Jour 367

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Menoum !

J’ai oublié les brûlots. Ils sont les plus coriaces, les plus traîtres aussi, ils peuvent passer par les trous minuscules des moustiquaires. Comme ils sont attirés par la lumière, ça nous oblige à fermer portes et fenêtres, le soir au chalet, alors que ce serait merveilleux de sentir l’air un peu plus frais nous caresser la peau. Encore ici, bof.
Parlant d’insectes. Je suis revenue de chez le pépiniériste cet après-midi avec un piège pour les scarabées des rosiers.
– Je suis chanceux, a dit un client à côté de nous dans le commerce. Je n’ai pas de rosiers chez moi.
– Ces insectes-là s’attaquent à presque tous les arbustes !, me suis-je exclamée.
Du coup, le client s’est mis à écouter les instructions du pépiniériste. Il faut mettre une pâte dans un récipient et placer ce récipient un peu en hauteur, à quatre pieds du sol. La pâte est un composé à base de phéromones. Bien entendu, je me suis mis le nez dedans et je ne l’y ai pas laissé longtemps tellement ça pue. Pourtant, le pépiniériste m’a dit que ça sentait les roses. Je me demande si demain matin le piège contiendra quelques victimes. Le scarabée gruge tout, feuilles et épines et branches fines.
J’ai écrit que c’était l’anniversaire de tantine hier, que nous avons mangé de la tarte au beurre et au citron pour l’occasion, un produit surgelé de Fauchon, et que c’était drôlement bon. En fait, c’est demain que nous allons fêter ses 83 ans de manière plus significative, autour d’un repas dans un restaurant chinois de Rawdon où nous commençons, elle et moi, à avoir nos habitudes. Nous serons quatre femmes.
La semaine dernière, pour égayer notre conversation dans ledit restaurant, j’ai apporté des boucles d’oreilles pour lobes non percés. Je les avais achetées pour 1$ la veille dans une friperie du grand Joliette. J’ai demandé à tantine de les essayer. Sur le coup, elle n’a pas voulu, elle m’a demandé pourquoi et exprimé qu’elle n’avait jamais porté de boucles d’oreilles.
– Bien justement !, ai-je répondu. Tu pourras dire aux gens que tu en auras porté au moins une fois dans ta vie !
Tantine m’a regardée, a continué à hésiter, mais s’est laissé tenter car les boucles –en pseudo résine imitant le diamant– brillaient sur la nappe grâce à un rayon de soleil qui ne pouvait pas mieux tomber. Presque au même moment, le serveur est arrivé avec les soupes won ton et comme nous avions très faim nous avons mangé sans tarder. Du coup, tantine a oublié qu’elle portait les boucles d’oreilles et c’est ainsi parée qu’elle s’est présentée chez la coiffeuse et qu’ensuite nous avons fait nos courses au IGA. Curieusement, devant le grand miroir de la coiffeuse, tantine n’a rien remarqué. C’est une fois dans la voiture, sur le chemin du retour, qu’elle s’est rendu compte qu’elle les portait car les lobes ont commencé à lui faire mal. Sachant que ce serait sa fête dans quelques jours, je lui ai demandé si elle n’avait pas envie de s’offrir un cadeau inusité qui consisterait à se faire percer les oreilles. Je pense qu’elle ne m’a pas entendue parce qu’elle n’a pas répondu.

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Jour 368

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Le lac Miroir par un soir de pleine lune.

