Jour 108

Mercredi 11 novembre 2020. Où sont les coquelicots du Jour du Souvenir ? Je n’en ai vu aucun dans mon village, et pas davantage hier à Montréal où j’étais par affaires. Je vais passer à la Caisse tout à l’heure, peut-être qu’on en y distribue, et si j’en trouve un je le porterai à retardement pendant les prochains jours.
L’an dernier, j’en avais acheté un pour moi et un pour tantine au IGA de Rawdon. J’avais épinglé celui de tantine à sa veste polar, et une fois de retour chez elle, après le trajet en voiture, il n’y était déjà plus.
L’année d’avant, j’avais acheté un coquelicot au centre-ville de Montréal, rue Ste-Catherine, par une journée glaciale. Il s’épinglait mal sur le tissu de mon manteau, donc je vérifiais régulièrement qu’il était toujours en place. Parfois il ne l’était plus, alors je parcourais le chemin inverse sur le trottoir pour le récupérer. J’en profitais pour ramasser d’autres coquelicots mal épinglés qui étaient tombés aussi, et j’avais ainsi réussi à passer ma journée en arborant un coquelicot ou un autre.
Il faut dire qu’hier était jour d’été et qu’on n’a pas tendance à porter le coquelicot sur un t-shirt ou une camisole ou une robe légère. Je devais être la seule, d’ailleurs, à porter ma laine mérinos et mes leggings noirs. Je fais référence, avec la laine mérinos, aux chandails que j’ai achetés au Costco récemment. J’en ai acheté un de couleur framboise, un vert forêt, un bleu ciel, un noir, un à rayures noires et blanc cassé. Ils sont à manches longues, décolletés en V, et se terminent, en bas de la taille, par une fantaisie arrondie, fantaisie que je ne décrirai pas parce que ça risque d’être trop difficile à conceptualiser pour le peu d’importance que cela représente. Ils me font parfaitement, n’étant ni trop serrés ni trop lâches.
J’ai acheté un chandail en laine mérinos pour chaque jour de la semaine, en somme, du lundi au vendredi. Vouloir m’inventer une nouvelle consigne, je pourrais décider d’en porter un différent pour chaque jour qui me voit écrire mon texte sur mon blogue. Et associer en sous-consigne une couleur à un jour : lundi le framboise, mardi le vert, etc. Mais je ne ferai pas ça parce qu’il ne me reste qu’une centaine de textes à écrire et que je commence à être un peu lasse de mes inventions de consignes loufoques. Je préfère écrire ma dernière centaine, de toute façon, sans contrainte autre que celle du nombre de mots, à savoir minimum 500.
Je portais le vert forêt, toujours est-il, hier à Montréal.
J’ai porté le framboise, mon préféré, pour aller marcher aux Chutes Monte-à-peine. Ça monte en masse, en fait de randonnée, et j’ai transpiré pas mal, au point de me changer une fois de retour à la maison, car la sensation de la laine mouillée me faisait frissonner pendant que je préparais le dîner –étant allée marcher en matinée. Le lendemain des Chutes Monte-à-peine, je suis aussi allée en randonnée, dans les environs où habitait papa autrefois, autour du Lac noir. Sur le plat. J’ai remis le même chandail framboise car je n’ai pas l’impression que mon vêtement est sale du seul fait d’avoir été mouillé par ma transpiration.
Je portais le vert forêt, donc, hier à Montréal, une couleur de sapin qui s’est harmonieusement mariée aux décorations de Noël qui ont eu vite fait d’illuminer les maisons sur mon trajet de retour.

