Jour 80

Hier soir je me suis replongée dans la brique Mitterrand des Lettres pour Anne.
– Vous avez apporté un gros livre, m’a dit la technicienne qui s’occupait de moi. C’est idéal, se plonger dans un livre avant de se coucher, a-t-elle ajouté. C’est nettement préférable à la consultation de nos téléphones qui dégagent une lumière nocive pour le cerveau.
– Vous savez, je consulte aussi beaucoup mon téléphone, trop, évidemment, mais j’aime le soir me plonger dans une bulle qui me fait tout oublier, qui me transporte ailleurs, et dans laquelle, pour ce qui est de Mitterrand, les mots sont source constante de poésie.
– On a l’impression, à vous entendre, a alors dit la jeune femme, que vous êtes une personne cultivée.
Sa réflexion m’a fait un petit velours, pour ce qui est de mon ego, de même qu’elle m’a fait sourire par son expression simple et naïve.
– Si elle savait à quel point je ne le suis pas !, n’ai-je pu m’empêcher de penser.
– L’auteur que vous êtes en train de lire, Mittellan…, c’est un romancier connu ? Son nom ne me dit rien.
– C’est surtout qu’il a été Président de la République, en France, dans les années 80.
– C’est intéressant ! Est-ce qu’il racontait comment ça se passait dans les coulisses du pouvoir ?
– Pas tellement. Ce sont des lettres d’amour qui ont été regroupées dans cette grosse brique. Elles sont empreintes de poésie, comme je le disais tantôt, les références à la nature foisonnent, la lumière, les odeurs, les fleurs, les embruns de la mer…
– Inclinez la tête un petit peu plus à gauche, fut la réponse de la jeune femme à ma critique littéraire.

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Jour 81

Cette fois, j’ai rêvé que je changeais d’emploi. J’allais devenir secrétaire et ma plus proche collaboratrice avait un jeune trente ans. Belle, pimpante, à son affaire, elle serait mon exemple à suivre car je me savais très moyennement efficace en la matière. Le problème c’est que, compte tenu de mon âge et de mon expérience accumulée dans le domaine des publications et du travail de bureau en général, elle se disait, réciproquement, que j’allais être son exemple, son espèce de mentor.
– Je n’aurai qu’à être attentive, qu’à me concentrer, me disais-je pour m’encourager.

Non seulement m’apprêtais-je à travailler avec cette jeune femme, mais aussi allions-nous dormir ensemble dans une espèce de grenier, sur des matelas directement déposés sur des planches de bois. Pour rendre l’endroit plus agréable, ma collègue avait commencé à le décorer en déposant ici et là des plantes grasses de format miniature.
– Je devrai faire attention pour ne pas marcher dessus, me disais-je, non sans apprécier en même temps cette forme de vie dans un endroit qui en manquait vraiment.

Nos nuits cependant allaient être entrecoupées d’autres nuits dans une sorte de famille d’accueil mixte, c’est-à-dire dont la mère était blanche de peau et le père noir, parents autour desquels gravitaient des garçons d’une dizaine d’années mignons comme tout. Je me sentais relativement à l’aise dans cette famille, chacun faisait son affaire sans qu’il soit important d’appliquer en tout temps les règles de la bienséance. J’allais être capable, me disais-je encore, de m’acclimater, de m’adapter à cet environnement.

Je formulais ces espoirs –bien classer les dossiers, bien me sentir dans la promiscuité nocturne du grenier comme dans la famille grouillante d’enfants– en pensant réellement qu’il allait être possible, et agréable, que je réponde à toutes ces exigences tellement contraires à ma nature. J’aspirais à devenir une personne différente sans pour autant renier l’être que je suis. J’espérais acquérir des compétences que mes soixante années de vie ne m’ont pas permis d’acquérir encore. C’est ainsi que je m’imaginais coller avec application des étiquettes sur des chemises de carton et y prendre plaisir.
– Rien ne m’empêchera, me disais-je encore, de surligner les mots importants sur les étiquettes pour me repérer plus facilement.

