Jour 117

J’ai découvert une autre manière de naviguer entre les articles du Devoir : par des flèches gauche droite présentées en début d’article en haut de l’écran de mon téléphone. De plus, en touchant l’écran de celui-ci par pur hasard, j’ai constaté que si j’appuie légèrement sur le côté gauche, ou sur le côté droit de mon écran, l’effet est le même que celui produit par les flèches.
Dans le numéro d’aujourd’hui, il m’a semblé que beaucoup d’espace était accordé à la nécessité de défendre la liberté d’expression en milieu universitaire, sans qu’il soit fait référence cependant au récit des événements qu’a vécus la belle Verushka. Il y était aussi question de la ville de Québec devenue reine du déploiement de la Covid.
Comme je me suis réveillée très tard, à presque onze heures ce matin, je n’avais pas fini de m’amuser sur mon téléphone en compagnie du Devoir qu’un autre journal se profilait à l’horizon, celui du midi à la télévision. Il y fut question de Pierre Fitzgibbon qui voudrait se présenter à la mairie de Montréal, un sujet qui m’intéresse parce que je me sens encore un peu montréalaise et parce que j’aime Denis Coderre. Pendant qu’un bref reportage documentait ce sujet –Non, non, non, répétait le ministre en réponse aux questions des journalistes–, la mention Alerte maximale s’est affichée à l’écran, sans aucun rapport avec le ministre, à propos non pas de la situation covidienne dans la ville de Québec, comme je venais de le lire dans le Devoir, mais de la ville de Montréal.
Ça doit vouloir dire que l’information change vite, qu’elle évolue constamment. Et ça doit vouloir dire que c’est une bonne idée de varier ses sources en matière d’information. Admettons que le sujet Fitzgibbon soit tout chaud, il en sera peut-être question dans le Devoir de demain. Ou peut-être pas, en fonction de la ligne éditoriale que je serais bien en peine de qualifier.
Justement parce qu’il est judicieux de varier ses sources, je suis ensuite tombée sur le récit des événements qu’a vécus Verushka, récit offert par la presse écrite de Radio-Canada. Les paroles de Verushka rapportées dans l’article m’ont réconfortée, je me suis sentie en présence d’une personne sensible et sensée. Tout étant relatif en ce monde, s’il devait circuler une affirmation grosse comme une maison selon laquelle Verushka n’est ni sensible ni sensée, je pourrais alors me réconforter en me disant que, quoi qu’il en soit, Verushka semble être habitée par une sensibilité et un sens du jugement et de la raison qui m’inspirent.
Cette saga autour du mot-qui-commence-par-n m’aura aussi permis de savoir que le recteur de l’Université d’Ottawa est un ancien professeur de la Faculté de droit de l’UdeM. Un jour d’été que je mangeais avec une amie à un restaurant de la rue Lajoie, à Outremont, il s’était assis à côté de nous, à la terrasse, en compagnie de ses fils, que j’avais trouvé beaux et grands, comme le père –c’est la portion People du texte d’aujourd’hui.
Cette histoire vécue par Verushka me semble être en lien direct avec le film que nous avons regardé ensemble, Emma et moi, The Social Dilemma, dans lequel il est question des dérives extrémistes rendues plus faciles depuis l’existence des réseaux sociaux.

