Jour 173

mandalaSansEffort

Mandala nouveau genre qui ne procure pas de douleur au cou !

Subitement, je me suis mise à penser que j’avais bâclé le montage papier de mes mandalas. Je me suis mise à penser ça alors que je tentais d’expliquer à ma voisine ce en quoi consiste mon projet.
– Pendant le confinement, ai-je commencé, en avril dernier, nous avons passé notre temps ici, au chalet. Tous les soirs, je coloriais des masses d’un mandala géant qui a la forme d’une couronne de Noël.
Jusque-là, ma voisine suivait, mais comme elle ne manifestait aucune approbation, aucune onomatopée de type Hum hum, j’ai pris la peine d’ajouter :
– Une couronne avec un trou au centre, un peu comme un gâteau cuit dans un moule cheminée.
– Je vois très bien, a répondu la voisine.
J’ai donc poursuivi.
– Plutôt que de mettre la couronne sous cadre toute seule avec elle-même, j’ai eu l’idée de colorier un mandala circulaire (ils ne le sont pas tous) qui comblerait l’espace du trou, dans la couronne.
– Ça fait encore plus de travail, a répondu la voisine. Il faut avoir de la patience.
– C’est surtout que j’avais beaucoup de temps, ai-je répliqué.
– Mais c’est vrai qu’elle a de la patience, a glissé mon mari, qui écoutait d’une oreille pas si distraite, tout en conversant avec le voisin, mari de la voisine.
Nous avons pris l’apéro ensemble tous les quatre, hier soir samedi.
– J’ai trouvé sans difficulté un mandala qui couvrait la superficie du cercle, au centre de la couronne, de manière à ne pas laisser paraître la couleur –noire– du carton sur lequel j’avais collé ma couronne.
– Mais si la couronne était déjà collée, ç’a dû être difficile de coller le mandala au centre ?, s’est étonnée ma voisine qui écoutait et comprenait pas mal plus que je le pensais.
– Parce qu’il me semble que la meilleure manière de procéder, a-t-elle enchaîné, c’est de d’abord coller le centre et d’ensuite coller la couronne, en ménageant un millimètre ou deux de chevauchement du papier pour qu’on ne voit pas le carton en-dessous ?
Je n’en suis pas revenue de sa capacité à visualiser, du premier coup, de quelle manière je m’y étais prise.
– Wow ! Comment fais-tu pour comprendre si bien ?, lui ai-je demandé. D’ordinaire, quand je me lance dans mes explications de projets d’arts plastiques, personne ne comprend !
– Tu expliques mieux que tu penses !, a-t-elle répliqué, voulant me faire un petit velours.
– Pour répondre à ta question, ai-je repris en ne perdant pas le fil de mon affaire, j’avais collé très sommairement la couronne, par la bordure du haut seulement, de telle sorte que je pouvais la soulever et y glisser le mandala central sans problème.
– Je vois, a répondu ma voisine.
Je n’ai rien ajouté car je l’ai crue.
– Une fois cela fait, j’ai trouvé que ce serait dommage de ne pas créer un arrière-plan constitué d’encore d’autres mandalas. Et un coup partie, plutôt que de coller les uns contre les autres les mandalas supplémentaires, je me suis dit que j’allais les découper et les assembler comme autant de morceaux de céramique.
– Pas des morceaux minuscules d’à peine un centimètre ?, a voulu vérifier ma voisine.
– Non, non, de deux ou trois pouces…, ai-je répondu.
Et c’est à ce moment précis de mes explications, en m’entendant dire « de deux ou trois pouces », que j’ai eu l’impression d’avoir mal couvert l’arrière-plan de mon projet qui est aux trois-quarts terminé. Il m’a semblé que j’ai été habitée par l’idée d’en finir au plus vite, au bout d’un moment, parce que j’ai mal au cou. Il va donc falloir que je réajuste le tir, une fois de retour à la maison, car actuellement je suis dans le bois. Si l’arrière-plan n’est pas suffisamment soigné, il va falloir que je colorie encore plus de mandalas pour ensuite les découper et les coller sur ceux de l’arrière-plan déjà collés mais mal collés, mal assemblés, mal agencés, mal coupés…

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Jour 174

cercles

Ça fait beaucoup de petits cercles.