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Jour 109

Ça suffit. Qu’est-ce qui cloche dans la publication de mes textes ? Celui d’hier comporte les mêmes problèmes que celui d’avant-hier. Je vais publier aujourd’hui sans l’ajout d’une lettrine en début de texte, et sans l’ajout d’une photo, pour vérifier si je peux au moins mettre en ligne minimalement, sans aucune fioriture, mes mots du jour.
– Je suis sur le point d’être dépassée par la technologie, ai-je dit hier à ma fille alors que nous faisions une promenade en pleine noirceur dans le quartier domiciliaire qui se développe pas tellement loin de notre propriété.
– C’est presque impossible, maman, m’a répondu ma fille. Les éditeurs de texte sont conçus pour être faciles à utiliser. La plupart des gens n’ont pas, contrairement à toi, l’habitude des outils informatiques.
– À ce moment-là, je me demande comment ça se fait que mes textes se publient en double et farcis de code html qui rend la lecture bien désagréable.
– C’est peut-être WordPress qui a mis un logiciel en circulation sur ses plateformes sans qu’il ait été suffisamment testé ?, a suggéré ma fille.
– Ça, ça ressemble à ce qui nous attend avec les vaccins !, ai-je lancé en changeant de sujet.
– D’après toi, ai-je enchaîné en changeant encore de sujet, pourquoi est-il gravé Be Brave sur mon rouge à lèvres ?
– C’est une blague ?, a demandé Emma.
– Non, non, c’est gravé Be Brave sur mon rouge à lèvres. J’adore ça. Tu retires le capuchon, tu fais sortir le bâton de son tube et tu découvres ces mots joliment gravés, Be Brave. J’ai cherché sur le site web du fabricant, Catrice Cosmetics, et je n’ai rien trouvé qui puisse m’éclairer. Peut-être est-ce parce que le rouge est un produit végétalien, non testé sur les animaux et tout le tralala ? Mais on n’a pas vraiment besoin d’être brave pour faire ce choix, il me semble ?
– As-tu vraiment voulu acheter un produit végétalien ?, s’est étonnée ma fille.
– Non, je cherchais une couleur rose s’approchant du framboise, et ce tube m’a attiré l’oeil, et il était en liquidation.
– L’aimes-tu ?
– Non. Le bâton est joli à regarder, mais une fois le produit appliqué sur les lèvres, ça ne paraît pas qu’on a voulu les colorer. On remarque à peine qu’elles sont luisantes.
– Je sais que certaines compagnies fabriquent des étiquettes politiques. Sur celles des vêtements Patagonia, j’ai lu quelque part qu’il est écrit Vote the Assholes Out.
– Seigneur ! Ils n’y vont pas avec le dos de la cuiller !
– C’est en référence non pas à Trump précisément, a répliqué ma fille, mais à tous les décideurs qui n’ont pas le courage de mettre en place des règlements qui protègent le climat, la planète.
– Je me demande si d’autres bâtons de la marque Catrice ont une autre inscription gravée. Ce serait l’fun, ça donne envie de les collectionner.
– Qu’est-ce que tu aimerais lire ?, a voulu vérifier ma fille.
– Un truc à la mode, Be bienveillant, tiens, par exemple.
Benevolent, a traduit ma fille. C’est à la mode la bienveillance ?
– Oui, je vois des livres Osez la bienveillance !, dans les rayons Spiritualité ou Développement personnel des librairies. Et toi, qu’est-ce que tu aimerais lire ?, ai-je demandé.
– Bidirectionnel !, a-t-elle répondu. Ou Bipède. Ou Bidule…
– Je voudrais le rouge Bipède, ai-je enchaîné, comme si je m’adressais à une vendeuse dans un magasin.
– Et moi le Bipolaire Bizarre Bigarré, a ajouté ma fille.

