Jour 269

Guillaume

L’église St-Guillaume m’a vue marcher seule à Strasbourg, cette fois-là à 17:10 comme l’indique l’horloge sous le clocher, mais c’est difficile à lire.

Si jamais je me lance dans l’aventure du récit de ma vie, je le devrai à mon séjour français. Non seulement ça, je le devrai plus précisément à mon séjour français des derniers moments, quand j’étais seule et Emmanuelle, elle, de retour en classe. Autrement dit, en trois jours –les 6, 7 et 8 janvier– la fève aurait germé ! Je ne pense pas que l’idée m’en serait venue ici, à St-Jean-de-Matha. Ni même à Montréal, avoir continué d’y habiter. Je me serais contentée d’écrire encore un an et demi sur mon blogue, sans chercher à explorer d’autres voies d’expression. Une telle affirmation peut en sous-tendre d’autres : on pourrait penser, par exemple, que je ne suis pas suffisamment habitée par le besoin d’écrire, de façon générale. C’est en allant m’épivarder dans le pays de la littérature que la pulsion créatrice se serait réveillée. Quoique… Anne Hébert et Jacques Poulin, pour ne nommer qu’eux, qui sont les seuls à se manifester à mon esprit en écrivant ces lignes, ont vécu en France eux aussi. Or, ils ont consacré leur vie à la littérature, ça doit bien vouloir dire qu’ils étaient habités par le besoin d’écrire, avant même de traverser l’Atlantique ! Anne est revenue au Québec, à Montréal, à la fin de sa vie, de reculons. Je le sais parce que j’ai lu En route et pas de sentiment !, de Michel Gosselin, un livre que l’auteur ne considère pas comme une biographie d’Anne Hébert, mais plutôt comme un récit des dernières années de sa vie, tiens tiens.
À partir de maintenant, je n’installerai plus l’adolescente Lynda dans mes textes quotidiens. Ça aussi, ça pourrait me disperser, me mélanger. Je vais la laisser assise là où elle est, au dernier pupitre de sa rangée au centre de la classe, en train d’enlever les punaises qui sont restées coincées dans son gras de fesse. La pauvre. Et le Jocelyn qui a un sourire en coin…
On pourrait se demander, puisque je suis en convalescence, que je n’ai pas envie de bouger et que l’idée de mon récit de vie est encore fraîche à mon esprit, pourquoi est-ce que je ne me lance pas tout de suite ? Je pourrais me fixer la routine suivante : j’écris les textes du blogue, disons deux le matin, et hop ! j’ai tout l’après-midi pour mon nouveau projet !? J’imagine que j’ai peur, que je suis paresseuse, que je suis rêveuse, et que tant que je ne fais que rêver à l’éventualité de cette publication –qui sera acceptée par une maison d’édition–, je me gave de pensées positives qui ne me confrontent pas encore à la réalité de l’effort. Ou encore, j’utilise l’idée de mon nouveau projet comme un pur prétexte, et rien d’autre, pour finir au plus vite ma neuvième année d’écriture. Quand arrivera par conséquent le moment de profiter du battement entre la fin de ma neuvième année, et le début de ma dixième, un battement de quelques mois qui me verrait noircir mon écran du récit de ma vie, je ne le noircirai pas, justement, ou alors je vais le noircir, mais ce sera tellement compliqué de s’y retrouver que j’abandonnerai avant même la mi-parcours !

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Jours 271 et 270

AlbinMichel

Difficile à lire sur la devanture vitrée du commerce, aussi l’ai-je encerclé : Albin Michel, exposant la dernière parution de son auteure fétiche, Amélie Nothomb. Je traversais le quartier Denfert-Rochereau, le 17 décembre, en traînant ma grosse valise. P.S.: Je ne m’arrête pas pour boire, mais je peux m’arrêter pour prendre des photos !

