Jour 124

C’est chouette, j’ai déjà plein de choses à raconter de ma journée d’aujourd’hui alors qu’elle est à peine entamée, comme en atteste l’heure, 9:55, à mon ordinateur. Plein de choses à raconter, ça ne veut pas dire des choses qui méritent de l’être, qui seraient sémillantes, ou pétillantes, ou croustillantes. Ça veut juste dire que contrairement aux matins qui me voient me lever et flâner dans la maison, jusqu’à ce que je me décide à faire quelque chose, ce matin j’ai dû affronter le froid et me rendre au CLSC pour des prises de sang. Elles m’ont été demandées par mon médecin, que je suis allée voir quand je ne me sentais pas bien, en septembre dernier.
Ensuite, je suis allée faire vérifier mon RNI, ou INR, à la pharmacie. Il était beaucoup trop haut, or je n’ai pas bu une goutte d’alcool ces derniers jours. C’est à n’y rien comprendre. Les pharmaciens passent leur temps à ajuster mes doses. En même temps, c’est un peu inquiétant, si je me mets à penser à un collègue, aujourd’hui décédé d’un cancer, qui avait eu comme premiers symptômes de ce cancer alors encore insoupçonné, des résultats de RNI qui s’étaient mis à jouer au yoyo –car ce collègue prenait lui aussi du Coumadin. Bof. Une chose à la fois. J’ai fait les prises de sang, maintenant il ne me reste qu’à attendre les résultats.
Qu’est-ce qui se présente au menu de ma vie, pendant que j’attends ces résultats ?
Rien de précis. Il fait très beau, je vais me forcer à aller dehors cet après-midi.
Si j’étais encore active sur le plan professionnel, je répondrais de la même manière, à l’effet que rien ne se présente au menu de ma vie. Je répondrais que, hormis le travail de 9 à 5, rien de particulier ne m’attend. Je me rappelle très bien m’être souvent fait cette réflexion lorsque je rentrais à la maison, le soir, après ma journée passée à l’université. Rien ne m’attendait d’autre que le repos, que quelques heures à moi.
À cette époque, je choisissais souvent de m’asseoir sur le vieux canapé bleu, dans le salon, et d’écouter les reportages de RDI. Je les écoutais distraitement, en m’amusant avec mes projets artistiques car je suivais des cours à l’UQÀM en arts plastiques. Je me souviens entre autres d’un projet qui consistait en une structure qui flottait, une sorte de ponton dont la plateforme était faite de savons Ivory, le savon qui flotte, justement. Je me rappelle aussi avoir fait référence dans un texte de mon blogue à cette invention, en précisant que c’était très laid. Encore une fois, me gargarisant de la sorte avec des éléments anciens, je suis à nouveau en train de dévier de mon défi d’écrire au jour le jour, dans le temps présent, sans avoir recours aux circonvolutions dans le passé que j’affectionne tant.
Je suis déjà en train de me demander, cela étant, en arrière-plan de mon cerveau, si je devrais ajouter des lignes ou des taches rouges à la toile que j’ai retravaillée hier sur laquelle apparaissent des masses jaunes. C’est une préoccupation qui va m’accompagner aujourd’hui.
J’adore ça, ces préoccupations esthétiques qui ne génèrent aucune tension comme peuvent en générer les relations humaines. À la place de Untel m’en veut-il ?, Ai-je eu un comportement déplacé ?, je me laisse plutôt habiter par Le rouge a-t-il sa place ? Qu’ajouterait-il ? Qu’enlèverait-il ? Bien entendu, je ne connais pas la réponse tant que je n’essaie pas, d’où il ressort que mon questionnement se met à glisser progressivement vers Je l’essaie ou pas ? Et je vis ainsi, oscillant entre ces deux pôles, une partie de la journée –je respecte mon défi–, quand ce n’est pas plusieurs semaines –je dévie.