Nous sommes restés un jour de plus dans le bois au lac Miroir, ça fait un jour de moins pour les affaires courantes à la maison. Nous étions en compagnie de la fille de Denauzier qui nous a fait le très beau cadeau de sa présence et de ses réflexions toutes plus colorées les unes que les autres. Ça fait aussi un jour de plus à tricoter sur le ponton et à manger des hotdogs sur le barbecue du ponton, en plein soleil –mais j’étais bien protégée par des crèmes, un chapeau à large bord et des lunettes fumées. J’ai d’ailleurs passé la majeure partie du temps à tricoter, et je n’ai pas si tant avancé mon carré de housse de coussin. Pendant ce temps, cousine en a terminé quatre, soit de quoi couvrir deux coussins. Au final, je ne serai que bien peu représentée dans ce projet qui consiste à tricoter seize carrés pour couvrir huit coussins à déposer sur nos huit chaises capitaines dans notre belle véranda. Mais avoir eu à les tricoter tous, je me rends compte que j’en aurais eu pour des années. Merci cousine !
J’étais bien protégée du soleil, sur le lac, mais comme je n’aime pas me vaporiser de produit antimoustiques, je me suis beaucoup fait agresser. On a tendance à penser que sur un plan d’eau on sera exempt de se faire déranger par les bibittes, mais ce n’est pas toujours vrai. J’ai découvert à cet égard la sensation que procure la piqûre de mouche à chevreuil. C’est très désagréable. Il y a énormément de maringouins, de mouches noires et de mouches à chevreuil cette année. Les gens disent que c’est en raison du printemps très humide que nous avons connu. Je me demande si ça ne peut pas être un phénomène causé par les changements climatiques, moi qui aime bien craindre le pire.
Hier tantine a eu 83 ans, c’est bien la preuve que la vie continue. Nous avons mangé en après-midi un gâteau Fauchon pour souligner l’événement. Ils se vendent depuis quelques mois en tant que produits surgelés dans nos épiceries. Ils sont reconnaissables à leur boîte rose foncé. Je ne les achète pas car avec Denauzier nous veillons à ne pas manger de desserts, mais hier pour l’anniversaire de tantine, et parce qu’ils étaient à prix réduit, j’ai acheté la tarte au citron, extraordinairement délicieuse, mais cumulant 340 calories pour une quantité de rien du tout. Nous étions quatre autour de la table, tantine, cousine, mari et moi, à la déguster. J’ai raconté que du temps de ma vie en France, j’étais allée une fois chez Fauchon et en étais ressortie avec une mini boîte de thé, moi qui ne bois presque jamais de thé, parce que c’était la seule chose que je pouvais m’offrir. Cousine a raconté qu’une fois aussi elle y est allée, et qu’au même moment deux limousines s’étaient arrêtées devant le commerce, des gardes du corps en étaient sortis, accompagnant une femme voilée de son pays arabe qui était venue se faire de généreuses provisions de ces produits de luxe.

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Jour 369

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Nature morte aux boucles d’oreilles.