Est-ce que c’est souhaitable, me remettre à la recherche d’un éditeur qui voudrait bien de moi, de mon manuscrit, du récit de ma vie ? À quoi ça sert d’être édité ? À avoir de la visibilité par le biais des médias, payés par la maison d’édition, et à avoir, très éventuellement, de la notoriété. À participer à des événements publics : Albin Michel m’envoie faire une séance de signatures au Salon du livre de Ouagadougou ! À recevoir des droits d’auteur, autour de 230$ par année ! À être lue par un bassin de lecteurs plus large que le mien actuellement sur mon blogue –très facile à battre ! À faire partie de la grande famille d’une maison d’édition, quoique l’encore plus grande famille des blogueurs sur Internet existe aussi, sauf que si je veux profiter d’une manière de publicité, je dois la payer de ma poche ! Tous les jours, sur Facebook et sur WordPress, je reçois des offres à cet effet.
N’est-ce pas retourner en arrière, n’est-ce pas me soumettre à un exercice qui va m’égratigner, un exercice qui n’a pas été vraiment concluant quand j’avais trente ans, et qui ne l’a pas été du tout au fil de mes quarante et cinquante ans ? N’est-ce pas m’amener à radoter encore les mêmes affaires auprès de mes lecteurs, et de moi-même, à savoir que je ne suis pas dotée du talent nécessaire, et que, globalement, je suis rejetée et incomprise par la société ?
J’ai réfléchi à tout ça hier soir au lit, avant de m’endormir, et après avoir lu quelques pages de L’aube à Birkenau.
D’abord, il ne faut pas oublier que j’adore écrire, c’est l’activité qui me définit par excellence. Je ne peux pas vivre ma vie sans être absorbée par un projet de fond, sans m’investir dans du long terme. J’ai besoin de me retrouver avec moi-même quelque part, et la bulle de l’écriture constitue un endroit parfait pour mes petites aptitudes. Ensuite, je profite de conditions excellentes pour écrire puisque je ne travaille plus, j’ai du temps, et à la maison je dispose d’un grand bureau, très éclairé, pour moi toute seule. En outre, mon mari ne demande pas mieux, que je sois avec lui à la maison à faire mes affaires, pendant qu’il fait les siennes.
Initialement, la pièce qui héberge mon bureau était la chambre à coucher des parents de Denauzier. Le père est décédé dans cette chambre, très jeune, à 57 ans, d’un cancer du pancréas. Parfois, mon mari a l’impression que son père revient visiter la maison. Après tout, c’est lui qui l’a construite. C’est arrivé récemment :
– Soit la chatonne a déboulé les escaliers la nuit dernière, m’a dit mon mari, soit mon père s’y est accroché les pieds en venant fureter d’un étage à l’autre.
– Ça m’arrive souvent d’entendre des bruits dans mon sommeil, ai-je suggéré, dans mes rêves.
– Je ne dormais pas, a répliqué Denauzier.
Ça me plaît que son père vienne nous visiter. Avec la chatte Mia, nous voilà quatre à habiter les lieux, qui pourraient en héberger facilement le double.
J’ai réfléchi, donc, à mon idée d’écrire, sur un mode un peu intensif, le récit de ma vie, et j’ai décidé de me lancer dans l’aventure. Bien entendu, comme j’ai tendance à mettre la charrue avant les bœufs, à être irréductiblement idéaliste et bélier qui fonce dans le tas sans réfléchir, j’ai déjà un titre en tête, pour ce texte qui n’existe pas encore.
Le problème qui se pose est le suivant : mon blogue ! Je suis capable de lire deux trois livres en même temps, mais je passe moins facilement d’un projet d’écriture à un autre. Sur le plan professionnel, j’étais en masse capable d’attaquer plusieurs articles de front, quand je gagnais ma vie en tant que rédactrice à l’université, mais sur le plan personnel, plus émotionnel, je trouve ça difficile de me disperser.
C’est donc pour arriver plus vite à la fin de ma neuvième année d’écriture que je publie davantage ces derniers jours, profitant en cela de ma maladie qui me garde à la maison et me libère de mes bénévolats. Vive ma maladie, en fin de compte. Il faut dire que mon séjour de plus de trois semaines en France a entraîné du retard sur mon « échéancier », bien que je sois quand même un peu en avance sur ce dernier. Quel est-il, cet échéancier ? Encore cinquante textes à écrire avant le 1er mai 2020. Rendue là, j’aurai terminé la neuvième année de mon défi et j’entamerai la dixième et la dernière. Il est bien difficile, pour faire une histoire courte, de ne pas avoir envie de me « débarrasser » des cinquante textes qu’il me reste à écrire d’ici là, de manière à me ménager une plage de libre de quelques mois pour me lancer dans le récit de ma vie, avant de reprendre l’exercice quotidien du blogue au 1er mai 2020, et ce jusqu’au 1er mai 2021.
Une chose m’étonne, dans le livre de Blandine : elle fait référence aux nombreux affrontements qu’elle a connus avec sa mère Benoite, quand elle était elle-même adolescente, et elle fait référence aussi aux affrontements que sa fille Violette a vécus avec elle, Blandine, en tant que mère. Ça semble aller de soi, qu’on soit en guerre avec nos filles adolescentes, alors que dans mon cas je n’ai rien vécu de tel avec Emmanuelle. Je n’aurais pas voulu d’ailleurs qu’elle entame sa vie d’adulte en basant ses choix sur une approche simpliste de type « je fais le contraire de ma mère ». Je trouve que ça ne lui aurait pas rendu service. C’est facile d’opérer ses choix en « réaction à », et plus difficile d’opérer ses choix sous l’effet d’une aspiration, ne fut-elle que pressentie, dissimulée dans cette personne qu’on ne connaît pas tellement encore, quand on n’a que vingt ans…

