Jour 104

C’était jour de mon échocardiogramme annuel. Heureusement que je suis arrivée en avance à l’hôpital de Joliette –un phénomène nouveau pour moi qui suis toujours en retard. Il y avait une première file d’attente dehors au vent, puis une autre à l’intérieur, chacune venant avec sa noix de désinfectant déposée dans le creux de la main. Puis il m’a fallu trouver où était rendu le département de cardiologie, qu’on a déménagé pour des raisons de Covid, j’imagine.
J’espérais tomber sur la même technicienne qu’il y a deux ans. L’an dernier, c’était une jeune femme rondelette –la bouche pleine de caramels– qui avait fait mon examen. Elle m’avait fait penser à Boulotte, l’amie de Fantômette, du temps de mes lectures d’enfance de la Bibliothèque rose.
La jeune femme d’il y a deux ans est brune, menue, discrète. J’ai eu la chance de tomber sur elle encore cette année.
– Savez-vous si c’est la première fois que vous me faites passer cet examen ?, lui ai-je demandé en enlevant mon manteau.
– Je n’ai pas vérifié dans votre dossier, a-t-elle répondu. Je n’ai pas besoin de le savoir, a-t-elle ajouté comme pour se justifier.
– Travaillez-vous ici depuis longtemps ?, ai-je poursuivi.
– Quand même, une quinzaine d’années maintenant.
– Donc vous n’êtes pas toute nouvelle ici. Je vous pose la question parce que je me demande si c’est vous qui lisiez les Lettres pour Anne, il y a deux ans, lors d’un examen semblable ?
Elle a pris quelques secondes pour enregistrer ma question, qui se situait à mille lieues des questions éventuelles auxquelles elle aurait pu s’attendre.
– De François Mitterrand, ai-je précisé pour l’aider à se remémorer.
– Euh… oui, j’ai lu les Lettres pour Anne, a-t-elle répondu, ça fait longtemps déjà.
– Seulement deux ans, ai-je corrigé. Je suis vraiment bonne !, ai-je enchaîné, de m’en être rappelé !
– Vous êtes très bonne en effet, a répondu la jeune femme, sur un ton qui signifiait Maintenant je me mets au travail, merci de ne pas continuer de parler.
Alors je n’ai pas parlé.
Quand elle a eu fini, cependant, alors qu’elle se déplaçait en direction de l’ordinateur, dans le coin du bureau, probablement pour envoyer les résultats à ma cardiologue, c’est elle qui est revenue sur le sujet.
– Vous aviez remarqué que le livre traînait sur mon bureau ?, a-t-elle voulu savoir.
– Oui, vous étiez rendue à peu près au premier tiers, je me rappelle de l’endroit où était le marque-page. Ça vous a plu, ai-je voulu savoir, les Lettres pour Anne ?
– Ah oui !, Mitterrand écrit tellement bien.
– Vous l’avez lu jusqu’au bout ?
– C’est une grosse brique, je ne me suis pas rendue jusqu’au bout, mais j’en ai lu une bonne partie.
– Et maintenant, que lisez-vous ?, ai-je ajouté.
Mes questions étaient toutes prêtes, dans ma tête, afin de ressortir bien informée de cet examen, tant qu’à y avoir consacré ma matinée.
– Je lis moins ces derniers temps, a-t-elle répondu. Je fais du sport à la place.
– Ah bon, ai-je répondu, déçue.
– Mais c’est vrai que depuis que les gyms sont fermés… je m’y suis remise un peu.
– Et vous lisez… ?, ai-je répété en ayant la désagréable impression de lui sortir les vers du nez.
– J’ai lu Belle du Seigneur, m’a-t-elle dit, j’imagine que vous avez aimé autant que moi ?
– Euh…

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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