En d’autres mots, et de la même manière que dans mon rêve précédent, j’oscillais entre deux pôles : la sécurité de chouchou ou sa liberté dans mon avant-dernier rêve, et le réalisme ou l’utopie dans celui de la nuit dernière. D’une part je niais l’évidence, en ceci que je ne suis pas de nature à bien me sentir si je manque le moindrement de solitude. D’autre part je ne rejetais pas l’idée de tenter de m’adapter à un contexte qui ne m’est pas naturel. Or, à trop vouloir me vivre en caméléon, je ne peux que me dissoudre, m’affadir, affaiblir ma substance.

Comment dois-je interpréter ces deux rêves ? La première idée qui me vient –parce qu’elle fait partie de mon être depuis ma naissance !–, est que je manque de confiance en moi pour m’affirmer, prendre position, refuser. Cette première idée s’accompagne paradoxalement du constat qu’on aimera côtoyer une personne avec laquelle on sait à quoi s’en tenir. C’est confortable, on n’est pas en train de se demander constamment si on a dit les bonnes paroles ou fait la bonne affaire.

Certes, je manque de confiance en moi pour m’affirmer, mais je n’en manque pas pour me confronter à des situations nouvelles, pour vivre telles et telles expériences qui me sortent, souvent, de ma zone de confort. C’est déjà ça. C’est mieux que rien. C’est une autre forme de quête pour ne jamais cesser d’avancer, de m’améliorer.

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Jour 82

J’ai fait un drôle de rêve, imprégné des événements récents de ma vie.

Ma fille sautait d’un cargo d’un bon trente pieds de haut, immobilisé sur quelque plan d’eau, pour le plaisir que cela lui procurait. Elle ne portait pas de veste de sécurité, donc quand elle atteignait l’eau elle s’enfonçait quand même un peu –pas mal– avant de remonter à la surface. À chaque fois que je la voyais réapparaître, j’exprimais un soupir de soulagement. Je me tenais pas loin, peut-être dans une petite embarcation.

Emmanuelle portait les cheveux courts, un tour d’oreilles, comme lorsqu’elle était petite, au temps de la garderie et de la maternelle. Je trouvais très positif qu’elle n’ait peur ni de l’eau ni des hauteurs, mais je n’étais pas sans craindre qu’il se produise un accident, voire une noyade. Je me demandais, entre chacun de ses sauts, car sitôt revenue à la surface elle nageait quelques coups de brasse et remontait sur le cargo au moyen d’une échelle pour sauter encore, s’il ne convenait pas de la mettre en garde contre le danger, quitte à freiner son enthousiasme. En d’autres mots, j’optais pour sa sécurité ou pour sa liberté ? Mon penchant naturel m’amène en général à privilégier la liberté, mais bien entendu dans certaines circonstances il ne faut pas exagérer.

Cela me fait penser à la seule fois où nous sommes allées ensemble faire du ski alpin, à Val St-Côme. Comme elle me trouvait mémère avec mon chasse-neige, elle m’avait dit très nonchalamment « Bon, maman, je t’attends en bas. » Et elle avait descendu le mont en droite ligne !

Le cargo d’où ma fille sautait était rouge comme est rouge le paquebot qui apparaît sur le casse-tête de 1000 morceaux qui m’a occupée hier. Le sujet s’intitule Lighthouses of New England. Plusieurs phares apparaissent en encadré le long des quatre côtés et l’intérieur reproduit la carte maritime du golfe du Maine, de la baie de Cape Cod et des hauts-fonds de Nantucket. Il s’agit, des quelques casse-têtes vers lesquels Emmanuelle m’a entraînée, de celui qui m’a le plus intéressée. J’ai peux maintenant me représenter où se situe la ville de Boston et l’île de Martha’s Vineyard, où les Kennedy ont, ou ont eu, une propriété.

Hormis le temps que j’ai consacré à mon texte du Jour 84, et pour manger autour de midi, je n’ai fait que ça, hier, du casse-tête. Il y aurait eu beaucoup de ménage à faire, pourtant, pour remettre la maison à l’ordre, mais mon corps exprimait qu’il ne voulait rien entreprendre, qu’il avait besoin d’être au neutre, après avoir pris soin de notre petite-fille pendant deux semaines et essayé de vivre, toute la semaine suivante, au rythme de ma fille dont la curiosité pour goûter moults expériences est sans limite !