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Jour 110

<p class="has-drop-cap" value="<amp-fit-text layout="fixed-height" min-font-size="6" max-font-size="72" height="80">Je ne sais plus où j'en suis, pour n'avoir pas écrit depuis une semaine. Ah oui, ça y est, subitement ça me revient. J'ai publié le texte précédent, Jour 111, dans un état de découragement qui m'a vu incapable, n'en ayant pas la force, de me battre une fois de plus avec l'éditeur de <em>WordPress</em>. Les mots y sont entourés de code html, et une malencontreuse manoeuvre de copier/coller fait en sorte que le texte apparaît en double. <br>- Mes lecteurs vont trouver que je <em>botche </em>pas mal, me suis-je dit, un peu penaude de ne vouloir faire mieux. <br>- Les plus bienveillants, ai-je aussitôt ajouté comme pour me rattraper, vont peut-être se dire aussi que je lâche prise et que je ne tente pas de corriger à tout prix mes erreurs.<br>Ce ne sont pas mes incompétences en édition informatique qui m'ont tenue éloignée de l'écriture, cependant, mais le simple fait que les jours sont souvent trop courts pour que puissent s'y insérer toutes les cases de mes activités.<br>Nous sommes allés au chalet pendant le week-end, ça aussi ça me revient, j'ai apporté mon ordinateur mais je ne l'ai pas utilisé. <br>Lundi j'étais à Montréal. Mardi ici à la maison à paresser. Aujourd'hui mercredi je m'y mets.<br>C'est sûr qu'avec la tenue des élections américaines, j'ai dévié de mon parcours tranquille. Dans les quelques jours qui ont précédé le 3 novembre, et à force de lectures peut-être catastrophistes, l'avenir nous le dira, je me suis mise à craindre qu'une guerre civile n'éclate aux États-Unis. J'ai imaginé que les Américains allaient se dépêcher de se barricader chez eux, une fois terminé leur devoir de citoyen au bureau de vote. <br>J'ai voulu vérifier si les gens, autour de moi, craignaient la même chose.<br>- Crois-tu que le pays pourrait se retrouver en guerre civile ?, ai-je demandé à l'un et l'autre, aux rares individus qui se trouvent sur ma route bien peu fréquentée en cette deuxième vague de Covid. <br>Mes interlocuteurs ont dû penser que je blaguais parce que personne n'a pris la peine de me répondre.<br>Puis, dans l'idée contraire des barricades, j'ai vu à la télévision en soirée hier des Trumpistes, pour la plupart vêtus de <em>short </em>et de <em>t-shirt</em>, beaucoup portant des <em>gougounes </em>aux pieds, agiter mollement des drapeaux sous le climat clément de la Floride. L'ambiance semblait paisible. Comme, ici, il fait plutôt froid, j'ai eu le temps d'un éclair envie d'être avec les manifestants, dehors, sur les trottoirs. Je suis douée pour déraper de la sorte. J'oublie que nous sommes au centre de la présidentielle américaine et je m'abandonne à la douce pensée que je reçois la chaleur sur mes bras dénudés, à neuf heures le soir. Puis je reviens et je décrète solennellement ce qui suit à ma fille, qui se tient à côté de moi :<br>- Peut-être qu'il faut être soi-même Américain pour donner, en 2020, son vote au parti républicain sans craindre que ce soit un choix dangereux. <br>Au moment où j'énonce ces mots, encore une fois je m'abandonne à la douce pensée que ma vie serait un peu plus belle, peut-être pas tant mais quand même un peu, si j'arrivais à aimer et à être inspirée par cet homme président dont on ne sait pas s'il va partir ou rester.<br><br>Je ne sais plus où j’en suis, pour n’avoir pas écrit depuis une semaine. Ah oui, ça y est, subitement ça me revient. J’ai publié le texte précédent, Jour 111, dans un état de découragement qui m’a vu incapable, n’en ayant pas la force, de me battre une fois de plus avec l’éditeur de WordPress. Les mots y sont entourés de code html, et une malencontreuse manoeuvre de copier/coller fait en sorte que le texte apparaît en double.
– Mes lecteurs vont trouver que je botche pas mal, me suis-je dit, un peu penaude de ne vouloir faire mieux.
– Les plus bienveillants, ai-je aussitôt ajouté comme pour me rattraper, vont peut-être se dire aussi que je lâche prise et que je ne tente pas de corriger à tout prix mes erreurs.
Ce ne sont pas mes incompétences en édition informatique qui m’ont tenue éloignée de l’écriture, cependant, mais le simple fait que les jours sont souvent trop courts pour que puissent s’y insérer toutes les cases de mes activités.
Nous sommes allés au chalet pendant le week-end, ça aussi ça me revient, j’ai apporté mon ordinateur mais je ne l’ai pas utilisé.
Lundi j’étais à Montréal. Mardi ici à la maison à paresser. Aujourd’hui mercredi je m’y mets.
C’est sûr qu’avec la tenue des élections américaines, j’ai dévié de mon parcours tranquille. Dans les quelques jours qui ont précédé le 3 novembre, et à force de lectures peut-être catastrophistes, l’avenir nous le dira, je me suis mise à craindre qu’une guerre civile n’éclate aux États-Unis. J’ai imaginé que les Américains allaient se dépêcher de se barricader chez eux, une fois terminé leur devoir de citoyen au bureau de vote.
J’ai voulu vérifier si les gens, autour de moi, craignaient la même chose.
– Crois-tu que le pays pourrait se retrouver en guerre civile ?, ai-je demandé à l’un et l’autre, aux rares individus qui se trouvent sur ma route bien peu fréquentée en cette deuxième vague de Covid.
Mes interlocuteurs ont dû penser que je blaguais parce que personne n’a pris la peine de me répondre.
Puis, dans l’idée contraire des barricades, j’ai vu à la télévision en soirée hier des Trumpistes, pour la plupart vêtus de short et de t-shirt, beaucoup portant des gougounes aux pieds, agiter mollement des drapeaux sous le climat clément de la Floride. L’ambiance semblait paisible. Comme, ici, il fait plutôt froid, j’ai eu le temps d’un éclair envie d’être avec les manifestants, dehors, sur les trottoirs. Je suis douée pour déraper de la sorte. J’oublie que nous sommes au centre de la présidentielle américaine et je m’abandonne à la douce pensée que je reçois la chaleur sur mes bras dénudés, à neuf heures le soir. Puis je reviens et je décrète solennellement ce qui suit à ma fille, qui se tient à côté de moi :
– Peut-être qu’il faut être soi-même Américain pour donner, en 2020, son vote au parti républicain sans craindre que ce soit un choix dangereux.
Au moment où j’énonce ces mots, encore une fois je m’abandonne à la douce pensée que ma vie serait un peu plus belle, peut-être pas tant mais quand même un peu, si j’arrivais à aimer et à être inspirée par cet homme président dont on ne sait pas s’il va partir ou rester.