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Jour 118

Après avoir donné pendant sept ans un montant de 16$ par mois à Médecins sans frontières, j’ai décidé qu’il était temps d’arrêter. Je voulais arrêter bien avant, mais mon sens de la débrouillardise extrêmement restreint m’empêchait de concrétiser ce souhait. Voilà, c’est fait. J’ai consulté le site web de MSF, j’ai composé le numéro de téléphone 1 800 qui y apparaissait, et au terme de quelques informations minimales, essentiellement mon code postal, la personne au téléphone a retrouvé mes coordonnées et annulé mon don.
– C’est tout ?, ai-je voulu vérifier lorsque la jeune fille a confirmé que la transaction était terminée.
– C’est tout, a-t-elle répondu de sa voix enjouée.
Je désirais cesser ce don pour investir un montant équivalent dans un autre projet, à savoir un abonnement, au montant de 17$ par mois, au journal Le Devoir.
Si je n’avais pas eu l’idée d’investir le même montant autrement, je me serais contentée d’aller consulter le site de MSF, de cliquer ici et là sans conviction à la recherche d’un lien Se désabonner et je me serais vite lassée, ne le trouvant pas. D’où il ressort que pour être efficace, il faut que je sois motivée.
Cela fait donc quelques matins que je bois mon café en parcourant le journal. Je n’en reviens pas à quel point c’est bien fait. Je me suis déjà défini une routine quant à ma manière de le parcourir. Il faut savoir que le journal apparaît à l’écran de mon téléphone dans le visuel de son montage papier. Je balaie les pages pour découvrir les grands titres, et quand j’arrive à la dernière page je balaie en sens inverse pour revenir au début. Parcourant en sens inverse, je m’attarde aux détails, comme le nom de la rubrique, en en-tête de la page, dans laquelle apparaît un article. Un texte sur Trump, par exemple, apparaissait ce matin dans la rubrique des Actualités, et un autre apparaissait dans la rubrique du Monde.
Je me laisse séduire en cours de balayage par la couleur des photos dont le sujet m’échappe parce que l’image est réduite et qu’il y manque beaucoup de détails. Une fois revenue à la page 1, je rebalaie cette fois pour mieux observer les photos en les agrandissant. Je me permets aussi d’agrandir de très courts articles, dont les deux recommandations d’émissions à surveiller à la télévision qui apparaissent à côté de la grille horaire de la journée. J’y vais, on le comprend, progressivement : je commence petit, avant d’envisager plus gros.
Après avoir parcouru quelques lignes ici et là, je change de mode de consultation et je demande un affichage texte d’un article en particulier. Je le lis comme il faut. On dispose d’une deuxième grosseur de caractères si on trouve que la première grosseur est trop petite. Admettons que je me trouverais dans un endroit mal éclairé, je pourrais aussi demander que l’article qui m’intéresse me soit lu. J’ai testé l’option audio et j’ai reçu à mes oreilles une voix féminine qui lisait juste à la bonne vitesse, ni trop lentement ni trop vite. J’en ai eu pour une heure et demie de plaisir ce matin. Je n’ai pas hâte à la parution du journal du week-end prochain, qui peut avoir une soixantaine de pages…