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Jour 272

AlbertBosch

Marcher en Antarctique pendant 67 jours.

Est-ce humainement possible, écrire trois pages par jour pendant trois mois, sept jours par semaine ? En écrire parfois quatre, pour contrebalancer les jours qui m’auraient vu n’en écrire que deux ? Je réponds oui. En masse. S’il s’agissait de six mois, ce serait périlleux, mais sur une courte période, avec un objectif en tête, ce me semble réaliste, et j’ajouterais presque tentant. Par objectif en tête, j’entends ici la perspective de produire un manuscrit que je soumettrais à un éditeur. Bien entendu, pour y arriver, il ne faudrait pas que je me disperse dans toutes sortes d’activités.
Cela me fait penser au récit que je lisais lorsque j’ai pris l’avion pour me rendre à Paris, le 16 décembre dernier. Je lisais Vivre pour se sentir vivant, un petit livre dans lequel Albert Bosch, un habitué des expériences extrêmes, nous fait part de ses réflexions sur l’effort physique, la motivation, la confiance en soi. J’étais nourrie par ce texte lorsque je suis arrivée à l’aéroport Charles-de Gaulle. De là, un autobus géré par une entreprise privée m’a conduite à la gare Montparnasse. De là, se posait le problème de me rendre au Quai de Bercy prendre l’autobus à la gare routière qui allait me conduire à Strasbourg. Je n’ai pas douté de moi une seconde quand j’ai pris la décision de marcher, à cause de la grève des transports, la distance qui me séparait de la gare Montparnasse au Quai de Bercy. Mon défi n’était pas tant de marcher sans me fatiguer, que de marcher sans me perdre ! Au terme de 18 000 pas, j’atteignais mon but. Le lendemain et les jours suivants, j’ai eu des crampes aux mollets, au point d’en être réveillée la nuit. La colocataire d’Emma m’a dit que c’était parce que je n’avais pas bu assez d’eau. Boire de l’eau ? Je n’en avais pas le temps, et cela aurait nui à ma concentration. Avoir bu de l’eau, je me serais mise à avoir envie d’uriner. Il aurait fallu que je trouve des toilettes publiques quelque part. L’emplacement de ces toilettes m’aurait peut-être fait dévier de ma trajectoire. Trop compliqué. J’ai préféré taire temporairement les besoins vitaux de mon organisme.
– Suis-je en direction du métro Glacière ?, demandais-je à untel.
– Le métro Chevaleret, c’est bien par là, devant moi ?, demandais-je encore.
– Vous n’allez pas marcher tout ça avec votre grosse valise ?, s’étonnaient les Parisiens qui me répondaient. Les taxis ne sont pas en grève, vous savez !
– J’aime marcher, leur disais-je. Ne vous inquiétez pas, j’ai l’habitude.
En somme, je faisais comme Albert Bosch, j’accomplissais un défi. Je suis arrivée à la gare routière de Bercy deux heures avant le départ de l’autobus qui allait me faire arriver en pleine nuit à Strasbourg. La première chose que j’ai alors faite, à Bercy, a été de me laver les mains dans les toilettes publiques –très très très peu invitantes. J’ai fait couler l’eau sur mes mains, j’ai appuyé deux fois sur le distributeur de savon, et je me suis mise à me frotter les mains, les doigts, consciencieusement. La mousse qui retombait dans l’évier avait la couleur du café au lait. J’ai ressenti un vif plaisir en découvrant la couleur de cette mousse. Je me débarrassais d’un grand nombre de microbes et de bactéries. Je ne me lavais pas les mains pour rien !