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Jour 111

Que pourrais-je écrire pour honorer ce beau triplé de 1 ? Je pourrais écrire que j’aimerais reproduire cette photo sur une toile, avec tout le travail quant à la texture que cela exige.

Sources chaudes à Yellowstone
<p class="has-drop-cap" value="<amp-fit-text layout="fixed-height" min-font-size="6" max-font-size="72" height="80">Un canevas d'assez grand format est étendu à cette fin sur ma table, dans mon bureau, mais je ne me décide pas. Je manque de ressort. <br>La chose qui m'intéresse le plus ces derniers temps est la consommation. Je me suis en effet acheté des vêtements, et demain, parce que je me rends à Joliette, je voudrais m'acheter des rouges à lèvres. C'est sans intérêt, je sais, et je suis loin des élans sensibles et poétiques de mon ami François dans sa quête d'union à Anne. <br>Pour tenter de m'approcher de son élévation d'esprit –mais ça m'étonnerait que j'y arrive–, je vais décrire, après l'avoir fait pour la portion qui est située à ma gauche quand je tape sur le clavier de mon ordinateur, je vais décrire, parce que Mitterrand le fait aussi à l'attention d'Anne, la portion qui s'offre à ma droite, dans mon bureau. <br>Qu'il soit dit de prime abord que je me suis améliorée et qu'il n'y a plus que dix plantes qui m'y tiennent compagnie. Une grosse, un géranium odoriférant, fait pitié et ne profite que de la lumière provenant de l'est à travers une étroite fenêtre. Autant dire qu'il va faire pitié jusqu'à ce que je le remette dehors peut-être en mai. Ce sera d'abord en lui faisant goûter quelques heures d'ensoleillement sans qu'il quitte son pot, et ce sera ensuite en pleine terre en plein soleil. Il va avoir besoin de tout le mois de juillet pour s'acclimater, et saura prendre des forces en août, devenant très vert et très compact. Puis il va revenir se flétrir dans la maison pendant l'hiver. <br>Les neuf autres plantes sont plus petites et résident sur le bord de la fenêtre plein sud de mon bureau, laquelle donne sur des champs essentiellement de couleur rouille, garnis de touches blanches ici et là parce qu'il a neigé, et qu'il neige encore. <br>Le problème, quand mon regard se pose sur ces champs, c'est que je pense immanquablement au moment où des maisons s'y feront construire, bloquant par le fait même mon horizon. Nous avons entendu dire que ces terrains se font convoiter par des promoteurs entrepreneurs. De toute façon, la multiplication des domaines domiciliaires est telle qu'il me faut m'attendre, un jour à l'autre, à ce que ces maisons existent bel et bien. Mais je sais aussi qu'une fois qu'elles seront construites, je vais très vite m'habituer et peut-être même aimer les quelques taches de couleurs qu'elles pourront offrir à ma vue. Aimer aussi observer les mouvements d'allées et venues de leurs propriétaires qui vont ponctuer mon quotidien casanier. En misant bien sûr sur le fait que ces voisins fictifs n'affectionneront pas le <em>motocross</em>, comme c'est le cas malheureusement des nouveaux voisins réels, juste un peu plus loin.<br>Sur la surface de ma table, immédiatement voisins de mon bras droit, il y a des contenants récupérés dans lesquels j'ai mis des crayons, contenants parmi lesquels se trouve un cylindre métallique qui était autrefois rempli de café de la marque <em>Illy</em>. Idem. À chaque fois que mon regard se pose sur lui, je pense à mon ami André qui m'avait une fois amenée boire cette sorte de café dans un bistrot du <em>Mile-End</em>. À côté du <em>Illy </em>se tient un autre cylindre, cartonné celui-là, ayant autrefois contenu du <em>Cacao Fry's</em>, qui réunit maintenant des spatules et des pinceaux, mais comme je ne suis pas ordonnée de nature, il abrite aussi des intrus stylos, coupe-papier et paire de ciseaux. Un canevas d’assez grand format est étendu à cette fin sur ma table, dans mon bureau, mais je ne me décide pas. Je manque de ressort.