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Jour 119

Mon mari est en train d’écouter des émissions en rattrapage, n’ayant pu les écouter pendant qu’il était à la chasse en Abitibi. J’aimerais aller les écouter avec lui, mais il faut d’abord que j’écrive mon texte supposément quotidien, surtout que je n’ai presque rien écrit pendant que chouchou était ici à la maison avec moi.
On notera au passage la filiation entre la date de ce jour d’aujourd’hui, 19 octobre, et le numéro de mon texte, 119.
Il va falloir soit que j’écrive ce texte rapidement, soit que je l’interrompe, car mon mari est déjà en train de fouiller dans le frigo et de tourner dans la cuisine, en attente du souper. Ce sera des pâtes au pesto.
Ce matin, parlant de chiffres identiques, ou presque, je me suis servi du café et j’ai constaté que l’heure, sur la cafetière, était elle aussi constituée de deux chiffres identiques, 10:10. Or, je suis en train de me monter une collection de ce que j’appelle des heures binaires, ou des heures tertiaires.
Exemple d’heure binaire : 11:11 le matin, ou 23:23 le soir, selon le système international. Binaire, ici, fait référence au fait que les chiffres identiques apparaissent deux fois.
Exemple d’heure tertiaire : 1:11 selon le système américain, donc en après-midi, ou encore 5:55. Tertiaire, ici, fait référence au fait que le même chiffre apparait trois fois.
Ce projet de collection ne vient pas sans quelques difficultés. Dans la cuisine où je passe beaucoup de temps, veux veux pas, l’heure s’affiche à la cuisinière selon le système américain. Je ne peux donc pas espérer tomber sur les heures qui se situent entre 13 et 23. Mais je peux tomber sur ces chiffres dans mon auto. Or, quand je suis dans mon auto, habituellement j’en suis la conductrice, donc je ne peux pas photographier l’heure. L’autre jour, j’ai demandé à mon mari, qui était passager, de photographier le 17:17, mais la photo est floue et l’heure y apparaît non pas bien droite sur le plan vertical, mais inclinée.
Donc, ce matin, j’étais devant la cafetière et j’ai vu apparaître les chiffres 10:10. Surprise, je me suis demandé si je voulais me rendre en courant jusqu’à mon téléphone pour tenter de prendre la photo. Le téléphone était déposé à quelques pas sur une table. Après une hésitation de deux ou trois secondes, j’ai décidé de tenter ma chance. J’ai déposé vite fait ma tasse sur le comptoir en faisant attention de ne pas renverser le café car ma tasse –de la taille d’un dé à coudre– était remplie à ras bord. Je suis allée en courant chercher mon appareil, j’ai appuyé sur le bouton qui le déverrouille, j’ai fait apparaître la fonction photo pendant que je revenais devant la cafetière, j’ai positionné mon téléphone bien comme il faut pour que l’image ne soit ni floue ni les chiffres inclinés, et au moment où j’ai appuyé et entendu clic, l’heure a changé. J’ai photographié 10:11.
Meilleure chance la prochaine fois.
J’ai oublié de mentionner que je n’ai pas le droit de me placer devant l’heure et d’attendre que les chiffres identiques apparaissent. Si je constate par exemple que la cuisinière affiche 11:10 le matin, je ne m’autorise pas à aller chercher mon téléphone et à attendre, tranquille, que le chiffre change. Il faut que les chiffres identiques soient déjà affichés pour faire partie de la collection. Ce n’est pas facile.
Je me demande, en terminant ce texte, si, dans la minute qui suit 23:59, on passe à 00:00 heure ? Je pense que oui.

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Jour 120

Rien ne s’est passé avant-hier comme je l’anticipais dans mon texte du Jour 121.
Nous sommes allées, oui, Emmanuelle et moi, marcher à cet endroit que j’avais envie d’explorer avec ma fille. Il s’agit de l’étroite route, très pittoresque, qui longe le lac Pierre à St-Alphonse. D’où j’habite, il faut s’y rendre en voiture, ça prend une quinzaine de minutes. On se stationne devant l’église située au centre du village. On sort du véhicule. Emma me demande si on verrouille. Je réponds non car je roule depuis quelques jours avec la voiture de mon frère, la mienne étant en panne. Or mon frère ne verrouille jamais ni sa voiture ni son logement, alors je réponds qu’on n’a pas besoin de verrouiller. Emma vérifie néanmoins que j’ai les clefs sur moi. Je les ai, dans la poche de ma veste. On emprunte le chemin du lac et très rapidement on en aperçoit le plan d’eau. Nous avions comme projet de nous rendre jusqu’au bout de la route et de revenir. C’est un bon exercice pour le coeur car le chemin mène à un promontoire. Il était déjà un peu tard, 16 heures passées, Emmanuelle ayant consacré les heures précédentes à ses études de machine learning.
Ça ne faisait pas dix minutes que nous marchions que nous avons rencontré ma cousine qui s’avançait avec son compagnon en sens inverse au nôtre.
Sapristi ! Quelle belle surprise !
– Qui change son parcours pour s’adapter à celui de l’autre ?, fut la question de cousine, une fois exprimée la surprise de nous être croisés. Vous venez avec nous, ou nous allons avec vous ?
– Nous pourrions tous aller prendre un cordial dans la véranda, a proposé son compagnon.
Le couple, en effet, habite non loin.
C’est ce que nous avons fait, reportant au lendemain, donc à hier, le projet de faire un peu d’exercice en marchant.
Pour ma part, ça faisait un peu mon affaire. Depuis que je ne me suis pas sentie bien, tout le mois de septembre, il me semble que mes forces sont moins au rendez-vous quand vient le temps de fournir un effort. Il est possible que ce ne soit qu’une impression, qu’une crainte, et que, dans les faits, je sois aussi en forme qu’avant.
C’est comme lorsque je suis malade. Je commence par tenter de définir si je suis vraiment malade ou si je ne fais que l’imaginer. Il faut que les inconforts atteignent un certain degré avant que je me mette à croire que je ne vais pas bien. Quand des symptômes qui ne trompent pas se manifestent enfin, comme lorsque j’ai vomi en pleine nuit, je suis la première surprise de devoir concéder, non sans une once de plaisir, que j’ai attrapé un virus quelconque. J’entre alors dans une phase d’incertitude qui me fait me demander pendant combien de temps je vais pouvoir profiter de ce statut spécial qui m’autorise à vivre différemment. C’est fou, je sais. Je pourrais instaurer les conditions de cette vie différente sans utiliser le prétexte de la maladie… mais en même temps, est-ce que j’ai ne serait-ce qu’une vague idée des conditions que j’aimerais instaurer ?