Parfois, il me prend l’envie de me chronométrer, et je le fais.
– Coudon, c’est donc bien long couvrir un petit cercle de rien du tout !
Alors je me chronomètre, en utilisant pour ce faire mon téléphone cellulaire, pour découvrir que ça prend entre 10 et 15 secondes colorier un cercle de moyenne grosseur, or comme il y a beaucoup de cercles dans ce pseudo flocon de neige, ça cumule vite beaucoup de minutes.
Je travaille avec minutie, alors que le projet sera suspendu en hauteur, dans un cadre de grand format, sur le mur du toit cathédrale, et qu’il n’est pas indispensable que les masses soient uniformément couvertes. Mais je suis faite comme ça, je suis minutieuse par moment. De toute façon, si c’est pour bâcler le travail, à quoi ça sert de m’y consacrer ?
J’ai retrouvé le titre de la chanson de Maxime Le Forestier, c’est Inutile, et les paroles auxquelles je faisais référence dans un texte précédent sont les suivantes : « Nous sommes entrés Dans une pauvre ère Et la fin d’ siècle n’a rien dit ». La chanson paraît sur le disque Passer ma Route, qui a été publié en 1994.
Cette année-là j’avais 35 ans, je travaillais à l’université depuis peu, trois ans. Je n’étais pas encore victime de l’ennui que procure l’accumulation des années de travail au même endroit quand une routine s’installe et qu’il n’y a pas suffisamment de nouveautés pour un tempérament inventif comme le mien. Autrement dit, j’étais à la veille de m’ennuyer et bien entendu je ne le savais pas encore ! J’étais à la presque veille, tout étant relatif dans la courbe du temps, de devenir maman, Emmanuelle étant née en 1996. J’étais publiée aux Herbes rouges et en voie de me percevoir comme une écrivaine qui allait devenir connue, sans avoir pour autant à fournir le moindre effort…
Je fais souvent, dans ma tête, de telles récapitulations de mon parcours d’humaine sur la planète terre, pour trouver malheureux, la plupart du temps, de n’avoir pas su profiter mieux des occasions qui se sont présentées. Il aurait fallu, peut-être, que je bénéficie d’un meilleur départ au cours de mon enfance, que j’aie des parents solides qui auraient pu me faire découvrir l’importance de faire de bons choix. Il n’y a rien de plus facile, cela étant, que d’avancer de telles suppositions, avec le recul dont on dispose quand on avance en âge. Je n’aurais peut-être pas été mieux outillée avoir eu des parents qui m’auraient encadrée différemment. Ce que je peux avancer, dans cet exercice rétrospectif très grossièrement brossé aujourd’hui, c’est que je n’ai pas été habitée par le désir de me réaliser, d’aller plus loin dans mes concrétisations, de me donner à fond. Je me suis contentée de me laisser porter, j’ai emprunté maintes fois telle et telle avenues en sachant, dès le premier pas, qu’elles n’étaient pas les bonnes, et en me disant que Bof, le moment venu, j’en sortirais, peu importe comment, et peu importent les conséquences. La lucidité, en somme, était le dernier des instruments dont je me servais. La volonté, aussi, était particulièrement absente. Mais pour être volontaire, il faut avoir confiance en soi, croire en ses capacités, être désireux d’au moins tenter de solliciter ses capacités…

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Jour 175

MandalaGrossesLignes

Mon plus récent spécimen.