La chose qui m’intéresse le plus ces derniers temps est la consommation. Je me suis en effet acheté des vêtements, et demain, parce que je me rends à Joliette, je voudrais m’acheter des rouges à lèvres. C’est sans intérêt, je sais, et je suis loin des élans sensibles et poétiques de mon ami François dans sa quête d’union à Anne.
Pour tenter de m’approcher de son élévation d’esprit –mais ça m’étonnerait que j’y arrive–, je vais décrire, après l’avoir fait pour la portion qui est située à ma gauche quand je tape sur le clavier de mon ordinateur, je vais décrire, parce que Mitterrand le fait aussi à l’attention d’Anne, la portion qui s’offre à ma droite, dans mon bureau.
Qu’il soit dit de prime abord que je me suis améliorée et qu’il n’y a plus que dix plantes qui m’y tiennent compagnie. Une grosse, un géranium odoriférant, fait pitié et ne profite que de la lumière provenant de l’est à travers une étroite fenêtre. Autant dire qu’il va faire pitié jusqu’à ce que je le remette dehors peut-être en mai. Ce sera d’abord en lui faisant goûter quelques heures d’ensoleillement sans qu’il quitte son pot, et ce sera ensuite en pleine terre en plein soleil. Il va avoir besoin de tout le mois de juillet pour s’acclimater, et saura prendre des forces en août, devenant très vert et très compact. Puis il va revenir se flétrir dans la maison pendant l’hiver.
Les neuf autres plantes sont plus petites et résident sur le bord de la fenêtre plein sud de mon bureau, laquelle donne sur des champs essentiellement de couleur rouille, garnis de touches blanches ici et là parce qu’il a neigé, et qu’il neige encore.
Le problème, quand mon regard se pose sur ces champs, c’est que je pense immanquablement au moment où des maisons s’y feront construire, bloquant par le fait même mon horizon. Nous avons entendu dire que ces terrains se font convoiter par des promoteurs entrepreneurs. De toute façon, la multiplication des domaines domiciliaires est telle qu’il me faut m’attendre, un jour à l’autre, à ce que ces maisons existent bel et bien. Mais je sais aussi qu’une fois qu’elles seront construites, je vais très vite m’habituer et peut-être même aimer les quelques taches de couleurs qu’elles pourront offrir à ma vue. Aimer aussi observer les mouvements d’allées et venues de leurs propriétaires qui vont ponctuer mon quotidien casanier. En misant bien sûr sur le fait que ces voisins fictifs n’affectionneront pas le motocross, comme c’est le cas malheureusement des nouveaux voisins réels, juste un peu plus loin.
Sur la surface de ma table, immédiatement voisins de mon bras droit, il y a des contenants récupérés dans lesquels j’ai mis des crayons, contenants parmi lesquels se trouve un cylindre métallique qui était autrefois rempli de café de la marque Illy. Idem. À chaque fois que mon regard se pose sur lui, je pense à mon ami André qui m’avait une fois amenée boire cette sorte de café dans un bistrot du Mile-End. À côté du Illy se tient un autre cylindre, cartonné celui-là, ayant autrefois contenu du Cacao Fry’s, qui réunit maintenant des spatules et des pinceaux, mais comme je ne suis pas ordonnée de nature, il abrite aussi des intrus stylos, coupe-papier et paire de ciseaux.