Mon mari et moi sommes revenus sur notre conversation avec le cardiologue. Je me rends compte, en comparant mes chiffres avec ceux retenus par Denauzier, que j’ai probablement tout faux ! Lorsque le cardiologue a voulu me rassurer quant à la faible possibilité d’une troisième opération, il y est allé du nombre total d’interventions qu’il a faites aux États-Unis : six mille en dix ans, ou encore six cents par année. De ces six mille, un certain nombre représentaient une revisite sous le bistouri en raison du pannus, or de ce certain nombre aucune n’a nécessité de rerevisite. Nous sommes 10% d’individus, semble-t-il, à décider de laisser s’accumuler du pannus sous la valve. Quelle drôle d’idée !
– Six cents opérations par année, ai-je dit à mon mari, c’est trois opérations par jour pour disons deux cents jours travaillés, c’est de l’opération en titi ? Il ne travaillait quand même pas tous les week-ends et il devait bien avoir des vacances ?
– Il voulait peut-être parler des opérations faites par l’ensemble des cardiologues de sa clinique ?, a répondu Denauzier.
– As-tu compris, comme moi, qu’il ne se pratique que quatre-vingts opérations pour des changements de valve, au CHUM, par année ?
– Ça ne se peut pas ! C’est bien trop peu ! Il n’a probablement pas dit ça, chérie.
– Et tu ne trouves pas ça inquiétant qu’il ait déjà cinq cents patients en attente, alors qu’il vient d’entamer sa pratique au Québec ?
– Pas cinq cents, voyons ! Cinquante ! Cinquante patients attendent d’être opérés par lui. Ce qu’il déplore, c’est que des cas urgents se présentent constamment et ça l’empêche de faire baisser sa clientèle en attente.
– Tu as raison. Je me souviens, maintenant que tu me le rappelles, de ce moment de la conversation.
– Bof, a conclu mon mari, qui commence à emprunter mes onomatopées.
– Bof, ai-je prononcé exactement au même moment.
Cela nous a fait rire et donné l’idée, sans qu’il y ait toutefois de rapport, d’aller chercher du yaourt –encore– pour le dessert. Nous venions effectivement de terminer notre assiette de poulet, notre conversation ayant eu lieu pendant que nous dînions.
Pendant ce temps, bien entendu, la vie continue. Ce midi j’étais au restaurant avec tantine, un restaurant chinois. Au dessert, le serveur nous a apporté un biscuit aux amandes, mais je lui ai demandé s’il n’avait pas plutôt à nous offrir des biscuits de la « bonne aventure ». Il n’a pas compris ce que je lui demandais, alors j’ai spécifié qu’il s’agissait des biscuits dans lesquels un message est écrit qui prédit notre avenir.
– Ah !, les « biscuits de fortune », a-t-il dit, en traduisant directement de l’anglais.
Il est venu nous en porter, chacun un, pour tantine et pour moi. Comme je le fais tout le temps, je demande à la personne qui m’accompagne de choisir le biscuit et je prends l’autre, celui qui reste, celui dont on n’a pas voulu. Tantine ouvre le sien et découvre qu’elle fera sous peu la rencontre d’une personne « respectée ». J’imagine que ça veut dire une personne importante, qui se situe plus haut que la moyenne dans la hiérarchie sociale. J’ouvre le mien. Pas de papier, pas de message, rien du tout ! Déçue, je fais signe au serveur, je lui explique qu’il n’y a pas de message dans mon biscuit. Compréhensif, il se rend en chercher un autre. Je l’ouvre, et j’y découvre deux papiers ! Je comprends qu’il est préférable d’être patient et de travailler afin d’atteindre son but, plutôt que de vouloir profiter tout de suite sans planifier.

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Jour 370

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Des mûres en coulis remplaçaient le kiwi, dans le yaourt mangé au CHUM.

Dans la semaine qui a suivi ma première rencontre avec le cardiologue, j’étais constamment en attente d’un appel m’annonçant la date de mon premier examen –qui fut le seul que j’aurai eu à passer mais je ne le savais pas encore. On m’avait parlé de deux, voire trois examens. C’est la cardiologue de l’hôpital de Joliette qui a acheminé mon dossier médical au CHUM, par télécopie. Or, le numéro de téléphone qui figure à mon dossier est celui de la maison, et non celui de mon cellulaire. Ça revient à dire que dès que je m’absentais cinq minutes, je me dépêchais de venir vérifier si l’appareil de la maison clignotait à mon retour, m’indiquant que quelqu’un avait laissé un message. Un jour, j’arrive d’avoir fait une course et voilà que je découvre que le téléphone clignotait !
– Ça ne peut être que le CHUM !, ai-je pensé.
Je me suis empressée de peser sur le bouton du téléphone pour entendre le message. C’était mon beau-frère qui demandait à son frère, donc mon mari, où est-ce qu’il devrait acheter sa prochaine cartouche d’encre pour son imprimante ! J’en ai presque voulu au beau-frère de m’avoir fait croire à un appel du grand Montréal !
Mon mari m’accompagnait hier et nous avons parlé à trois, dans le petit bureau, des gens qui sont morts pour n’avoir pas été opérés, en lien avec les nouvelles dans les médias.
– J’y suis un peu pour quelque chose, a répondu mon cardiologue. Avec un collègue, on a voulu que l’information commence à circuler. Aux États-Unis, j’opérais cinq cents fois par année, ici c’est seulement quatre-vingts. Si deux patients sont prévus la même journée, il suffit que la première opération dépasse le temps prévu pour que la deuxième soit reportée, de manière à ne pas avoir à payer du temps supplémentaire au personnel. Avec tous ces reports, j’ai cinq cents patients sur ma liste en ce moment.
– Dans ces conditions, me suis-je empressée de lui demander, comment pouvez-vous penser que je vais être opérée cet automne ? Je viens tout juste de m’ajouter à votre liste et, à ma connaissance, je ne suis pas mourante !
– Votre cas n’est pas urgent, a-t-il répondu, mais je veux vous opérer sans trop tarder quand même. Ne vous inquiétez pas, je vais m’arranger.
Je ne peux pas dire, en fait, que ça m’inquiète, cette perspective de deuxième opération, mais disons que ça me fait mesurer, avec une certaine gravité, la différence entre être vivant et ne plus l’être. Je m’explique. Nous sommes au CHUM, nous mangeons notre yaourt aux fruits, mon mari et moi, à la cafétéria. Des gens vont et viennent autour de nous, certains ont opté pour des choix moins santé, par conséquent les odeurs de bacon et de pain grillé nous caressent les narines. Ces gens parlent de tout et de rien, dans un bruit de fond que vient enterrer le vacarme des travaux qui se poursuivent à l’extérieur.
– Admettons que je meure sur la table d’opération, ai-je pensé, tout en avalant avec délice le yaourt vanillé, je n’aurai plus accès à ce fourmillement de vie. Vais-je alors avoir accès à quelque chose ? Comment ce quelque chose pourrait-il être plus riche et me satisfaire autant que ce fourmillement de vie ?