Il y a d’autres techniques encore de coloriage des mandalas, d’autres manières de jouer sur les contraires. Après avoir utilisé une couleur pâle, j’en choisis une foncée. Ou après une couleur nacrée, j’en choisis une mate. Après avoir colorié une zone d’assez grande surface, j’en colorie une de petite surface.
Je peux aussi commencer le mandala dans sa portion en haut de la feuille, et alterner avec des coloriages dans la portion du bas de la feuille. Au début, je me suis inquiétée, j’ai pensé que les couleurs du bas, sur lesquelles allait tôt ou tard s’appuyer mon bras quand je serais revenue à la portion du haut, allaient se répandre les unes sur les autres. Ce n’est pas le cas, une fois séchées elles restent en place, bien que, par précaution, je fasse attention d’appuyer mon bras le moins possible.
Parfois, je colorie au son de ma valve cardiaque. Tic tac. J’essaie de ne faire que ça, être attentive au son de ma valve, mais bien sûr au terme d’une série assez courte de tic tac, je suis rendue ailleurs, emportée par mes pensées. Pour réussir cet exercice, il faut qu’aucun grondement de moteur d’électroménager ne vienne polluer l’espace sonore, en ce sens que dans mon bureau j’entends démarrer et s’arrêter le moteur du gros frigo de la cuisine située juste à côté.
Quand c’est très très tranquille, j’essaie de percevoir le son de la bille du crayon sur le papier. J’y arrive parfois, mais c’est comme apercevoir un hibou sur une branche, ou un chevreuil sur la route de la Manawan, c’est rare en titi !
Le plus souvent, c’est un air entendu il n’y a pas tellement longtemps qui vient occuper l’espace sonore de mon cerveau entre mes deux oreilles. Pendant ce mandala ci-représenté, j’entendais les paroles d’une chanson de Maxime Le Forestier qui apparaît sur le disque Chienne de route. Je l’écoute dans l’auto, depuis que je l’ai acheté à Strasbourg en janvier dernier. Le titre m’échappe en ce moment, bien entendu, puisque justement j’aurais besoin qu’il ne m’échappe pas pour trouver l’intégralité des paroles de la chanson sur Internet. En gros, l’extrait qui revenait entre mes oreilles faisait référence à des problèmes sur la planète, des chicanes, des guerres, des je-suis-plus-fort-et-plus-fin-que-toi, et au fait que ça risquait d’être pire lorsque la fin du siècle serait atteinte. Seigneur ! Ça fait plus de vingt ans qu’on y est, dans le nouveau siècle, mes amours sont anciennes ! Ça fait plus de vingt ans qu’on y est et sans avancer que les paroles étaient prémonitoires, on peut considérer que ça ne va pas très bien sur la terre, particulièrement ces derniers mois.
Une autre manière d’appliquer mes couleurs est celle de la palette. Je choisis la palette des jaunes, admettons, et j’en applique ici et là sur l’ensemble du mandala. Ma palette de jaunes est assez restreinte, peut-être quatre ou cinq crayons dans mon assortiment, et certains jaunes sont tellement pâles que je dois vérifier avec une loupe si la petite masse coloriée est pleinement coloriée. La palette des bruns cependant est fort riche, elle cumule une dizaine de crayons. Ça adonne bien, c’est ma couleur préférée. La même chose pour les bleus, il y en a beaucoup. Et, très curieusement, il n’y a qu’un seul rouge, alors je l’utilise avec parcimonie.