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Jour 121

Je pense à un endroit où nous pourrions aller marcher cet après-midi, chouchou et moi, en espérant que le beau temps voudra collaborer. Mais d’abord il faudra manger. Je pourrais préparer ce que nous appelons une lasagne végétarienne qui consiste en un plat tomaté dont les pâtes sont remplacées par des tranches d’aubergines. Je connais une autre version végétarienne selon laquelle les pâtes sont remplacées par des tranches de courge butternut. J’ai acheté les aubergines en prévision de ce projet, avant même l’arrivée de chouchou. Emma m’avait préparé ce mets à Strasbourg et je me rappelle que nous nous étions régalées. Je pourrais lui demander comment faire et préparer la pseudo lasagne à sa place, pendant qu’elle étudie, sa tuque sur la tête pour tenir ses neurones au chaud, ce qu’elle appelle le, ou la, machine learning.
Je joue encore un peu mon rôle de maman. Ce matin, je lui ai apporté un verre d’eau pour qu’elle n’étudie pas entièrement à jeun, elle étudie avec quelques millilitres d’eau dans son système digestif. Elle m’a dit Merci maman. Hier soir, j’ai décrété à 22:30 que nous allions nous coucher et nous y sommes allées –mais ça lui a pris du temps à s’endormir, m’a-t-elle dit ce matin. Je joue aussi, c’est tout nouveau, le rôle du professeur de conduite automobile dans les rues tranquilles du quartier domiciliaire.
Sa présence m’éloigne de mes intérêts quotidiens. Je ne suis pas allée séparer les gros plants d’hémérocalles dehors le long de la maison. Il faut dire que ça ne me tente pas tellement parce que je sais que ce sera forçant. Je ne me suis pas non plus lancée dans la création d’une nouvelle toile en utilisant un reste de canevas roulé qui traînait dans le fond de mon placard. Depuis le temps –deux ou trois ans– qu’il attend d’être utilisé, de vilains plis s’y sont formés que j’essaie de faire disparaître au moyen des livres les plus lourds qui se trouvent dans ma bibliothèque, dictionnaires et grammaires. Donc, la toile est étendue sur ma table et les livres sont dessus.
Je voudrais coller sur cette toile, avec du polymère, un patron que j’ai acheté il y a aussi un certain temps pour la confection d’une robe qui n’a pas été confectionnée finalement. Le patron n’a jamais été sorti de son enveloppe. Si je me lance dans cette entreprise, je pourrai dire que j’aurai volé l’idée à un jeune peintre dont le prénom, je m’en rappelle, est Jérôme. Sa toile était exposée dans une boutique de Baie-St-Paul et m’avait plu. Elle avait moins plu à Jacques-Yvan, à l’époque, et je pense qu’aujourd’hui, si je posais à nouveau les yeux sur cette toile, elle me plairait moins, mais cela ne m’empêche pas de vouloir exploiter la même idée, quelque vingt ans plus tard.
Mon mot d’ordre, par rapport à cette toile en gestation, est de ne pas me lancer dans le micro remplissage de masses innombrables qui vont requérir un temps fou avec un pinceau minuscule. J’espère travailler dans l’urgence de l’obtention d’un résultat significatif au moyen de gestes amples et rapides. Si je ne réussis pas ce n’est pas grave, je couvre la toile d’une couche de fond et je recommence comme si de rien n’était. Je suis habitée néanmoins dès à présent, avant même d’avoir commencé, en fait, par le désir, ou l’espoir, d’obtenir un résultat satisfaisant, un résultat qui « va me parler », voire me faire sourire.