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Jour 371

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The ‘Bali mala bracelet’ is made of Rudraksha mala beads and a bronze bead with a traditional Balinese sign.

Nous étions dans le bureau du cardiologue ce matin. Quelques observations : on dirait qu’il se fait pousser la barbe. Il portait moins de bracelets de billes de bois que la première fois. Pas de complet veston cravate non plus, mais des jeans, en partie couverts par son sarrau. J’ai parlé de ces bracelets billes de bois à mon amie de Québec qui a visité presque tous les endroits du monde. Elle m’a dit que les bracelets provenaient probablement de Bali où, semble-t-il, tout le monde en porte.
Le cardiologue voulait vérifier que j’étais toujours prête à me faire opérer. J’ai répondu que je l’étais. J’ai ajouté que j’avais peur de devoir l’être une troisième fois, il m’a dit que ce n’était pas exclu, mais que si cela se produisait, j’appartiendrais au 1% de cas complexes en matière de pannus.
– Normalement, a-t-il dit, j’en enlève plus que pas assez, je gratte bien comme il faut, et il ne devrait pas y avoir de problème.
Je lui ai dit que j’étais prête, que j’avais peur d’une troisième fois, et que j’avais peur de vivre les mêmes hallucinations que lors de la première opération en 2013. Nous n’avons pas abordé la question des hallucinations qui ne sont pas de son ressort mais plutôt de celui de l’anesthésiste. L’anesthésiste, je vais le rencontrer le jour même de l’opération et je pourrai alors lui parler de mon expérience précédente.
L’opération dans son ensemble ne se déroule pas comme il y a six ans à l’Hôtel-Dieu, alors que j’étais arrivée la veille, qu’on m’avait bien droguée pour la nuit, et que je m’étais réveillée, hallucinant, aux soins intensifs plusieurs heures plus tard le lendemain. Parce que j’étais arrivée la veille, j’avais eu l’occasion d’aller piquer une petite jasette le soir avec une patiente qui se faisait opérer en même temps que moi, dont la chambre était située à l’autre extrémité du corridor où j’avais la mienne. J’ai écrit à propos de cette patiente récemment, en ce sens que je lui ai téléphoné pour lui demander de venir me visiter et elle m’a dit qu’elle se ferait un plaisir de venir.
Cette fois, je vais recevoir un appel me confirmant ma date d’opération une semaine à l’avance. Je vais me présenter au CHUM très tôt le matin même de l’intervention, et me rendre à la salle d’opération bien éveillée. Entre mon arrivée au CHUM très tôt le matin et mon arrivée dans la salle d’opération –en jaquette et poussée sur une civière, j’imagine–, je devrais pouvoir échanger quelques mots avec l’anesthésiste. Quand toute l’affaire se termine, quelque trois quatre heures plus tard, je suis surveillée aux soins intensifs un petit bout de temps. Si tout est normal, je monte ensuite dans une chambre pour un séjour de quelque cinq six jours, j’écris que je vais monter car je sais que les chambres réservées à la cardiologie sont situées au huitième étage.
Très tôt ce matin j’ai aussi passé les tests de la préadmission. Entre l’épisode préadmission et la rencontre avec le cardiologue, nous avons eu le temps, mon mari et moi, d’aller déjeuner à la cafétéria. Nous avons opté pour un yaourt à la vanille couvert de granola et de quelques fruits. C’était un choix santé. Je ne sais pas pourquoi, j’adore les cafétérias. Si je suis assez en forme lors de ma convalescence de quelques jours à l’hôtel CHUM, j’essaierai d’y aller pour me distraire.

