Jour 382

Dans la période qui m’a vue porter souvent ma robe pantalon jusqu’à ce qu’elle se déforme, j’étais une fois au restaurant, encore sur une terrasse puisque c’était l’été, avec cette ancienne collègue qui habite maintenant au Portugal. Ce midi-là, il s’était produit deux choses. D’abord, un homme que je n’avais jamais vu était venu se présenter et me demander si j’étais bien la rédactrice en informatique dont il lisait les articles dans le journal universitaire. J’avais été décontenancée par sa question pour une raison bien précise : de mon amie portugaise et de moi, c’est elle que je trouvais nettement plus belle et plus intéressante, et je ne pouvais pas imaginer que son entrée en matière me visait, moi. À tel point que j’avais répondu très brièvement à sa question, pour le laisser ensuite se tourner à son aise vers mon amie, mais il ne s’était pas tourné. Plus tard, en après-midi, il m’avait téléphoné au bureau pour m’inviter le soir même à aller entendre Pink Floyd au Forum. J’avais bafouillé que je ne le pouvais pas, toujours interdite, n’en revenant pas de m’être trouvée au centre des intérêts de cet homme.
Était-ce Pink Floyd ? Était-ce au Forum ? Il me semble que oui. Ç’aurait été n’importe quel groupe aussi prestigieux, n’importe quel événement artistique, de toute façon, que j’aurais évidemment refusé. Comment être à l’aise, confortable, abandonnée à la musique auprès d’un individu que je ne connaissais pas ? Je ne maîtrisais rien du code de la drague, de la romance, je n’avais aucune envie de m’exposer à des avances, sérieuses ou pas sérieuses. Je savais que je n’allais pas savoir quoi répondre à des paroles flatteuses, que j’allais vouloir me sauver. Pourtant j’étais seule, sans compagnon, et certaines de mes collègues, d’ailleurs, déploraient que je ne sois pas encore en couple.
La deuxième chose qui s’était produite, au restaurant ce midi-là, fut que voulant m’appliquer du rose à lèvres après le repas, sortant pour cela le tube de ma pochette Chanel et me fiant sur mon amie pour me dire si la couleur était bien appliquée, j’avais manqué de douceur dans mon mouvement, il faut croire. Le tube rose, d’une couleur Lancôme magnifique, s’était cassé et était tombé sur ma robe bustier, ne tachant pas, miraculeusement, les pastilles blanches. J’avais ressenti une très vive déception à l’idée que je ne pourrais plus profiter de ce tube. Il faut dire que la pâte de couleur avait absorbé la chaleur de l’extérieur, puisque nous étions assises en plein soleil. En fin de compte, il aurait fallu que j’attende qu’elle se refroidisse avant de penser l’utiliser. Cette recommandation élémentaire, je peux l’écrire maintenant que j’ai l’expérience des produits de beauté. À cette époque-là, je ne l’avais pas.
Je n’avais l’expérience d’à peu près rien, d’ailleurs. Je me laissais porter, sans réfléchir.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
Cette entrée a été publiée dans 2 200 textes en 10 ans. Mettre ce permalien en signet.

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s