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Jour 125

Beau chiffre en ce jour pluvieux.
S’il devait s’agir de dollars, c’est encore moins cher que mon épicerie d’hier, qui a coûté 153$ pour il me semble pas grand-chose. Les tablettes du frigo sont encore pas mal dégarnies.
S’il devait s’agir d’années, ce n’est pas l’âge auquel je voudrais terminer ma vie. C’est beaucoup trop vieux. Je passerais la partie excédant les cent ans à me bercer, ou à me tenir assise dans un fauteuil bien coussiné pour le confort de mes vieux os. Le fauteuil serait actionné par une télécommande électrique pour en incliner le dossier, le siège, la partie avant où reposent les pieds, etc. Ma belle-maman en a un. Quand on se rendait la visiter autrefois avant la Covid, son passage de la station debout pour nous accueillir à la station assise pour jaser avec nous, s’accompagnait de bzzz bzzz bzzz jusqu’à ce qu’elle ait atteint une position confortable. En outre, rien ne garantit que mes capacités cognitives seraient au rendez-vous pour le maniement de la télécommande.
Où en suis-je, en ce jour pluvieux ? Et si je faisais un résumé des aspects importants de ma vie, comme ça, pour le plaisir ? Mais d’abord, qu’est-ce qui est important ?
Il y a moins d’une heure, donc à l’intérieur du vingt-quatre heures du jour d’aujourd’hui, j’ai dû chercher une facture pour compléter un dossier. Quand je l’ai eu trouvée, débarrassée de ce pensum, je suis venue m’asseoir devant mon ordinateur et je me suis entendu dire : « Bon, maintenant, passons aux choses importantes ». À savoir écrire, inventer un exemplaire supplémentaire de 500 mots qui fait baisser mon compte à rebours. Écrire, donc, est important pour moi, et pour moi seule, je le crains. C’est peut-être un peu important, par ricochet, pour les gens de mon entourage immédiat qui auraient à s’accommoder d’une Lynda moins équilibrée si je n’écrivais pas.
Bien entendu, pouvoir payer l’épicerie, puisqu’il en est question plus haut, pouvoir, encore, apporter les rénovations nécessaires au duplex de Montréal –comme lorsque la peinture du plafond du salon s’est mise à se gonfler d’eau parce que le toit coulait, par exemple– sont des aspects essentiels, voire incontournables de la vie, mais je dois avouer que je n’y pense jamais. Je m’arrange pour avoir l’argent nécessaire, je paie les dépenses –la réfection du toit a coûté très cher–, puis je n’y pense plus. Je délaisse ces vastes dossiers à conséquences bien réelles –l’eau qui boursoufle la peinture–, pour me tourner vers mes minuscules occupations, insignifiantes pour la poursuite du mouvement du monde, mais combien signifiantes pour moi.
Hier soir, pour la première fois depuis des mois, hormis mon cours de dessin qui me voit deux heures par semaine tenir un bâton de fusain, sans trop d’enthousiasme parce que les calculs avec la visée me donnent mal au coeur, je me suis lancée dans un projet artistique. Ça aussi c’est important. J’ai retiré son passepartout blanc d’un cadre pouvant recevoir cinq photos de format 5"X7". J’ai couvert ce passepartout d’un imprimé végétal provenant d’une serviette de table en papier. J’ai fait adhérer l’imprimé au moyen d’un produit transparent qui aurait, mais qui ne semble pas avoir, en fait, des propriétés phosphorescentes. J’ai ensuite collé ici et là, sur le passepartout végétal obtenu, des morceaux de photos provenant toutes de ce que j’appelle des fonds de sous-bois. L’idée étant, sans surprise, de faire se rencontrer deux univers végétaux, celui des serviettes de table et celui de la nature réelle dans le bois. Pour obtenir les photos des sous-bois, je me mets à genoux et je positionne mon téléphone, en l’inclinant le moins possible, au plus près du sol couvert tantôt d’aiguilles rouillées, de feuilles grisâtres séchées, de champignons colorés, de fines branches cassées…
Je ne suis jamais capable d’évaluer si j’aime le résultat que j’obtiens. Je peux seulement écrire ici que j’aime vivre la portion de temps qui me voit tenter de créer un ensemble, un sujet, un objet… je ne sais pas quel mot s’avère le plus juste.
Parfois, découvrant le résultat de mon expérimentation artistique, des personnes expriment que ça leur plaît. Quand ça ne leur dit rien, elles n’expriment rien.
Mon mari, qui ne s’intéresse pas tellement à l’état des murs de sa propre maison, n’a pas encore remarqué qu’un cadre complètement transformé habite le corridor qu’il traverse des dizaines de fois par jour…