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Jours 274 et 273

familleGroult

Trois générations : Blandine, Benoite et Violette.

Voilà donc Blandine qui s’attelle à l’écriture du récit de la fin de vie de sa mère. Elle commence par retracer les premières manifestations de la maladie d’Alzheimer. Au début, ce n’est pas évident. On pense que la personne est fatiguée, ce jour-là qu’elle a oublié ses clefs. Qu’elle a mal dormi. Qu’elle a été distraite par quelque chose. Qu’elle n’a plus vingt ans. Que le cerveau absorbe l’information comme une éponge, quand on a vingt ans, mais que ce n’est déjà plus le cas quand on en a soixante, alors imaginez quatre-vingts. Et même quatre-vingt-dix.
Pendant ce temps, je monte les escaliers qui mènent au premier étage pour atteindre ma classe. J’ai douze ans et, comme je l’ai mentionné hier, je pourrais porter plus fièrement ma queue de cheval. Je m’efforce de ne pas être coquette, en fait, parce que, fondamentalement, je ne m’aime pas assez. J’arrange ça à ma manière, les soins de soi. Je me dis qu’on me rangera dans la catégorie des jeunes filles rangées de bonne famille, si je m’intéresse à mon apparence.
Quand la cloche sonne, on a cinq minutes pour se rendre en classe. En secondaire I, on a ses classes au premier étage. En secondaire II, au deuxième étage, et ainsi de suite. Je porte une robe de longueur normale, il me semble, mais une fille plus dégourdie que moi me dit de faire attention parce que les garçons se placent derrière nous, quand on monte les marches, pour essayer de découvrir quelle est la couleur de notre petite culotte. En septembre, on sort encore les jambes nues, sans collants pour faire écran. Je me fais vaguement la réflexion qu’il faut que j’apprenne à vivre avec les réalités de l’univers masculin, qui sont nouvelles pour moi. J’opte pour ne pas faire de cas de cette curiosité en matière de lingerie. Tenir compte de cette curiosité aurait été une autre manière de prendre soin de moi, de tenir à moi, à mon intimité.
Blandine et sa sœur Lison se demandent ensuite comment se déroulera la belle saison pour leur mère. La maison d’été est construite sur plusieurs paliers, les escaliers y sont étroits, le terrain à l’extérieur est accidenté, or Benoite se montre de moins en moins mobile. S’il fallait qu’elle tombe sur les pierres du jardin, ou sur les tuiles d’ardoise dans la cuisine ? Ce pourrait être fatal, mais ne serait-ce pas idéal, dans les circonstances, une chute fatale ? Faudra-t-il une ou deux infirmières pour prendre soin d’elle, et voudra-t-elle qu’on prenne soin d’elle ? Une ou deux infirmières, plus une femme de ménage, plus une aide-cuisinière ? Benoite s’entêtera-t-elle à nier les symptômes pourtant criants de sa maladie ? Blandine remarque aussi que sa mère, si sociable, n’appelle plus personne au téléphone. Elle s’isole de plus en plus.