Le casse-tête représentait un poids, car j’en ai trop à faire de façon générale et je ne voyais pas comment j’allais pouvoir intégrer cette nouvelle activité à mon horaire chargé. J’aurais pu choisir de ne pas le faire, et de le rapporter à notre fournisseur, mais ma fille en avait entrepris le contour et ne l’avoir pas complété je n’aurais pas pu prendre le résultat final en photo. Je n’aurais pas été solidaire de ma fille, en outre, qui a commencé, depuis son retour à Montréal, un casse-tête difficile tout en dégradé de couleurs. Donc, pour une simple photo qui va se perdre parmi toutes celles que je conserve, j’ai consacré quelque six sept heures de ma vie, mais on sait tous que la solidarité n’a pas de prix.

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Jour 83

J’ai aimé la manière dont j’ai enseigné la conduite manuelle à ma fille au volant de ma petite Sonic. Enseigné, ici, étant un bien grand mot. J’ai plutôt l’impression, quand je tente d’expliquer quelque chose, d’improviser sur un thème, à grand renfort de gestes lents, des mains et des bras, lents car je fais tout lentement.
– La pédale d’embrayage est ton amie, ai-je dit à chouchou qui était en train de coordonner le mouvement de ses pieds en sens inverse l’un de l’autre.
– C’est en plein ça, ai-je ajouté, tu retires le pied gauche de l’embrayage pour appuyer du pied droit sur l’essence, sans saccades, dans un enchaînement fluide.
– Ressens-tu, ai-je enchaîné, que tant que le mouvement d’un pied n’annule pas le mouvement de l’autre, la voiture recule ?
– Oui, justement !, a répondu chouchou qui, jusqu’ici, n’avait rien dit parce qu’elle se concentrait.
J’ai fait comme si elle n’avait pas prononcé le mot « justement », qui exprime une certaine crainte, et j’ai poursuivi sur l’amitié qui lie la pédale de gauche à celle de droite.
– Ce qui est bien, quand tu recules ainsi, c’est que tu peux constater qu’un faible mouvement du pied droit corrige tout. Dès que l’essence parvient au moteur, tu recommences à avancer. La pédale gauche, en somme, cède la place à la droite, et attend dès lors son tour de reprendre du service, quand tu vas soit décélérer, soit freiner, soit t’arrêter.
– Quand tu freines, maman, m’a demandé ma fille quelque temps plus tard, tu appuies seulement sur la pédale du frein, ou également sur celle de l’embrayage ?
Nous étions en train de prendre un peu trop de vitesse à mon goût sur le chemin enneigé et glacé.
– Parfois j’appuie seulement sur les freins, mais le plus souvent j’ai le réflexe d’appuyer sur les deux pédales. Je ne sais pas si c’est une mauvaise habitude que j’ai développée au fil des ans, mais de toute façon, comme je te l’ai dit, l’embrayage est notre amie, elle ne risque pas de nous mettre en danger.
– Comme peut le faire la pédale de frein ?, a alors glissé Emma malicieusement.
Pourquoi « malicieusement » ? Parce que la veille, sur l’autoroute, au volant du camion de mon mari à conduite automatique, j’ai brusquement freiné, me pensant au volant de ma petite voiture et voulant appuyer –je ne sais pour quelle raison !– sur la pédale d’embrayage. Nous avons été chanceuses qu’il n’y ait eu aucune voiture derrière nous. Le pire, dans les secondes qui ont suivi cet incident, c’est que ma main droite s’est mise à la recherche du bras de vitesse, comme si je voulais passer de la troisième à la deuxième !
Au terme de notre pratique quotidienne, nous avons regagné la maison, dont la cour est très grande, et j’ai proposé à ma fille de tester la conduite en marche arrière. Elle venait d’immobiliser le véhicule devant la porte du garage et se demandait déjà comment elle allait reculer, lors de notre prochaine sortie.
– Pratique-toi, lui ai-je suggéré, on a de la place en masse.
– Je recule là là ?, s’est-elle étonnée, puisqu’on venait de dire qu’on avait faim et qu’on avait hâte d’aller manger.
– Bien oui. Rends-toi jusqu’à la limite de la cour et reviens. Assure-toi que ton bras de vitesse est bien positionné pour reculer, ai-je ajouté, non sans me rappeler qu’il m’est arrivé, il y a fort longtemps, de foncer dans une porte de garage en voulant effectuer une manoeuvre identique…