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Jour 176

Nous voilà au chalet. Nous avons fait le trajet selon une nouvelle formule qui nous a vu manger chacun un sandwich au jambon, un peu de fromage et des raisins pendant la première portion de la route, entre Ste-Émélie et St-Michel.
– Je pourrais faire des sandwiches !, me suis-je exclamée quand nous avons réalisé, Denauzier et moi, que nous serions prêts à quitter la maison aux alentours de midi.
– Bonne idée, a répondu mon mari.
C’est bizarre que j’aie pensé hier pour la première fois à nous préparer un lunch pour la route, ça fait quand même deux ans maintenant, sinon trois, que nous avons le chalet…
Je me suis forcée. J’ai utilisé des petits pains ciabatta; du fromage en tranche provenant de la France, très agréablement emballé comme c’est souvent le cas avec les produits français; de la laitue que je devrais aller faire cuire là, maintenant, pendant que j’écris ces lignes, dans la mesure où elle était sur le point de rouiller hier quand j’en ai mis une feuille dans les sandwiches; du jambon de la marque la moins cher, Sélection, d’où il ressort que je suis extrémiste, tout ou rien, le luxe de l’emballage français et le choix raisonnable de la marque maison pour le cochon; de la moutarde forte d’un côté sur le pain préalablement fendu et de la mayonnaise sur l’autre, encore là je suis excessive car nous avons quatre contenants différents de moutarde dans le frigo, dont deux énormes pots de moutarde de Dijon, en verre bien sûr et non en plastique.
La deuxième portion du repas a nécessité un arrêt au dépanneur de St-Michel où j’ai mes habitudes. J’y ai acheté un café de format géant que je partage avec mon mari. Pour agrémenter le moment du café, j’achète quand il en reste des carrés aux dattes ou des biscuits faits sur place. Il restait un paquet des biscuits que je préfère, conçus selon l’esprit d’un sandwich : vous prenez deux biscuits, ils sont semblables à des galettes blanches mais de forme ronde et aplatie, pas de renflement dans le milieu comme c’est le cas de la galette, et entre les deux biscuits vous déposez un peu de confiture de fraise, ou de framboise. Hier, c’était de la framboise. Le biscuit galette blanche du dessus reçoit un trou en son centre –probablement avec un emporte-pièce reproduisant la forme d’un beigne– avant d’être déposé sur le biscuit galette du dessous, et grâce à ce trou on voit la jolie couleur rouge décorer le projet qui se laisse fondre dans la bouche. L’emballage sous cellophane peut ramollir la pâte, il est vrai, et c’était le cas hier, mais quand même ce luxe qui coûte 4,99$ pour six exemplaires se laisse savourer, ramolli ou pas. Fidèles à nous-mêmes, nous avons mangé le paquet, donc trois biscuits doubles chacun, ça fait six biscuits simples par personne…
– On n’aura probablement pas faim pour souper, ai-je conclu quelque temps plus tard.
Mon mari n’a pas répondu cette fois, comprenant que nous nous orientions vers un souper zéro, ou presque zéro. À vingt heures, nous avons fini les raisins, les concombres –qui avaient été en contact avec des cryopacks dans la glacière et qui commençaient déjà à se liquéfier–, avons avalé quelques arachides et mastiqué quelques croustilles au blé entier.

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Jour 177

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Début des années 90, Catherine Deneuve mise sur une allure légèrement plus stricte.

En faisant un gâteau tout à l’heure selon une recette inventée, je me suis mise à penser à ma directrice de thèse, cela me ramène au début des années 90. Elle trouvait qu’avec les années, c’était de plus en plus lourd de préparer sa maison –elle habitait seule– en prévision de son absence d’un mois en France, où elle allait passer ses vacances chaque été. Je trouve aussi que c’est lourd tous ces détails auxquels je dois penser lorsque nous partons à la Manawan : laisser une lumière allumée dans la salle de séjour, vider les poubelles de la cuisine, remplir l’abreuvoir d’eau sucrée pour les colibris, apporter la litière de la chatte et tout le tralala –je ne commenterai pas la préparation des glacières. Nous partons en effet demain pour une dizaine de jours.
C’était le bon temps, le début des années 90, du moins par rapport à maintenant, en ce qui a trait aux voyages qui n’étaient pas encore trop récupérés par l’industrie du tourisme. Il me semble aussi qu’il faisait moins chaud, qu’on ne mourait pas de chaleur sous la canicule dans les villes grouillantes de monde, que les files pour visiter des sites étaient moins longues, qu’il était encore possible de manger de bons repas pour pas cher dans les restaurants. Mais je peux me tromper dans cet accès de nostalgie, c’était peut-être différent mais pas forcément plus agréable…
Ma directrice me disait qu’elle souffrait beaucoup de solitude, pendant ces voyages estivaux, mais elle les effectuait quand même. Elle en profitait pour magasiner de très beaux ensembles tailleurs qu’elle portait pendant l’année pour donner ses cours à l’université. Un été, en début de séjour parisien, elle s’était acheté un tel ensemble et l’avait fait mettre de côté, comme on dit ici, en ce sens qu’elle avait demandé à la commerçante de le ranger quelque part, dans l’arrière-boutique, le temps qu’elle revienne le chercher au terme de son voyage, dans quelque quatre semaines. Ainsi fut-il fait, mais ma directrice n’avait pas prévu que les bonnes tables françaises auraient une incidence sur sa nouvelle acquisition. Elle ne pouvait plus attacher la jupe à la taille, quatre semaines plus tard, et la boutique ayant écoulé les autres tailles n’avait pas de tailleur plus grand à lui offrir. Elle s’était dit qu’elle s’arrangerait pour perdre les kilos en trop une fois de retour à la maison, mais ce projet ne se concrétisa pas, de telle sorte que pour pouvoir porter son ensemble elle s’était résolue à le faire agrandir, et n’avait pas pris plaisir à le porter car une fois agrandi il ne lui seyait plus aussi bien, il n’avantageait pas sa silhouette. Ma directrice me racontait des choses aussi personnelles, aussi intimes, alors que je ne la connaissais guère.
Souffrant d’insomnie, elle pouvait passer des heures à lire en pleine nuit. Quand elle portait beaucoup de fond de teint lors de ses présences en classe, je pressentais que c’était en partie pour dissimuler ses cernes. Elle est décédée il n’y a pas tellement longtemps, même pas un an, encore jeune à 77 ans, d’un cancer.