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Jour 112

Je suis rendue aux lettres de l’année 1966. Je n’ai pas eu le temps de lire ma brique aujourd’hui, mais je désire le faire après ce texte. Je pense que les élans magnifiques d’amour passionné qui s’étendent sur des pages et des pages sans que jamais le souffle de François ne se tarisse sont dorénavant davantage derrière moi que devant. Mitterrand est sur le point de se présenter contre Charles De Gaulle, à la présidence de la quatrième république. Il a moins de temps à consacrer à ses activités épistolaires qu’au cours des années qui viennent de s’écouler, entre 1962 et 1965.
C’est fou, d’ailleurs, pour une fonctionnaire comme moi qui ai passé ma vie à travailler de 9 à 17 heures, à quel point il me semble qu’en comparaison Mitterrand avait du temps pour la réflexion, la rêverie, l’inaction, la concentration dans l’inaction, l’observation, la lecture de poèmes, l’écoute de disques dont celui de Ferré chante Aragon, mon disque préféré, du temps qu’on appelait encore disques les 33 tours, avant qu’on ne se mette à parler de CD, qui, eux, existent de moins en moins, etc.
Quand j’étais fonctionnaire à l’université, en incluant le temps pour le transport, en incluant le temps consacré à la préparation minimale du petit déjeuner pour la famille recomposée, et le temps consacré à la préparation du souper, je ne réfléchissais guère, je n’observais rien, j’essayais juste, dans la dernière heure de la soirée, de reprendre mon souffle… avant de recommencer le lendemain.
J’aurais été bien en peine, comme savait le faire Anne, de parler de Socrate avec l’homme Mitterrand. Pourtant, je suis docteure en lettres. Je suis une drôle de docteure en lettres, il faut dire.
J’aimerais être capable de lire ces bouquins si riches intellectuellement sans ressentir, de toutes les parties de mon être, la déception de n’être pas née Parisienne. Ou disons Française. Dans les années de mon enfance, j’aurais vécu en région comme je le fais en ce moment au Québec à ma retraite, imaginons en Gascogne, mais dès que la vie professionnelle se serait manifestée, je me serais rendue vivre à Paris pour profiter du fourmillement de l’activité culturelle, car mon travail aurait nécessité que je sois imprégnée de la vie j’ose écrire artistique.
Mon être tentait, de la même manière, de s’envoler pour Paris, et même un peu la Toscane, quand j’ai lu la biographie de Ferré.
Je m’éloigne de plus en plus du projet initial qui était le mien au début de ce texte, soit celui de décrire mon espace de travail, comme le fait Mitterrand à l’attention d’Anne. Alors voici. Je suis accompagnée, à ma gauche, par mon amie Thrissa –qui tient d’ailleurs un livre dans ses mains sur la photo d’elle–; de mon père, dont on ne voit qu’une partie du corps, la photo ayant été prise afin de capter sa main qui caresse un chien. Malheureusement, on voit trop de chien sur la photo et pas assez de sa main.
Une photo m’accompagne encore qui est celle de chouchou quand elle avait quatre ans, elle trace des coeurs sur une feuille de papier tout en me regardant la photographier. Elle porte les cheveux très courts, une idée de sa mère, et bien que courts ses cheveux sont les hôtes, ici et là, de petites barrettes en plastique de différentes couleurs. Elle n’a pas encore les oreilles percées. Une autre photo nous voit nous tenir côte à côte, ma fille et moi, incapables de sourire au photographe –Denauzier– car nous avons sur le visage un masque fait d’une espèce de pâte qui risque de se crevasser si nous sollicitons les muscles situés autour de la bouche. Donc nous sommes impassibles, elle et moi, ce qui est l’exact contraire de notre tempérament. Une photo de grand format de mon mari clôt la collection.
Je n’ai rien écrit encore de ce qui me tient compagnie à ma droite, ce sera peut-être pour demain… Il est possible cependant que demain soit une « grosse » journée et que, comme Mitterrand à l’approche de l’année 1966, je n’aie pas le temps d’écrire.