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Jour 84

J’ai un peu de solitude et un peu de temps, alors je m’y mets, je tente d’écrire un texte après 19 jours d’interruption –et avant que l’éditeur de WordPress ne change encore et me crée des misères, n’ai-je pu m’empêcher de penser.

Il s’est produit quelque chose d’amusant autour du thème des casse-têtes pendant cet arrêt d’écriture de presque trois semaines. Quelque chose qui nous rappelle que nous sommes tous membres d’une grande famille unique, comme je l’écrivais autrefois.

Au cours du premier confinement, une amie a mis en ligne sur Facebook une photo d’un casse-tête qu’elle venait de terminer qui reproduit quarante portes colorées. J’ai découvert je ne sais plus comment qu’un ancien confrère de classe possédait ce casse-tête. Il a offert de me le prêter. Je suis allée chez lui le chercher. Nous avons parlé. J’ai alors réalisé que la soeur de ce confrère est une bonne amie de ma soeur, les deux femmes se rencontrent régulièrement pour marcher dans les environs de l’île Vessot, un endroit où je suis allée je pense une fois et où j’aimerais retourner.

La boîte du casse-tête a traîné dans la pièce principale, à la maison, jusqu’à ce que je la cache sur la dernière tablette de ma bibliothèque, en hauteur, à l’abri de la curiosité de notre petite-fille. J’avoue qu’à chaque fois que mon regard se posait sur la boîte, je ressentais l’accablement de m’être lancée dans ce défi supplémentaire, comme si je n’en avais pas déjà assez.

En fait, quand j’ai vu la photo du casse-tête sur Facebook, en avril dernier, j’ai immédiatement pensé que j’aimerais l’assembler pour ensuite en imprimer le résultat sur un papier grand format, dans le but de tracer avec un crayon noir les contours de chacun des morceaux. Je voulais rendre compte de l’envers du processus, autrement dit, en créant l’effet morcelé à partir du résultat fini. C’est une idée fort intéressante, je trouve, mais qui nécessite des heures de préparation !
– Tu en as pour cinq ou six heures, m’avait avertie mon confrère.

Or, ma fille est venue nous visiter, Denauzier et moi, et a trouvé, qui traînaient encore dans la maison, des casse-têtes de notre petite-fille, représentant 1. La reine des neiges, 2. Des lapins de Pâques, 3. Une licorne, 4. Des cochons d’Inde. Un mot à propos de la licorne : la surface des pièces de ce casse-tête est couverte d’une peinture qui absorbe la lumière; à la noirceur, le sujet se discerne fort bien grâce à l’effet phosphorescent.

Emma, donc, a découvert les casse-têtes, les a tous faits en deux temps trois mouvements, et a déploré avoir déjà terminé de s’amuser de cette manière inusitée pour elle. Est alors arrivée maman avec la boîte de 1000 morceaux reproduisant les quarante portes. Chouchou s’y est attelée et a, encore là, passé à travers le projet en deux temps trois mouvements, moyennant ma collaboration modeste, en ceci que j’ai réussi à reconstituer les quatre côtés du cadre.

D’une chose à l’autre, nous sommes retournées chez le confrère lui quêter d’autres casse-têtes de 1000 morceaux. Ma fille a même demandé un projet de 2000 morceaux, mais notre fournisseur a refusé sur la base qu’il faut être nettement plus aguerri avant de se lancer là-dedans.