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Jour 126

Je viens de faire un don de 25$ à Wikipédia, mon nom faisant partie de leur liste de donateurs. Voilà qui s’inscrit dans un temps présent, dans le vingt-quatre heures d’aujourd’hui auquel je tente de me restreindre jusqu’au 28 octobre. Est-ce que mon don sera utilisé à bon escient ? Il s’agit d’une question à moults développements qui pourraient se perdre dans la nuit des temps, donc je ne m’y attarde pas.
Est-ce qu’il vente en ce moment ? Oui, d’ailleurs je vois valser des feuilles de bouleaux dans les airs. Malheureusement, les prévisions de la météo sont à la pluie dans les prochaines heures. Quelques éclaircies distribuent néanmoins sur les champs avoisinants une belle lumière jaunâtre, de la couleur des rayons du soleil. Elle pénètre dans mon bureau en formant des stries sur les objets où elle se pose, et me fait quitter mon clavier pour l’observer. C’est la minute de poésie de la journée, doublée de la présence de chatonne qui se lèche la patte sur le rebord extérieur de ma fenêtre. Elle miaule parce qu’elle veut entrer. Ça y est, elle s’étire, se tient debout en s’appuyant de ses pattes de devant sur les vitres fraîchement lavées par mon mari. La lumière émet aussi d’infimes mouvements vibratoires qui caressent les murs. Dans un élan pseudo spirituel, je lui demande de répandre une énergie positive et pourquoi pas curative, on ne sait jamais, autour de moi. Puis, avant que les vitres ne soient trop couvertes d’empreintes de chatonne, je me lève pour la faire entrer. Sur le tapis du seuil de la porte, elle a déposé une souris. Ce n’est pas pour rien qu’elle miaulait, elle avait hâte que je découvre cette offrande –que j’ai lancée, non sans avoir d’abord félicité et caressé Mia, dans les rudbeckies.
À peine levée, il était autour de neuf heures car je me lève parfois tard, j’ai été accueillie dans la cuisine par chatonne, encore, qui avait faim. Je l’ai nourrie sans tarder, avant même de me verser un café. Ma tasse est déposée sur un petit réchaud Radio Shack, en ce moment, juste à côté de moi écrivant ces lignes.
Chouchou vient de m’envoyer un mot. Elle est aux prises elle aussi, ce matin même, avec les entourloupettes de tests covidiens. Elle s’est fait dire des choses qu’on ne m’a pas dites lors de mon propre test en septembre dernier (retour dans le passé). Elle s’est fait dire que si son test d’aujourd’hui devait être négatif, il faut qu’elle retourne en faire un dans quatre jours (anticipation dans le futur), parce qu’il se pourrait que le virus soit en incubation non détectable aujourd’hui. Est-ce qu’on ne m’a pas dit ça parce que j’habite en région ? C’est la première idée qui m’a traversé l’esprit à la lecture de son mot. En y réfléchissant un peu mieux, toutefois, je peux émettre qu’il y a une différence entre nos états respectifs, celui de chouchou aujourd’hui et le mien il y a déjà un moment : j’avais des symptômes d’inconfort –j’en ai eu presque tout le mois de septembre– alors que chouchou n’en a pas.