Certaines de mes amies, qui ont mon âge, ont la chance de n’avoir aucun cas de maladie d’Alzheimer autour d’elles. C’est le cas de Thrissa, par exemple. Sa mère, ses oncles, ses tantes vieillissent en excellente santé. Ce n’est pas mon cas. Pas besoin de lire La mère morte, autrement dit, pour découvrir comment se manifeste cette maladie. En fait, je lis le récit de Blandine et je reconnais les signes qu’elle décrit pour les avoir remarqués chez un de mes proches, puis tel signe chez tel autre, et en bout de ligne je suis presque contente de constater que je les connais tous, comme si j’interprétais que Blandine veut me les faire connaître. Blandine n’écrit pas pour nous apprendre comment vit la personne atteinte de l’Alzheimer. Elle écrit pour rendre compte des souffrances qui la submergent voyant sa mère si défaite, si désarticulée, si éloignée de la vie, en somme. Elle écrit aussi pour faire avancer la société, si je peux écrire ça comme ça, en ce sens qu’elle a eu la possibilité de donner accès à sa mère à l’aide médicale à mourir, par l’intermédiaire d’un ami médecin belge, quand on sait que ce n’est pas encore légal en France –si j’ai bien compris.
Je regarde les élèves dans ma classe et je me demande lequel d’entre eux je pourrais approcher pour m’en faire un ou une amie. Pas Sylvie, qui est en train de résoudre oralement, à la demande du professeur, un problème de mathématiques. Elle est trop brillante. Pas Jocelyn qui passe ses journées le dos courbé sur ses feuilles à dessiner des prototypes de personnages tout bleu, parce qu’il utilise un stylo bleu. À ce rythme-là, ça va lui coûter cher de stylos ! Pas ces deux âmes sœurs, assises sur le bord du mur qui héberge les fenêtres. Ça ne fait pas une semaine qu’elles se connaissent qu’elles sont déjà fusionnelles et le demeureront pendant les cinq années du niveau secondaire.
Bref, quand on a un intermède de cinq minutes entre les cours, intermède qui nous voit demeurer en classe, je ne sais pas à qui parler. Je reste assise à mon pupitre et je souffre de n’être pas en train d’établir un contact avec quelqu’un. J’apprendrai très vite, cela étant, que c’est une bonne chose que de rester assise à son pupitre, parce qu’une fois que je m’étais hasardée à me rendre parler à quelqu’un, je ne me rappelle plus qui, un garçon a déposé des punaises sur ma chaise, que je n’ai pas vues évidemment. J’ai crié très fort de douleur au moment précis où le prof s’apprêtait à commencer son cours. Je me suis demandé si ce n’était pas Jocelyn, le stylo bleu, qui les avait mises là.
Alors qu’elle est sur le point de contacter le médecin belge pour mettre fin aux souffrances de sa mère, qui n’est plus que l’ombre d’elle-même, une tragédie s’abat sur Blandine, plus atroce peut-être que la perte de sa mère : sa fille unique, Violette, 36 ans, meurt d’un accident de voiture. Le récit cède alors une large part à cette violente épreuve. Cela signifie que deux personnes sur trois sont décédées de celles qui apparaissent en bandeau, ci-dessus, sur la couverture du livre…