Chouchou, encore là, s’est entêtée à reconstituer un premier casse-tête qui regroupe des chats tels qu’on en voit dans les bandes dessinées. Puis, elle s’est penchée sur un autre exemplaire de 500 morceaux celui-là, plus facile, dont le sujet est un paysage d’hiver d’autrefois, avec un cheval qui tire un tonneau sur la neige pendant que des enfants marchent avec des raquettes autour d’une cabane à sucre dont la toiture est rouge, etc.

– Pour remercier mon confrère, nous pourrions ajouter une boîte de chocolats aux quarante portes, ai-je suggéré à ma fille, lorsque nous sommes allées porter ces portes pour en revenir avec chats et cabane à sucre.
Or, l’ami des casse-têtes avait aussi déposé des friandises au chocolat dans le sac des chats et de la cabane. Et apporté une photo retrouvée dans ses affaires d’une dame Longpré qui pourrait peut-être constituer une aïeule commune, entre lui et moi.

D’où il ressort que le monde est petit, les casse-têtes nombreux, le chocolat exquis, l’ami généreux. Et que je compte dorénavant à mon actif un premier texte écrit en 2021.

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Jour 85

Nous allons garder notre petite-fille pendant quelque deux semaines. Elle arrive en fin d’après-midi. Je ne sais pas si, ce faisant, nous enfreignons les règles gouvernementales d’une personne, une bulle, une zone rouge ou orange, dans la nécessaire distanciation, d’autant qu’on parle depuis peu d’une souche de la bibitte, en Europe, qui serait encore plus contagieuse que la première, et qui va probablement se rendre jusqu’ici, etc. Nous allons vivre avec une petite fille de cinq ans, à trois dans la bulle plutôt qu’à deux, et je n’en dis (écris) pas davantage.

Cela signifie que je n’écrirai pas fort d’ici la prochaine année 2021. Il me restera quatre mois, le premier janvier prochain, pour venir à bout de 84 textes. Cela représente exactement 21 textes par mois. Quand même. Le retard, car j’en ai accusé au cours de l’été dernier mais je l’ai presque rattrapé, aurait pu être plus catastrophique.

Au début de mon défi, en 2011, j’aurais pensé, honnêtement, qu’il n’y a rien là, écrire 21 textes par mois, en somme cela revient à 5.25 textes par semaine, un ou presque par journée travaillée à l’université, du lundi au vendredi.

Aujourd’hui, je ne sais pas si c’est affaire d’âge, de neurones moins alertes, d’énergie déclinante, de contraintes plus nombreuses qu’auparavant, d’un horaire certainement plus changeant que lorsque je travaillais, aujourd’hui, donc, je crains que ça ne s’avère un peu intense, respecter le délai que je me suis fixé et qui consiste à être rendue au texte zéro le 30 avril 2021. Écrire trois textes par jour, par exemple, pour atténuer le retard qui me pèse, requiert plus d’effort, il me semble.

Je dois dire que j’écris mieux, que je suis plus concentrée lorsque je suis seule à la maison, or ça n’arrive pas souvent. En ce moment je le suis, puisque mari est parti chercher la petite à Mont-Laurier. Je le suis, donc j’écris. J’écris en constatant, au fur et à mesure que les heures passent, que je risque de mettre une croix sur la période Décarcassement de ma journée, pas de côte et de cardio en perspective, à moins que je délaisse le projet de préparation de repas à l’avance, or c’est bien pratique cette forme d’avance quand s’ajoute une jeune bouche à nourrir.

Je crois, aussi, que je suis devenue plus friande de farniente, en compagnie de Michel Legrand à la télévision, ou des acteurs de la série française 10%, une coupe de vin rouge pas tellement loin, tant qu’à profiter de la vie. Quand j’étais encore active sur le marché de l’emploi, il y avait très peu d’écart de conduite et de rendement dans mon organisation quotidienne. Je vivais à la dure, de façon spartiate, quand j’y pense, avec le recul.