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Jour 127

Je peux contourner ma difficulté de ne couvrir que vingt-quatre heures à la fois, dans mes textes de ce mois d’octobre à nouveau confiné, en écrivant des généralités : « À l’automne, les arbres perdent leurs feuilles », par exemple. Ce phénomène a bel et bien lieu au moment où j’écris ces lignes. Je ne vois aucune feuille qui tombe à travers la grande fenêtre de mon bureau, cela étant, mais il suffirait d’un léger coup de vent que j’en verrais quelques-unes. On comprend en outre, par sous-entendu, que ce même phénomène a eu lieu par le passé et qu’il aura lieu dans le futur.
Plus précisément, les feuilles des arbres qui en ont, donc les feuillus, perdent leurs feuilles à l’arrivée du froid et du changement de luminosité propres à l’automne au Québec. J’ai pu constater ce phénomène, sans en avoir été forcément consciente, ces disons quelque cinquante ans passés, en ce sens que j’ai soixante-et-un an et que je retranche de ce chiffre les années de ma petite enfance, et même celles du début de mon adolescence, pendant lequel je ne savais pas encore que j’étais au monde tellement j’étais perdue.
De même, il y a de fortes chances que la tombée des feuilles à l’automne au Québec s’avère un phénomène vérifiable au moins dans un futur proche, en tenant compte ici que la situation planétaire de plus en plus sous tension nous réserve peut-être des surprises qui modifieraient, pas demain matin mais peut-être éventuellement, ce comportement des feuillus.
Une fois que j’ai écrit ce qui précède, cependant, je ne suis pas plus avancée pour la suite du texte d’aujourd’hui, au mieux ai-je ajouté un bon quarante-cinq minutes d’écriture à mon registre personnel. Quarante-cinq minutes pour ces lignes maigrichonnes, me direz-vous, non sans étonnement ? Bien, je ne suis pas vite, d’une part, et dès qu’on entre dans le domaine des généralités, d’autre part, il faut constamment se demander si les mots qui noircissent l’écran contribuent tous à exprimer un aspect de cette généralité dont la véracité ne peut être contestée.
Si, en effet, la véracité de tel ou tel aspects de la généralité à laquelle je m’intéresse peut être contestée, ça revient à dire que j’ai perverti le sens fondamental de mon idée maîtresse et que je crée une faille, ce faisant, admettons que je me rende compte de cette perversion, dans la qualité qui devrait animer tout individu sur la planète, soit celle de l’honnêteté intellectuelle. Je deviens, du coup, une écrivaine moins crédible.
Si, dans un cas de figure peut-être pire, j’écris une fausseté sans même m’en rendre compte, je peux perdre d’un seul coup ma crédibilité, sur la base de mes lacunes dans le domaine de mes connaissances, aux yeux bien entendu des lecteurs qui maîtrisent les tenants et aboutissants du sujet que j’expose.
D’où il ressort, parce que ça devient nettement trop compromettant, que je devrais m’en tenir à mon défi de ne couvrir que vingt-quatre heures à la fois, sans chercher à contourner ce dernier par l’approche dite des généralités qui a été au coeur de ma réflexion aujourd’hui.
Tiens, une feuille tombe à l’instant, lentement, dans une presque absence de vent.