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Jours 276 et 275

miroirStras

L’eau de l’Ill qui ne recevait pas le moindre souffle de vent et dont il est fait mention dans le texte d’hier.

Quand j’étais en France, dans les derniers jours qui m’ont vue arpenter seule les quartiers de Strasbourg, Emma ayant repris ses cours à l’université, je me sentais à deux doigts d’être capable d’écrire l’histoire de ma vie sous forme de roman. Comme je suis excessive, j’avais l’impression qu’il me suffirait de disposer d’un petit trois mois pour y arriver. Le matin, seule dans l’appartement d’Emma, j’aurais écrit disons trois pages. Telle que je me connais, la troisième page aurait été moins bonne que les deux premières, mais elle aurait jeté les bases des trois pages quotidiennes suivantes. En après-midi, je serais allée faire les courses alimentaires en pensant aux pages que j’aurais à écrire le lendemain. Le soir, j’aurais profité de la vie avec Emma. Trois mois à ce régime-là, sans me laisser distraire par aucune autre forme de responsabilité, m’auraient amenée à un bon deux cents pages.
Après tout, je séjournais, il y a encore quelques jours à peine, dans le pays littéraire par excellence. Je passais devant les librairies pour en lécher longuement les vitrines. Je m’installais dans des cafés pour y lire aussi longtemps que je le voulais. Je peux faire ces choses dans toute grande ville, bien sûr, et je le sais. Dans une moyenne ville, au Québec, c’est déjà moins facile. Les librairies s’y font plus rares et les cafés aussi. Cela étant, bien des écrivains s’isolent en campagne pour venir à bout d’un projet !
Le sentiment d’être si proche de mon but –celui, fondamental dans ma vie, de pouvoir me considérer comme une écrivaine avant ma mort, un but que je délaisse de plus en plus– s’est manifesté avec plus d’acuité, pendant mon séjour en France, au fil de ma lecture du livre La mère morte, de Blandine de Caunes, qui est la fille aînée de Benoite Groult.
J’ai déjà écrit sur ce blogue qu’un jour que je me rendais chez tantine, j’avais vu traîner sur sa table le livre Mon évasion, que je lui avais emprunté. Il s’agit de l’autobiographie de Benoite, qu’elle a écrite, quand même, à 88 ans. Elle est née en 1920 et le livre a paru en 2008. Ça m’arrive, parfois, des élans de la sorte. Je vois un livre et je désire tout d’un coup le lire, comme si ma vie en dépendait. Je verrais le même livre dans une librairie qu’il ne me dirait rien. Mais déposé sur la table, chez tantine, on aurait dit que le livre m’attendait.
Je ne connais pas vraiment Benoite sur le plan de sa pensée féministe. Ce que j’avais aimé, dans Mon évasion, à travers l’exercice rétrospectif auquel elle se soumet, c’est son énergie, son aptitude innée à profiter de la vie, à la goûter, à la savourer. Il n’y a pas de doute, c’était une battante, une battante épicurienne ! Peut-être pas tellement reposante, toute médaille ayant deux côtés.
Que je le veuille ou non, lorsque je lis un auteur français qui m’offre le récit de sa vie –par opposition à un texte de fiction–, je compare, je mesure la différence entre la richesse de l’environnement dont l’auteur a bénéficié étant jeune, et la pauvreté du mien. Je ne suis pas naïve au point d’imaginer que cette vie que j’idéalise n’a que des bons côtés. Je pense, par exemple, que le snobisme qui est de mise dans une classe sociale privilégiée m’aurait peut-être coupé les ailes. Il aurait rendu plus ardu l’accès à mes sentiments. Blandine relate qu’un soir que Benoite et François Mitterrand voulaient taquiner, lors d’une réception, les convives autour de la table qui n’avaient pas, comme eux, reçu une formation en latin, ils se sont mis, tous les deux, à parler en latin jusqu’à la fin de la soirée…
Chacun ses excès !
Me voilà donc à la FNAC, toujours est-il, à Strasbourg, et je tombe sur une pile du plus récent livre de Blandine –paru chez Stock– dans lequel elle décrit comment sa mère a reçu, à 96 ans, l’aide médicale à mourir. Elle était atteinte de la maladie d’Alzheimer. J’ai lu la quatrième de couverture dans la surprise la plus totale, Benoite étant la dernière personne que j’aurais imaginé souffrir de cette maladie. Je n’ai pas résisté. J’ai acheté le livre et je l’ai lu d’un coup.
Je me sens proche de cette forme de littérature du vécu, qui est construite sur des anecdotes, des moments de vie, où s’insèrent des dialogues. Il me semble que cette manière d’écrire est plus courante chez les femmes que chez les hommes. Je pressens que je pourrais écrire un peu de la même manière des épisodes de ma propre vie, en m’appuyant sur certains événements marquants. J’ai déjà essayé, d’ailleurs, mais en faisant l’erreur d’être négative, en manquant d’ouverture, en ne respirant pas assez. Comme si je voulais en finir au plus vite !
Un autre événement littéraire était à l’avant-plan, dans les médias, pendant mon séjour en France, soit celui de la dénonciation de la pédophilie de Gabriel Matzneff, à la suite de la parution du livre Le consentement de Vanessa Springora, qui fut une de ses victimes.
Tiens, tiens. Un tel livre serait peut-être passé inaperçu il y a dix ans, mais dans la foulée du mouvement #MeToo, il trouve sa résonance. J’aurais bien aimé l’acheter lui aussi, mais mon budget était limité !
Je sais déjà quel serait le point de départ de mon récit. Je suis adolescente, j’entre à l’école secondaire, je suis très peu apte à socialiser mais c’est à peine si je m’en rends compte. Je porte une queue de cheval nouée trop bas sur la nuque, elle m’irait mieux si je la portais plus haut, plus fièrement. Des mèches pendouillent sur le côté du visage et je serais plus jolie si elles ne pendouillaient pas.

 