Toujours est-il que je veux en venir à ceci : j’ai eu l’autre soir une idée de génie qui risque peut-être de se concrétiser. Quand j’aurai écrit le texte du Jour 1, je vais me lancer dans la réécriture de l’ensemble de mes textes, m’inspirant en cela des Essais constamment remaniés de Montaigne, rien de moins. Je vais commencer avec le premier texte, celui du Jour 2 200, et je vais ainsi redécliner ma série pour un autre dix ans. J’aurai 71 ans à la fin de l’exercice. L’exercice, cependant, risque de ne pas me prendre autant de temps. Certains textes, je pense, sont suffisamment bien écrits pour ne pas nécessiter une réécriture. Mais d’autres sont incompréhensibles, même pour moi qui en suis l’auteure. En tout cas. Je caresse cette idée, ces derniers temps.

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Jour 86

C’est sûr que ça ne peut pas être le party en tout temps, ça ne peut pas être que du Michel Legrand, assise au chaud sur le canapé à côté de mari, à me laisser émerveiller par les couleurs saturées de Jacques Demy. Il faut que je m’occupe aussi de contacter ma compagnie d’assurances pour demander une modification, puis Hydro-Québec pour que mon adresse soit corrigée –le code postal n’est pas le bon–, puis que je consulte le site du gouvernement du Québec pour mon adhésion au programme rénoclimat… Que des trucs d’un ennui mortel, un pensum infini, pour lesquels je dois me botter le derrière sinon je ne m’en occuperais jamais.
Je suis fière de moi, non parce que le pensum est chose du passé, bien qu’il le soit, mais parce que je suis allée me décarcasser en empruntant le chemin du Lac Bernard, à côté de la maison, qui me fait monter une grosse côte. Une côte traître parce que, comme on pense avoir fini de la monter, on réalise qu’elle compte en fait deux parties, séparées par une espèce de plateau. Depuis le temps que je la monte, bien entendu, l’effet de surprise traître s’est dissipé. Je m’y prends lentement, au bout de seulement quelques pas je me mets à transpirer, et je réussis mon défi avec, pour mes capacités, un rythme de croisière acceptable.
En cours de promenade, il s’est produit deux choses.
La première.
J’étais stressée et je marchais à la seule fin de me débarrasser de la portion Exercice de ma journée. Je pensais à une toile sur laquelle je travaille. J’avais hâte d’être de retour à la maison pour y dessiner une espèce d’animal volatile, d’inspiration inuit dans le trait de crayon. Est alors apparue dans mon champ de vision, qui s’en venait vers moi, une dame qui marche tous les jours à peu près aux mêmes heures. Elle gère son horaire d’une manière plus rigoureuse que moi le mien.
– Bonne marche !, m’a-t-elle lancé quand elle est arrivée à ma hauteur.
– Elle a bien raison !, me suis-je dit. Pourquoi est-ce que je ne profiterais pas de cette radieuse journée ensoleillée, de cet air frais, je pourrais certes marcher d’un bon pas, tout en prenant mon temps ?
Ce qui fut pensé fut fait.
La deuxième.
Un peu plus loin, dans le tournant du chemin, je suis tombée sur une bonne vingtaine de grosses dindes sauvages qui picoraient dans le sable épandu qui nous protège des surfaces glacées. C’est toujours pareil quand je vois des animaux, je m’immobilise sous l’effet de la surprise, me demandant presque si je ne devrais pas rebrousser chemin. Puis, je me rappelle qu’il suffit que je m’avance un peu pour que les animaux s’éloignent, et c’est ce qui est arrivé, le groupe s’est scindé de part et d’autre de la route. Je n’aurais pas voulu rebrousser chemin parce que je n’avais pas atteint l’objectif que je m’étais fixé, soit celui d’aller jusqu’à la rivière.
Rendue, donc, à la rivière, j’ai rebroussé chemin, je monté les côtes que j’avais descendues à l’aller et descendu celles que j’avais montées. Une fois à la maison, je me suis changée car mes vêtements étaient tout mouillés. Je suis allée m’installer devant ma toile, j’ai tracé les contours de l’animal oiseau d’espèce indéfinie, puis je suis venue régler son cas à mon mot du jour.
Il y aurait, comme en tout temps, beaucoup de ménage à faire pour rendre notre intérieur plus acceptable, mais je vais plutôt aller m’installer sur le canapé pour enfin relaxer.

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