est ma spécialité, tout le monde le sait, macérer dans les eaux délicieuses de mes bons et de mes moins bons coups d’autrefois. Dans cette optique, j’ai retrouvé les coordonnées de la dame qui avait passé la coronarographie en même temps que moi, en 2013, et qui a séjourné à l’hôpital en même temps également, ayant reçu son opération au lendemain de la mienne. La vie étant ce qu’elle est, c’est-à-dire propice à éloigner les gens tellement on manque de temps, ça faisait cinq ans que je l’avais laissée sans nouvelles. Or, elle m’a reconnue tout de suite au téléphone, me disant même qu’à chaque fois qu’elle se rendait voir son amie qui habite non loin de la station de métro Villa-Maria, elle pensait à moi. Son cœur va très bien, elle se porte à merveille. Elle n’avait pas reçu une opération à cœur ouvert, la chanceuse, les cardiologues avaient pu lui régler son cas par la veine fémorale. Je lui ai demandé si elle accepterait de passer me visiter au CHUM et elle m’a dit que ça lui ferait grand plaisir. Cela fait, une fois réglés ces détails et ces civilités, nous avons parlé de tout et de rien, comme quoi la vie continue. Elle continue tant et si bien que ce matin je n’ai pas arrêté de bouger. J’ai tenté de « me débarrasser » des petites choses qui créent un poids sur mes épaules à chaque fois que m’effleure la pensée qu’elles ne sont pas encore faites. Je m’en suis débarrassé tout en les effectuant de mon mieux, je dois dire. Par exemple, j’ai sélectionné les plus belles photos de ma série de vaches pour les installer dans un cadre IKEA à cinq compartiments de format 5"X7". Exceptionnellement, je ne me suis pas cassé la tête pour décider où irait le cadre, une portion de mur abîmé était toute désignée pour me faciliter la tâche. J’ai bougé et fait ces choses qui me pesaient en n’arrêtant pas de replacer mes lunettes qui, depuis hier en fin de journée, m’arrachent le derrière de l’oreille gauche. Il se trouve qu’en rentrant d’avoir jardiné et joué dans les roches, j’étais tellement envahie par les mouches noires, sur et sous mes vêtements, que je me suis déshabillée presque en hurlant d’inconfort, toute seule dans la maison. Les chaussures, le pantalon, le chandail, le t-shirt se sont fait lancer de toutes mes forces et dans la puissance de mon exaspération mes lunettes sont tombées sur les tuiles de céramique et ne s’en sont pas sorties indemnes. Il faudrait donc que je me rende un peu d’avance à Joliette, tout à l’heure, pour faire ajuster mes lunettes avant d’aller nourrir papa, mais je sais que ça ne me tentera pas de quitter mon nouveau lieu de vie, la véranda. Cela dit, après l’exaspération, la douche et l’application de la lotion calamine, j’ai tricoté dans ladite fabuleuse véranda entourée de maringouins qui tournaillaient dans le rai lumineux de ma lampe. Au secours !

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Jour 386

TropLarge

Il est beaucoup trop large d’un côté. Ça plisse. Et je n’aime pas les couleurs rose fille et bleu garçon. C’est hétéronormatif, dirait Emmanuelle. Si je devais lui donner un nom, ce serait Largo.

Ça y est, j’ai fureté un peu mieux dans le quartier domiciliaire –au volant de ma voiture– et j’ai trouvé à quel endroit il se construit une nouvelle maison qui nécessite un important remblaiement de terre. L’an dernier, une maison a été construite juste à côté de chez nous, qui a nécessité la livraison de 200 chargements de terre ! Ça fait tout un boucan à chaque passage du gros camion. Je préfère mille fois les décibels à la baisse de mon voisin jeune homme qui me parle tout en roulant à petite vitesse sur sa bicyclette.
Quand je suis seule comme c’est le cas depuis deux jours, mon mari étant en déplacement, j’en profite pour me mettre à jour dans mes expériences diverses. Ainsi, j’ai vérifié ce matin comment se portent mes plantations de noyaux de dattes et de mangue, cachées dans mon garde-robe et couvertes d’une serviette épaisse pour rester au chaud. Les dattes n’ont rien donné, et la mangue a peut-être des chances de produire un arbuste quelconque, il est sorti de terre une tige rose tendre de trois centimètres. Hier j’ai planté des patates dans un gros pot. Trois patates, six moitiés.
J’ai enfin fini le premier carré tricoté de ma série de seize (mais ma cousine m’aide). Il est trop large d’un côté. Il va falloir que je trouve une manière de dissimuler les plis lors de l’assemblage avec l’autre panneau.
J’ai reçu un appel du CHUM. Je dois me présenter à une réunion préopératoire à la fin du mois de juin. Je sais de quoi il en retourne puisque j’ai vécu une telle réunion il y a six ans. C’était à l’Hôtel-Dieu, nous étions une quinzaine de personnes autour d’une grande table dans une salle frigorifiée parce que l’air climatisé y était incontrôlable. L’infirmière qui donnait l’atelier –ce qu’il faut savoir sur l’avant et l’après d’une opération majeure– avait tellement froid qu’un des participants lui avait prêté son veston qu’elle avait déposé sur ses épaules. Plus tard, j’ai découvert que cette femme avait des convictions religieuses. Son aire de travail –où elle nous piquait le doigt pour tester la vitesse de coagulation– était entourée d’icônes de vierges et de saintes.
Il y avait quand même un certain charme à ces déplacements mensuels à l’Hôtel-Dieu. Nous nous mettions en rang pour nous laver les mains, puis nous attendions notre tour debout dans le corridor, et nous étions piqués anonymement. Le résultat du test, un chiffre idéalement situé entre 2.5 et 3.5, était ensuite inscrit dans une case de notre « carnet de Coumadin ». Maintenant, c’est plus campagnard comme méthode : j’arrive dans le bureau exigu de l’infirmière, elle me dit « Bonjour Mme Longpré », me fait asseoir en face d’elle, range ses papiers, sort l’engin testeur et ne me demande pas si je me suis lavé les mains. Il n’y a plus de gestion de carnet. Si le test n’est pas bon, la pharmacienne me dit de revenir dans une semaine, et s’il est bon dans un mois.