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Jour 113

J’aime les lettres de Mitterrand dans lesquelles il se plaît à décrire son environnement à Anne. Je les aime parce qu’elles me font penser aux courriels que j’envoyais à François dans lesquels je lui décrivais les vêtements que je portais avec moults détails, à quel endroit ils avaient été achetés, par exemple, qui me les avait donnés, etc. J’aime ces lettres, autrement dit, parce qu’elles me ramènent à moi-même par un effet de ricochet bien narcissique.
Mitterrand nomme les livres qui sont empilés sur une chaise en attente d’être lus. Il fait référence aussi à des objets, dont un vitrail, qui probablement ont été acquis par le couple lors d’une escapade, des objets dont je dirais parfois des bricoles que je suis incapable de nommer en ce moment car je ne me rappelle pas lesquelles, il faudrait que j’aille fouiller dans ma brique. Il écrit que ses vêtements sont un peu à la traîne, qu’une tasse de tisane est déposée pas loin, que seule la lumière d’une petite lampe éclaire la surface où il travaille, qu’un bouquet, peut-être, dont les fleurs sont en train de sécher, lui tient compagnie…
Pascal est au nombre des auteurs qu’il lit régulièrement, Shakespeare, Stendhal, et aussi des historiens dont j’ai oublié les noms –encore une fois, par ricochet narcissique, parce que je ne connais rien en histoire.
Il fait référence à des rencontres avec Anne qui ont eu lieu rue du Regard, rue du Cherche-Midi où elle habitait, et peut-être aussi rue de Guynemer. Or, cette dernière adresse est celle du couple qu’il formait avec son épouse Danielle, alors il ne devait pas décrire à Anne les espaces communs de l’appartement, mais seulement son antre ! Ou alors il avait une adresse personnelle quelque part dans la ville ? Danielle savait-elle qu’il possédait un pied à terre ? Il est vrai que moins on en sait, bien souvent, mieux on se porte. Cependant, quand il appert, devant une personne, qu’on ne connaît pas tel fait que cette dernière connaît, on passe pour un pigeon, pour un naïf qui ne détecte pas de quelle direction provient le vent.
– Tu n’étais pas au courant ?, s’exclamera cette personne.
– Euh, non, répond celle qui n’était pas au courant en se disant que, finalement, elle aurait préféré ne pas l’être.
J’aime aussi que Mitterrand soit si près de la nature, ému à chaque détour de la route par la beauté des paysages –heureusement, parce qu’il passe sa vie en déplacement, souvent en voiture avant qu’il ne soit Président de la République, sa voiture qu’il appelle sa « pantoufle » –il s’agit d’une DS de Citroën. Il s’émerveille d’ailleurs quelque part –je veux dire en quelque page que j’ai lue– à propos d’une sorte de fleur dont je me suis dit, en tombant sur le mot, qu’il fallait que j’essaie de trouver sur Internet à quoi elle ressemble, mais déjà le mot m’a échappé. Un mot à connotation latine –comme la plupart des fleurs, finalement !
La curiosité l’a emporté et je suis allée fouiller dans mon livre : il s’agit de lagerstroemias. Ce sont ni plus ni moins des lilas ! Mes lecteurs peuvent mesurer à quel point je suis inculte.