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Jour 277

Rideau-en-bille

Un rideau de billes qui ne serait pas fait avec des billes…

Le présent prend déjà le dessus. Dans quelques jours, j’aurai oublié mon séjour européen. Pour m’en rappeler, j’aurai recours aux photos et vidéos enregistrés sur mon téléphone. Heureusement, il y en a beaucoup d’enregistrés. Cela me fait penser aux vacances d’été, du temps que je travaillais à l’université. J’oubliais qu’elles avaient existé dès que je remettais les pieds, le lundi matin première heure, dans le pavillon où se trouvait mon bureau.
– Comment ont été tes vacances, Lynda ?, me demandaient les collègues.
– Euh…
La question, pourtant prévisible, me prenait de court tellement l’univers professionnel évacuait l’autre, le personnel.
Je n’ai pourtant rien fait de spécial depuis mon retour, le 9 janvier au soir, qui pourrait balayer par son grand intérêt les images mentales de mon récent voyage. C’est à peine si j’ai fait une tournée de mes plantes –pour constater que j’en ai trop et que je voudrais entamer l’année dans un certain élagage à cet égard. J’ai fait des siestes et je me suis accordé du repos en écoutant des films, au côté de Denauzier, pour me guérir de mon rhume, et lui du sien. Je commence à aller mieux. Je n’ai pas mis le nez dehors à cause de mon état physique, mais surtout à cause de la température. Il paraît que c’est la première chose qu’il faut faire, mettre le nez dehors, surtout en hiver, pour se débarrasser de ses microbes, mais à cause du froid –relatif, il fait -10°C– c’est la dernière chose dont j’ai envie.
Quand j’étais en France, dans les derniers jours qui m’ont vue arpenter seule les quartiers de Strasbourg, Emma ayant repris ses cours à l’université, je projetais de créer des sculptures à mon retour. Je marchais le long de l’Ill, c’est le nom de la rivière qui traverse la ville, en ayant à l’esprit toutes sortes d’inventions qui, bien entendu, allaient dans tous les sens. Il se trouve que j’ai donné quatre toiles à mon frère et à sa compagne, mi-décembre, et j’essaie de trouver une manière nouvelle d’égayer les murs, à la maison. Une manière qui ne me demandera pas 300 heures de coups de pinceau miniature pour couvrir un centimètre carré. Je marchais le long de l’Ill et je visualisais un mur étonnamment habillé dans notre entrée au toit cathédrale, sans que ce soit pour autant compliqué. Je pensais à une tringle, d’un bon deux mètres de long, à laquelle pendraient des fils couverts de toutes sortes de petits objets récupérés dans la maison. Je marchais sur les pavés et je traversais des ponts en me demandant quels seraient ces objets. Pas des bouchons de liège, ça fait trop folklorique; pas des capsules de bouteille car il faudrait que je me batte avec elles pour les trouer; pas des billes de verroterie, comme on en voit sur ma photo ci-dessus, pour la simple et bonne raison que je n’en ai pas; pas des trombones de couleur parce que ça fait trop scolaire… Devrais-je opter pour des fils de même longueur ou non ? Ou tricoter des languettes étroites en remplacement des fils ? La difficulté, dans ce genre de projet, c’est de ne pas verser dans l’effet « déco » et de maintenir une visée « artistique ». Une chose est sûre, je n’observais qu’à moitié les cygnes et les canards qui se laissaient glisser sur le miroir de l’eau, par cette belle journée sans le moindre souffle de vent…

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Jours 279 et 278

objetsRetour

Tout ça en 24 jours ? Au secours !