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Jour 387

coeursSaignants

La saison des cœurs saignants bat son plein. Les plants ont vécu quelques années à Montréal, devant le duplex, avant de venir s’installer ici.

J’ai les avant-bras mangés par les bibittes. Pourtant je portais une chemise à manches longues pendant que je jardinais, mais je ne me suis pas rendu compte, ou alors trop tard, que les poignets n’étaient pas boutonnés. Je portais de la crème solaire et un chapeau, pour limiter la propagation des bobos précancéreux qui m’ont fait vivre l’expérience de l’azote liquide sur une pommette de mon joli visage. Cette fois-ci, sous le paillis qui entoure mes plants, j’ai mis des épaisseurs de papier. Comme nous n’avons pas de journaux à la maison, j’ai utilisé la pile d’anciens National Geographic qui attend qu’on s’occupe d’elle depuis maintenant quatre ans que je vis ici. En arrachant les pages par petites piles, je voyais passer des photos de toutes sortes d’ethnies et je me suis demandé si, déjà à l’époque, il était question de changements climatiques dans les reportages. Les revues couvrent la décennie des années 80.
Alors que je travaillais fort, un peu craintive que la pluie arrive avant que j’aie fini, un jeune garçon, mignon comme tout, encore un peu blond –il sera châtain à l’âge adulte comme son père– est venu me demander, tout en roulant sur sa bicyclette, si j’avais des ruches. J’ai tout de suite compris qu’il faisait référence à mon couvre-chef antimoustique.
– Avez-vous des ruches ?, a-t-il demandé.
– Non, je porte un filet pour me protéger des mouches noires, il y en a beaucoup à ce temps-ci de l’année.
– Moi je n’en ai pas, a-t-il répliqué.
– C’est parce que tu es en mouvement sur ta bicyclette que tu n’en as pas.
– Vous êtes en mouvement aussi, a-t-il remarqué, vous n’arrêtez pas de bouger.
– Oui, mais je ne bouge pas vite. Toi, en bicyclette, tu vas plus vite.
– Je ne vais pas si vite que ça.
C’est vrai qu’il ne faisait que tracer un cercle en pédalant lentement pour se maintenir en équilibre et me parler.
Silence entre le jeune homme et moi, puis :
– Vous n’êtes pas apicultrice, alors, a-t-il voulu vérifier.
– Non, je ne connais rien aux abeilles.
– Mais vous êtes agricultrice.
J’avais l’impression qu’il se pratiquait à utiliser des mots qu’il venait de découvrir. Je n’ai pas voulu le contredire et j’ai répondu que j’étais une sorte d’agricultrice. D’ailleurs, nous nous parlions dans les effluves du fumier que notre voisin, éleveur de bétail, venait d’épandre.
Le soir, dans notre fantastique véranda nouvellement construite, j’ai tricoté. Au son de la circulation, je l’ai déjà mentionné, et aussi des grenouilles et du bruissement du vent. Puis, je ne peux pas le garantir, je pense avoir tricoté une ligne ou deux au son d’une meute de coyotes.
Notre lieu de vie est très vert mais néanmoins en constants développements. Depuis quelque temps, un gros camion passe des dizaines de fois par jour devant la maison, d’abord vide, puis la boîte pleine de grosses roches. Il se construit une autre résidence quelque part… En allant acheter des sacs de terre hier chez le pépiniériste, qui doit commencer à trouver que je suis une bonne cliente, j’ai tenté vainement de trouver à quel endroit se situe la nouvelle construction. Le pépiniériste n’avait plus de sacs de terre, cela dit, je vais peut-être retourner cet après-midi.

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