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Jour 122

Nous avons beaucoup marché hier sous un ciel sans nuage sur les terres du grand domaine de l’Abbaye. Nous en avons d’autant profité que la météo prévue aujourd’hui était celle que nous avons justement aujourd’hui, de la pluie. Nous n’avons guère suivi les pistes mais plutôt cherché à nous aventurer en-dehors des sentiers battus. De la sorte, nous avons atteint un endroit dont l’accès était bloqué par de longs rubans jaunes retenus au tronc des arbres, comme on en voit sur des scènes d’accidents, ou de crimes. Nous nous sommes arrêtées pour nous demander, j’étais avec chouchou, si nous désirions tenir compte de cette interdiction et adapter notre parcours en conséquence, c’est-à-dire en allant ailleurs. Nous venions de désobéir à l’ordre public et nous ne savions pas trop s’il fallait continuer d’y désobéir pour conserver la même thématique, ou s’il n’était pas préférable de cesser de tricher pour cheminer du côté de la majorité. Juste au moment où nous décidions de respecter les règles du jeu, trois personnes sont arrivées du côté opposé au ruban qui nous faisait face. Trois personnes qui montaient chacune un cheval. Je tourne les coins ronds parce qu’un des cavaliers, celui qui se démarquait nettement comme étant le chef du petit groupe, marchait à côté de sa monture.
– Ces personnes, me suis-je dit, n’ont pas respecté les règles puisqu’elles foulent le sol même qu’il est indiqué de ne pas fouler.
– Dites-moi, s’il vous plaît, ai-je commencé, savez-vous si nous avons le droit de passer malgré le ruban ?
– Bien sûr, nous a répondu le chef, ces terres nous appartiennent. Ce ruban a été mis là parce que les gens se perdent s’ils s’aventurent au-delà. C’est juste une mesure de sécurité.
– Super !, me suis-je exclamée, en me penchant déjà pour passer sous le ruban qui avait été posé quand même assez haut pour que seul un abaissement du haut du corps soit suffisant.
– Si ces terres appartiennent aux cavaliers, ai-je par la suite exposé à chouchou, ça veut dire que nous ne sommes pas sur les terres de l’abbaye ?
– Ça ressemble à ça, a répondu chouchou.
Nous avons marché tant et si bien qu’à seize heures passées nous y étions toujours, usant nos baskets sur les petits et moins petits cailloux.
En cours de randonnée, nous avons bien sûr pris des photos, observé des mésanges, mangé un bout de pain aux dattes et aux figues pour fournir du carburant à nos carcasses, et bu un jus que j’avais trop dilué à l’eau mais qui nous a quand même désaltérées.
Nous avons aussi, dans la surprise la plus totale, abouti à un endroit où se trouvent trois grands tipis.
– Ce sont sûrement les cavaliers, ai-je dit à ma fille, qui entretiennent l’endroit, d’ailleurs as-tu remarqué qu’on a rencontré ici et là des crottins pas si secs que ça ?
Juste au moment où j’exprimais ces paroles, les mêmes cavaliers sont arrivés, heureux de nous trouver parce qu’ils pensaient qu’on s’était perdues.
– Êtes-vous perdues ?, nous ont-ils aussitôt demandé.
– Pas du tout !, a répondu chouchou.
– Vous allez longer la falaise pour retourner à votre auto ?, a voulu vérifier le chef.
– Probablement, avons-nous répondu, au-dessus de nos affaires.
– À cette heure, il est préférable de prendre le chemin le plus court, celui de la falaise, a répondu l’autre homme du trio, le troisième membre en étant une femme.
– En fait, a dit chouchou, on cherche le belvédère St-Joseph.
– Vous allez le trouver pas très loin de l’endroit où un arbre est tombé qui bloque le sentier.
– C’est en plein là qu’on a cherché et on ne l’a pas trouvé, avons-nous répondu presque d’une seule voix.
Au même moment, le cheval noir de ce deuxième homme s’est cabré, cela a eu pour effet de faire cabrer le cheval blanc du chef, et de la sorte nos deux amis se sont éloignés sans rien ajouter. La cavalière était demeurée en retrait.
Nous avons fini par trouver le belvédère, et nous avons été je dirais les dernières à quitter le domaine.
Certes je commençais à me sentir les jambes molles et j’ai apprécié que la dernière portion du trajet soit descendante et non ascendante. Mais quand même, je me suis trouvée bonne, encore vivante, presque jeune.