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Jour 372

Perdrigal

Le château de Perdrigal que les Ferré ont habité pendant cinq ans.

C’est facile de critiquer, cela étant. Je sais que je suis privilégiée de pouvoir me faire opérer sans avoir à payer ma chirurgie. Je n’irais pas jusqu’à écrire cependant que je suis privilégiée d’avoir à me faire opérer ! Combien ça peut coûter ? Cent mille dollars ? Ce qui est bien, aussi, en référence aux nouvelles décourageantes que diffuse la télévision, à l’effet que les gens ont le temps de mourir avant d’être opérés, c’est que lorsque notre tour arrive, parce que j’imagine quand même que mon tour va arriver, on se dit YES ! C’est enfin rendu à moi !
Pendant ce temps, ça va de plus en plus mal entre Madeleine et Léo. Je suis sur le point de commencer le chapitre huit. Je ne comprends pas qu’un couple en arrive à une telle dérive. Dans un couple on est deux. Il devrait y en avoir un pour tirer l’autre du bon bord, quand l’autre se déporte lui-même vers le mauvais bord ? Est-il nécessaire de s’enfoncer au plus creux pour réaliser que rien ne va plus ? Est-il nécessaire de se faire si mal ? Est-ce qu’il faut se faire si mal pour être certain de ne pas changer d’avis, une fois qu’une décision sera prise ? Ou alors, est-ce que la maladie fait en sorte qu’on n’a plus de prise sur sa vie et que, malgré l’autre qui essaie peut-être de nous sauver, on se laisse glisser… ?
– Je repars à zéro, aurait écrit Léo à Madeleine, une fois versée la goutte de trop dans la vaste vasque.
– Je te laisse tout.
Je ne suis pas rendue assez loin dans le livre pour savoir comment se traduira concrètement ce « Je te laisse tout », mais je sais pour l’avoir lu récemment sur Internet que le divorce Ferré/Rabereau n’est pas encore conclu, cinquante-et-un ans plus tard.
Les deux sont très attachés aux animaux, on l’a vu, ils avaient trois saint-bernard dans leur appartement parisien. Avec l’arrivée de Pépée, qui est venue remplacer les trois chiens décédés l’un après l’autre dans un intervalle de six mois, les Ferré ont ressenti le besoin d’habiter plus grand. Ils ont acheté un château délabré auquel ils ont donné le nom de Perdrigal. Une fois rendus là, ils ont fait de ce château une arche de Noé, y faisant vivre une dizaine de chiens, une quarantaine de chats, des moutons, un cochon, un poney, des vaches… Et ils se sont mis au service de ces animaux au point de ne plus avoir de vie. Peut-être Madeleine s’est-elle mise davantage au service des animaux que Léo, qui continuait de composer et de chanter en tournée. Elle écrit dans ses mémoires qu’elle a des engelures, des varices, qu’elle a maigri, que son moral est au plus bas… Le couple considérait que Pépée était leur fille, créant en cela un malaise auprès d’Annie, la fille de Madeleine, que Ferré a connue lorsqu’elle avait cinq ans. Créant aussi un malaise auprès d’un musicien à propos duquel je me promets de faire des recherches, celui qui a arrangé plusieurs chansons de Ferré, il se nomme Jean-Michel Defaye. Comme Michel Legrand, il a étudié avec Nadia Boulanger, d’ailleurs les deux musiciens ont dû se côtoyer.