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Jour 178

CoeursSaignants

Coeurs saignants en 2019, c’était il y a un siècle. Cette année, à peine quelques coeurs se sont-ils présentés au rendez-vous, pour aussitôt se flétrir sous la chaleur excessive. Il ne reste que les plants, encore verts mais déjà secs, pourtant je les arrose tous les soirs.

Il y a plusieurs manières de colorier des mandalas. En jouant sur les similitudes, par exemple. Cela consiste à couvrir de rose toutes les formes pointues, en variant si l’envie se manifeste du rose foncé au rose plus pâle, puis, dans le même esprit, à couvrir de jaune toutes les formes arrondies, en variant encore ici de nuance si cela nous chante. Cette manière donne des résultats harmonieux, reposants, l’ordre et l’alternance étant au rendez-vous.
Je mentionne ici qu’il y a beaucoup de nuances dans mon assortiment puisque j’ai au-delà de cent crayons au gel à ma disposition.
On peut aussi y aller comme ça vient. Par temps de canicule, c’est une manière naturelle de procéder puisqu’elle ne nécessite aucun effort de sélection et de concentration. Je dépose les crayons pêle-mêle sur la table et je prends le premier qui se présente, je colorie ici et là quelques masses, je change de couleur, et ce jusqu’à temps que le dessin soit entièrement colorié. Cette manière bien sûr donne des résultats imprévisibles. Parfois, la rencontre des couleurs est heureuse, parfois elle ne l’est pas, et à ce moment-là le mandala n’inspire pas le repos, l’équilibre, la sérénité. Il a l’air insignifiant.
Vendredi soir, mon modus operandi a été de sélectionner de mon assortiment les crayons qui ne contenaient plus tellement de couleur dans leur tube, mon but étant de pouvoir en éliminer quelques-uns au terme de ma séance de coloriage. Je me fixe parfois des consignes que je ne comprends pas moi-même, pourquoi vouloir en arriver à jeter mes crayons ? Peut-être pour m’assurer que je ne serai plus exposée à la possibilité de colorier encore d’autres mandalas, car je commence à trouver que mon projet de couvrir un espace de 30" X 30" requiert un effort quand même assez grand, d’abord en patience, puis en attention car je ne dois pas colorier sur les lignes noires qui circonscrivent les formes, effort encore en douleur à la nuque car je me tiens la tête penchée en direction du papier posé sur la table, effort en doigts crispés à force de tenir le crayon, etc. Le résultat de ce vendredi soir a été plutôt fade, le mandala obtenu étant couvert de couleurs essentiellement neutres, des beiges, des gris, des taupe, des kaki…
Une autre manière de m’y prendre, plus intuitive, plus évanescente, plus aérienne, moins cartésienne, est de me laisser porter par le mouvement de mon humeur. À ce moment-là, le plus souvent je me dirige vers les rose, les orangés, le jaune lumineux, et le résultat devient joyeux. Si mon humeur se veut morose, je vais aller vers des couleurs foncées que je vais rehausser d’or, de bronze et d’argent, et cela peut aussi donner un résultat agréable malgré tout.