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Jour 128

À tant vouloir exprimer que je situais mon action dans le temps présent du un jour à la fois en ce mois de confinement, j’ai écrit à trois reprises « cet après-midi », dans mon texte d’hier : à propos de la vaporisation des plantes avec ma lotion magique, de la recherche de tabourets, et de l’énorme géranium odoriférant que j’ai sorti de terre. Ce n’est pas fort !
Quand je ne suis pas satisfaite de mes textes, je me dis que, bof, je vais les relire et les corriger un jour, dans un projet post-blogue qui me verra réunir mes textes par année d’écriture, de manière à obtenir dix tomes puisque j’aurai écrit dix ans. J’ai déjà cinq années de colligées. Cela représente cinq fichiers Word d’une deux centaines de pages chacun. Je m’attelle pour une couple d’heures, et je copie les textes de mon blogue pour les coller dans le fichier Word. J’ai même acheté de gros cartables pour y consigner mes fichiers imprimés. Seule ma première année d’écriture a été corrigée et imprimée. Je peux lire les quelque deux cents pages de ce tome 1 sans me désespérer, je peux même dire que l’ensemble me plaît. Ou du moins me plaisait, car ça fait un moment maintenant que je me suis intéressée à ce corpus littéraire. Appelons ça un corpus littéraire, ça fait chic !
Lorsque je ne serai plus en mode production d’un texte par jour, j’aurai peut-être le courage physique et mental, et idéalement l’envie, de me lancer dans ce travail d’édition. Pour l’instant, je ne les ai pas.
Revenons-en maintenant à mon nouveau défi de m’en tenir au temps présent pendant vingt-huit jours –j’en profite en passant pour mentionner que si le confinement s’étire au-delà des vingt-huit jours d’octobre, mon défi, lui, n’accompagnera pas cet étirement. Je suis en mesure d’annoncer ceci, qui s’est avantageusement produit en matinée, donc exit l’après-midi : j’ai jeté une plante ! J’ai tiré dessus, elle s’est laissé sortir de terre sans aucune résistance, je l’ai foutue dans le bac de compost, j’ai rangé le pot avec les autres dans le fond d’un garde-robe, non sans me torturer cependant : devrais-je jeter la terre, elle contient probablement des thrips, mais les thrips vont mourir n’ayant pas de feuilles à se mettre sous la dent ? J’opte pour la prudence (jeter) ou la pingrerie (conserver) ? J’opte presque toujours pour la conservation de mes biens jusqu’à ce que, excédée par l’accumulation, je remplisse de gros sacs dont je me débarrasse ensuite avec un réel soulagement.
Au-delà de ce micro-événement, avoir jeté une plante qui faisait pitié, je n’ai rien qui puisse s’avérer digne d’être écrit. Pas vu ma chatte traverser poétiquement la rue pour se rendre manger des souris dans les champs voisins, mais mon mari a vu, lui, ce matin encore, trois perdrix se faire dorer au soleil, dans la forêt derrière la maison.
Cet après-midi nous irons visiter ma belle-maman à son lieu de résidence. Je viens de vérifier qu’il est « encore » permis d’y entrer et de circuler. Je compte proposer à mon mari d’y aller à pied, c’est une petite trotte, mais il faut beau. Mon mari cependant n’est pas marcheur. À suivre. Si je fais état de cette suite, dans mon texte de demain, j’aurai à nouveau triché. Difficile de m’en tenir au vingt-quatre heures à la fois…

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Jour 129

Mes plantes. Une source de soucis permanents. À mon avis, elles sont envahies par des thrips. Tout a commencé cet été pendant la canicule, quand un jeune homme est venu arroser les plantes tant à l’extérieur qu’à l’intérieur pendant que nous passions deux semaines au chalet. Mais je ne suis pas supposée me déporter dans le temps passé pendant les 28 jours de ce second confinement. Je tente de m’en tenir à ce que je vis au jour le jour. Je me borne donc à dire que les feuilles de mes plantes sont couvertes –temps présent– d’une sorte de croûte, comme un bobo est couvert d’une gale.
Bien entendu, le temps que je m’en rende compte, le mal était fait, plusieurs plantes avaient la falle basse. Il aurait fallu que j’isole dès la première apparition brunâtre la première plante infectée.
Mais revenons, je ne cesse de dévier, au temps présent de mes journées d’octobre en zone orangée.
J’ai vaporisé mes plantes avec un mélange d’eau et de savon noir cet après-midi. J’ai même vaporisé ma violette africaine, alors qu’il est bien connu que les feuilles velues n’aiment pas le contact avec l’eau. Ce n’est pas tant le fait que mes plantes soient attaquées par des bibittes qui me turlupine, c’est la valse hésitation qui s’installe dans ma tête qui me tue : je garde celle-ci ou je la mets dans le compost ? J’essaie de sauver celle-ci qui m’a été donnée par Y. ?
J’ai envie de jeter toutes celles qui sont malades, mais je m’empêche d’agir par je ne sais quels scrupules.
Au-delà des thrips, je vis aussi le casse-tête des bords de fenêtre. Comme la maison est sombre à l’intérieur, il faut que je place mes plantes sur le bord des fenêtres pour qu’elles bénéficient d’assez de lumière. Or, les plantes ne se logent pas toutes aisément sur cet espace étroit. Pour que ce soit attrayant esthétiquement, il faut que les plantes soient toutes de petit format pour bien habiller un bord de fenêtre. Cet après-midi, j’ai donc cherché dans la maison des bancs, des tabourets, des petites tables sur lesquelles je pourrais déposer les plantes plus volumineuses. J’en ai trouvé quatre, réglant ainsi leur problème à quatre plantes.
Ce n’est pas tout. Aux thrips, aux bords de fenêtre, vient s’ajouter le cas particulier de mon géranium odoriférant. Je le laisse vivoter dans la maison en hiver, et je le plante dehors en pleine terre en été. À la fin de l’été, il est énorme. De la sorte, j’ai obtenu cinq frères et soeurs en pots, à partir du spécimen déterré cet après-midi. En gros pots, de surcroît. Où les placer dans la maison sombre ? J’en ai mis un dans mon bureau, il me regarde tristement. Demain –encore ici je ne respecte pas mon défi qui est impossible à respecter j’en ai bien peur–, je vais aller déposer dans la grande salle sombre du sous-sol une dizaine de plantes que je destine à la dormance. Point final.