Voici une liste alphabétique des choses que je ramène dans mes bagages, en provenance de Paris, de Barcelone ou de Strasbourg. Des choses achetées, trouvées sur les trottoirs, ou données par Emma, à l’exception de mon rouge à lèvres que je possédais déjà. Des choses que je n’aurais pas dû acquérir parce qu’elles voyagent mal, faites en céramique ou en verre. Ou qui peuvent couler car elles sont liquides. Des choses encore, dont les livres et les CD, que j’aurais pu me procurer au Québec, avoir pris le temps de les chercher, quitte à les commander et à les attendre quelques mois. Bof.
Aube à Birkenau, L’, un livre sur le séjour de Simone Veil dans les camps de concentration. L’auteur est un journaliste ami, mais en fait l’extrait principal est un journal que Simone aurait écrit après les camps, et que l’ami reproduit. Des photos, pas très intéressantes, font aussi partie de l’ouvrage.
Bouteille d’eau en verre de la marque Lisbeth, pour ma collection. L’étiquette de papier va se décoller dès le premier lavage dans le lave-vaisselle. Je rapporte une autre bouteille de verre en provenance de Barcelone qui nous a été servie un midi, qui contenait de l’eau de Vichy.
Calendrier alsacien, ou reproduisant le folklore alsacien –cigognes, biscuits et gâteaux de pain d’épice, enfants portant des sabots de bois–, parce qu’y apparaissent les fêtes des Saints.
De Caunes, Blandine, La mère morte, récit de la fin de vie de Benoite Groult, il en est brièvement question dans mon texte d’hier.
Épingles de nourrice achetées au Monoprix parce qu’elles sont différentes de celles que je trouve au Québec dans les magasins de couture. Je m’en sers beaucoup dans mes projets artistiques.
Forestier, Maxime Le Forestier, Chienne de route, le CD pour 7 €, pour écouter dans mon auto, de retour à ma vie normale.
Grosse fève qui pourrait casser une dent. Dans la galette des rois que nous avons achetée le 6 janvier. Ce n’est pas une fève mais une figurine de Madame Bavarde, une des héroïnes d’une série de livres pour enfants.
Hélas perdu par son propriétaire, un bracelet coloré trouvé sur les Ramblas par Emmanuelle et Lynda.
Il y a une chose que j’ai achetée aux Pays-Bas, à Knocke-Heist, en septembre dernier, que je ne pourrai pas rapporter, cette fois-ci non plus : un vire-vent de fantaisie.
Jacques Briochin. C’est la marque du savon noir prêt à l’emploi avec vaporisateur dont j’ai décidé de m’encombrer, gros contenant pour petite valise.
Kougelhopf au miel, dans une petite boîte de fantaisie, un souvenir touristique qui se mange. C’est commode, les noms de pâtisseries alsaciennes. Pas besoin d’avoir recours au kayak ou à Karajan.
La cérémonie des adieux, récit de Simone de Beauvoir qui accompagne Sartre dans sa fin de vie à lui.
Mort très douce, Une mort très douce, de Simone encore, cette fois c’est la fin de vie de sa mère. Décidément, je fais dans la fin de vie ces temps-ci.
Nain de jardin. Acheté hier pour ma cousine. C’est l’achat le plus excessif : gros et fragile. Il est couvert de papier kraft sur la photo.
Oréal, L’, Liya’s Pink, mon tube de rose à lèvres pas fini, malgré qu’on en ait fait un usage soutenu, Emma et moi, dans l’espoir d’en venir à bout, justement.
Polaroïd. Des cartes de format photo polaroïd, deux souvenirs de Paris, l’une reproduit la Basilique Notre-Dame et l’autre les escaliers qui mènent au Sacré-Cœur.
Quoi ? Faire rentrer tout ça dans la petite valise rouge à roulettes de la marque Delsey qu’Emmanuelle m’a donnée ? Mission impossible.
Réutilisable. Sac réutilisable trouvé par terre, à Barcelone également mais pas sur les Ramblas, en excellent état.
Serre-serviettes, je décide d’appeler ça des serre-serviettes de table. Il s’agit d’anneaux en bois, je les ai achetés au marché de Noël, il est gravé un mot sur chacun. La dame qui gravait était très habile. Après la gravure, le bois sent le brûlé pendant quelques minutes. Ça sent bon.
T-shirt rose que m’a donné Emma. Elle se l’est fait offrir à la marche La Strasbourgeoise contre le cancer du sein, en octobre dernier. Il est trop petit pour elle.
Un peigne anti-bouloche, c’est quoi la bouloche ? Ce sont ces petites mousses qui forment des mini boules détestables sur les lainages et qui donnent l’impression que le lainage a dix ans alors qu’il a dix jours.
Verre, petit verre en véritable grès de sel acheté d’un artisan au marché de Noël également. S’y adjoignent d’autres verres et assiettes faits de terre également, mais servant au départ de contenants de yaourt –la marque La fermière— et de contenants de fromages.
Waste parce que peut-être destiné à une poubelle ? Un macaron de plastique, aimanté pour aller sur la porte du frigo j’imagine, normalement surmonté d’une tour Eiffel. C’est un souvenir d’un goût discutable, mon spécimen n’est pas surmonté de la tour.
Xylophone. Fiou ! Quand même pas !
Yummie !, comme dirait ma fille quand quelque chose lui semble bon à manger. Ici, deux chocolats Lindt, les boules qu’on connaît enveloppées individuellement.
Zade, Scheherazade de Rimsky-Korsakov, parce que j’adore l’œuvre et que je ne l’ai pas trouvée à la librairie de Joliette et que le CD coûtait seulement 7 € –même prix que le CD de Maxime– et c’est aussi pour écouter dans l’auto, de retour à ma vie normale.

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