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Jour 373

L’été ne se prête pas à l’écriture en ce qui me concerne, cette année. Je suis beaucoup en déplacement, sur une patte, sur l’autre.
– Difficile de croire que tu as besoin d’une chirurgie cardiaque, m’ont dit mes amis de Québec, car je me suis rendue à Québec deux jours visiter mes amis.
– Je n’ai pas de symptôme pour l’instant, ai-je répondu. Mais je vais peut-être avoir le temps d’en développer, si j’en crois cette histoire qui circule dans les médias à l’effet que cinq ou six personnes sont mortes pour n’avoir pas reçu à temps une opération au cœur qu’elles attendaient de manière urgente, semble-t-il.
– Ah ! Les médias, a soupiré mon amie.
– Bof !, ai-je renchéri.
Ce Bof ! était lourd de sens mais je ne me suis pas lancée dans son explication auprès de mon amie qui n’est pas tellement patiente, qui le sait, qui le dit.
Quand j’ai rencontré le chirurgien, j’ai eu l’impression, et de même mon mari, qu’il était presque urgent que je sois opérée. Il nous a dit de lui téléphoner personnellement si nous n’avions toujours pas de nouvelles, dans le courant de la semaine, de l’hôpital qui devait nous transmettre des dates de rendez-vous pour des examens. Nulle nouvelle de l’hôpital ne nous est parvenue, bien entendu, alors j’ai téléphoné au chirurgien, j’ai parlé à sa messagerie vocale. Il m’a envoyé un texto pour m’informer, quelques heures plus tard, que je pouvais l’appeler, mais le temps que je reçoive son texto j’étais rendue dans le bois où je n’avais plus la possibilité de le contacter.
Les dates des rendez-vous nous ont été données un mois plus tard, en fait, et de manière chaotique. Une femme a téléphoné pour me donner une date, elle a retéléphoné pour changer la date. Puis, une autre femme a téléphoné pour vérifier si nous avions reçu une date. Entre ces trois appels, j’ai eu le temps de contacter ma coiffeuse pour annuler mon rendez-vous, qui tombait le même jour que le premier rendez-vous CHUM, qui, lui, a été déplacé, mais pas le mien chez la coiffeuse, etc.
Donc, lenteur de la grosse machine CHUM, et coordination difficile entre ses joueurs. Puis, cette histoire de gens qui sont morts pour n’avoir pas été opérés à temps. Ce genre de nouvelle m’excède, alors pour ne pas me laisser abattre je me dis Bof !, il faut mourir un jour. Il faut dire aussi que le discours de mon chirurgien était un peu contradictoire. Il m’autorise à me rendre en France début septembre aider chouchou à se trouver un appartement, et il me demande du même souffle de le contacter si je n’ai pas de développements à l’intérieur de quelques jours seulement pour mes examens préparatoires.
À ce jour, j’ai subi la fluoroscopie, et il semble que ça s’arrête là, à moins que lors de notre rencontre demain matin le 9 juillet, le chirurgien ne m’informe qu’il me faut passer aussi une imagerie, puis une deuxième échographie trans
œsophagienne, et peut-être même une coronarographie, autant d’examens qui ont été évoqués par le radiologiste qui m’a fait passer la scopie.
– Mon rôle, m’a-t-il dit, est de conseiller votre médecin quant aux autres examens qui pourraient l’aider à bien cerner votre problème. Mais il est possible aussi que la scopie lui donne toute l’information dont il a besoin.
– À mon avis, m’a dit mon mari, tu vas être opérée vers la fin de l’automne, je dirais un peu avant Noël.
– Donc en hiver, ai-je précisé. Qui se termine en mars…, ai-je ajouté.

 

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