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Jour 114

Même chose qu’hier. Je voudrais avoir déjà fini mon texte d’aujourd’hui pour aller retrouver ma grosse brique sur le canapé du salon. Hier soir j’ai lu jusqu’à minuit et quart. Je ne suis pas rendue bien loin pour autant, j’entamerai tout à l’heure l’année 1965 de leur correspondance, je fais référence ici bien entendu à Mitterrand et à Anne Pingeot. En fait, seules font partie du recueil les lettres de Mitterrand, on ne sait pas ce que la belle Anne répondait en retour à son amant.
Je n’ai pas entrecoupé ma lecture de la brique du livre en format poche écrit par Mazarine, intitulé Théa. J’en ai lu en diagonale deux ou trois pages et ça m’apparaissait compliqué, mais je pense que c’est parce que j’ai jeté un coup d’oeil trop rapide. Il semblerait que c’est « scotchant », c’est ce qu’a écrit une critique du Figaro en quatrième de couverture.
Ça fait déjà un moment que je suis installée devant mon ordinateur pour écrire mon texte, mais je me suis accordé des lectures superficielles autour de mes deux héros plutôt que de faire montre de rigueur et de discipline. Après tout, on est samedi. Je dirais que je n’ai rien appris des articles que j’ai parcourus mais cela m’a fait plaisir.
Je suis allée cet après-midi au seul magasin de vêtements de mon village, ayant appris que des soldes y sont en vigueur. Quand je me présente dans un magasin au moment des soldes, c’est que la marchandise de la saison est déjà pas mal écoulée et que, par conséquent, il ne reste plus rien à ma taille, XS. Habituellement, il reste surtout des XXL.
Je suis néanmoins revenue à la maison avec quelques hauts qui vont nécessiter, comme je le craignais, un état mental particulier pour que j’aie envie de les enfiler. Ce ne sont pas des morceaux qu’on met jour après jour, beau temps mauvais temps, comme je le faisais autrefois de mes paires de jeans. J’écris autrefois parce que je n’ai plus maintenant qu’une paire de jeans et que je ne les mets jamais. Ils sont de modèle skinny collant à la peau et je dois me battre avec pour les mettre. Une fois que la bataille est terminée je suis confortable et je peux les garder toute la journée, mais la seule étape de la bataille à traverser m’incite à ne jamais les choisir.
Par le passé, je n’aimais pas me rendre à ce seul magasin de vêtements de mon village parce que la vendeuse est tellement énergique que ça me déconcentre, je n’arrive pas à regarder sa marchandise convenablement, en prenant mon temps. Or, aujourd’hui, deux clientes se sont présentées en même temps que moi. Mine de rien, nous avons essayé, elles des hauts et moi aussi, en commentant ensemble nos essayages.
– La tunique rouge te faisait mieux, m’a dit l’une d’elles.
Elle était plus âgée que moi et me tutoyait.
– Je trouve aussi, a répondu son amie.
Alors, moi qui achète toujours du noir, ou du gris, me voilà avec du rouge rouille…

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