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Jour 130

Juste au moment où je m’apprête à entamer ce texte, le téléphone sonne. C’est mon amie voisine qui me propose d’aller marcher dans les prochaines minutes, profitant d’une accalmie entre deux épisodes de pluie. Ça me fait un velours de recevoir une invitation et de savoir qu’une personne pense à moi.
Nous avons marché sous la pluie finalement.
Au moment où je reviens m’installer à mon ordinateur, donc maintenant, je vois chatonne à travers la grande fenêtre de mon bureau qui traverse la rue, insensible à la pluie, pour se rendre attraper des souris dans le champ qui fait face à la maison. C’est la minute de poésie de ma journée. Elle avance de manière féline, elle prend son temps, il faut dire qu’elle a plus de douze ans.
La matinée fut, à l’inverse, prosaïque. Elle n’a pas été consacrée, comme hier, à des conversations téléphoniques, mais à des courses.
– Je devrais aller faire les courses, ai-je dit à mon mari comme on approchait de dix heures.
– Tu sembles bien installée sur le canapé, prends ton temps, il n’y a rien qui presse, a-t-il répondu.
– Mais ce midi on n’aura rien à manger si je n’y vais pas, ai-je répliqué.
– Il ne faudrait pas oublier d’acheter du lait, fut sa réponse.
J’avais trois déplacements de prévus : un à la quincaillerie, un à la pharmacie afin de me faire à nouveau piquer le doigt pour le RNI, et enfin je suis allée faire l’épicerie. Ça faisait quelques matins que mon mari se plaignait de ne pouvoir manger des toasts parce qu’on manquait de pain. J’en ai donc acheté plusieurs, et j’ai aussi acheté trop de fromages. Cela a eu pour conséquence que ce midi nous avons mangé des grilled-cheese avec un restant de brie –avant d’entamer les nouveaux spécimens– et du pain Première moisson au levain et aux noix que j’ai tranché trop épais. Le résultat fut assez lourd, il fallait bien mastiquer. Comme cependant j’avais prévu cette lourdeur, je nous ai équeuté des fraises tardives du Québec en accompagnement, pour créer de la fraîcheur en bouche. Denauzier ne se surprend plus de mes associations alimentaires, il mange tout sans rechigner.
Je me suis surprise, sur le chemin du retour, après les courses, à constater que je conduisais ma voiture en portant mon masque. Je l’ai reçu de ma voisine au chalet. Elle a des doigts de fée. Elle a passé l’été 2019 sur un projet de grand napperon de dentelle qui requiert beaucoup de minutie, et l’été 2020 à crocheter des poupées en suivant pour ce faire des patrons compliqués qui étaient truffés d’erreurs et qu’elle savait corriger. Mon nouveau masque est parfaitement adapté à mon visage. Il reste en place, ne me blesse pas le derrière des oreilles, ne fait pas apparaître de buée sur le verre de mes lunettes, bref il a toutes les qualités.
Cette incartade à propos du masque m’éloigne, encore une fois, de mon projet d’écriture microcosmique autour de mon strict quotidien pendant les vingt-huit jours de ce second confinement. Le masque me transporte dans le passé, où moment où je l’ai reçu, et me fait voyager jusqu’au chalet. Bof. Comme je suis seule maître à bord de mon blogue, et qu’il n’est pas trop problématique d’y faire régner l’ordre, je ferme volontiers les yeux sur mes manquements.

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