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Jour 179

charlevoyou

Le propriétaire de l’entreprise s’appelle Charles, ai-je dit à mon mari, mais pourquoi se qualifie-t-il de voyou ? You, chérie, quand on s’adresse à quelqu’un en anglais, Charlevoix You, You en Charlevoix… tu comprends ?

Je faisais la file au Métro d’alimentation de mon village pour passer à la caisse. Une longue file, compte tenu de la distanciation, qui se rendait jusqu’au fond du magasin, dans l’allée des produits congelés. Un homme devant moi, court sur jambes et rondouillet, masqué, a commencé à parler à son voisin, un homme longue ficelle habillé en vêtements de camouflage, arborant une belle queue de cheval retenue par trois élastiques, eux aussi respectant la distanciation, puisqu’ils étaient situés à six pouces les uns des autres. Donc, l’homme ficelle camouflé portait de très beaux et longs cheveux.
– C’est arrangé avec les Russes, la pandémie, a commencé le client rondouillet.
– Ah bon ? Vous pensez ?, a répondu le client ficelle.
– Oui, on trouve que les vieux coûtent trop cher à la société, alors on a demandé aux Russes de mettre au point un vaccin qui pourrait éliminer les 80 ans et plus. Ç’a marché !, s’est-il exclamé en retirant son masque pour mieux respirer.
Avoir été l’homme ficelle, j’aurais demandé qui était ce « on », cette instance décisionnelle sans scrupule qui se serait adressée aux Russes pour solutionner le problème des aînés trop nombreux et trop coûteux.
Je pense que si cette histoire pandémique était arrangée avec le gars des vues, aucun gouvernement n’aurait choisi de confiner la population, puisqu’il semble que ce choix mette en péril l’économie des pays. En même temps, je lis ici et là des articles qui, encore une fois, se contredisent. L’économie remonte à la vitesse grand V, énoncent certains spécialistes, il n’y aura pas de récession, et encore moins de dépression. Les temps ont changé, tout se passe tellement plus vite de nos jours. On plonge et Youp ! on remonte aussitôt ! D’autres articles évoquent la possibilité d’une crise majeure en 2021, l’effet boomerang de l’interruption des activités économiques requérant quelques mois avant de se manifester.
– C’est aussi compliqué de s’y retrouver que de déterminer si je dois placer mon aloès au soleil ou seulement à la lumière –directe ou indirecte–, s’il aime le chaud ou une température modérée, et si la fraîcheur de la nuit lui sied ou pas.
Je ne sais pas si notre homme rondouillet sera tombé sur un article que j’ai lu récemment, selon lequel les pays riches ne subiront que légèrement les effets économiques du confinement, quand les pays pauvres les subiront de façon gravissime. Autrement dit, il pourrait y avoir derrière cette histoire de Russes la possibilité que ce ne soit pas que des aînés, dont « on » veuille se débarrasser, mais d’une quantité magistrale de gens pauvres qui n’ont déjà rien à manger.
– Je ne pourrai pas aller à la SAQ avec toutes les provisions dans la voiture bouillante, me suis-je dit en sortant du Métro et en découvrant la longue file de gens qui attendaient d’entrer dans la succursale, en plein soleil.
Cependant, je pourrais y aller là là, car mon texte est écrit, il fait trop chaud pour jardiner, les provisions sont achetées et rangées au frais, mari est parti pour la journée, et mon mandala peut attendre. Alors j’y vais. Ce sera mon luxe de la journée, mon excès, mon extravagance, deux fois la route, deux fois l’essence, deux fois l’attente.

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