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Jour 123

Jour un deux trois.
Un, deux, trois, je m’en vais au bois.
Un deux trois go !
J’aurais grandement besoin de ce signal de départ au son duquel les athlètes se défoncent, donnent tout ce qu’ils peuvent. Le signal de l’impulsion ultime.
En effet, je macère dans les tergiversations. Normalement, pour évacuer un peu de vapeur lors de mes climax d’hésitations, je discute avec mon mari. Il m’écoute. Il me donne son avis. Parfois je l’écoute, parfois, pendant qu’il parle, je pense à autre chose. Il ne faut pas en déduire que je le laisse parler pour rien. Ce qu’il dit, que je l’écoute religieusement ou pas, me rend service en m’amenant ailleurs, un peu plus loin dans la progression de ma réflexion. Le problème, en ce moment, qui va durer dix jours, c’est que mon mari est absent. Je marche dans la maison, mon café à la main, j’observe mes plantes. Heureusement que je suis seule parce qu’on voit nettement la vapeur me sortir des tympans et ça me donne une drôle d’allure.
Ce n’est pas mon genre, vouloir ménager le chou et la chèvre. Je suis un bélier qui fonce. Je ne peux pas dire oui à une personne qui me propose un plan A, et dire oui aussi à une autre personne qui me propose un plan B, quand je suis la première à savoir que les deux plans ne se rejoignent pas, c’est l’un ou l’autre.
Je me demande comment j’ai fait pour m’endormir la nuit dernière tellement mon cerveau était envahi par le doute et les suppositions et les anticipations. J’y ai mis le temps, c’est vrai, un bon deux heures de contorsions mentales, et j’ai dû dormir dans une tension certaine car ce matin je ne me sens pas reposée.
Si je planifie grossièrement comment pourrait se dérouler le plan A, grossièrement parce que je n’en connais pas bien les aspects, je n’ai pas énuméré les premières étapes dans ma tête que je ploie sous la lourdeur de la complexité. La même chose, identique, se produit avec le plan B.
On comprend que je suis loin de mon défi, aujourd’hui, d’écrire en me cantonnant dans le temps présent. Je me disperse partout et ailleurs à la fois, je vais bientôt ressembler à une passoire.
J’ai eu pour noble occupation hier soir, pendant que ça tournait dans tous les sens dans mon cerveau, la création d’une toile. Mes mains se comportaient de la même manière que ma machine à penser. Elles cherchaient un sens, une unité, une orientation qui leur échappaient. J’ai d’abord appliqué de l’acrylique de différentes couleurs sur le canevas, puis j’ai collé du papier imprimé sur les différentes couleurs, puis j’ai tracé avec un crayon feutre noir des lignes fines sur le papier imprimé une fois séché –ça sèche vite–, puis j’ai utilisé du gesso dans lequel j’ai saupoudré des pigments secs pour le colorer, et j’ai agité mon pinceau sur la toile pour faire tomber la substance en gouttelettes (dripping), avant de trouver que le gesso était trop épais et de lui ajouter cette fois de l’eau…
J’étais en mode recherche, c’est le cas de le dire. En mode Je veux sauver cette toile, je veux la suspendre au mur et l’aimer.
Plus tard, si je ne la détruis pas, je pourrai regarder cette toile et me rappeler à quel point elle a constitué, ce 8 octobre au soir, une métaphore de mon état psychique tarabusté par une décision que je n’arrive pas à prendre en demeurant zen.

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